Sept ans en Afrique Occidentale

Part 11

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Un soldat faisant ses préparatifs de campagne s’occupe plus de se charger d’ondés que de s’assurer l’approvisionnement. Je dis: _se charger_... le mot n’est pas trop fort, car il en est littéralement couvert. Une de ces amulettes mérite un regard de préférence: c’est une queue de cheval, de vache ou de cabri que le guerrier tient à la main et agite devant lui pour chasser les balles, comme on agite un éventail pour chasser des volatiles importuns.

On ne saurait croire quelle aveugle confiance le noir a dans ses ondés. Tel est son superstitieux attachement à son amulette qu’il la suppose même à l’abri des atteintes du feu.

_Oloricha_, maître de l’oricha, est le prêtre des idoles. En mina, on l’appelle _danwé_.

«Au Dahomey notamment, dit M. Borghéro, les sectes du fétichisme sont organisées d’une manière compacte. Les femmes y prennent part au moins autant que les hommes[46].»

[46] _Annales de la propagation de la foi_.

Ailleurs, le même missionnaire parle de la _puissante hiérarchie_ des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut «homicide dès le commencement», et lui attribue une influence capitale dans la politique du roi. Il nous montre Ghézo empoisonné pour s’être montré trop peu sanguinaire au gré des féticheurs, et il ajoute: «Le prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois reprirent toute la vigueur sanguinaire que _les féticheurs demandaient_.» Ainsi, ce que les féticheurs demandent, le roi même est obligé de le subir tôt ou tard. Cela dit assez le rôle important des olorichas dans la société.

Qu’est-ce qui donne à l’oloricha le prestige et l’autorité dont il jouit? Tout concourt à faire de lui un être à part, distinct de la foule, supérieur aux autres.

Dans le secret de l’initiation, il a appris une langue inintelligible pour le vulgaire, langue sacrée qu’il est obligé de parler; il a été formé à des manières habiles qui en imposent aux gens grossiers qui l’entourent; il a étudié les recettes de remèdes, poisons et contre-poisons que chaque caste conserve cachées et dont la connaissance donne une certaine supériorité sur le vulgaire ignorant; il a appris l’art des évocations, des sortiléges, de toutes les opérations magiques. Ajoutez à cela qu’une longue habitude du vice et de la cruauté le rendent excessivement redoutable, d’autant plus redoutable, qu’il a le droit de tout oser, _lorsque le fétiche est en lui_.

Ce n’est pas tout: la personne des olorichas est sacrée, et l’on doit avec eux user d’une grande circonspection. Ce n’est pas assez de ne les pas frapper, de ne pas les insulter; il faut être attentif à ne pas les heurter ou simplement les toucher. On n’admet pas qu’on puisse agir par mégarde dans ces cas; ou plutôt, agir par mégarde est déjà une impiété digne de châtiment, et de quel châtiment!

Me trouvant en visite chez le souverain d’Agoué, je vis entrer une femme accompagnée de quatre ou cinq féticheuses qui la menaient comme une criminelle. La pauvre femme avait le visage ensanglanté; les écorchures qui paraissaient sur son corps annonçaient qu’elle venait d’être rudement fouettée. C’était une des femmes du souverain que je visitais; elle avait commis une irrévérence envers une danwé, et les danwés l’en avaient punie. Le monarque leur donna, _comme amende_, une bouteille de tafia, et, dans l’amertume de ses sentiments, il laissa tomber ces simples paroles: «Je ne saurais tolérer chose semblable que de l’oricha.»

Sait-on quel fut le crime de la coupable? une politesse sacrilége: elle avait eu le tort d’adresser à une danwé une de ces excuses que l’on se doit entre profanes. La femme du monarque, pressée par la foule à la foire, posa le pied sur le pied d’une danwé. Elle se releva à l’instant, disant: «Oh! pardon!» Ce fut tout son crime. Son titre de femme du roi ne la garantit point de la fureur sacrée de la foule des féticheuses.

Puisque je parle des féticheuses d’Agoué, qu’on me permette de reproduire quelques notes qui les feront connaître. J’ai déjà dit qu’on les désigne sous le nom de danwés.

Presque toutes les femmes sont obligées de subir trois ans d’initiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours en grand nombre. Tout le temps qu’elles _sont dans le fétiche_, il leur est défendu d’entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le temps aussi, leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l’opprimé pour se mettre à l’abri de la persécution. Une esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou du mari, _elle entre dans le fétiche_, c’est-à-dire elle cherche asile au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier: elle n’a qu’à pousser le cri de convention qui annonce que le _fétiche est entré en elle_, et la voilà dans le fétiche.

On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe d’huile de palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif qu’elles portent habituellement sur elles, c’est l’_adounka_, collier de cordes très-fines faites avec des filaments de feuilles d’un certain palmier.

Leur costume est trop simple pour être convenable: un petit _acho_ ou pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus du genou. A l’époque où elles subissent les épreuves, celles qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui ne les habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauris passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauris et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la cheville. Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier, comme l’adounka.

Si léger que soit leur _acho_, il gêne encore leur immodestie. Quand on les rencontre seules dans la rue, il n’est pas rare de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu’il pleut, elles mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il ne se mouille pas.

Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt en bande, tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en courant ou criant à tue-tête. On les rencontre à l’angle d’une rue ou à l’entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant qu’on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent sur la voie publique pour quêter.

Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle lune, elles parcourent les rues de la ville en criant: on dit qu’_elles cherchent la lune_, c’est-à-dire qu’elles en annoncent le retour.

Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement elles sont très pacifiques; mais malheur à celui qui provoque leur colère, par ses paroles ou par ses actes! L’avez-vous blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un clin d’œil, ce cri répété par ses compagnes les a toutes réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, poussant des hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s’enfuient et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés. Cependant, celles-ci grimpent sur les murs, arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne les arrêtez au plus tôt; si vous n’entrez en composition avec elles; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre maison sera découverte, et puis, qui sait le reste?

Il semble impossible d’arrêter ces énergumènes, de se mettre à l’abri de leurs assauts destructeurs. Cela pourtant est bien aisé: il n’y a qu’à leur _mettre la paille_. Mettre la paille, dans ce cas, c’est tendre des feuilles de palmier en travers du chemin et des rues qui aboutissent à la maison que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette faible barrière: loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hâte. Leur course furibonde s’arrête quand on leur a donné satisfaction seulement.

D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d’une qualité de poisson. Or un étranger, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché mina[47]. Il n’en fallut pas davantage pour que ce pauvre homme, qui ignorait peut-être les coutumes locales, se vît poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur fureur, la foule l’ignore; et chacun cherche à éviter de tomber sous leurs coups; et chacun de crier: «_Ago! ago!_ Éloignez-vous! éloignez-vous!»

[47] A Agoué, il y a une place pour le marché des Minas, et une autre pour celui des Nagos.

Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna cette intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché jusqu’à ce qu’il eût payé l’amende voulue. Sans cela, on l’aurait bel et bien roué de coups.

Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de vrais agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments de vengeance.

Pour en finir avec les féticheurs, quelque nom qu’on leur donne, qu’on les appelle olorichas ou danwés, voyons ce qui se passe à Agoué lorsqu’on en frappe un à la tête. Frapper un féticheur à la tête est partout une énormité, un sacrilége; c’est ce qu’on appelle _perdre le fétiche_. La danwé qui _a perdu le fétiche_ disparaît pendant une quarantaine de jours, et l’on _appelle_ le fétiche. Les tam-tams résonnent, les chanteurs débitent leurs hymnes... aux frais, bien entendu, de celui qui avait porté sur la danwé une main sacrilége.

Quand l’oricha fugitif juge à propos de revenir, la danwé d’où il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement et avec une physionomie tels qu’on est porté à croire que le démon est de moitié dans ce qui se passe alors. Sa figure hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est d’une possédée. Un costume en feuilles de palmier la couvre des pieds à la tête; elle porte au côté un sac en bandoulière, et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très-dur et longs de cinquante à soixante centimètres. Elle tient un des bâtons à la main, en menace les passants qu’elle fixe d’un œil hagard; et, de fait, elle le lance contre ceux qui se rient d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte, et elle en menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus légère émotion.

Ses courses de bacchante finies, elle vend les feuilles de son costume. On se les dispute et on les achète, comme on fait, en quelques contrées, des morceaux de la corde d’un pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.

Le _culte_, pour les olorichas, consiste dans les divers ministères qu’ils exercent et qui les rendent encore plus redoutables.

Ce sont eux qui président aux ordalies; eux qui _font boire l’oricha_; eux qui font subir l’épreuve par l’eau; eux qui lancent des sorts et des maléfices; eux aussi qui se livrent aux opérations de divination et de nécromancie; eux qui sont chargés des exécutions capitales, dans lesquelles on a à craindre tous les raffinements d’une cruauté calculée; eux enfin qui exigent et maintiennent des coutumes atroces, comme celle des sacrifices humains où des milliers de victimes sont immolées quelquefois.

Le milieu dans lequel on voit les olorichas n’est pas plus rassurant. Dans les temples, on les aperçoit à côté des crânes humains incrustés dans les murs et dans les colonnes; dans les bois sacrés, au milieu des ossements; partout, dans le sang et le crime.

Nous parlerons ailleurs des ordalies, parce qu’elles sont un des rouages de l’organisation _politique_.

Pour ceux qui ne sont pas olorichas, le culte consiste en offrandes et en prières que l’on adresse aux orichas, soit dans les temples, soit dans les bois sacrés ou ailleurs. Le sanctuaire, quel qu’il soit, d’un oricha est signalé par de longues bandelettes qui pendent au haut des arbres ou à l’extrémité de grandes perches.

Voici de la farine, de l’huile répandue par terre, des œufs cassés, des cauris, des plumes, des écuelles, des vases de forme variée, des bouteilles en terre... Évidemment, nous sommes sur un terrain sacré: ces vases sont des vases sacrés ou le symbole des mystères; ces divers objets, des offrandes ou les restes du sacrifice. Ici, la victime immolée pend à un arbre; là, elle gît sur le sol; plus loin, il ne reste que les os décharnés et livides que la dent du chacal et des loups n’a pas encore détruits.

Le culte a souvent de révoltantes horreurs. Ainsi, au Bénin, on a conservé jusqu’à présent un usage qui régnait jadis à Lagos et ailleurs: celui d’empaler une jeune fille, au commencement de la saison des pluies, afin de rendre les orichas propices aux récoltes.

On trouve aussi dans le culte des bizarreries étonnantes. Le 20 octobre 1874, je voyais des fenêtres de la mission les grands d’Agoué se diriger vers la plage, à l’endroit où se trouve l’idole d’Avrékété. Ils mangeaient _avec le fétiche_. Ils n’avaient pas terminé encore, qu’une troupe de gamins se rua sur eux et les assaillit à coups d’oranges, de citrons, etc., etc. Et roi et ministres de fuir en courant.

Singulier oricha que cet Avrékété!

«Dans l’intérieur du Yoruba, les gardes préposés aux portes des villes obligent assez fréquemment les voyageurs européens qui se présentent pendant le jour à attendre jusqu’à la nuit close, avant de leur permettre l’entrée de la cité. Telle est la superstition des habitants, qu’ils craindraient, en les laissant entrer de jour, que les démons n’en profitassent pour y pénétrer à leur suite.

«On croit que, la nuit, les démons se retirent dans l’Océan.» (COURDIOUX.)

Notons, en terminant, qu’il est défendu chez les noirs, comme chez les anciens, de voir le fétiche.

CHAPITRE VIII

ÉTAT DOMESTIQUE.

Ne demandons pas au paganisme chez les noirs de donner des résultats qu’il n’a jamais su donner, même au contact des lumières de la philosophie. Le païen, quel qu’il soit, _déplace Dieu_. Il l’admet, _en théorie_, comme principe de tout bien, et, _en pratique_, il ne le reconnaît nulle part. En pratique, la création est sans Dieu, la famille et la société se meuvent sans Dieu; l’homme païen s’estime et se conduit comme si Dieu n’existait pas ou ne s’occupait point de lui. Aussi, il n’a pas, il ne peut avoir des principes, des règles de conduite dignes, nobles, capables de le faire marcher dans la voie des nobles sentiments et du vrai progrès.

Ne cherchons pas chez les noirs l’esprit de famille: Rome païenne n’a point connu cet esprit, que le christianisme seul donne à la terre. Dans l’état domestique des païens, le père n’est point le protecteur des membres de la famille, la providence assise visiblement au foyer; c’est un maître. Ce maître est-il doux, humain, bon, bienfaisant?--Hélas! comment le serait-il? Il ne voit pas dans les siens des enfants de Dieu, et il ne les estime que pour l’avantage qu’il en retire. La charité, vertu essentiellement chrétienne, n’a point régénéré l’âme de ce maître, et il est ce qu’est tout homme qui demeure dans la dégradation du péché: un être égoïste se complaisant en lui seul.

Dans la _maison_ du noir nous voyons plusieurs personnages: le maître, les femmes, les enfants, les esclaves.

I.--Le _maître_, _olouwa_, _dominus_, est le propriétaire, avec droit d’user et d’abuser. Tout ce qui est dans la maison lui appartient: femmes, enfants, esclaves, tous sont à lui, au même titre que les animaux et autres biens; il use et abuse de tout avec un droit égal.

Son pouvoir à l’intérieur est à peu près indépendant; il n’a d’autre règle que sa volonté; il ne doit compte à personne de sa bonne ou mauvaise administration, de ses vexations, de sa cruauté: il est _bâllé_, _roi_ de la maison, c’est-à-dire qu’il a dans la maison un pouvoir souverain. Le maître seul a des droits dans la maison; il n’en reconnaît pas à ses gens. Les gens de la maison sont _siens_. Je dis _siens_, en laissant à ce mot ce qu’il a de brutal dans le sens, chez les peuples du paganisme, même chez ceux qui furent les plus civilisés, même à Athènes, même à Rome.

On aurait tort de se faire des mœurs barbares des noirs un principe pour argumenter contre cette race, ou un motif de la classer en dehors de l’espèce des blancs. En fait d’atrocités, est-il possible d’aller plus loin qu’un Vedius Pollio jetant ses esclaves dans un vivier de murènes? qu’un Valerius Messala se glorifiant d’avoir fait abattre à coups de hache trois cents hommes en un jour?

Les droits du maître n’ont rien de plus exorbitant chez les noirs que chez les anciens citoyens de Rome. A Rome, le maître n’avait-il pas le droit de vie et de mort sur son esclave? Faudra-t-il nous étonner que le maître noir puisse livrer le sien à une mort à peu près certaine, en l’abandonnant à l’oricha ou en le donnant au roi? Sans doute, l’oricha le tuera; le roi l’immolera, comme victime, aux prochains sacrifices de la _fête des coutumes_; mais n’est-il pas presque surprenant que les usages refusent au maître le droit direct et personnel de vie et de mort que Rome lui accorda?

Pourvu que le maître ne tue pas son esclave, il peut, au gré de son humeur ou de sa passion, frapper ses gens, les vexer, les accabler de mauvais traitements; et cela, pour un rien, avec impunité. Consultons, là-dessus, les _alos_ ou contes qui ont cours dans le pays; écoutons parler les noirs eux-mêmes.

«Mon conte a trait à une femme.

«Cette femme mit au monde deux fils. Or, un jour, partant pour les champs, elle leur laissa trois kokos (espèce de patate noire).--Faites-les cuire, leur dit-elle, mangez-en deux et gardez le troisième pour moi.

«Pendant qu’elle était aux champs, la guerre désola le pays; les deux enfants prirent la fuite. L’aîné porta le plus jeune sur son dos jusqu’à ce que, épuisé de fatigue, sentant que les forces l’abandonnaient, il le délaissa au milieu du chemin et partit seul.

«Le plus jeune fut pris et réduit en esclavage.

«Cependant, l’aîné des deux alla dans un pays lointain dont il devint le roi. Son frère, vendu, tomba entre ses mains. Il lui coupa une oreille, la grilla et la mangea. Puis il envoya le pauvre esclave aux champs, afin qu’il chassât les oiseaux et les détournât du maïs qu’on avait semé.

«Quand les oiseaux venaient, l’enfant chantait, et dans ses chants il répétait souvent le nom de son frère aîné, de celui qui était roi.

«Un jour, les esclaves du roi l’entendirent. Ils rentrèrent avertir le roi, et le roi leur donna ordre d’amener le chanteur auprès de lui. Quand il fut arrivé, le roi lui ordonna de lui faire entendre ce qu’il chantait à la campagne. Et l’esclave chanta; et le roi se montra surpris d’apprendre qu’il avait coupé l’oreille à son frère.»

Sait-on quelle morale les noirs tirent de cet _alo_? La voici dans toute sa crudité: «_C’est pourquoi_, disent-ils en terminant le récit, si l’on achète un esclave, qu’on y regarde à deux fois _avant de lui faire mal_.» Ils ne condamnent pas les mauvais traitements; ils recommandent seulement de savoir à qui on les inflige, afin de ne pas s’exposer à malmener ses proches.

Pour peindre le maître tel qu’il est chez les noirs, inutile de rien changer dans le portrait que Sénèque a tracé du maître romain: la ressemblance est parfaite dans l’ensemble. Sénèque dit, dans le livre _De ira_: «_D’honnêtes gens_ (remarquez de qui il s’agit), _d’honnêtes gens_ se mettent en colère si l’eau chaude n’est pas bien préparée, si un verre a été brisé, si un esclave n’est pas assez prompt, si le breuvage qu’il apporte manque de fraîcheur, si le lit est mal fait ou la table mal dressée.--Qu’un esclave tousse ou éternue pendant le repas, qu’il chasse négligemment les mouches, qu’il laisse tomber une clef avec bruit, _nous entrons dans une véritable rage_.--S’il répond un peu trop haut, si son visage exprime la mauvaise humeur, s’il murmure des mots qui n’arrivent pas jusqu’à nous, avons-nous raison de le faire fouetter, de le mettre à la chaîne?--Le voilà devant nous, lié, exposé sans défense aux coups; souvent nous frappons trop fort et nous rompons un membre, nous brisons une dent; voilà un homme estropié, parce que nous avons suivi l’impulsion de la colère là où il était si facile d’avoir un peu de patience.--N’y a-t-il pas de honte à détester un esclave novice, parce que, libre peut-être hier, il conserve dans une servitude récente des restes encore mal effacés de son ancienne liberté? parce qu’il n’embrasse pas avec assez d’empressement de vils et pénibles travaux? parce que, habitué à une vie douce, il n’a pas la force d’accompagner en courant le cheval de son maître?--Pourquoi, vous écrierez-vous, pourquoi cette fureur? pourquoi au milieu d’un repas faites-vous apporter des fouets? Parce que vos esclaves ont dit un mot et que, pendant les conversations bruyantes de vos convives, ils n’ont pas gardé un silence absolu[48].»

[48] SÉNÈQUE, _De ira_, passim.

Le maître que Sénèque caractérise de la sorte est un maître blanc, citoyen de la ville illustre de Rome. Le portrait qu’il en fait convient parfaitement au noir barbare de la côte des Esclaves; le maître païen nègre n’est pas plus irascible, plus capricieux, plus despotique, plus absolu dans ses moindres désirs que le maître païen de Rome, tout blanc et civilisé qu’il est.

Les Nagos eux-mêmes vont nous dire dans leurs alos que le pouvoir du maître est arbitraire, despotique.

«Mon _alo_ a trait à un homme du nom d’Ondéré.

«Ondéré avait pour esclave un enfant qu’il maltraitait d’une manière indigne. Il le frappait jusqu’à le laisser pour mort.

«Cet enfant n’avait plus ni père ni mère; la mort les lui avait enlevés.

«Or, un jour, Ondéré dit à cet enfant d’aller sur un rocher faire des tas de terre, semer du maïs, le faire germer et mûrir, et de le lui apporter ensuite. L’enfant part, il arrive près du rocher.--S’il est vrai que mon père et ma mère soient au ciel, dit-il, ce rocher deviendra fertile par mon travail. Je sèmerai mon maïs, et le maïs germera aussitôt, et il mûrira, et je le porterai à mon maître.

«Il touche le sol de sa houe, et le rocher mollit plus que l’eau. En un instant le sol est prêt; le maïs à peine semé germe et mûrit, et l’enfant le porte à Ondéré. Ondéré en fut tout désappointé:--Avec un tel enfant, que faire? murmura-t-il.

«Et il dit au jeune esclave:--Va, allume du feu sur l’eau et fais attention qu’il brûle. Nous verrons!... L’enfant s’éloigne et appelle sa mère une seconde fois:--S’il est vrai, dit-il, que vous soyez au ciel, quoique j’allume le feu sur l’eau, faites qu’il brûle. Et le feu brûla sur l’eau. Et Ondéré vint et dit avec dépit:--C’est bien!

«Or, Ondéré vit un grand arbre et donna ordre à l’enfant de le couper avec une aiguille. L’enfant se dirige vers l’arbre et, derechef, invoque son père et sa mère. Cependant Ondéré s’assied devant l’arbre. L’enfant prend une aiguille; il fait tant et si bien que l’arbre tombe. Dans sa chute, l’arbre frappe Ondéré, le jette à terre et le tue.

«Ondéré étant mort, l’enfant rentra à la maison et avertit d’aller chercher le cadavre. Et l’enfant chantait:--Ondéré, ô Ondéré-Moja! Le malheur l’a surpris, Ondéré-Moja! Il m’a ordonné de défricher le rocher. Ondéré-Moja! Le malheur l’a frappé, Ondéré-Moja!--Il m’a dit d’allumer du feu sur l’eau, Ondéré-Moja!--Le malheur a surpris Ondéré-Moja!--Il m’a dit: Coupe cet arbre avec une aiguille, Ondéré-Moja! Le malheur a surpris Ondéré-Moja!

«L’enfant étant venu à la maison et ayant parlé ainsi, on enleva le corps d’Ondéré et on l’ensevelit.

«La morale de ceci est qu’il faut se donner de garde d’être méchant.»

L’alo qui précède nous montre le maître poursuivant l’esclave de ses vexations, sans que les hommes l’en empêchent ou le menacent de la justice. Le suivant nous révèle les excès du pouvoir paternel à l’égard des enfants. Ici encore, le maître ne rend compte à personne de sa conduite odieuse.

«Mon alo a trait au roi Laran.