Sept ans en Afrique Occidentale

Part 12

Chapter 123,905 wordsPublic domain

«Un jour, le roi Laran convia tous les oiseaux du monde à défricher un terrain. Il omit cependant d’inviter Kiyin-Kiyin.

«Tous les oiseaux accoururent. Ils se mirent à l’œuvre; ils défrichèrent un espace de terrain comme d’ici[49] à Aggéra.

[49] Le conteur parlait à Porto-Novo.

«Au milieu du terrain, il y avait un _odan_[50]. A midi, quand tous les oiseaux eurent achevé leur tâche, _Kiyin-Kiyin_ vint se jucher sur l’arbre et se mit à chanter:--Le roi Laran, disait-il, a convoqué mes camarades, _Kiyin-Kiyin!_ Il a convoqué la marmaille de la gent ailée, Kiyin-Kiyin! Herbe, pousse, lève-toi, _Kiyin-Kiyin!_ Partons, allons à la maison, _Kiyin-Kiyin!_ Allons danser le _bata, Kiyin-Kiyin!_ Si le bata ne résonne pas, dansons le _doundoun, Kiyin-Kiyin!_ Si le doundoun ne résonne pas, dansons le _gangan, la-lala-la!_

[50] Espèce de bananier.

«Quand les oiseaux arrivèrent, le lendemain matin, ils virent le terrain défriché tout envahi par l’herbe. Ils courent chez le roi l’en avertir.--C’est bien! dit le roi, cela n’est rien; allez de nouveau défricher le terrain.

«A midi, l’oiseau revient à son poste et recommence ses chants. Et derechef l’herbe envahit le terrain défriché. On revient au palais en avertir le roi. Et le roi Laran:--C’est bien! dit-il, défrichez encore le terrain.

«Pour la troisième fois, l’oiseau chanta, et l’herbe coupée repoussa. On avisa le roi encore. Cependant, tous les oiseaux s’assemblèrent et, d’un commun accord, demandèrent au roi qu’il les autorisât à se saisir du mauvais plaisant qui se jouait d’eux de la sorte.--C’est bien! dit le roi Laran.

«Lors, tous les oiseaux se rendent au champ. Ils mettent beaucoup de glu sur l’arbre et rentrent chez eux.

«Le lendemain, Kiyin-Kiyin revient; il se juche sur la glu, il chante. Quand il a fini de chanter, qu’il veut s’envoler, il se trouve englué.

«Cependant, tous les oiseaux arrivent, courent à l’arbre voir l’endroit où ils avaient mis la glu. Kiyin-Kiyin est là. On s’empare de lui, on le mène au roi, disant:--Le malfaiteur qui nous a tant contrariés, le voilà. Le roi le fait approcher:--Que t’ai-je donc fait? lui demanda-t-il. Le prisonnier répond:--Lorsque tu convoquas tous mes camarades pour les travaux des champs, tu me laissas de côté. C’est pourquoi je me suis vengé.

«A ces mots, le roi lève la main sur Kiyin-Kiyin et le menace d’une chiquenaude.--Grâce! dit l’oiseau; si je trouve des cauris, je te les donnerai; je te donnerai des noix de kola, dès que j’en aurai. Le roi Laran donna une chiquenaude à l’oiseau, et l’oiseau _laissa échapper de son corps_[51] tant et tant de cauris que la chambre en fut pleine.--Ah! dit Laran tout ébahi.

[51] Manière polie de dire ce que les peuples grossiers disent trop crûment.

«Une seconde fois le roi lève la main sur le captif et le menace d’une chiquenaude. Et l’oiseau de crier merci.--Si je trouve des cauris, je te les donnerai, disait-il, je te donnerai des noix de kola, dès que j’en aurai. Encore une fois le roi lui donne une chiquenaude. Lui, laisse échapper de son corps encore plus de cauris que la première fois.

«Le roi Laran dépêcha ses envoyés dans tout le pays et manda tous ses sujets pour le cinquième jour, promettant de leur faire voir une merveille. Tout le monde dit:--C’est bien!

«Or, le roi Laran prit l’oiseau, le mit dans un panier qu’il eut soin de couvrir et sortit, en le laissant ainsi. Son fils, curieux de donner sa chiquenaude, va ouvrir le panier. Le prisonnier s’envole.

«Lorsque le roi Laran rentra, il alla droit au panier, et ne trouvant plus l’oiseau, il appela son fils.--Où est l’oiseau? lui dit-il. Le fils répondit qu’il avait voulu le prendre pour jouer, et que l’oiseau s’était envolé. Le roi Laran prit l’enfant et le battit, le battit... Dans son emportement, il lui coupa une oreille.--Pars vite, lui dit-il, et trouve l’oiseau. Allons! qu’on se presse!--C’est bien! répondit l’enfant.

«Il fit un petit tam-tam et prit le chemin du bois, pour aller s’asseoir à l’endroit où les oiseaux avaient coutume de se tenir. Il commence à battre son tam-tam; son tam-tam résonne ainsi: _Bouroutou-bouroutou-bourou-chinguin_, l’enfant est triste et se chagrine, _bourou-chinguin_. Et tous les oiseaux d’accourir, et tous de danser. Tous avaient pris part à la danse; le tour de Kiyin-Kiyin arriva, et Kiyin-Kiyin ne voulait pas danser. Ce ne fut qu’un cri pour le presser de danser. Il refusa. L’enfant redouble d’efforts. Il frappe sans relâche, il frappe, il frappe... Les oiseaux redoublent leurs instances, leurs sollicitations deviennent plus vives.

«Enfin, voilà Kiyin-Kiyin qui entre en danse; il s’agite, il s’anime au point de venir par trois fois tournoyer sur la tête de l’enfant. Celui-ci n’a pas l’air d’y prendre garde et continue, et l’oiseau rentre en danse. Il tourne, tourne, tourne, et vient jusque sur le tam-tam. L’enfant allonge le bras et le saisit par la patte, tandis que les autres oiseaux prennent la fuite.

«Le petit garçon rapporte l’oiseau à son père:--Le voilà, s’écrie-t-il, je l’ai repris; ne ferez-vous rien pour me rendre l’oreille? Le roi Laran, à ces mots, se leva, détacha une feuille sèche et la mit à la place de l’oreille. Aussitôt la feuille sèche se ramollit et se changea en oreille.»

La morale de cet alo n’est pas plus sévère que celle du précédent contre les excès du maître. Les droits de l’opprimé sont également méconnus. La voici, froide et décolorée comme on la donne: «Si vous avez un fils et qu’il fasse quelque chose, ne vous emportez pas.»

A la côte des Esclaves, les _gens de la maison_ donnent au maître le titre de père, _babba_. L’affection est en général étrangère à cette appellation: on n’a pour l’_olouwa_ ni le respect filial, ni la tendresse et l’attachement qui forment l’auréole de la paternité; du reste, on ne saurait compter sur l’amour et le dévouement d’un maître qui, trop souvent, ne s’inspire que de son intérêt propre et de son bon plaisir. Le mot _babba_ exprime moins un sentiment réel qu’il n’est un souvenir traditionnel des premiers temps, de ces temps heureux où la famille moins dégradée n’avait pas encore un _maître_, mais un _père_.

II.--La _femme_, dans le plan divin, est la compagne de l’homme, _adjutorium simile sibi_, dit la Genèse. (II, 18.)

«L’homme est le centre et le but de tout ce monde visible, nous dit saint Jean Chrysostome[52]. Après avoir créé pour lui ce magnifique séjour, ainsi que les animaux qui devaient le nourrir ou le servir, comme il manquait encore à l’homme un cœur avec lequel il pût entrer en rapport et qui fût lui-même en état de contribuer à sa félicité par l’identité de nature, Dieu façonne cet être raisonnable avec une légère portion de sa substance; la puissance et la sagesse infinies amènent cet être à sa perfection, le rendent en tout semblable à l’homme, possédant comme lui la raison, pouvant dès lors _partager avec lui les besoins et les joies_ de la vie présente.»

[52] SAINT CHRYSOSTOME, _Homélie XVe sur la Genèse_.

Adam, voyant la femme, s’écria: «Voici l’os de mes os et la chair de ma chair... et ils seront deux dans une seule chair.» C’était le cri de la nature qui veut que la femme, semblable à l’homme, soit admise à «_partager avec lui_ les besoins et les joies de la vie présente.»

En s’éloignant de Dieu, les païens en vinrent jusqu’à méconnaître les lois de la nature. Ils ne virent plus dans la «femme l’os de leurs os et la chair de leur chair»; ils cessèrent de la considérer comme _semblable_ à l’homme. Dès lors, le sexe fort se fit oppresseur, et le sexe faible fut opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, et la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des êtres de simple utilité ou de simple agrément.

Dans le paganisme, la femme ne partage pas avec l’homme les joies de la vie présente; l’homme n’en partage pas les travaux et les peines avec elle. Chez les païens, de tout temps et partout, la femme n’a été qu’une servante, un auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, exigerons-nous que le noir barbare la lui ait conservée?

La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de l’homme, et le Romain parlait du _sexus imbecillis, impar laboribus_, par opposition au _majestas virorum_. Troplong a peint les mœurs romaines en deux mots[53]: «Je n’ignore pas, dit-il, ce que méritent d’admiration Porcia et la mère des Gracques. Mais gardons-nous de prendre ces belles et nobles figures pour le type des femmes romaines. La conjuration des bacchanales, les sourds complots contre la pudeur et la paix publique, les divorces indécents, les adultères audacieux, tout ce débordement des mauvaises mœurs dont les historiens, les philosophes et les poëtes satiriques nous font le tableau, et qui obligea l’empereur Auguste de chercher un moyen de salut dans les lois politiques, puisque les lois domestiques n’en offraient plus aucun: voilà des signes plus certains de l’état général de la société romaine.» L’homme violait impunément le mariage[54]; les divorces étaient faciles et très-fréquents[55]; et puis, c’étaient le meurtre et l’exposition des enfants: _Liberos, si debiles monstrosique sunt, mergimus. Nous noyons les enfants, s’ils sont infirmes ou difformes_[56]; c’étaient encore les avortements provoqués, la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec indifférence, comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.

[53] _L’Influence du christianisme sur le droit civil des Romains._

[54] SAINT JÉROME, Ép. LXXVII. AUGUSTIN, serm. CCXXIV.

[55] SENEC., _Octav._, c. XXXIV.

[56] SENEC., _De ira_, I, 15.

La polygamie est générale chez les noirs; aussi, prendre femme est un trafic pour l’homme. Comme le dit très-bien Portalis, «la polygamie répugne à l’essence même du mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat par lequel deux époux se donnent tout, le corps et le cœur». Le polygame prend et possède d’une manière tout arbitraire; il ne donne rien, ni le corps, ni le cœur. La femme dès lors est le jouet de l’intérêt, de la passion, du caprice. Elle est perdue dans l’estime, asservie au bon plaisir de l’homme, n’ayant aucun droit qu’on lui reconnaisse, pas même celui de se donner à qui elle voudra ou d’accepter un maître de son choix.

L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la femme, que l’amour seul peut cimenter d’une manière solide et durable. Aussi cette union est faible, fragile; elle dépend de la seule volonté de l’homme. _Aimer_ et _vouloir_ s’expriment par le même terme, dans la langue des nègres. On ne dit pas: «J’aime cette femme; je la recherche en mariage»; on dit tout simplement: «Je la _veux_.» Ce mot _vouloir_ dit tout.

Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent, il la veut comme Pyrrhus, épousant en même temps trois filles de prince, «_pour augmenter sa puissance et ses richesses_ par ces alliances»; comme Denys de Syracuse, épousant la fille d’un ancien rival dont il veut se faire un appui; comme Démétrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour l’honneur et le profit qui lui en reviennent. La femme est fréquemment un accessoire: on recherche des influences et l’on subit la femme comme moyen.

Quelqu’un _veut_-il une femme, il se présente aux parents et formule sa demande, en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés, on lui livre la femme, qui ne peut se refuser à tomber en son pouvoir. Le père ou le maître la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre son consentement. Dans ces conditions, il n’y a pas de véritable mariage. Propriété des parents d’abord, elle devient ensuite celle du mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier prend toutes les femmes du défunt, moins sa propre mère.

Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations: on donne un air de fête à la livraison immorale de la femme. Du reste, tout se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion interviennent d’une manière sérieuse.

Livrée de la sorte, la femme ne saurait donner son cœur à celui qui sera son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce maître d’avoir autant de femmes qu’il voudra, d’accorder ses faveurs à d’autres, de la donner au roi, quand il sera dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et pour peu que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne verra qu’une légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune. Alors viennent les infanticides. L’usage veut que la femme reste éloignée de l’homme durant la lactation; c’est pourquoi l’épouse mécontente allaitera son enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir loin de son époux.

Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque dans une case séparée, et lorsqu’il demande ses services, elle se présente dans une humble posture, à genoux ou prosternée, avec les démonstrations d’une soumission servile.

La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de qui elle est. On ne respecte pas même en elle la conscience et la pudeur.

Dans une maison, il y a les épouses, _iyas_, les esclaves _concubines_ et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achète des femmes esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le premier mobile qui le pousse à agir de la sorte n’est pas, comme on pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achète des femmes parce qu’on les conduit plus facilement que les hommes, et parce que leurs services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout par intérêt que le noir achète des femmes.

Comme à Rome, à la côte des Esclaves, on ne considère pas comme un véritable mariage l’union d’un homme libre et d’une esclave. Cette union toutefois n’est pas taxée d’immoralité; l’usage l’excuse et l’admet comme il admettait le _concubinatus_ romain. L’esclave concubine jouit du privilége de ne pouvoir être vendue, du moment où elle a eu un enfant de son maître; mais le titre et les prérogatives d’_iya_ ou épouse lui sont refusés.

Il règne entre les _iyas_ d’une maison une certaine hiérarchie, un certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas la confusion non plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les rancunes, les haines, on n’a pas trop de désordre à constater. Une des épouses, la première ordinairement, a le nom de _iya’llé_, maîtresse de maison. Cela ne veut pas dire que le maître l’admette à traiter avec lui sur le pied d’égalité. Elle approche le maître de plus près que les autres, prépare et sert les repas de l’olouwa, range tout à l’intérieur et veille à la bonne administration de la maison; elle a sur les autres femmes une préséance réelle; jusqu’à un certain point, elle entre dans les secrets et les plans du maître dont elle est la servante habituelle et immédiate. Néanmoins, elle subit une humiliante sujétion, tenue toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le maître, obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son mari à genoux et goûtant les mets avant de les offrir, comme si elle était soupçonnée de vouloir empoisonner celui qu’elle sert.

Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on voit quelques _iyas’llé_, par leurs qualités de l’intelligence et par l’énergie du caractère, acquérir un tel ascendant sur le maître qu’elles peuvent, en bien des cas, lui imposer leurs vues ou le détourner de l’exécution des projets qu’il avait lui-même conçus.

A part ces rares exceptions, l’_iya’llé_, ainsi que les autres femmes de la maison, est dans un état de véritable servitude.

La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans la maison, reçoit la dénomination d’_orogoun_, querelleuse. Le mot est piquant et bien propre à nous donner une idée de ce que doit être une femme humiliée de se voir en sous-ordre, malgré ses longs services et des faveurs souvent acquises et souvent perdues. C’est la jalousie personnifiée que cette _orogoun_, mais la jalousie dépitée, hargneuse.

L’_orogoun_ est assez maltraitée dans les _alos_. Elle y est présentée comme un être dont on se doit beaucoup défier et qui n’a que de mauvais procédés.

«Mon _alo_ a trait à une femme.

«Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. Et l’enfant passa entre les mains de l’_orogoun_. Or, quand l’_orogoun_ mangeait des _ékos_[57], elle passait les feuilles à l’enfant pour toute nourriture. L’enfant se mourait de faim et n’avait rien à manger. Un jour, il prit des pepins d’orange et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. Les oranges ayant mûri, le pauvre petit en prit et en mangea.

[57] L’_éko_ ou _acassa_ est une petite boule de pâte faite avec de la farine de maïs. On vend l’_éko_ enveloppée dans des feuilles.

«L’_orogoun_ étant montée sur l’arbre, l’enfant s’écria:--Oranger, ah! puisses-tu l’enlever! A l’instant, l’oranger se trouva démesurément grandi. Et l’enfant de chanter:--L’oranger a enlevé Aloumo là-haut. Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? L’oranger a enlevé Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée des nuages à terre.

«Avez-vous reçu le fils d’autrui, ayez-en soin, dit la morale qui termine l’_alo_. Ne soyez pas dur pour les petits enfants.»

Le conseil est bon et très-important dans un pays où l’abus est si commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si l’usage d’agir comme Aloumo était moins général, le narrateur ne manquerait pas de blâmer cette femme inhumaine et sans cœur.

Les _alos_ sont de véritables scènes de la vie réelle. C’est pourquoi nous aimons à les citer: ils expliquent notre pensée, en même temps qu’ils rendent témoignage des vérités que nous avançons. Tous les _alos_ que nous reproduisons, nous les avons reçus textuellement de la bouche des noirs.

Entrons plus avant dans la vie intime et cherchons à connaître davantage cette _orogoun_.

«Mon _alo_ a trait à une femme.

«Cette femme eut un fils. Elle avait aussi une _orogoun_. Voulant se rendre dans le pays d’Ojèjè, elle laissa pour son enfant six œufs de poule gros comme le poing. La vilaine _orogoun_ prit les œufs et les mangea, ne donnant à l’enfant qu’une igname pourrie. Le pauvre enfant, dévoré par la faim, maigrissait à vue d’œil. Bientôt, il n’eut plus que les os et la peau.

«Quelqu’un lui conseilla d’aller attendre sur le chemin d’Ojèjè: peut-être pourrait-il avoir des nouvelles de sa mère.--C’est bien! dit l’enfant; et il alla s’asseoir sur le bord du chemin. Et, quand passaient des voyageurs se rendant à Ojèjè, il chantait et disait:--Voyageurs qui allez à Ojèjè, dites à ma mère que les œufs qu’elle m’avait laissés, l’_orogoun_ les a mangés; que pour toute nourriture elle m’a donné une igname pourrie. Et l’enfant chantait, chantait toujours.

«Voici venir sa mère; elle est déjà auprès de lui. Lui, recueille ses souvenirs et raconte à sa mère tout ce qu’il eut à souffrir de l’_orogoun_.

«Cela doit vous apprendre de ne pas confier votre enfant à l’_orogoun_.»

En dehors de l’_iya’llé_ et de l’_orogoun_, toutes les épouses sont confondues sous la dénomination d’_iyas’wo_, iyas de commerce. A elles sont dévolus le soin du commerce (_owo_), la fabrication et la vente des pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maïs ou de manioc, des _ékos_ et autres mets. Elles s’occupent aussi de teinture, elles lavent, etc., etc.

L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des relations avec des personnes libres sans qu’on y trouve à redire. Mais l’iya qui aurait des relations étrangères serait coupable du crime d’adultère.

L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et la femme surpris en adultère étaient attachés l’un en face de l’autre sur un bûcher et brûlés vifs, après avoir été horriblement torturés et mutilés.

Quant à la fornication, elle n’est pas plus punie qu’à Rome, dans l’antiquité. On la croit bien peu répréhensible, si toutefois on suppose qu’elle soit un mal. Les noirs, dans leurs _alos_, la laissent impunie et la montrent même triomphante. En voici un exemple:

«Mon _alo_ a trait à Téréboudjé.

«Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde _voulait_. Les riches la _veulent_,--elle refuse; les rois, les chefs la _veulent_, elle s’obstine à refuser.

«La tortue se présente au roi et dit:--Celle que vous _voulez_ tous sans pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi. Et le roi:--Si tu parviens à l’avoir, dit-il, je partage ma maison en deux et t’en donne une part.

«Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de l’eau. La tortue, l’ayant appris, prit sa pioche et alla nettoyer le chemin de la fontaine. Elle rencontra un serpent, et, l’ayant tué, elle le mit au milieu du sentier.

«Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent.--Au secours! s’écrie-t-elle, viens tuer ce serpent. La tortue accourt, armée de son coutelas; elle frappe et se blesse à la jambe. Aussitôt:--Téréboudjé m’a tuée, s’écrie-t-elle; je défrichais son champ, j’appropriais son chemin; elle m’a dit de tuer le serpent; je me hâte; Téréboudjé, Téréboudjé, j’ai tué le serpent, mais je me suis blessée à la jambe. Téréboudjé, ô Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton dos, serre-moi bien[58].

[58] Au lieu de porter l’enfant sur ses bras, la négresse le porte sur son dos. L’enfant, mis à califourchon sur les hanches, est retenu par un _acho_ solidement roulé sous les bras de la mère.

«Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la tortue sur son dos. Or, la tortue commit une action mauvaise sur Téréboudjé.

«Dès qu’il fut jour, elle alla trouva le roi, disant:--Ne t’avais-je pas dit que j’épouserais Téréboudjé? Convoque la ville pour le cinquième jour, et vous m’entendrez parler.

«Le cinquième jour venu, le roi fit agiter sa sonnette pour convoquer le peuple.--Téréboudjé, s’écria la tortue, Téréboudjé que tout le monde voulait a repoussé tout le monde. Moi, certes, je l’ai eue.

«Le roi prit son bâton et manda querir Téréboudjé. Dès qu’elle parut, on l’interrogea:--Nous avons ouï, lui dit-on, que la tortue est ton époux?--Téréboudjé confuse resta sans réponse; elle se couvrit la tête et s’enfonça dans les bois. Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle _boudjé_.»

Terminons ce qui regarde la femme par la peinture satirique des dégoûts d’un mariage de caprice. Le même _alo_ nous montre un des moyens par lesquels la femme mécontente se soustrait à une union qui lui est désagréable.

«Mon _alo_ a trait à une femme du nom d’Adiélou.

«Cette femme, dont la beauté ravissait tout le monde, n’opposa que refus aux demandes dont elle était l’objet constamment.

«Un beau jour de foire, certain personnage emprunte des bras à l’un, des jambes à l’autre, un corps à un troisième, s’affuble de toutes pièces et se rend à la foire. Il veut Adiélou, il l’aura. Quoiqu’il fût d’un pays éloigné, Adiélou consentit à le suivre et le _présenta à ses mères_ qui lui dirent:--C’est bien; pars avec lui.

«Ils partent. En route, le maître des bras reprend ses bras, le maître des jambes prend les jambes, le maître du corps prend le corps, et il ne reste que la tête, et la tête avance, avance, tandis qu’Adiélou demi-morte ne sait fuir en arrière. On arrive ainsi à la maison de la tête.

«Le lendemain, la tête, avant d’aller aux champs, dit à la tortue:--Si Adiélou cherche à s’enfuir, sonne de la trompe pour m’avertir.»

«La tête eut à peine disparu, qu’Adiélou attacha son paquet et prit la fuite. Aussitôt, la tortue sonne de la trompe:--Tête, tête, s’écrie-t-elle, Adiélou s’en va. Elle a attaché ses calebasses, elle a ramassé ses plats. La tête accourt, fait les gros yeux:--Où vas-tu? dit-elle.--Je vais vaquer à des besoins naturels[59], répond Adiélou.--Tu fuis, réplique la tête.

[59] Quand les noirs sont embarrassés, ils invoquent ce prétexte, mais ils disent la chose, comme Cambronne, sans recourir à des termes voilés.