Sept ans en Afrique Occidentale

Part 13

Chapter 133,907 wordsPublic domain

«Adiélou tentait de fuir, tous les jours, sans plus de succès. Elle alla consulter le _babbalawo_. Celui-ci lui dit:--Va acheter des _ékourous_ (espèce de croquettes faites de haricots blancs appelés _éré_), prends-en une suffisante quantité, trempe-les dans l’huile de palme et bourres-en la trompe de la tortue.--Bon!» dit Adiélou.

«Elle fait ce qui lui a été prescrit, prend ses paquets et part. La tortue saisit la trompe. Les _ékourous_ lui rentrent dans la bouche. Elle mange, mange... Et Adiélou de fuir.

«La voilà à la douane du crapaud, sur un sol étranger où elle n’a plus de poursuites à redouter.»

On objectera peut-être à ce que j’ai exposé plus haut qu’Adiélou donne son consentement: qu’elle choisit elle-même son mari. Cela est vrai, mais on doit observer qu’il ne paraît pas de maître ni de père ici, et qu’Adiélou agit avec l’assentiment de _ses mères_ (mère, grand’mère, iyas supérieures à sa mère dans la maison).

III.--Des _enfants_ nous avons peu de chose à dire. «On conçoit, dit M. Borghero, on conçoit que les liens de famille n’existent pas, et l’on comprend pourquoi dans le droit domestique c’est à la mère et non pas au père que l’enfant appartient. La mère seule en supporte la charge, jusqu’à ce qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie.» Il ne faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit de disposer de son enfant: celui-ci est à la charge de la mère, au profit du père, s’il y a quelque profit.

Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à peu près nul. L’esclave, appartenant au maître, produit pour le maître, ainsi que nous le verrons bientôt. Dès lors, c’est le maître, et non les parents, qui a quelque pouvoir sur l’enfant né d’esclaves.

IV.--L’_esclavage_, qui fut une des plaies sociales de l’antiquité, est toujours en vigueur sur le continent africain en général, et en particulier dans ces pays qui ont le triste surnom de _côte des Esclaves_, et où la traite vint longtemps s’alimenter.

La condition des esclaves n’est pas aussi misérable dans les contrées dont nous parlons qu’elle le fut à Rome ou même dans quelques-unes de nos colonies européennes. Là, du moins, il n’est ni complétement rejeté au rang des «choses», ni assimilé, dans l’estime publique, à l’animal: _servus vel animal aliud_[60]. Sa vie n’est pas directement et immédiatement abandonnée au bon plaisir du maître. Il n’est pas tout à fait exclu de la famille, où on lui reconnaît le droit d’être, en certains cas, l’héritier du maître, même quand celui-ci a des enfants.

[60] ULPIEN au Dig., VI, I, 15, S. III.

Il est vrai, cependant, qu’au point de vue légal l’esclave n’a aucune prétention à opposer aux volontés du maître. Il dépend totalement de celui-ci, en ce qui regarde ses travaux et le fruit de ses labeurs, aussi bien qu’en ce qui concerne sa propre personne, celle de sa femme et de ses enfants.

L’enfant suit la condition de sa mère et est esclave comme elle: c’est la _loi du ventre_, expression brutale de la brutale application de ce principe des légistes: _Res fructificat domino_. L’esprit de calcul du maître pénètre quelquefois jusqu’au plus intime de la vie domestique de ses esclaves; celui-ci défend à son esclave d’avoir des enfants; un autre spécule sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que Marcien, à Rome, appelait brutalement _ventrem cum liberis_. En voilà assez, sinon trop, sur ce sujet qui provoque le dégoût.

Quelles sont les causes diverses d’esclavage? M. Borghero[61] les résume en ces termes: «Il y en a qui sont nés en servitude; il y en a aussi qui deviennent esclaves par condamnation. Un coupable qui a commis quelque grand crime, celui qui ne peut payer ses dettes, sont réduits en esclavage, vendus et expatriés. Quelquefois un seul porte la peine pour toute une famille. Quand celle-ci déclare qu’elle ne peut payer ses dettes, un des membres est fait esclave, et toutes les dettes sont remises, quelle qu’en soit la somme. On voit que c’est une espèce de banqueroute. Ce moyen se pratique surtout chez les Minas.

[61] _Annales de la propagation de la foi_.

«L’enlèvement ou le vol fournit aussi son contingent à l’esclavage; car ici, et assez généralement en Afrique, l’homme est volé comme on ferait d’une marchandise. On saisit un homme sur le grand chemin, on le conduit au loin et on le vend. Je connais à Wydah un individu qui vola un jeune homme à Lagos, passa à Porto-Novo pour le vendre, fut à son tour volé avec sa proie et enfin vendu au Dahomey. Ce moyen n’est pas en usage au Dahomey, du moins sensiblement, à cause des difficultés qu’il y a pour franchir les limites du royaume.

«Enfin, c’est par les razzias surtout que se recrutent les esclaves. Un prince est-il en force, il se dirige vers une ville, l’entoure de ses troupes, l’emporte et emmène tous les habitants. C’est la principale occupation du Dahomey[62]. Les Nagos se battent souvent entre eux dans le même but; et dans le Bénin, les villages quelquefois de la même tribu se livrent à ces luttes dans lesquelles les vaincus deviennent la propriété du vainqueur. Une partie des esclaves restent chez leurs vainqueurs ou dans les pays voisins; mais le très-grand nombre est vendu aux négriers, qui les transportent en Amérique.»

[62] V. _Revue du monde catholique_, avril 1877.

Qu’on se rappelle ce que nous avons dit du caractère du maître, et l’on pourra comprendre aisément combien misérable est le sort des esclaves soumis à ses caprices et à ses emportements.

Nous envisagerons la condition de l’esclave telle qu’elle est en général. Nous ne ferons pas ressortir le malheur extrême de ceux qui tombent entre les mains de certains maîtres plus cruels. Il y a des maîtres qui se mettent dans une position où ils sont à peu près assurés de l’impunité. Ceux-là ne connaissent pas de bornes. Il leur est difficile d’être plus exigeants que les autres, parce qu’en fait d’exigence ils se valent tous; mais ils sont plus cruels. On a vu, il y a seulement quelques années, à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau à ses ordres dans sa propre maison. Je dis bourreau, c’est-à-dire un homme spécialement chargé d’infliger les corrections et auquel on mettait quelquefois le glaive en main pour tuer le patient. Un jour, ce négrier recevait à sa table un officier anglais. Durant le repas, un des jeunes esclaves qui servaient laissa tomber un plat qui se cassa. Ce garçon avait sa mère dans la maison, esclave comme lui. Le maître la fait appeler, mande en même temps l’exécuteur des hautes œuvres et lui ordonne de tuer, à l’endroit même et sous les yeux de la mère, l’enfant dont le crime était une simple maladresse.

De tels faits sont heureusement fort rares; aussi nous n’insistons pas.

L’esclave, chez les noirs, a rang de _personne_. De fait, on lui reconnaît la faculté d’acquérir, d’hériter, de posséder, d’avoir même des esclaves et de se libérer et de prendre rang parmi les hommes libres. On a vu des hommes naître esclaves et arriver au pouvoir, même au pouvoir souverain. Cela répugne si peu aux idées reçues qu’il en est fait mention dans les _alos_.

Nous ne devons pas trouver étrange que les noirs n’aient point de l’esclave cette méprisante opinion qu’en eurent les Romains. A Rome, tout étranger était barbare, tout barbare était digne de mépris; il n’est pas étonnant, dès lors, qu’on eût en plus petite estime l’esclave. On ne pouvait guère l’estimer moins qu’en en faisant un objet de rebut, un être inférieur à l’homme libre et citoyen de la grande ville de Rome.

A la côte des Esclaves, on n’a point les préjugés qui inspiraient ce mépris aux Romains. Nul n’ignore qu’on est esclave, non par infériorité de nature, mais seulement par accident, parce qu’on se laissa surprendre ou voler, parce qu’on fut trop faible pour résister à son ennemi, etc. Tout le monde sait parfaitement que l’esclave est un homme comme les autres; qu’il ne diffère de son maître que par la condition à laquelle il se trouve réduit de fait, condition malheureuse, mais jugée nécessaire et autorisée par la coutume.

Il est facile de faire avouer aux noirs que l’esclavage a sa source dans un abus de la force, mais on ne les fera pas renoncer à cet abus, parce que la coutume l’a, pour ainsi dire, consacré. «Il y a eu toujours des esclaves, donc il est légitime et bon d’en avoir. On a gouverné les esclaves d’une manière despotique en tout temps, donc on le peut faire sans être blâmable pour cela.» Ainsi raisonne le noir. Et il a des esclaves et il les traite avec rigueur.

L’esclave ne s’appartient pas: il n’est pas libre d’aller où il veut, de s’unir à qui il veut, de travailler comme il l’entend, de se dévouer à sa femme, à ses enfants. A la merci d’un maître capricieux, que le pouvoir de tout exiger rend irritable, dur et cruel, il est toujours exposé à se voir violemment arraché aux tendres embrassements d’une épouse, aux caresses d’un enfant qu’il aime; car toujours il peut craindre que la vente ou l’éloignement le force à une séparation cruelle.

Tous les jours, il a la crainte de la prison, des fers, des vexations de tout genre. A la moindre faute, le _kpachan_ l’attend. Le kpachan est un nerf de bœuf ou une lanière en cuir d’hippopotame avec laquelle on fustige les esclaves.

J’ai dit qu’à la moindre faute on inflige le kpachan aux esclaves. Pour de légers motifs aussi on les charge de chaînes; comme les _compediti_, les _vincti_ de Rome, ils travaillent enchaînés et couchent dans les fers. Ces traitements sont réservés à l’esclave qui cherche dans la fuite un soulagement à des maux trop réels, à celui qui s’est rendu coupable ou qui simplement a mécontenté son maître. Le maître n’admet pas que l’esclave puisse ne pas se résigner à son sort malheureux, et il l’opprime avec d’autant plus de rigueur qu’il paraît tenir davantage aux bienfaits de la liberté. Le maître exige qu’on se livre à lui à discrétion, qu’on soit «souffre-plaisir et souffre-douleur[63]» avec une égale indifférence. Il ne veut pas que l’esclave ait le droit de dire non; il ne lui reconnaît pas même celui d’avoir une famille assurée, alors que l’usage, seule loi en cette matière, l’autorise à arracher la femme à son mari, la mère à l’enfant. Disons tout: les esclaves n’ont à eux ni leur pudeur, ni celle de leurs enfants.

[63] SÉNÈQUE, _De Providentia_, 3.

Le maître trop préoccupé de trouver dans l’esclave un instrument passif en vient à redouter les qualités même qu’il remarque en lui. Il se sent moins menacé, moins exposé à des dégoûts avec un esclave inintelligent et mou qu’avec un autre doué d’intelligence et d’énergie. Comme Columelle (1, 8), il a remarqué que «les esclaves les plus intelligents sont les plus mauvais», ou, comme Palladius, écrivain païen du quatrième siècle, «que le caractère des esclaves est de donner toujours dans les extrêmes. Tant il est vrai que dans cette condition les meilleurs penchants se dénaturent, et qu’il n’est de qualité qui n’y puisse devenir un défaut. Une nature prompte chez eux est toujours près du mal. La paresse, du moins, a les apparences de la douceur. Plus ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés au crime[64].»

[64] PALLADIUS, _De re rustica proœmium_.

Un maître ayant de tels sentiments traite son esclave de manière à effacer en son âme les caractères de noblesse et de virilité. Tous ses efforts tendent à «user de lui comme on use des animaux[65]».

[65] SÉNÈQUE, _Ép._ XLVII.

On dira peut-être: Comment les noirs peuvent-ils, sans réagir, accepter un sort aussi lamentable?

Outre qu’on peut rétorquer l’argument aux ennemis de la race nègre, je dirai que l’esclave réagit, autant qu’il le peut, contre le sort qu’on lui fait. C’est même pour cela que son intelligence et son énergie deviennent un danger et une source de déboires pour son oppresseur. Palladius aurait pu dire et peut-être il aurait mieux dit: «Une nature prompte chez lui (chez l’esclave) est toujours près de _s’indigner_... plus ils inclinent à l’indolence, et moins ils sont portés à _réagir_.» Cela est vrai du noir autant que du blanc.

Hélas! que peut faire l’esclave? Peut-il raisonnablement espérer quelque résultat heureux d’une résistance que tout lui conseille? Ne doit-il pas craindre que son sort devienne pire? S’il subit les exigences du maître, il évite, du moins, sa colère, ses emportements. De deux maux ne faut-il pas choisir le moindre?

Deux partis s’offrent au noir esclave: la mort et la fuite, une résistance utile étant impossible.

La mort est un parti extrême auquel la nature répugne et que l’on adopte avec répugnance tant que la voix de la raison se fait entendre. C’est, partant, un procédé exceptionnel que la généralité n’adoptera pas.

Pourquoi l’esclave ne s’enfuirait-il pas? Quiconque connaît le Dahomey ne saurait poser la question sérieusement pour ce pays. Entouré presque de tous côtés de vastes marécages et de forêts de palétuviers, le Dahomey offre à ses frontières peu de passages praticables, en sorte que la garde en est facile.

A peine un esclave a-t-il disparu, le maître avise les autorités, et celles-ci envoient en tous sens des émissaires, afin que _l’on ferme les chemins_, c’est-à-dire afin qu’on surveille tous les passages. Ces précautions n’empêchent pas en entier les tentatives d’évasion; cependant elles les rendent beaucoup moins fréquentes qu’elles ne sont dans les contrées voisines; elles les rendent surtout d’une exécution plus difficile. Au Dahomey, l’esclave est plus maltraité, à raison même de la difficulté plus grande qu’il y a pour lui à se soustraire par la fuite aux mauvais traitements dont on l’accable. Des contrées voisines, de Porto-Novo et d’Agoué, par exemple, on envoie au Dahomey les esclaves dont on est mécontent. Là, on les vend à des particuliers ou bien on les donne au roi.

Les esclaves redoutent d’être vendus de cette façon. On conçoit aisément qu’ils redoutent davantage d’être livrés au roi.

En dehors du Dahomey, la fuite n’est pas de la même difficulté matérielle, mais elle est loin d’être sans danger. Un esclave fuira dans l’espoir de recouvrer sa liberté; s’il n’est pas sûr d’être libre, s’exposera-t-il à tomber entre les mains d’un nouveau maître qui sera peut-être plus cruel que le premier? Supposons qu’il réussisse à s’échapper; où ira-t-il? Il est éloigné de sa patrie, sans ressource d’aucune sorte, sans amis, sans influence; ne va-t-il pas être volé par quelqu’un, dans le pays où il passe? Il n’est pas rare que cela arrive.

Pendant que j’étais à Porto-Novo, un esclave partit de la maison d’un Portugais et prit la clef des champs. Le Portugais avertit le roi, on ferma les chemins, on battit la campagne; ce fut peine inutile: l’esclave avait déjoué la surveillance, il était sorti du royaume et ne craignait plus qu’une chose, c’est que son maître le fît arrêter dans l’intérieur par quelqu’un de ses amis. Tout le temps qu’il était encore dans le royaume de Porto-Novo, il appréhendait d’être repris; maintenant l’espoir l’animait, et il avançait confiant dans le succès de son entreprise.

Chemin faisant, un voyageur l’accoste et fait route avec lui. Notre esclave se croyait sauvé, lorsque son compagnon tomba sur lui et l’attacha fortement, puis alla le vendre. Il passa au pouvoir de plusieurs acheteurs, pour être finalement ramené à Porto-Novo, où il fut acheté par un noir qui le maltraitait sans ménagement.

Cet esclave regretta bientôt son premier maître, qui avait toujours agi avec bonté à son égard. Il se lamentait continuellement d’avoir eu la malencontreuse idée de fuir; il aurait voulu rentrer chez le Portugais; mais comment faire? Il alla trouver les amis de son ancien maître, les priant d’intercéder en sa faveur.

Ce fait montre que l’esclave qui s’enfuit perd souvent au change et court à un pire destin. Encore faut-il qu’il réussisse à se mettre hors de la portée du maître qu’il abandonne. Sinon, aux périls de la fuite s’ajoutent bientôt les colères et la vengeance du maître. La vie alors est bien amère. On passe au cou du fugitif un collier en fer fermé avec un gros cadenas; à ce collier est attachée une longue et lourde chaîne en fer aussi. Ainsi chargé, signalé à l’attention publique, surveillé, épié, le captif est assujetti aux plus rudes travaux, à des corrections cruelles. C’est beaucoup, si on ne le livre pas à l’oricha, si on ne l’envoie pas au fond d’un cachot infect, où on le laissera sans nourriture se débattre dans les transes d’une longue agonie.

Donc, le suicide est un parti qui répugne à la nature; la fuite, une tentative périlleuse, incertaine, pleine de dangers, un remède pire que le mal, peut-être.

Malheur à l’esclave qui se révolterait! La révolte ne saurait aboutir qu’à une répression d’une affreuse rigueur. On attachera le mutin à un piquet, on lui ouvrira la poitrine et les entrailles, on lui coupera la tête et on l’exposera publiquement sur un pieu, etc., etc.

Le noir esclave doit subir son sort. Je dis _subir_, parce que, l’esclavage étant contraire à la nature, il répugne essentiellement à l’homme. L’animal, créé pour servir l’homme, s’apprivoise et accepte le joug que l’homme lui impose. Quant à l’homme, Dieu l’a créé intelligent et libre, capable de se conduire lui-même, responsable de sa conduite personnelle, maître de sa personne et de ses actions.

Par nature, l’homme a ce que les philosophes appellent «_dominium sui_, _l’empire de soi_». Ce qui contrarie cet empire est opposé à la nature de l’homme; partant, cela ne saurait en aucun cas lui agréer. Comment donc l’esclavage plairait-il à l’homme? comment pourrait-il ne pas lui être à charge, puisqu’il est la négation formelle de l’empire de soi?

L’esclave est sous la puissance d’un maître et lui appartient, en sorte qu’il n’a plus le «_dominium sui_». Le maître peut le vendre et disposer de sa personne, de son industrie, de son travail, sans qu’il puisse rien faire, rien avoir, ni rien acquérir qui ne soit à son maître. Dans cet état contraire à la nature humaine, où l’on ne reconnaît pas à l’esclave plus de droits qu’à l’animal, l’esclave sera moins homme certainement. Le sentiment de sa dignité ne s’éteindra pas en lui, et il s’indignera de se voir ravalé dans l’estime; l’instinct de la possession survivra dans son âme, malgré les exigences de la cupidité du maître, et il s’étudiera à tromper la vigilance du maître. Et il verra dans ce maître un ennemi qui le méprise et qui l’opprime.

L’esclave s’endurcit sous les coups; les mauvais traitements le jettent dans une torpeur morale qui tient de celle de la brute. La nécessité de tout souffrir en silence énerve la vigueur de ses facultés; il tombe dans une somnolence qui n’a presque plus rien d’humain. Pour se trouver au point où les calculs du maître tendent à l’amener, pour avoir la souplesse et la flexibilité qu’exige le maître, l’âme de l’esclave doit se briser, être indifférente à tout. Si l’espoir d’un affranchissement plus ou moins probable ne soutient ce pauvre esclave, c’en est fait de sa valeur physique et morale. Il n’a plus d’autre soulagement que de se vautrer dans les plaisirs des sens: dans l’ivrognerie et la crapule. Il s’abrutit alors; il se plie sans résistance à tous les caprices; au maître qui le frappe, il dit froidement: «_Je suis à toi, tue-moi._»

Le même intérêt qui rend le maître exigeant lui ordonne d’avoir quelques ménagements et lui fait craindre de perdre les travaux de l’esclave, s’il l’exténue. Du reste, beaucoup de maîtres, obéissant à la voix de l’humanité, usent de condescendance avec les gens qui sont en leur pouvoir. En sorte que l’on aurait tort de croire que tous les esclaves sont tous réduits à l’extrémité dont nous venons de parler. Il y en a qui y sont réduits, et la pente naturelle des choses porte les maîtres à les y réduire tous. Cependant, en général, soit calcul, soit respect instinctif de l’homme, le maître laisse à l’esclave une certaine liberté d’action. Certains ne demandent à leurs esclaves qu’une somme déterminée de services et leur reconnaissent le droit de travailler pour eux-mêmes.

Dans ce cas, un esclave intelligent et actif réussit souvent à faire ce que l’on peut appeler une petite fortune. Par son commerce ou son industrie, il parvient à pouvoir acheter un esclave qu’il met en son lieu et place auprès de son maître, tandis que lui est laissé dans une indépendance relative. Il peut aussi se racheter, si son maître y consent.

J’ai connu beaucoup d’esclaves qui, de fait, étaient de simples domestiques. En dehors du service auquel on les obligeait, ils se livraient à un petit négoce qui n’était pas toujours des moins lucratifs; ils réunissaient leurs amis pour se réjouir avec eux; ils avaient leurs relations établies, leur petit centre d’où ils exerçaient leur influence.

Un d’entre eux, nommé Okoutolou, sut se créer une honnête aisance, dans le temps même où il était esclave, à Wydah. Ce jeune homme avait une petite case à lui; il avait gagné l’affection d’une fille libre et riche pour un esclave, et se maria avec elle. Plus tard, devenu libre, il s’est fait dans le commerce une position très-avantageuse. Comme je rentrais en France, je passai dans la ville où il était établi. Les chefs des comptoirs français de l’endroit me dirent qu’Okoutolou était leur traitant le plus actif.

A Petit-Popo, un des personnages les plus riches et les plus influents est esclave. Son maître est moins riche que lui; mais il ne lui permet pas de se racheter. Il a un très-grand avantage à ne pas l’affranchir.

Malgré toute la bonté dont le maître entoure son esclave, quoiqu’il le comble d’égards et de soins, il est rare qu’il en obtienne la confiance. L’esclave se cache du maître dont il se défie; s’il a quelques économies, il les porte dans une maison étrangère. Il a en ville ce qu’il appelle _sa mère_; c’est chez _sa mère_ qu’il porte tout ce qu’il possède, ne laissant dans la maison de l’_olouwa_ que des objets sans valeur. L’_olouwa_ peut changer de dispositions à son égard; peut-être s’il était volé, confisquerait-il les biens de ses gens, par système de compensation ou pour un autre motif quelconque. Qui sait ce qui peut arriver?

L’esclavage n’est pas seulement une vie d’opprobre et de misère, il est encore et surtout une vie de labeurs, quand les esclaves ne sont pas trop nombreux; et, quand le nombre est considérable, une vie d’oisiveté triste, mélancolique.

Les esclaves sont chargés du travail des champs ou des travaux domestiques; le transport des fardeaux ou des voyageurs leur est aussi dévolu.

Aux champs, l’esclave coupe le bois et le transporte, défriche, cultive, ramasse la récolte et la renferme. Pour tout cela le travail est d’autant plus pénible que l’homme le supporte seul: les bœufs ne sont pas soumis au joug, les rares chevaux que l’on voit dans le pays sont des objets de luxe: bœufs et chevaux ne sont utilisés ni pour la culture, ni pour les transports.

A la maison, la simplicité des mœurs n’admet ni beaucoup d’employés, ni beaucoup d’emplois. Un nombreux personnel n’y a qu’une utilité: flatter l’amour-propre de l’olouwa. Celui-ci se glorifie d’avoir beaucoup d’esclaves. Quand il sort, il s’en fait suivre, et cette suite chatouille agréablement sa vanité. Du reste, il n’a nul souci de savoir si l’oisiveté dans laquelle il les laisse croupir leur pèse ou non.

Dans les maisons que nous appellerons opulentes (tout est relatif en fait de richesses), il y a un ou plusieurs cuisiniers, des valets, des _hamaquaires_. L’office des valets consiste à tout ranger dans les appartements (!) du maître, à servir à table, à répondre au moindre appel du maître, à lui rendre les services qu’il demande. Ce sont les valets qui sont dépêchés pour saluer les amis ou remplir les divers messages. Le maître se fait servir par des valets dans le bain. Faut-il le dire, à la honte des Européens qui fréquentent ces contrées? Cet usage immoral est un de ceux qu’ils adoptent sans vergogne.