Sept ans en Afrique Occidentale
Part 10
_Obbatalla_.--Que signifie ce nom d’après son étymologie propre? Veut-il dire _grand roi_? (_Obba ti nla_, roi qui est grand?) On pourrait le croire, d’autant mieux qu’on donne à ce même oricha la dénomination de _oricha-nla_ ou grand oricha. Cela étant, qu’est-ce qui a fait donner ce titre? Obbatalla est-il une personnification de l’Être suprême? Est-ce un personnage illustre dont la tradition conserve le souvenir et que l’on a divinisé, à cause de ses grandes qualités? Je ne donnerai pas carrière à mon imagination, afin de chercher à expliquer ce que peut être le grand roi placé à la tête des orichas.
Une seconde interprétation prête à des digressions qui ne sont pas sans originalité. Obbatalla signifierait _roi du pagne blanc_. La légende donne à cet oricha un pagne blanc, et le pagne blanc rentre dans le costume religieux de ses adeptes.
Les deux explications précédentes ont leur raison d’être. Cependant, je crois mieux traduire le nom qui nous occupe en me basant à la fois, et sur l’étymologie du mot, et sur les attributs de l’oricha auquel on l’applique. Obbatalla voudrait dire _roi des visions_ (obbat’ala). Obbatalla pénètre les plus secrets mystères; il rend des oracles, prédit l’avenir et dévoile les choses cachées.
C’est cet oricha qui forma le corps du premier homme et qui forme celui de l’enfant dans le sein de la mère. On lui donne le nom de _alamoréré_, maître de la bonne terre, parce qu’il forma de terre le corps du premier homme; et parce que lui-même façonna cette terre, on l’appelle _oricha-kpokpo_, l’oricha qui pétrit l’argile.
Les noirs confondent-ils Dieu avec Obbatalla, l’auteur de ces œuvres? Nullement. Malgré ce qu’on dit de la puissance et des œuvres de ce grand oricha, on ne cesse pas de le distinguer de Dieu qui, seul, est _eledda_, créateur, parce que seul il donne à tous l’âme et la vie.
Le dimanche, consacré à Obbatalla, est généralement chômé par les noirs. Ils consentent difficilement à travailler ce jour-là. Pour les y décider, en un cas pressant, on est obligé de leur offrir du tafia et un salaire plus élevé.
La femme d’Obbatalla est _Iyangba_, dont nous parlerons ailleurs.
_Chango_.--_Chango_ est le «Jupiter tonans» des Nagos, l’oricha de la foudre, de la destruction. On l’appelle aussi _Jakouta_, «_jactator lapidum_».
Il naquit à _Ifé_[39] d’_Oroun-gan_, midi, et de _Yémodja_, petite rivière qui coule dans le Yorouba. Il est petit-fils d’_Agandjou_, l’espace. Il eut deux frères: _Dada_, la nature, son aîné, et _Ogoun_, son puîné. Ses femmes sont trois rivières: _Oya_, _Osoun_ et _Oba_.
[39] Voir _Revue du monde catholique_, nº du 25 avril 1877, page 175.
Chango régna, dit-on, à Kouso, circonstance qui lui a fait donner le nom de roi de Kouso, _obba-Kouso_. Ce qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirée des souvenirs d’un autre pays. Ainsi, on donne à _Obba-Kouso_ un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.
Les onichangos ne tarissent pas d’éloges pour exalter leur oricha. Les récits que M. J. E. Bouche leur attribue[40] sont loin d’être imaginaires ou exagérés. «Le premier auquel Dieu donna l’être, dit-il, fut le saint[41] de la foudre, qui est appelé Chango par les Nagos, et Khévioso par les Djedjis. Il l’emmena bien haut dans les airs, racontent les prêtres dans leurs chants, et lui dit:--Laisse la terre à tes pieds et règne au sein des nuages. Voici le saint aux riches couleurs que j’ai créé pour te servir. _Aïdo-Khouédo_ (l’arc-en-ciel), t’apportera les eaux de l’Océan dans ton céleste séjour...
[40] _Contemporain_, novembre 1874.
[41] Qu’on n’oublie pas nos réserves sur ce mot.
«... Tu seras le maître de la nature, et la terre tremblera devant toi. Prends en main ces pierres ardentes: qu’elles servent également à ta justice et à ta colère: les arbres qu’elles toucheront seront fendus et brisés; à leur contact, un feu rapide et dévorant s’étendra sur les prairies et les forêts; les animaux qu’elles toucheront cesseront aussitôt de vivre.
«Et Chango s’arme de pierres ardentes, et il les lance contre ses ennemis au moment des orages, et l’on voit, au milieu des nuages sombres, leurs traînées lumineuses qu’on nomme des éclairs.»
Chango aimait avec passion la guerre, où il eut des succès éclatants; la chasse, où il était toujours heureux, et le pillage, qui fut son plus doux passe-temps.
Ses disciples sont dignes de lui, au moins en ce qui regarde le pillage. La besace rentre dans le costume religieux. A ce signe caractéristique, on reconnaît l’admiration qu’ils portent aux appétits insatiables de leur oricha de prédilection.
Au ciel, Chango possède un immense royaume; il a une grande quantité de chevaux; il habite un palais splendide, etc., etc.
Les onichangos imitent-ils leur oricha dont ils se montrent si enthousiastes? On est, sans doute, curieux de le savoir. On suppose bien qu’ils n’ont pas pour lui un amour purement platonique; s’ils s’appliquent à inculquer la terreur au peuple, ils doivent avoir leur motif; le motif religieux est-il le seul?
La foudre est tombée sur une maison! _Chango a lancé une de ses pierres embrasées_: n’est-il pas naturel que ses disciples se mettent religieusement à la recherche de la pierre sainte?--Les voilà qui se précipitent. La pierre! où est la pierre? La trouvent-ils? ne la trouvent-ils pas? Du moins ils ont trouvé l’occasion d’imiter leur oricha: et ils pillent et dévalisent la maison foudroyée.
Le maître de la maison n’a rien à dire, rien à faire: Chango l’a frappé, Chango peut-il avoir tort? On le voit: les attentions du terrible oricha sont fort déplaisantes: deux et trois fois déplaisantes. Outre que la foudre a ses fureurs, il faut subir encore celles des onichangos. Ce n’est pas tout: voici venir l’amende, les confiscations, la prison peut-être, peut-être pis. Pourquoi a-t-on eu sa maison foudroyée? Au Dahomey, après des accidents de ce genre, on a vu maître, femmes, enfants, esclaves, biens, tout confisqué et livré au roi ou aux onichangos.
Il s’en faut que les blancs soient à l’abri des _noires_ exactions, après que Chango les a visités. Le noir se montre alors d’une rapacité au-dessus de sa rapacité ordinaire, et ce n’est pas peu dire.
La mission catholique eut à ses débuts la persécution de Chango. La foudre étant tombée sur l’habitation des missionnaires, commit d’autant plus de dégâts que les noirs, même les serviteurs de la maison, n’osaient, dès l’abord, s’opposer aux ravages du feu:--Chango l’avait allumé: pourraient-ils l’éteindre? leur était-il permis d’y toucher?
Quand on se fut rendu maître des flammes, on vit venir les hauts dignitaires du pays. Au _nom de l’oricha_ et au nom du roi, en vertu des coutumes du pays, les chefs condamnèrent les missionnaires à payer une forte amende. «S’ils nous avaient demandé un cadeau pour le roi, dit M. Laffite[42], l’un des témoins et victimes, nous aurions cédé à leurs prétentions, afin de ne pas rompre avec le gouvernement dahoméen; mais _ils demandaient une offrande pour les fétiches, notre conscience nous faisait un devoir de refuser énergiquement_[43].
[42] V. _Dahomey_, p. 219.
[43] Il y en a qui ne comprennent pas ces délicatesses de conscience. On a taxé la conduite des missionnaires d’intolérance et de ridicule entêtement. C’est faire bon marché de sa foi et de sa conscience.
«Devant notre refus formel, l’ambassade se retira mécontente, proférant mille menaces. Son échec ne l’empêcha pas de revenir vers dix heures pour tenter une seconde épreuve, qui ne lui réussit pas mieux que la première.
«A midi, le domestique du Yévogan vint dire à M. Borghéro[44] que son maître désirait le voir. Quoiqu’il soupçonnât un piége, M. Borghéro n’hésita pas à se rendre à la case du gouverneur. A son arrivée, on le somma d’accepter les propositions que nous avions rejetées le matin; sur son refus d’y accéder, il fut mis en prison.
[44] Supérieur de la Mission. (_Note de l’auteur._)
«Les nègres avaient compté que la vue du taudis sale et malpropre dans lequel ils avaient renfermé le supérieur de la Mission abattrait bien vite sa constance, et le Yévogan attendait de minute en minute le bon effet de ses rigueurs; mais voyant que M. Borghéro demeurait toujours aussi ferme, il désespéra de le réduire, et, pour ne pas tout perdre, il prit le parti le plus sage, celui des concessions.
«Les fétiches furent sacrifiés, la cupidité du roi satisfaite en partie, et notre supérieur sortit sain et sauf des mains de son terrible geôlier.»
Pendant l’orage, les onichangos parcourent les rues en criant, comme des loups affamés qui hurlent en cherchant leur proie. C’est que la foudre peut leur procurer quelque bonne aubaine: ils auront garde de ne pas négliger l’occasion de piller et de faire valoir leur oricha.
Lorsque la foudre tue quelqu’un au dehors, à quoi bon chercher la pierre embrasée? De savoir si Chango en a lancé une, on n’en a cure: il n’y a que l’espoir d’une amende. On s’empare du cadavre, et il sera privé de sépulture, à moins toutefois que les parents ou amis n’offrent une forte rançon. Les exigences des onichangos sont telles, en pareille occurrence, qu’on songe rarement à racheter le cadavre.
C’était... qu’on ne m’accuse pas de poétiser la scène, car je resterai certainement au-dessous de la réalité;--c’était pendant l’horreur d’une profonde nuit. Les ténèbres étaient épaisses, et l’éclair les déchirait de ses lueurs sinistres; le grondement du tonnerre éclatait par moments en coups secs et retentissants, puis se prolongeait sourd et menaçant; la terreur était dans l’air. Soudain un cri s’est fait entendre dans la rue, et ce cri mille fois répété a retenti aux quatre coins de la ville: «Une personne a été foudroyée!...» Un silence de mort succède bientôt à ce cri, et rien ne répond plus à l’anxiété des habitants, rien que les coups de foudre.
Deux, trois, quatre heures se passent, longues, anxieuses, et l’âme encore se débat dans les terreurs du mystère. Enfin, le bruit confus des voix perce à travers les éclats du tonnerre; bientôt on entend les cris sauvages des féticheurs assez distinctement pour comprendre: «Un homme est tombé foudroyé sur le chemin de Petit-Popo. Ce misérable! cet infâme! Chango l’a tué. O Chango, terribles sont tes coups! Le voilà mort, celui que tu as frappé, ce misérable! cet infâme!»
On avait enveloppé le cadavre dans une natte en feuilles de palmier, et on le traîna par les pieds jusqu’à la grande place d’Agoué. (C’est à Agoué que ceci se passait, dans les premiers mois de 1875.) Tout à côté, on dressa un échafaud sur lequel on exposa la victime de la foudre à découvert. Pendant une dizaine de jours, un millier de féticheurs se livrèrent, dans la ville et aux environs, à des démonstrations bruyantes où le grotesque n’était surpassé que par la sauvagerie. C’étaient de véritables scènes de cannibalisme.
Un jour, je passais sur la place au moment où une violente agitation animait la foule. Un groupe de féticheurs, abrité sous un appentis, s’abandonnait à une agitation extrême. Je demandai ce qu’ils faisaient là, et l’on me répondit qu’ils délibéraient. Or, voici de quoi il s’agissait: il était question de manger le cadavre. Je ne saurais dire si l’on discutait sérieusement, ou bien si l’on voulait influencer les parents de la victime et les décider à faire des sacrifices, plutôt que de laisser les féticheurs commettre de tels excès sur une personne qui leur était chère. Une chose certaine, c’est qu’on avait pris toutes les précautions afin d’empêcher les onichangos d’exécuter les projets qu’ils manifestaient.
Au milieu des ténèbres, la foudre semble plus terrible, les éclairs plus brillants. C’est pour cela, sans doute, que les Nagos donnent à Chango, pour esclave, _Biri_, les ténèbres.
Le samedi est consacré à Chango et chômé par ses disciples, qui passent cette journée à boire, manger et danser. Dans leurs repas sacrés, ils affectionnent surtout le mouton et le _kola_[45] mâle. Ils immolent à leur oricha assez fréquemment des poules auxquelles ils arrachent la tête et dont ils se plaisent à répandre le sang sur l’idole et tout autour par terre.
[45] Espèce de noix qui a un goût très-âpre. On distingue le kola mâle et femelle.
Les onichangos sont cruels et redoutés.
_Ifa._--Ifa est l’oricha des sorts et de la divination. Ses prêtres sont des devins: on les appelle _babbalawo_, pères du secret, du mystère (_awo_).
Ifa est né, comme Chango, dans la ville d’Ifè. Il a reçu le surnom de _Banga_ ou fétiche des amandes de palme, parce que les _babbalawos_ se servent ordinairement dans leurs pratiques de divination de seize amandes de palme qu’ils jettent à terre. Ils augurent par la position dans laquelle tombent ces amandes.
La fécondation est l’attribut spécial d’Ifa. Aussi lui fait-on des offrandes avant de se marier, afin de se le rendre favorable; il préside aux enfantements, et les femmes lui demandent le privilége de la maternité. N’avoir pas d’enfants est réputé une honte: nous le voyons par le nom même qu’on donne aux femmes qui n’en ont point; on les appelle _agan_, de _gan_, être méprisable.
Le lundi, consacré à Ifa, est nommé _ojo-awo_, jour du secret. Que d’ignominies couvrent ces mystères! Les grands qui honorent Ifa chôment le lundi. Ce jour-là, ils ne parlent à personne avant d’avoir rendu leurs devoirs à l’oricha et de l’avoir invoqué. Ils lui immolent de préférence des chèvres, des poules, des pigeons...
Après la triade sacrée, viennent au premier rang _Elegbara, Egoungoun, Oro, Chacpana, Ogoun, Dangbé_, etc.
_Elegbara_ est l’esprit du mal, le Béelphégor des Moabites, le Priape des Latins, _Deus turpitudinis_, comme dit Origène.
La statue qui le représente n’a rien que de grotesque: c’est un amas de terre pétrie et grossièrement façonnée, représentant plus ou moins la tête et le buste d’un homme. Deux gros cauris font l’office des yeux; deux rangées de dents de chien ou de petits coquillages forment les mâchoires; des plumes sont plantées au menton en guise de barbe.
La statue que j’ai dépeinte est achevée dans son genre; le plus souvent, on ne songe guère à la barbe, aux yeux, aux mâchoires; ce qu’on n’oublie jamais, ce qui est essentiel au personnage, c’est un bâton semblable à celui dont l’ancien Liber se servit pour ses infâmes manœuvres.
C’est ainsi que les noirs représentent l’_esprit immonde_. Ils n’hésitent pas à lui donner les insignes de la plus dégoûtante impudicité. Du reste, ne lui donnent-ils pas le nom d’_échou_, qui veut dire excrément, ordure?
En vérité, on a raison d’immoler à cet oricha des boucs et des cochons, et de lui pendre au cou des chiens morts; ces victimes sont dignes d’un tel oricha.
La vue de l’idole dit assez ce que doit être son culte. Il n’est pas facile de savoir à quels excès on se laisse emporter en secret dans les mystères d’Elegbara. Les noirs, peu suspects de délicatesse et de retenue; les noirs eux-mêmes hésitent à avouer ce qui se passe dans ces mystères. J’ai questionné plusieurs fois, et toujours je me suis heurté aux mêmes réticences: «Elegbara est très-mauvais, me répondait-on; il fait du mal beaucoup, beaucoup de choses mauvaises, _de choses que l’on ne peut dire_.»
Quand les noirs n’osaient en dire davantage, je croyais convenable de ne pas hasarder d’autres questions; je gémissais sur les désordres que l’on tenait sous le voile. Comment aurais-je osé insister?
Les noirs reconnaissent à Satan le pouvoir des possessions; car ils l’appellent ordinairement _Elegbara_, c’est-à-dire celui qui s’empare de nous. Non-seulement ils reconnaissent la possibilité de la possession, mais ils l’admettent comme pratique religieuse; ils évoquent l’esprit du mal, se livrent, s’abandonnent à lui, lui demandent de prendre possession d’eux. Très-fréquemment, dans leurs mystères, le prêtre s’agite, s’anime, entre dans une exaltation extrême, avec mille grimaces et mille contorsions, avec des cris aigus et des gémissements bestiaux.
Tout à coup une sorte de férocité brille dans ses regards: «l’oricha est en lui, il le possède, il le maîtrise, il l’agite.» Ce que le féticheur fait alors est mis sur le compte de l’oricha: c’est l’oricha qui parle, c’est l’oricha qui agit en lui. Dans ces circonstances, si tout n’est pas saint, tout du moins est légitimé. Il est aisé de comprendre que les noirs même répugnent à dévoiler ce qui se passe dans ces _mystères_ d’iniquité.
On lira certainement avec intérêt des détails très-piquants que M. J. E. Bouche publia dans le _Contemporain_ (novembre 1874, page 868). Le récit est caractéristique et complet.
_Egoungoun_ et _Oro_ sont deux orichas que j’appellerais volontiers d’_utilité publique_. Ces policiers ne manquent pas d’autorité; surtout, la superstition leur donne un grand prestige. L’attouchement d’Egoungoun, un simple contact communique un germe de mort prochaine: malheur à celui que touche Egoungoun! Une des plus formidables imprécations est:--_Egoungoun tcha o!_ Qu’Egoungoun te hache!
Voyez-vous ces gens masqués, dont le corps disparaît sous les riches étoffes qui leur recouvrent la tête et retombent jusqu’à terre, déguisant même les pieds? Ils parlent peu et en contrefaisant leur voix. C’est _Egoungoun_, ce sont, dit-on, les âmes des morts. A les voir folâtrer, gambader, faire des sauts périlleux, on se croit en présence de bateleurs qui amusent le public. Des chutes un peu lourdes, accueillies par l’hilarité des spectateurs, montrent parfois que, sous le masque, il y a autre chose qu’un esprit. On ne sait se rassurer à l’approche de l’Egoungoun redouté; ces _âmes des morts_ inspirent la frayeur, et l’on s’écarte et l’on s’enfuit devant elles. Cependant on sait que ce ne sont pas des revenants: «point de végétation au firmament, dit un adage, et point de mort qui vienne au bord du chemin voir ce qui s’y passe.»
Egoungoun diffère de nos revenants, en ce qu’il n’a pas besoin que les ombres de la nuit favorisent ses apparitions de leur mystère. Terrible de jour aussi bien que de nuit, il se montre en plein soleil dans les rues et sur les places publiques; et toujours il sème l’effroi, et toujours on appréhende ses atteintes.
A Agoué, j’ai vu les Egoungouns se livrer à des manifestations qui rappellent une cérémonie des funérailles chez les Romains. A Rome, pendant que les pollincteurs embaumaient le cadavre, ils appelaient plusieurs fois le défunt. On donnait à cet appel, auquel la superstition n’était pas sans doute étrangère, on lui donnait le nom de _conclamation_.
A Agoué, la scène a lieu seulement quelques jours après les funérailles, et la conclamation a lieu publiquement et avec solennité. Les Egoungouns sortent de nuit et se rendent à la plage. Le peuple accourt en foule sur leurs pas, tandis que par leurs allures et leurs gestes ils captent l’attention générale. Ils se mettent à pousser des cris perçants, en contrefaisant leur voix: ils appellent le mort. On le devine aisément, malgré cette espèce de conclamation ou d’évocation, comme on voudra l’appeler, le mort ne se presse pas de répondre. Cependant la multitude superstitieuse attend en suspens, et les cris continuent mêlés de chants et de discours propres à aiguillonner la curiosité.
Derrière ce taillis se lève un revenant. «C’est lui! le voilà! le défunt qui revient!» On se précipite pour le voir, mais les Egoungouns courent sur les curieux trop empressés et se délivrent de leurs importunités. Le nouveau venu se joint à ses camarades, et tous rentrent à la maison mortuaire, où la scène se termine comme toutes les fêtes chez les noirs: par des libations, des chants et des danses, avec accompagnement indispensable du tam-tam étourdissant. Du reste, ces honneurs sont réservés à ceux dont la famille les peut payer.
Egoungoun exerce la police dans le cercle de la vie privée. Oro est le grand policier de la société. Quand la justice a exigé la mort d’un coupable, on dit qu’_il a été livré à Oro_. C’est pourquoi l’on a peur de lui. Si les chefs veulent délibérer en secret, Oro parcourt les rues, et chacun se renferme dans l’intérieur de sa maison. L’indiscrétion alors pourrait être mortelle.
Une languette de bois, attachée à l’extrémité d’un cordon et agitée avec force en tournoyant, produit un bruit sourd et prolongé: c’est Oro, le terrible Oro, qui glace les cœurs d’épouvante.
_Chacpana_, oricha de la petite vérole, n’est pas des moins redoutés. Ses prêtres imposent parfois leurs volontés à la foule pusillanime. _Boukou_, son compagnon, étouffe les malades atteints de petite vérole.
_Danbé_ est le serpent fétiche de Wydah et des Popos.
Je nommerai seulement _Igbedgi_ et _Edoun_, _Dada_, patron des nouveau-nés; _Odoua_, la nature; _Oricha-ko_, patron des champs; _Oyé_, l’harmattan ou vent du désert, géant qui habite une caverne entre Igboho et Ilorin; un autre oricha que les Nagos nomment _Chougoudou_, et les Djédjis _Adjiralazin_, qui donnent des révélations sur les événements lointains. M. Courdioux parle de ce dernier dans une note que les _Missions catholiques_ reproduisent avec un dessin dans le numéro du 10 décembre 1875.
Je dois une mention spéciale à _Ogoun_, patron des forgerons et des chasseurs. Cet _Ogoun_ est peut-être le frère de Chango.
Le mardi est _Ojo-Ogoun_, le jour d’Ogoun, jour chômé par ses adeptes et consacré à l’honorer. Ce jour-là, les forgerons abandonnent l’enclume et le marteau; les chasseurs n’entreprennent pas de chasse, quoiqu’ils puissent continuer une chasse déjà commencée.
On offre à Ogoun des chiens, des poules, des noix de kola, du maïs grillé arrosé d’huile de palme, des _igbins_, espèces d’hélices terrestres dont le pays abonde. On lui immole même des victimes humaines. On coupe la tête à la victime, et on la pend à un arbre, tandis que les entrailles sont étalées devant l’oricha. Les féticheurs mangent le cœur de la victime.
Il ne faut pas confondre les orichas avec les _ondés_ (en mina _éka_). Les _ondés_ ne sont pas des puissances; ce sont simplement des objets superstitieux auxquels on attribue une vertu quelconque: celle d’écarter les maléfices, de guérir, de détourner un malheur, etc. Ondé traduit exactement notre mot français _ligature_ (du latin _ligatura_, formé de _ligare_, lier, enchaîner, suspendre les opérations, modifier les états du corps ou de l’âme).
La matière et la forme de ces amulettes varient beaucoup. On y fait rentrer principalement des plumes de perroquet, des poils de certains singes, des griffes ou des dents d’animaux, de petits bâtons, des cordes, des cauris, des pailles et mille autres saletés.
On porte l’ondé sur soi, attaché autour de la tête, au cou, au poignet, au bras, à la jambe, noué aux cheveux... ou bien on le dépose en un coin avec tout un cérémonial de momeries.
Beaucoup d’objets placés dans les champs, pour éloigner les voleurs et protéger les récoltes contre les intempéries de l’air ou l’incursion des oiseaux, sont moins des orichas que des ondés. On n’adresse pas de prières, on ne fait pas d’offrandes à l’_ondé_; c’est un instrument, et non un pouvoir actif; c’est un signe qui agit _ex opere operato_. L’oricha, qui n’est autre que Satan, comme nous l’avons vu, a voulu avoir ses sacrements: ce sont les ondés.
Il y a des ondés pour tous les besoins et pour tous les goûts: une certaine poudre jetée sur les traces d’un ennemi le rend fou; une autre le guérit. Le _damèkè_ des Minas soulage les maux de tête; le bracelet que les Nagos appellent _awo-rè_ donne la vertu de pacifier les personnes divisées. Les voleurs et les incendiaires ont des amulettes qui, comme le _tiboulè_ mina, endorment le maître qu’ils dévalisent ou les rendent eux-mêmes invisibles, quand ils commettent leur crime.
Je ne finirais pas, si j’entreprenais de donner une énumération approximative des ondés.