Sept ans en Afrique Occidentale

Part 2

Chapter 23,800 wordsPublic domain

Cependant le ciel est pur. Vers le nord-est seulement, un point noir apparaît. Ce point s’élève au-dessus de l’horizon; il s’accroît rapidement, prend une forme circulaire; il s’étend en tournant; le vent se déchaîne avec violence; la pluie tombe à torrents. On entend dans le lointain comme le bruit strident des grelots, au milieu d’un sourd murmure: ce sont les frémissements de la tempête qui se précipite à travers les forêts. Et les grondements prolongés du tonnerre s’interrompent à court intervalle, par des coups brusques, saccadés et retentissants; et de brillants éclairs sillonnent la nue, ou répandent une nappe lumineuse sur les nuages épais. Toutes les forces de la nature semblent s’être déchaînées avec fureur: c’est un bouleversement tumultueux et général, qui dure quelquefois cinq ou six heures de temps.

Bientôt le ciel s’éclaircit, et un calme réparateur succède à la tourmente. L’air est plus frais et plus agréable; on respire plus à l’aise; le corps, aussi bien que la nature, goûte un repos dont il avait grand besoin.

Après la tornade, on constate les désastres. Je ne citerai qu’un exemple de ce qui arrive parfois.

«Le 3 avril 1869, une tornade épouvantable, accompagnée de coups de tonnerre effrayants, s’abattit sur cette maison (habitation des missionnaires à Porto-Novo), sur la chapelle et sur l’école, souleva les toitures et en emporta les débris à plusieurs centaines de mètres. En quelques minutes, nous nous trouvâmes sans abri et exposés à une pluie diluvienne. Un missionnaire et un frère contractèrent, en cette circonstance, de dangereuses maladies. Les dégâts furent considérables.»

M. Courdioux, supérieur de la mission, écrivait cela de Porto-Novo même. Pour bien comprendre la nouvelle qu’il annonce, il faut savoir que la maison dont il s’agit est longue d’une trentaine de mètres, et qu’elle était couverte de tôles gondolées, clouées aux solives de la charpente. Les solives furent en partie brisées et arrachées; les plaques de tôle, arrachées aussi et tordues, volèrent dans les champs environnants.

D’ordinaire, il est vrai, on n’a pas à déplorer des accidents de cette gravité; mais peu de maisons sont aussi solidement installées. On imaginera aisément en quel triste état les tornades mettent les toitures en feuilles de palmier des cases des nègres. Heureusement, les tornades très-violentes ne sont pas nombreuses, bien qu’on en compte huit ou dix tous les ans, capables de causer de grands ravages.

CHAPITRE II

LE NÈGRE.--HABITANTS DE LA CÔTE.--LEUR CARACTÈRE.--TATOUAGE.

Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon jeune frère, qui faisait alors ses études: «Les livres te montrent le noir toujours courbé sous le fouet, toujours prêt à se jeter sur ses maîtres, insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le vois pas ici: c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays, à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est chez lui; et, même au milieu des abaissements et de la dégradation inhérents à l’idolâtrie, il conserve, empreints dans son caractère et dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses prêtres, son roi, ses chefs, etc.»

La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes: le nègre ne me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de certains voyageurs et les systèmes des anthropologistes. Nous sommes, hélas! habitués à voir le nègre à travers le prisme des préjugés méprisants. On l’a ravalé dans l’opinion; on a accumulé sur son compte tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque impossible de reconnaître l’homme en lui.

Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions, et nous verrons combien il est injuste de l’exclure de la grande famille humaine.

Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges des trafiquants d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons-nous en garde aussi contre la tendance que nous avons, à juger les nègres par ce qui existe dans les pays chrétiens.

On a raison de dire que _l’homme pense comme il veut_. Dès qu’il y eut des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, ils s’appliquèrent à penser qu’ils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec le parti pris de la résoudre dans un sens favorable à l’asservissement et à la traite; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier l’infamie de ce trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on appela la _traite des nègres_.

La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et discutée: «Les noirs ont-ils une âme?» Nous avons entendu des marchands d’esclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant: «Les noirs ne sont que des singes.» Ils le disaient sans le penser, on le voyait bien à leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite, ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne fallait-il point se laver des ignominies de la chasse à l’homme rendue nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nègres, les traitant comme un vil bétail, dès qu’on les avait en son pouvoir?

Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? Aussitôt que le roi de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes avaient amené le produit de leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs _baracons_, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves souffraient là, dans les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de l’embarquement. On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air, la mauvaise nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La petite vérole faisait d’horribles ravages et poussait le négrier à de nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les malades trop atteints.

Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on craignait la famine: nouvelles noyades! on s’allégeait, on se débarrassait des bouches inutiles.

En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité. Aussi sentait-on le besoin de s’excuser; car on voulait continuer la traite sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les gouvernements européens y prenaient part. Et l’on allait disant: «Les noirs ne sont pas de même espèce que les blancs; ils sont inférieurs en nature.»

Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaître _l’homme_ noir; nous le trouverons semblable à l’homme blanc et à l’homme jaune. Rien ne manque au nègre de ce qui constitue la nature humaine: son organisation physique est la même que celle du blanc; l’un et l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. «En conséquence, dirons-nous avec Owen[3], je conclus que tous les hommes ne forment qu’une espèce, et que les différences particulières aux races ne dénotent que des variétés.»

[3] _On the classification and geographical distribution of the Mammalia._

On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la traite. On a dit: «Le noir, il est vrai, a une âme; il est de même nature que nous; mais _il est de la race maudite de Cham_; la malédiction de Noé pèse sur lui et le voue à la dégradation et à l’esclavage.» Cette manière de raisonner n’allait à rien moins qu’à établir que l’esclavage des nègres est de droit divin. Elle a quelque chose de très-spécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre vulgaire ce dicton appliqué aux nègres: C’est _la race maudite de Cham_.

Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est sans fondement.

Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire A LA LOI DIVINE et _à la loi naturelle_ l’action d’asservir les nègres.

L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce qu’un des enfants de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas que toute sa race le soit. Elle ne le fut certainement pas.

Cham eut quatre fils: Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. Or Noé ne dit pas: Maudit Cham! Il ne dit pas non plus: Maudits les quatre fils de Cham! ou: Maudite la race de Cham! Le patriarche indigné s’écrie:

«_MAUDIT CHANAAN! Il sera l’esclave des esclaves DE SES FRÈRES_. Béni le Seigneur, le Dieu de Sem! _que CHANAAN soit son esclave_. Que Dieu donne de l’étendue à Japhet et qu’il habite dans les tentes de Sem, et _que CHANAAN soit son esclave_[4].»

[4] _Genèse_, IX, 25-27.

C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malédiction de Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture, qui nomme toujours Chanaan et qui déclare qu’il sera l’esclave de Sem, de Japhet, et _même des esclaves de ses frères_. Les interprètes de la Sainte Écriture font expressément la remarque de cette exclusion des frères, dans la malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent plusieurs.

Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut maudit, comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nègres qui, de l’avis de tous, ne descendent pas de Chanaan?

Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu la ratifia, lorsqu’il promit à son peuple de _lui donner toute la terre de Chanaan_[5].

[5] _Genèse_, XVII, 8.

Et «Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, _afin de lui donner la terre de Chanaan_[6]». Chanaan fut réellement l’esclave de ses frères. Sa race se rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle fut complétement détruite.

[6] _Lévitique_, XXV, 38.

Comment faire retomber sur les nègres une malédiction lancée contre une famille qui n’est point la leur et qui est éteinte déjà? Qu’on ne dise donc plus que les nègres sont maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on écoute plutôt l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée. Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes, que la sollicitude des papes s’étend à eux. Paul II, écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai 1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les principes du droit naturel à ce sujet. «Nous déclarons, dit-il, que les Indiens et tous les autres peuples, _même ceux qui ne sont pas baptisés_, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de leurs biens; que personne n’a le droit de les troubler, ni de les inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la main libérale de Dieu, Seigneur et Père de tous les hommes. _Tout ce qui serait fait en sens contraire serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle._»

Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain VIII, les désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie. Benoît XIV, Pie VII et Grégoire XVI crurent «de leur devoir d’écarter les chrétiens _du commerce des noirs_ et d’autres hommes quels qu’ils puissent être».

C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus des noirs. Si elle ne condamnait pas absolument l’achat d’esclaves, elle voulait qu’on n’achetât point ceux qui avaient été asservis injustement, par fraude, par violence. Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec égards, et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les autres hommes.

Tel est le nègre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La science, d’accord avec l’Église, déclare: «Si nous considérons la ressemblance frappante qui existe entre les mœurs des nègres et celles des Bohémiens, on pourrait raisonnablement se demander si l’on n’est pas en présence d’un degré de civilisation inférieur déterminé par des circonstances[7].» En réalité, c’est cela. «En affirmant l’unité d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification de races supérieures et inférieures. Il est des peuples plus aptes à être moralisés, plus policés et ennoblis par la civilisation[8].»

[7] POTT.

[8] DE HUMBOLDT.

Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des Esclaves à un degré inférieur de moralité et de civilisation; car il est demeuré, jusqu’à ces derniers temps, étranger aux progrès du dehors.

En examinant les usages des nègres, nous devons nous attendre à d’étranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policés; mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention à ceux que l’on remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la ville et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie retirée.

Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à quatre familles: les _habitants du Bénin_, qui n’ont pas de relations avec les autres habitants du littoral; les _Nagos_, les _Djéjis_ et les _Minas_. En partant de Lagos, point d’arrivée des paquebots anglais, et en remontant la côte vers l’ouest, on rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la partie côtière des pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo et du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey, habite une branche de la famille des Aquapéens, formant plusieurs petits États; ce sont les peuples désignés sous le nom de Minas.

Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère notables: Le MINA, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus nonchalant, plus amateur du _farniente_. Les voyageurs le signalent comme se distinguant des autres peuples de la côte par un plus grand amour du vol.--Le DAHOMÉEN, d’un servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent jamais; il fait le mal avec cynisme.--Le NAGO, plus sociable que le Dahoméen et le Mina, ne manque pas de jovialité; il est actif au travail, aux affaires; il y a dans son caractère de la loyauté et de la prévenance. De tous les nègres de la côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui les relations sont les plus faciles et les plus sûres.

On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents. En vérité, la question m’aurait paru étrange, si je n’avais connu les préventions élevées contre cette pauvre race. Je n’hésite pas à affirmer que l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du blanc. Si les nègres étaient dans les mêmes conditions que les blancs, on les verrait s’instruire et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves, que l’on doit, dans nos colonies, des inventions précieuses pour les arts auxquels on les appliquait? On trouve parmi les nègres d’excellents instituteurs, des employés de commerce habiles, des docteurs en droit et en médecine gradués dans nos universités européennes. L’évêque anglican de la mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est un nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à quelques milles d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa les premières années de son enfance dans la case de son père, avec sa mère, ses deux sœurs et un cousin.

Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits en esclavage, vendus à divers maîtres et violemment séparés les uns des autres. _Adjaï_ (c’est le nom que notre héros portait dans sa famille), Adjaï passa de main en main, fut traîné de marché en marché, puis finalement vint au pouvoir d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison d’esclaves. Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être capturé par deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le 7 avril 1822. Le 17 juin de la même année, Adjaï prit terre à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et, trois ans plus tard, fut jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le nom païen d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. Ses progrès ne se démentirent jamais: il enseigna d’abord comme maître d’école, puis fut admis au nombre des ministres. On l’envoya à Abéokouta, où il arriva en qualité de missionnaire le 27 juillet 1846, assez tôt pour baptiser sa mère (Afala) sous le nom d’Anna.

Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque, et on lui confia la direction de la mission naissante du Niger.

Je le répète: l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du blanc. Elle est même plus précoce et se développerait plus rapidement, si l’âge de puberté n’arrêtait chez les noirs, d’une manière sensible, l’essor des facultés de l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des enfants perdre de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient absorbés par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de parvenir à les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la lecture était d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient en portugais, langue dont ils n’avaient point une connaissance suffisante.

Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence des nègres. _Okoutolou_ était un enfant que la Mission catholique acheta pour faire son éducation. On l’employa au service intérieur et à la culture du jardin, ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture et de calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un petit commerce où il réalisa de jolis bénéfices. Nous lui donnâmes la liberté en 1867, et il continua ses spéculations commerciales. Au mois d’août 1875, au moment de rentrer en France, je le vis à _Abomé-Kpévi_, où il tenait le haut du pavé.

A ses débuts, Okoutolou me disait un jour: «Je calcule que les Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de supporter, doivent gagner cent pour cent, afin de se couvrir de leurs déboursés. Moi qui n’ai pas de frais, je dois viser à un bénéfice de cent cinquante pour cent.»

Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui annonçai un arrivage de pipes agrémentées de figures diverses.--«Je vais me presser d’en acheter une caisse, me dit-il.--Prends garde, répliquai-je; il y en a une quantité considérable, le marché en sera inondé.» Okoutolou resta un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé: «Dans ce cas, j’en achèterai trois caisses. On les vendra à vil prix, à présent que j’achète. J’attendrai que le marché en soit dépourvu pour mettre les miennes en vente... Excellente affaire!... merci, père!»

Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me disaient qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il faisait presque autant d’affaires qu’eux. Une seule chose aurait pu compromettre ses intérêts: il ouvrait des crédits trop larges à ceux qui traitaient avec lui; et cela même prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible sans crédits en ces pays.

«Si l’on devait juger un de nos enfants _en bas âge_, et le comparer à ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait entraîné à croire que nos négrillons sont de beaucoup supérieurs aux blancs.»

_A un âge plus avancé_, l’enfant européen paraîtra supérieur. «Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie une subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les mensonges les mieux trouvés, débités avec un sans façon et un naturel tout à fait amusants.» En sorte que ce qui manque au nègre d’un côté, il le rattrape d’un autre.

Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres, plus de vivacité peut-être; mais, par contre, elles se prêtent moins à l’application, à un exercice continu. «Un noir apprend plus facilement et en moins de temps une opération d’arithmétique; mais quand il sera question d’appliquer cette opération à autre chose qu’à des chiffres, quand il faudra faire une observation, établir un raisonnement à l’aide de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé, tandis que l’Européen qui aura mis bien plus de temps pour apprendre la même opération saura sans difficulté en généraliser la loi et en tirer une foule de conséquences pratiques. Cette diversité se manifeste dans toute la suite de la vie.» (BORGHÉRO.)

Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir _plus d’intuition et moins de réflexion_, quant à l’intelligence. Quant à la volonté, _il y a plus de spontanéité que de constance_. L’énergie fait défaut au nègre, s’il faut la soutenir; et s’il en a dans un premier mouvement, elle tombe aussitôt.

A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave endurant les mauvais traitements et disant au maître qui le frappe: «_Tue-moi donc!_» cet esclave est plus fort dans son inertie qu’il ne le serait dans la résistance. A force d’inertie, le nègre est patient et vertueux; l’inertie servira ses passions et ses rancunes. Écoutons-le dans la sagesse de ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible: «Le cœur de l’_achacpa_ (arbre très-dur) ne craint pas la hache, dit-il.--La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter.--Le tesson (où l’on met la braise) endure le feu.--Si un plus fort que vous vient à vous maltraiter, contentez-vous d’en rire.»

Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la complaisance; il sera facilement discret, affable, obséquieux, parce que rien de tout cela n’exige de grands efforts ni un travail soutenu. A première vue, on pourra le croire patient et résigné; et cependant, il ne sera qu’indifférent et impassible. Cette indolence native explique comment il subit, sans réagir, l’absolutisme des _olorichas_ ou féticheurs, le despotisme du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.

Rarement le noir attaque les difficultés de front: il biaise et tend à ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de laisser rien transpirer avant d’être sûr d’atteindre son but. Sa haine, au lieu de se traduire par les brusques emportements de la colère, se cache sous le poison: le poison est l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge personnellement.

Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il jouit du moment présent, peu soucieux du lendemain. Comme tous ceux qui se laissent dominer par la vie des sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses commodités; il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon l’expression de l’apôtre saint Paul, _homme animal_.

Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont il a présentement besoin; et si une végétation luxuriante ne suppléait aux défauts de l’imprévoyance, les surprises de la famine se feraient souvent sentir. Survient-il une année de sécheresse? la disette sévit, et la misère est grande, car on n’a pas songé à faire de réserve, les années précédentes. Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît impossible.

Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres s’appliquent à surprendre.

Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme le plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur à eux, même pour leurs fétiches de bois ou de boue. En pays nègre, la fierté n’est guère de mise, à moins qu’on ne soit le plus fort; et alors on est d’ordinaire arrogant. Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre: opposer l’inertie à la force.

_La prudence est la vertu principale du nègre; la curiosité, son défaut dominant._ Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une passion _acquise_ et toute d’éducation.

Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par tempérament. «Tous les hommes ne sont pas également susceptibles de prudence, dit le docteur Belouino dans son étude magistrale DES PASSIONS; cette vertu dépend d’une multitude de circonstances individuelles ou générales, physiques ou morales.»