Sept ans en Afrique Occidentale
Part 4
_Armoires et commodes_ font complétement défaut; on les remplace par des sacs (_akpo_) ou par de petites caisses (_acpoti_); encore la caisse est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs sont en paille ou en cuir: l’_orèkèchè_, en paille, sert à renfermer les cauris; on serre les habits dans l’_abo_. Parmi les sacs en cuir, nous signalerons l’_asounwoun_, muni de cordons et servant de bourse; le _laba_, dans lequel on transporte les vivres; l’_akpo-agadagodo_, ou sac à serrure, petit et fermé par un anneau en cuir; l’_akpo-ichanna_, dans lequel on serre le tabac, le briquet et l’amadou.
Les _siéges_ ont une utilité fort secondaire dans la plupart des cases; aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le maître seul a le droit de s’en servir dans la maison: pourquoi donc en aurait-on plus d’un? Au Dahomey, le siége est un des insignes du cabécérat: il passe du titulaire à son successeur, à qui il est remis par le roi.
_Lampes et chandeliers_ sont inconnus. Dans une écuelle en terre remplie d’huile de palme, on allume une mèche de coton: c’est tout le système d’éclairage connu de nos nègres.
Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de vache; les murs en sont peints avec une décoction de certaines feuilles tinctoriales.
Le foyer (_aro_) est dehors; il se compose de trois mottes de terre sur lesquelles, comme sur un trépied, on établit le vase où cuisent les aliments. A quelques pas de la case, on voit un four cylindrique en terre cuite, dans lequel les indigènes font cuire leurs _acassas_ et griller le maïs.
Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’_obbé_ qui bout sur le feu, et l’_akara_ qui se rissole dans l’huile de palme.
Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand mortier en bois avec son lourd pilon: on y broie le maïs.
L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de cinquante centimètres environ, et de forme à peu près sphérique. On a d’autres vases plus petits pour faire la cuisine.
Les personnes adonnées au commerce étalent et portent leur marchandise sur des plateaux en osier ou dans des calebasses. «La calebasse ne peut aller sur le feu comme les pots en terre», disent les nègres: elle ne peut donc servir à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à quoi les indigènes ne l’emploient pas. L’_agbé_, longue calebasse percée d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les jarres;--l’_akérégbé_ (le mot lui-même le dit) est une petite _agbé_;--l’_ado_, plus petite encore et de même forme, sert de fiole: on y met ce que les noirs appellent, dans leur style, _ogoun_, médecine: que ce soient des poudres médicinales ou des poisons.--L’_aro_ sert de carquois aux chasseurs de l’intérieur.
Les calebasses plates prennent le nom d’_igba_, lorsqu’elles sont coupées en deux; l’_igba_ ressemble, pour la forme, à nos saladiers ou à nos cuvettes. L’_igba d’Ogodo_ est très-large: on y serre les habits et la farine. On appelle _panchoucou_ une calebasse également très-large et munie de son couvercle. L’_iya_ sert de plat; l’_adémon_ et l’_aha_, de verre; l’_adjedje_, criblée de trous, est un vrai tamis.
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3º LES NOIRS SONT-ILS VÊTUS? C’est à dessein que je pose cette question qui m’a été adressée très-souvent; et j’y réponds afin de couper court aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a là un préjugé erroné qu’il faut attaquer de front. On a l’intention de demander si les noirs, _ces peuples primitifs_, sont arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne pas rester nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire: «La conscience _se forme-t-elle_ dans le nègre?» La science répond nettement à la question ainsi posée: «Le nègre naît homme, il ne le devient pas: il a la conscience en naissant, et il ne saurait l’acquérir.»
On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas: elle est innée dans le noir comme dans le blanc. Mille fois, passant dans la rue, j’ai vu les enfants se blottir contre les murs et me tourner le dos quand j’étais près d’eux, parce qu’ils étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants en bas âge, car les autres sont toujours vêtus.
Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales: 1º pour cacher la nudité; 2º pour nous garantir des intempéries; 3º pour nous parer.
Observation importante: plus on est exposé aux injures du temps et des saisons, et plus on se couvre d’habits. Le nègre de la côte des Esclaves, ayant peu à redouter de ces injures, n’a presque rien à faire pour s’en garantir. Donc, nous ne devons pas nous étonner de voir son négligé bien simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des intempéries. Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller, surtout dans l’intérieur de la maison, il en vient à se contenter de ce qui cache strictement la nudité: il porte alors, pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit morceau d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se permettent de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce qu’ils ont besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de leurs mouvements et parce qu’ils sont exposés sans cesse à se mouiller.
Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue, au laisser-aller de la vie domestique; hors des cas où les exigences du métier semblent demander qu’ils laissent les habits de côté, on ne voit pas le nègre aller et venir sans vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère sans le costume complet. Si les Minas sont habituellement plus légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre dans l’eau; car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan.
A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose de l’_acho_, pour les femmes; pour les hommes, de l’_acho_ et du _chocoto_.
L’_acho_ (les Européens traduisent: pagne) est un morceau d’étoffe de la forme d’un drap de lit; celui des femmes a 1 m. 80 de longueur environ, et 1 m. 20 de largeur; celui des hommes est plus long et plus large.
Le _chocoto_, espèce de caleçon de bain, étroit et court, n’arrive qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le _chocoto_; rarement ils n’en ont pas. Les femmes ne font pas usage de cet habit.
Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho de la même manière: les femmes le roulent autour du corps; les hommes le jettent sur l’épaule gauche, en le ramenant sous le bras droit, qui reste découvert. Le nègre sait se draper avec une noble élégance dans son pagne; la négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment séduisante.
Je dis: _les siens_, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met en frais de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est fort simple, et simplement roulé sur les hanches, de façon à retomber jusqu’aux genoux. Les autres sont les colifichets de la toilette. Ils débordent l’un au-dessus de l’autre et simulent ce que nos modistes appellent des _volants_. L’un de ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour couvrir les seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés.
La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache sur son dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous le bras, lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le pauvre enfant ainsi charrié gêne moins la mère, qui peut de cette façon vaquer à tous les travaux du ménage et tenir sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison en maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de leur enfant et portant sur la tête un fardeau, aller d’une ville à l’autre, faire des voyages assez longs.
Les pagnes sont de différentes couleurs: ceux de couleur rouge, plus voyants, plaisent davantage aux indigènes; le pagne bleu foncé est un vêtement dont les femmes en deuil se couvrent la tête.
La somptuosité dans les habits admet la richesse des étoffes, depuis le coton et les soieries jusqu’aux galons d’or et d’argent; mais la forme ne varie pas, c’est toujours l’_acho_, pour les femmes; le _chocoto_ et l’_acho_, pour les hommes de toute condition.
Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces derniers temps, un insigne de grandeur et d’autorité réservé au roi, aux chefs principaux et au grand prêtre. Encore les chefs ne peuvent-ils s’en servir en présence du roi.
Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son usage tend aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux importés par le commerce européen, les noirs ont des chapeaux de paille confectionnés dans le pays; ils ont aussi des espèces de serre-tête (_aramori_) et des bonnets appelés _filla_, dont la forme rappelle le bonnet légendaire du _bon roi d’Yvetot_. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le _filla abèti_, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés: ce bonnet est appelé aussi, à cause de sa forme, _éti adja_, oreille de chien. Le plus souvent les deux pointes sont dressées comme des oreilles de chien.
Le _filla djofolo_ est plus allongé et retombe en arrière comme la _gorra_ espagnole; il sert de gibecière aux chasseurs.
N’oublions pas l’_akata_, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef à larges bords a les dimensions d’un parapluie; il est fait de feuilles de palmier assez grossièrement tressées et a deux centimètres d’épaisseur. Hommes et femmes s’en servent quand ils veulent se garantir de la pluie ou s’abriter contre les ardeurs du soleil.
Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en usage dans l’intérieur: l’_agbaladja_, espèce de blouse très-courte; l’_akaso-éwou_, vêtement qui va, comme nos gilets, du cou à la taille seulement; l’_èha_, sorte de jaquette.
Le costume musulman n’est pas un costume local; il a été introduit dans le pays par des étrangers venus du nord et professant l’islamisme. Venaient-ils du pays de Mali, situé au nord-ouest du Yorouba? Nous sommes d’autant plus porté à le croire qu’on appelle les musulmans _Imali_, mot qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou.
Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales[12], d’un large pantalon, de la _tobé_ et du turban[13]. La _tobé_, appelée par les Nagos _éwou_ ou chemise, est un large surtout dont les manches sont amples, muni d’une ouverture où passe la tête. La _tobé_ est en coton blanc et chamarrée de broderies.
[12] _Saloubata._
[13] _Lawani._
Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur; presque toujours ils ont des armes, particulièrement des cimeterres renfermés dans des fourreaux en cuir colorié. Aux jours de gala, les principaux d’entre eux sortent sur des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font suivre d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat de leur costume.
Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de leurs armes. Les nègres en pagne portent aussi de petites hachettes, des coutelas élégants de forme et brillants de propreté.
Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles fausses, non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore chez les nègres de toute l’Afrique. Les usages des perles fausses sont bien divers: on en fait des colliers, des bracelets et même des ceintures. Les fausses perles sont souvent remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre jaune, l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en rondelles petites et minces dont on fait des ceintures en les enfilant.
La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait rechercher les niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des perles de telle ou telle grosseur, de forme et de couleur déterminées. La coquette des pays nègres se farde à sa façon; elle donne une teinte violette à ses paupières, se colore les ongles, les jambes et la poitrine en rouge, forme des dessins bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des poudres ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, eaux de toutes senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle use et abuse sans discernement. Elle a aussi ses spécialités.
Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’_atikè_ des Minas. «Cette préparation, dit-il, présente une grande dureté: pour s’en servir, les noirs la frottent avec de l’eau de Cologne sur un fragment de marbre; ils s’en enduisent ensuite le cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en décrivant des dessins grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte et très-aromatique.
«Voici, à peu près, la formule de cette composition telle que me l’a donnée le P. Ménager:
«Clous de girofle,
«Graines d’anis,
«Eau de lavande,
«Une espèce de résine odorante (le courbaril),
«Semences d’_hibiscus abelmoschatus_,
«Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient de la côte de Krou,
«Enfin, le musc d’un chat-tigre.
«Cette formule est celle des femmes riches; les autres se contentent seulement de deux ou trois produits. La préparation complète est très-coûteuse: un fragment de la grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40 francs.»
Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais: il se cambre, relève fièrement la tête, se drape dans son pagne aux couleurs voyantes; il met en vue, avec ostentation, les bracelets en verre bleu ou vert qu’il porte aux poignets et au-dessus du coude... N’a-t-il pas la canne à la main?...
Une badine, peut-être?... Pardon! c’est un vieux manche d’ombrelle, veuf de sa monture. N’importe! ce quelque chose _venu de la terre des blancs_ lui sert à se donner des airs de muscadin. A vrai dire, dans son genre, il n’est pas mal: c’est le dandy de l’endroit.
Sa tête est rasée d’une façon toute singulière: celui-ci se rase la nuque; celui-là, le côté droit de la tête; un autre, le côté gauche ou le haut du crâne. Cependant on laisse une ou plusieurs touffes de cheveux, et l’on forme des figures bizarres: des ronds, des triangles, des carrés, des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée sur la tête pour signaler une officine de bizarreries.
L’usage des bains est général à la côte des Esclaves: hommes et femmes se lavent à grande eau à peu près tous les jours, et même deux ou trois fois par jour. La propreté et l’hygiène leur en font un devoir; car ils sont très-exposés aux maladies de la peau, à cause de la transpiration presque constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante du soleil. La poussière s’attache facilement à leur corps humide de sueur. Les ablutions et les bains les en débarrassent, ainsi que de l’enduit graisseux produit par la transpiration.
L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains et les ablutions n’est point venue au nègre: il lui suffit de se laver; or cela est possible partout: dans une chambre, dans un coin de la cour, et mieux encore dans la lagune. Avant que les Romains fissent des bains une recherche de plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés _laveries_. Quelle belle _laverie_ que la lagune, pour des peuples habitués à se contenter du nécessaire! Sous les palmiers et les cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la rive, tous armés d’un morceau de savon et d’une poignée[14] de fibres végétales dont ils se serviront en guise d’éponge, nègres et négresses viennent se plonger dans l’eau, puis se savonnent des pieds à la tête, puis font mousser le savon et se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec le _cancan_; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.
[14] On la nomme _cancan_ ou _canrincan_.
Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et rafraîchit, l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique, et conserve à la peau la fraîcheur que ternirait vite l’ardeur du soleil. C’est après le bain que les négresses s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique; après le bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en raclant le bois d’un arbre que les Nagos appellent _ochoun_; les Minas, _to_; les Brésiliens, _pao Brasil_. Cette poudre délayée donne à la peau une couleur rougeâtre assez agréable.
En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas: de là le sobriquet de _non lavées_ donné aux pleureuses.
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4º INSECTES ET REPTILES. Comme partout, le chien est ici le compagnon de l’homme; le chat, l’ami de la maison. Un autre animal est qualifié du titre d’_ami de la maison_: c’est une espèce de lézard dont le mâle porte chez les Nagos le nom d’_adarikpoun_, à cause de sa tête jaune (_éri_, tête--_kpoun_, jaune). Il est assez gros; sa queue épaisse lui sert d’arme offensive; il a des taches roses sur la tête et sur la queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. Plus petite que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de fer uniforme. Ce lézard vit près des habitations de l’homme; il s’y introduit sans crainte et s’y donne le droit de circuler: il est de la maison. On évite de l’inquiéter, parce qu’il est le plus terrible ennemi des fourmis, des cousins et des autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion. Il les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une habileté étonnantes. L’_adarikpoun_ a de charmantes agaceries dans son attitude: il semble se complaire en lui-même, lorsque, dressé sur les pattes antérieures, le cou tendu, il agite la tête de haut en bas, comme pour faire mille et mille salutations gracieuses.
Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne en plein air des animaux morts et des cadavres en putréfaction, c’est une espèce de vautour que l’on rencontre partout, à la côte des Esclaves. Le vautour trouvé par Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui _chasse-fiente_ est sans doute le même. Sa physionomie répond à la description donnée par les naturalistes du _vautour fauve, percnoptère_ de Buffon, vulgairement _vautour griffon_. «Il a 1m,20 de longueur; son plumage est fauve dans le jeune âge; fauve varié de gris chez l’adulte; cendré bleuâtre en dessus chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les ailes et la queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes, sont parsemés d’un duvet gris; la colerette est d’un blanc éclatant. La parure de cet oiseau n’est pas désagréable; mais sa voracité et son odeur répugnent à tout le monde[15].» Il se nourrit de préférence de chairs mortes et corrompues, et de gadoues. On a remarqué à Wydah que ces oiseaux émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, privés de sépulture, sont traînés en dehors de la ville.
[15] FOCILLON.
Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent jamais, faisant entendre seulement, par intervalles, un léger murmure. Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis par les excès de leur voracité, ils ne se dérangent guère quand on passe; ils ont de la peine à reprendre leur vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des services qu’ils en reçoivent: ce sont les balayeurs publics pourvoyant à la salubrité. On inflige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils passent la nuit sur les arbres ou sur le faîte des toitures; et le matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau _akrassou_; les Nagos le nomment _akala_. «Si un cadavre gît sur le sol, disent les Nagos, l’_akala_ le sent du haut des airs.» On ne peut manger sa chair, parce qu’elle est dure et d’une odeur de viande putréfiée.
Nous avons déjà parlé du _chat-civette_; il fournit le musc si recherché par les négresses pour la préparation de l’_atiké_. La civette est rare sur la côte; mais comment ne pas en parler, à raison du produit fourni par elle à la parfumerie locale? Ce chat a près de l’anus une poche profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.
Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur; les bœufs ne sont pas soumis au joug.
De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme, je n’en connais pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bête! Quand le bon La Fontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte engagée entre le moucheron et lui, le moucheron devait être de la famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion sur les dents; que ne peuvent donc des milliers de moustiques à la trompe acérée? Vous n’en avez pas plutôt chassé un, qu’il en revient dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne s’habitue jamais à lui, et jamais on ne peut l’éviter. _Cet excrément de la terre_, pour parler comme le fabuliste, _ce chétif insecte, cet avorton de mouche en cent lieux vous harcelle_, vous lassant sans relâche et ne se lassant jamais; comme les Nagos l’ont bien nommé: _gnamoum-gnamoum_! Les Européens se garantissent autant qu’ils le peuvent à l’aide de moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de l’intérieur des habitations; ils s’installent tant bien que mal dans la cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, et ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie la gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. Même en présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une discussion sérieuse, il se donne des claques retentissantes: il se frappe la poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe l’épaule: qu’est-ce donc? un moustique le piquait!
Comment dire les tourments que les moustiques infligent au voyageur sur la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on se blottit sous une couverture, au risque d’étouffer; car, pour fuir une incommodité, on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une nouvelle presque aussi fatigante.