Sept ans en Afrique Occidentale
Part 3
Le même auteur ajoute une observation qui semble viser spécialement les habitants de la côte des Esclaves. «Parmi les causes morales de la prudence, dit-il, on en trouve quelquefois qui ont une action extrêmement remarquable. Le despotisme, par exemple, qui met sans cesse l’individu en garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. Quelquefois même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès vraiment condamnable. Il devient défiant, dissimulé, et se sépare en quelque sorte du reste de la société. Les facultés de l’homme ne se développent que dans l’atmosphère de la liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles s’étiolent et s’abrutissent.»
Un mot sur la curiosité.
Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît de l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque chose. Un rien l’occupe; elle flotte au vent des circonstances, de la distraction, du caprice, de l’incertitude; elle s’égare en des rêveries stériles. Le nègre regarde, voit, et il est avide de regarder et de voir encore, parce qu’il n’ose ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur surexcitent son désir de voir, il n’a plus que des yeux; ce qui explique comment il suit le blanc dans tous les détails de sa conduite. Il compte tous ses pas, discute la portée de ses _paroles_, cherche à sonder jusqu’à ses intentions les plus intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit rien, que cela ne soit rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont répété plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu prononcer par des Français chez les Français mêmes.
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TATOUAGE. Les noirs des diverses tribus se distinguent par la manière dont ils sont tatoués. «Le tatouage, dit très-bien M. l’abbé Courdioux, dans l’estimable revue _les Missions catholiques_, le tatouage est usité généralement parmi toutes les peuplades païennes de la Guinée; on ne voit guère que les mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte de Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant pas cette marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu ou sous-tribu et même chaque famille a un signe distinctif ou blason qui la fait reconnaître au premier aspect. Quelques indications sur cette coutume bizarre pourront intéresser les lecteurs des _Missions catholiques_.
«Le tatouage (_uê_ en langue fongbe ou dahoméenne) est donné aux enfants dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix ans. Il y a des gens spéciaux pour pratiquer cette opération d’ailleurs peu douloureuse; on les nomme _uêgbôto_. Ils font les incisions au moyen d’une petite lame de fer de la longueur d’une lame de canif; puis ils couvrent la plaie d’un onguent composé principalement de suie et d’huile de palmier. On lave la plaie au bout de quatre ou cinq jours.
«Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins sont très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres le rang, la condition ou la profession, d’autres enfin sont de purs ornements. Les rois, les princes, les grands font marquer leurs esclaves d’un signe particulier destiné à les empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse, les grandes familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses qui en font le plus fréquent emploi. Il serait impossible de décrire tous les dessins dont ils croient orner leur corps. Ce sont des figures de caïman, de tortue, de lézard, des losanges ou des lignes longitudinales ou transversales n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules sont tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il est défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont réputés fétiches ou sacrés.
«Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre.
«Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la mission, nous tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de pénétrer à Okéadan, grande ville située à environ dix lieues au nord-ouest de Porto-Novo. Après une marche pénible, nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la ville. Notre guide, un _lari_ (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo, nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le roi Falolo de notre arrivée et lui demander la permission d’entrer dans la ville. Ce chef était bienveillant; il nous aurait fait un excellent accueil, si cela n’eût dépendu que de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays vivait en république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir. On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois autres chefs et enfin le parti du peuple. Tous ces partis avaient l’ambition de commander; ils avaient leurs réunions, leurs orateurs; tous étaient armés, et quelquefois la raison du plus fort décidait seule la question en litige. Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de boucliers; mais une triste affaire était venue surexciter les passions du peuple. Un agent du gouvernement anglais de Lagos, d’abord bien accueilli dans cette ville, en avait été ignominieusement chassé pour un méfait dont on l’accusait. Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait être admis désormais dans leur ville: telle avait été la décision du peuple. Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions à Okéadan.
«La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville se répandit promptement. Des envoyés du peuple et ceux de plusieurs chefs se présentèrent bientôt pour nous intimer l’ordre de rebrousser chemin. Nous eûmes beau arguer de notre qualité de Français, de missionnaires, de médecins, etc., rien n’y put faire.
«--Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que vous avancez peut être vrai, mais nous ne pouvons pas en vérifier l’exactitude. Parmi nous, chacun porte inscrit sur son visage le nom de son pays. Celui-ci est Haoussa, celui-là est Dahomé, cet autre est Egbas; nous ne nous y trompons pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut vous faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour _Agoudas_ (Portugais)? Dans la crainte de nous tromper, nous ne voulons recevoir aucun blanc chez nous.
«De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des gens pour nous protéger, mais que l’état des esprits ne lui permettait pas de nous engager à pénétrer cette fois jusque dans la ville. Il ajouta que, dès que le calme serait rétabli, il nous inviterait à venir le voir, nous promettant une cordiale réception. Il tint parole; mais c’était en 1870, nous venions de fonder une nouvelle résidence; nos ressources ne nous permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec lequel cependant nous avons toujours conservé d’amicales relations.»
La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle que j’allai fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps avant mon départ de Porto-Novo, le roi de ce petit État fut obligé d’imposer par les armes à la province de Ouémé le gouverneur qu’il voulait lui donner. La résistance de Ouémé fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder son allié, le roi de Porto-Novo.
Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission catholique une quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait le fils de Falolo. Le fait me parut providentiel. Je m’approchai du jeune blessé, et je lui dis: «Sais-tu donc où tu te trouves ici? On vient de te porter dans la demeure des blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser entrer à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez vous.--Grâce! grâce!» s’écria le jeune homme. Et tous ceux de son entourage de répéter: «Grâce! grâce!»--Je répliquai: «Ne craignez rien. Vous êtes chez des amis qui ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du mal.--Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné qu’aucun autre, si cela est possible.» Et tous me répondirent par d’interminables «O TCHÉOUN», expression flatteuse de remercîment.
Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda pas à venir. Il renouvela mes assurances de bon vouloir et de dévouement; puis, avec le tact d’un administrateur habile, saisissant l’occasion favorable d’établir avec Falolo des relations plus amicales, il mit quelques bouteilles de vin dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il chargea les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement des missionnaires.
Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une quinzaine de ses hommes à la Mission, afin de remercier les Pères. Il leur recommandait son fils, et leur donnait la solennelle assurance, en son nom et au nom des chefs qui l’entouraient au camp, de leur ouvrir les portes de sa capitale, quand ils se présenteraient. «Ni moi, ni mes sujets n’oublierons jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien des Pères français; nous voyons maintenant que vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs. Non, personne ne vous empêchera plus de visiter Okéadan et de circuler en toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos amis; nous sommes les vôtres.»
Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. Il est bien fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de Falolo en 1870. La charité des missionnaires eût été pour eux un signe de recommandation plus précieux que ceux du tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces derniers signes, n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs, que rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs; ils connaissaient désormais les Pères à leur charité: à ce signe ils voyaient dans les Pères «_des blancs qui ne sont pas comme les autres blancs_».
Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et les degrés de l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et sacrés marquent à quelle classe de fétiches ils sont voués, et quel rang ils occupent dans leur ordre. On peut lire ce signalement sur leur corps, comme nous le lirions sur un passeport ou sur une lettre de créance; car le tatouage est une véritable écriture.
On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du tatouage: on se sert aussi de certaines plantes, dont la séve a la propriété de produire des ampoules, laissant après elles des escarres et des cicatrices, dont la trace ne disparaît qu’à la longue.
On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme celle du _boudjé_, noircit à l’air.
«La marque du _boudjé_ ne dure pas plus de neuf jours, dit un adage nago; celle de l’_inabi_ ne passe pas une année.»
_N. B._--L’inabi produit des ampoules.
CHAPITRE III
1º HABITATIONS; 2º MOBILIER; 3º VÊTEMENTS ET PARURES; 4º INSECTES ET REPTILES.
Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte des Esclaves: l’absence de tout ce qui constitue chez nous ce que nous appelons les commodités de la vie: habitation, mobilier, vêtements, tout se réduit au strict nécessaire. Le nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de draps de lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes... de ces mille ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et dont la privation nous rend la vie pénible.
Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens privés de tant d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires. Ne les plaignons pas pourtant. Est-il absolument nécessaire d’avoir une serviette? Ne peut-on pas se lécher les lèvres et les doigts? En fait de fourchettes, y en a-t-il de meilleures que les doigts? Peut-on être trop légèrement vêtu, quand la chaleur est accablante? Pourquoi s’embarrasser les pieds de bas et de chaussures? Pourquoi s’emprisonner le corps dans des habits toujours gênants? Paletot, gilet, chemise, cravate: objets de luxe! superflu!
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1º HABITATIONS. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, et j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant:
Le Loup et l’Once.
«Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut aussi un petit qui mourut.
«L’once prit son pays en dégoût; le loup en fit autant; et chacun de son côté chercha un séjour meilleur. Arrivé en un certain endroit, le loup se dit: «Demain, au point du jour, je viendrai arracher l’herbe.» L’once survint, arracha l’herbe et se retira à l’écart.
«Le loup étant revenu: «Oh! oh! s’écria-t-il, quel bon pays! je venais ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà arrachée d’elle-même!» Il prend possession, balaye la place et s’en va.
«A son tour, l’once revient. «Certes! dit-elle, quelle bonne terre! Je me proposais de la venir balayer, et voilà qu’elle s’est balayée elle-même!» L’once coupe des arbres, les laisse à terre et s’éloigne.
«Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte.
«Et l’once: «Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes.» Elle va couper des bambous et les dépose sur le sol.
«Le loup vient et attache les bambous.
«Est-ce possible? dit l’once; ces bambous se sont liés d’eux-mêmes!» Et elle arrache de l’herbe; et elle couvre la maison.--«Tiens! s’écrie le loup, en arrivant: l’herbe s’est coupée!... la toiture est faite!...» Et il partage la maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant l’autre à sa femme.--Et l’once de s’écrier: «Bon! la maison s’est divisée en deux! Voici la partie que je garde pour moi; voilà celle que je laisserai à ma femme. Quand viendra le cinquième jour, je porterai mes bagages et je m’installerai.»--Le loup, de son côté, se fit le même raisonnement.
«Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages et vient avec sa femme. Le loup en fait autant. Le loup entre dans une pièce, l’once dans l’autre, chacun se croyant seul au logis. Or, l’un et l’autre en même temps, ils cassèrent quelque chose de leur côté. Et chacun de se demander: «Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine?» Et chacun de s’enfuir.
«Ils coururent comme d’ici[9] à Glékhoué et allèrent se rencontrer au loin. «Que fais-tu, ô loup? dit l’once.--«J’avais fait une maison, dit le loup; je ne sais quoi m’en a chassé.--Justement, réplique l’once, pareille chose m’est advenue. J’avais abattu des arbres: d’eux-mêmes les piquets se sont plantés.»--Le loup dit: «J’avais trouvé un terrain où je me proposais d’arracher l’herbe; le jour venu, je trouvai l’herbe arrachée.»
[9] Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur était à Porto-Novo.
«Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir. Jamais ils n’ont pu se regarder en face.»
Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes les opérations d’une installation. C’est bien la manière de faire de tous: le loup, en cela, agit comme l’once, sans se concerter avec elle.
D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe qui en encombre le sol étant arrachée, on l’enlève ou on la brûle. Pas de pierres, pour bâtir: on coupe des arbres, on les plante sur quatre lignes formant un quadrilatère. Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à l’aide de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres entre eux et constituent la carcasse inférieure du bâtiment sur laquelle on établit la charpente de la toiture: charpente de construction toute simple, composée de longs bâtons maintenus par des liens.
Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu de murs. On porte les matériaux: _des bambous, des branches de palmier, des cordes de paille_, et l’on se met à l’œuvre.
Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les ouvriers attachent transversalement aux piquets une ligne de bambous, à trente ou quarante centimètres du sol; puis ils établissent trois ou quatre autres lignes semblables, parallèles à la première, à cinquante ou soixante centimètres l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une position horizontale. Contre ces premiers bambous on applique ceux qui forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement et attachés fortement entre eux et avec ceux des lignes horizontales. On a soin de laisser le moins de vide possible; mais la maison ne laissera pas que de ressembler à une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent de faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on se préoccupe seulement de la porte, et souvent on oublie ou l’on néglige de laisser une lucarne. De fenêtres il n’en est guère question dans cette architecture primitive de nos nègres.
Il est essentiel d’observer que la porte des habitations donne sur une cour attenante; elle n’ouvre point sur la rue.
Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à la ligne inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la même manière que dans le bas. La distance de l’un à l’autre est de trente centimètres environ. On attache à ces bambous des couches superposées de branches de palmier garnies de leurs feuilles; on arrange avec plus de soin celles qui forment le faîtage ou, comme disent les nègres, le _chapeau de la maison_, et l’édifice est terminé.
La porte est en bambous, confectionnée de la même manière que les cloisons et placée avec des liens en paille: en sorte que, dans beaucoup de cases, on n’a pas eu besoin d’employer un seul clou.
Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre: à Porto-Novo et à Wydah, en argile glaise fort tenace quand elle est bien préparée; à Lagos et chez les Minas de Popo et d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de sable dans des proportions déterminées.
Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier. Ils ne vont pas chercher la terre ou le sable hors de la ville. A côté même de l’endroit où ils veulent bâtir, dans la rue, sur une place, ils prennent ce qui leur est nécessaire, et ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera plus tard toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations de quinze à vingt mètres au plus de profondeur. C’est là qu’on prit la terre pour bâtir les maisons de quartiers entiers.
Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils: une pioche et un petit panier. Ils vont chercher la terre dans leur panier, la portent à une place unie et préparée d’avance, l’émottent, l’émiettent, la répandent sur le sol, et en forment une couche de vingt centimètres environ. Ensuite, ils arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, à l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent en battant la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, piétinant sans cesse. Cependant ils s’aident de la voix et s’excitent par leurs chants, jusqu’à ce que la terre soit bien pétrie et forme une masse onctueuse. Alors, ils font de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de feuilles, afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil; et ils laissent la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient: ce qui donne à la boue plus de ténacité et de consistance.
Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu: c’est le moment de bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la façonnent en grosses boules. Cette opération terminée, trois ou quatre d’entre eux s’établissent maçons; les autres servent de manœuvres. Ceux-ci passent les boules aux premiers qui les lancent violemment et forment une assise de cinquante centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre, on la laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une autre. On recommence tant que les murs n’ont pas atteint la hauteur voulue. Dans les cases des nègres du vulgaire, les murs n’ont guère plus de deux ou trois mètres au plus. Le toit est comme dans les cases en bambous.
La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble, ce qu’elle est généralement chez nous: un grand carré surmonté d’un toit en pente, à deux ou à quatre eaux.
Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne sur la cour. Chez les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y ait point plusieurs cours réunies dans une même enceinte et n’ayant souvent qu’une ouverture sur la rue. Dans chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases: il y a les cases des esclaves, celles des femmes... La case du maître occupe la partie la plus reculée, elle est précédée d’un auvent (_odèddè_) qui sert de salle de réception. Aussi l’on y voit un lit de bambou sur lequel le maître s’installe, accroupi, assis ou couché, suivant les circonstances, lorsqu’il reçoit des visiteurs. Dans les séances solennelles, c’est le lit de justice des chefs.
Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au centre une petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries, où sont reçus les amis intimes, et ceux avec qui l’on veut traiter une affaire en secret. Rarement le maître de la maison pousse le laisser-aller jusqu’à introduire les intimes dans la cour et la case des femmes, qui vivent à l’intérieur dans un négligé par trop choquant.
Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case et l’habitation: la case est le logis; l’habitation, la maison, est l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les nègres ne parlent pas autrement: ils appellent le maître _babba_; la case, _illé_; l’ensemble des cases, _ibougbé_.
Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La mitoyenneté des murs n’est guère connue: chaque habitation est entourée de murs qui en dépendent totalement. Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou à peu près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, que pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, mais il y en a peu, même dans les villes. En revanche, on trouve, au milieu des villes et des villages, des terrains vagues, des fossés profonds, des arbres gigantesques, des bosquets, des cloaques infects... de tout, si ce n’est de l’ordre et de la propreté. Quelle infection en certains endroits! Quel tohu-bohu!
La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire: l’une et l’autre sont des _illous_[10], c’est-à-dire des agglomérations. Quand on veut distinguer un village d’une ville, on l’appelle, en nago, _illou kékéré_, illou petit ou petite agglomération.
[10] Illou vient du radical _lou_, dont le sens propre est agglomérer, s’agglomérer.
L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes. De même que, dans l’habitation, cases et cours font un seul tout, de même la partie cultivée de la campagne, _oko_[11], est l’annexe de l’agglomération.
[11] Oko, lieu de l’approvisionnement; par opposition à igbè, terrain inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.
Illou signifie: village, ville, contrée, district, patrie.--C’est que, de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou le village entouré de terres cultivées: c’est l’_illou_ qui est la patrie proprement dite, l’_igbè_ est, pour ainsi dire, un lieu étranger, un _res nullius_.
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2º LE MOBILIER s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur. Le nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter, tient peu au mobilier. Inutile de chercher le confortable dans sa case. Voici à peu près tout ce que comporte le luxe de l’ameublement:
_Lit._ Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui ressemble à un lit: on se couche sur une natte étendue par terre. Au palais du roi, chez les cabécères et dans la maison de quelques particuliers, on remarque une petite estrade en terre de la grandeur d’un lit (_okpo_), et même des lits en bambou. Point de matelas, point de draps, point de couvertures: sur le lit, une natte; pour se couvrir, le pagne qui sert de vêtement.