Sept ans en Afrique Occidentale

Part 14

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A certains esclaves on fait apprendre un art, un métier. Ceux-là sont considérés comme attachés à leur métier pour toute la vie: le maçon n’aura d’autre tâche que de maçonner, le charpentier de charpenter. Sans doute, le maître demeure toujours libre d’envoyer, comme punition, le valet de chambre, le cuisinier ou le maçon travailler aux champs. Mais s’il loue l’esclave avec son industrie, comme il en a le droit, le loueur ne peut imposer à l’esclave un autre emploi que celui pour lequel il a été loué. C’est plutôt le droit du maître que celui de l’esclave qui est ici protégé; l’esclave en profite et refuse de sortir de ses attributions.

La même chose existait à Rome: «Celui qui possède des esclaves à titre d’usufruit, dit Ulpien[66], doit user de chacun d’eux selon sa condition.» Il ajoute qu’agir autrement «serait un abus de jouissance».

[66] ULPIEN, au Dig. VII, I.

L’esclave ne reçoit du maître que le vêtement et la nourriture. Pour vêtement, deux _chocotos_ et un _acho_ suffisent et au delà. Le _chocoto_ est un petit caleçon qui descend jusqu’aux genoux; l’_acho_, une longue pièce d’étoffe de deux à trois mètres, large environ d’un mètre cinquante centimètres. La dépense totale pour le vêtement d’une année ne dépasse pas une trentaine de francs. Ajoutez à cela cinquante à soixante centimes par semaine pour la nourriture, et vous aurez ce que coûte d’entretien un esclave.

Il est vrai qu’il peut être l’occasion de quelques amendes et de beaucoup d’ennuis; car le maître est responsable de ses crimes et délits, et même de ses dettes; mais le maître a la faculté d’abandonner le délinquant à la justice ou aux créanciers, jusqu’à ce qu’il ait satisfait.

CHAPITRE IX

ÉTAT POLITIQUE.

Dans la religion aussi bien que dans la vie domestique, loin d’être inférieur au blanc, le noir se montre en tout semblable à lui. Les traits de ressemblance sont tels qu’ils suffiraient à eux seuls à montrer la communauté d’origine entre les deux races.

Voyons le nègre dans sa vie politique. Est-il, comme le blanc, poussé par l’instinct de la _sociabilité_? Ses affections, ses besoins, ses penchants tendent-ils à la vie sociale? En d’autres termes, le nègre a-t-il été destiné à la société par le Créateur? Vit-il en société?

Oui, comme le blanc, le nègre a été destiné à la société; ses affections, comme ses besoins, l’y appellent et l’y retiennent.

Les nègres de la côte des Esclaves, les Nagos en particulier, ont eu jusqu’à ce jour peu à souffrir des invasions étrangères. Aucun conquérant n’est venu jeter le trouble chez eux; aussi la société s’y montre-t-elle comme elle dut être partout dans ses commencements.

«Il est facile de concevoir comment les choses se sont passées à l’origine du genre humain, et ce qui a préparé les voies au régime social. Ouvrage immédiat de la main toute-puissante de Dieu, les premiers hommes donnèrent naissance à de premiers enfants; ceux-ci devinrent pères à leur tour, et c’est ainsi que se forma une suite de générations sorties les unes des autres. Chaque père de famille avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur leurs familles; cette suprématie paternelle était une espèce de royauté; on peut dire en un sens que celle-ci naquit avec le genre humain, et que le premier père fut le premier roi.

«... A mesure que les familles se multipliaient, les liens de la subordination à l’égard du premier chef se relâchaient; quoique issues de la même tige, les branches diverses devenaient plus étrangères les unes aux autres; la première innocence des mœurs s’altéra; l’orgueil, la cupidité, la jalousie commencèrent à semer le trouble et la division; on sentit le besoin d’une autorité commune, mais plus forte. Alors, sur tous les points de la terre habitée, parmi les pères de famille il s’en rencontra qui, par leur âge, leur expérience et leur force, par ce talent de commander que la nature donne, fixèrent les regards et l’estime de leurs semblables, prirent sur eux de l’ascendant et en furent obéis. L’habitude consacra leur pouvoir, et la société civile commença. Les États naissants, trouvant leur modèle dans la famille, furent plutôt de petits royaumes que des républiques, ainsi que l’attestent les plus anciennes traditions.»

Ainsi parle Mgr D. Frayssinous, dans sa conférence sur l’«union de la religion et de la société». Il semble qu’il ait voulu peindre la constitution sociale des nègres de la côte des Esclaves. Chez eux, en effet, nous trouvons plusieurs familles, renfermées souvent dans une même enceinte, soumises à l’autorité d’un _ballés_ ou _roi de la maison_; les _ballés_ sont soumis aux _oloris_ ou chefs, et ceux-ci au roi. Le roi et les chefs sont choisis parmi les personnages les plus influents et présentés au peuple qui les acclame, les accepte et leur obéit.

Malheureusement le pouvoir n’a pas été régénéré par le christianisme. Comme tout pouvoir païen, il est arbitraire et oppressif, il ne tourne pas ses efforts au profit des sujets; il ne sert pas, il veut être servi: «Les princes des nations les dominent, dit notre divin Maître; les grands exercent la puissance sur elles[67].»

[67] S. MATTHIEU, XX, 25.

A Rome, le sénat et les patriciens pressuraient les plébéiens; à la côte des Esclaves, le roi et les chefs pressurent de même les peuples.

M. Borghero a dit avec autant d’exactitude que de précision[68]: «Le peuple est esclave en masse des rois, puis des chefs et finalement des particuliers qui sont en petit nombre.»

[68] _Annales de la propagation de la foi_, t. XXXVI.

Dans la même lettre, datée du 3 décembre 1863, le même missionnaire signale l’influence prépondérante des prêtres, des idoles. Il développe trop bien l’ensemble du système gouvernemental, pour que nous ne lui laissions pas la parole. «Le long de toutes nos côtes, dit-il, les grands et les petits États sont gouvernés à peu près de la même manière, et peut-être, si l’on voulait se donner la peine de bien examiner les choses, on se convaincrait qu’_au fond il y a là plus de sagesse qu’on ne le croit ordinairement_.

«Vous entendez dire de tous côtés que les monarchies de ces régions ne se soutiennent que par un despotisme absolu; que la volonté du souverain est la seule loi; que le plus abrutissant servilisme pèse sur toutes les têtes: il y a du vrai dans ces accusations, mais il faut s’entendre. Si l’on attribue le despotisme sans frein à la personne du chef, rien de plus faux; ce chef, avec toutes les apparences de l’absolutisme, n’en est pas moins enchaîné par les autres chefs particuliers, par ceux qui lui tiennent lieu de ministres, par les anciens usages. Ensuite, roi, chefs, ministres sont enchaînés par les prêtres du fétichisme qui planent au-dessus de tous, et dont les ordonnances n’admettent aucune discussion; ce système est général en Afrique, et l’on sait qu’il en fut ainsi dès la plus haute antiquité. Le despotisme barbare dont on parle existe donc, non pas exercé par un seul, mais bien par cette espèce d’oligarchie, qui seule a une existence dans une société si élémentaire.»

En traitant de l’état religieux de nos nègres, nous avons vu Ghézo, roi du Dahomey, empoisonné par les féticheurs, pour n’avoir pas satisfait en entier leurs désirs sanguinaires dans les _fêtes des coutumes_: nous avons vu son fils et successeur, Badou, subir leurs exigences, afin d’être tranquille sur le trône; nous avons dit aussi à quelles circonstances on doit attribuer le prestige dont jouissent les féticheurs et la terreur qu’ils inspirent.

Cet état de choses est un vestige de la période primitive des sociétés. Car, si «le premier père fut le premier roi», il fut aussi le premier pontife. Associée au pouvoir de gouvernement et de justice, l’autorité sacerdotale ne fit longtemps qu’un avec lui entre les mains des patriarches. Ceux-ci d’abord furent fidèles aux lois de l’équité, mais ils se laissèrent aveugler dans la suite par leurs passions; et bientôt, leurs excès, n’ayant plus de bornes, provoquèrent la séparation des pouvoirs. Cependant, le pouvoir religieux prima encore le pouvoir royal.

Dans les contrées qui nous occupent, les sociétés ne sont pas sorties de cette période d’évolution. Les familles y sont réunies par groupes, sous la direction des _ballés_. Seulement, par suite du despotisme supérieur, ces _rois de la maison_ ne sont que de simples patrons, sans force pour protéger «_leurs enfants_» contre les abus de pouvoir des chefs, du roi et des féticheurs.

Le _ballé_ appelle _ses enfants_ ceux qui lui sont soumis, et ceux-ci lui donnent le titre de père, _babba_. N’est-ce pas ce que Mgr D. Frayssinous a dit: «Chaque père de famille avait autorité sur ses propres enfants, mais le premier prédominait sur tous les autres et sur leurs familles.»

Au-dessus des _ballés_ sont les chefs (_oloris_). Ceux-ci sont au choix du roi. Sans solde et sans revenus, ils n’ont que ce qu’ils extorquent pour payer au roi les fortes redevances qu’il exige d’eux sous forme de cadeaux. Leur position même les force à pressurer leurs inférieurs, à les accabler d’exactions; leur cupidité les y pousse; et, quoique leur tyrannie soit restreinte et subordonnée au bon plaisir du roi, elle n’en est ni moins arbitraire, ni moins excessive.

Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires; les autres affaires sont de la compétence de chefs spéciaux; quelques-unes ressortissent au tribunal des féticheurs. Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions: ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière civile; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, quoiqu’ils ne soient pas aussi bien définis que chez nous.

Du reste, la manière d’agir de ces chefs est la même pour tous.

Le roi domine le peuple, les _ballés_ et les chefs: riches et pauvres, maîtres et esclaves, tous subissent son joug, si ce n’est les féticheurs. Son pouvoir absolu n’a généralement d’autre contre-poids que l’autorité des féticheurs et leurs prescriptions, avec la sanction du poison.

Nous devons signaler à Abè-okouta une espèce de société maçonnique dont les décisions sont impératives pour tous, même pour le roi. Les _ogbonis_ sont affiliés au pouvoir civil et au pouvoir religieux; ils ont leurs loges et leur mot d’ordre, couvrent leurs réunions d’un mystère impénétrable et agissent dans le plus grand secret. Ils délibèrent sur ce qui peut intéresser le bien de l’État et notifient au roi leurs arrêts. Quand les protestants voulurent s’établir à Abè-okouta, le roi ne leur donna l’autorisation que lorsque les _ogbonis_ y consentirent[69].

[69] «Il existe en Guinée de nombreuses sociétés secrètes. L’initiation s’appelle le «mélange du sang». Tout nouvel initié se fait une légère incision et mêle son sang au sang de l’initiateur. C’est là un pacte secret et indissoluble. Partout où ils vont, les initiés se reconnaissent à des signes particuliers.

«Dans les villes du Yoruba, cette sorte de franc-maçonnerie occulte, très-solidement organisée, a parfois obligé les pouvoirs publics à de cruelles répressions.

«Ces sociétés, souvent puissantes, sont étroitement unies aux chefs les plus influents des principales sectes religieuses. Les uns et les autres servent le même maître. Voilà ce qui explique l’influence qu’exercent certaines classes de prêtres et de prêtresses sur une immense contrée.»

(COURDIOUX.)

On comprendra aisément qu’il y a là un obstacle considérable à toute influence étrangère, en même temps qu’à la liberté d’action du pouvoir suprême.

La dignité royale est héréditaire dans une ou plusieurs familles. Le prince régnant choisit souvent son successeur parmi ses enfants et le fait agréer par les chefs. S’il ne l’a point fait, les chefs, après sa mort, font choix de celui qui leur semble devoir être le plus favorable à leurs idées et à leur ambition. Du bien du peuple, ils ne s’en occupent guère; ce sentiment, cette délicatesse ne se trouvent point dans le paganisme.

Quand le roi a choisi son successeur, il se l’associe dans le maniement des affaires; il en fait _son second_ (_ékédji_), son coadjuteur, qui se forme en même temps qu’il sert d’aide. Les chefs et les _ballés_ ont aussi leur _ékédji_.

Les féticheurs n’ont jamais entendu ces paroles sublimes adressées par le divin Maître aux gouvernants chrétiens: «Que le plus grand devienne le plus petit, que le chef se fasse le _ministre_[70].» Aussi ne s’inspirent-ils que de leur cupidité et des caprices de leur imagination. Ils voient sans protester le roi s’abandonner aux excès de la tyrannie, tant que leurs intérêts ne sont pas contrariés. Parfois, le poison répond à ces excès ou punit le roi d’avoir déplu aux féticheurs. Malgré cela, les despotes succèdent et succéderont toujours aux despotes, jusqu’au temps où le christianisme viendra éclairer l’intelligence, purifier les sentiments, redresser et fortifier la volonté. Alors seulement, chefs, roi et ministres de la religion se dévoueront à la noble mission que Dieu leur assigne de _servir_ ceux qui leur sont soumis.

[70] SAINT LUC, XXII, 25.

Pour le moment, chez les nègres comme chez tous les païens anciens et modernes, Dieu étant _déplacé_ et méconnu dans la pratique, la conscience étant aveuglée par des passions sans frein, tout est livré à l’arbitraire et au bon plaisir des puissants. Le roi pressure tout le monde, et les chefs ne sont pas plus libres dans l’exercice de leur pouvoir que les individus ne le sont dans la jouissance de leurs droits.

En dehors du Dahomey, les excès de pouvoir ne sont pas aussi exorbitants et aussi communs.

Il ne faut pas croire que les abus de la force soient jugés légitimes. Ceux qui les commettent ne sont pas à l’abri des remords; ils sentent le besoin de déguiser leurs injustices et leur donnent une apparence de légalité, en invoquant les _coutumes_.

Les _coutumes_, chez les nègres, tiennent lieu de lois. Je dis _tiennent lieu de lois_, parce que, en réalité, il n’y a pas de lois clairement formulées: chacun est abandonné aux lumières de sa raison, lumières bien obscurcies, et à ce qui survit de la conscience, dans le débordement des passions.

On aurait tort de croire que les coutumes définissent ou expliquent les prescriptions de la loi naturelle. Elles se basent, non sur le droit et la justice, mais sur des décisions arbitraires antérieures. Elles ne disent pas: il est juste, il faut, il est équitable. Elles disent: on a fait, il est d’usage. Et encore s’occupent-elles fort peu de la moralité de l’acte. Une loi formule le devoir; elle enseigne et elle commande, tandis que la coutume n’est qu’un souvenir et la répétition de ce qui s’est déjà fait. La perfection de la loi consiste à ne rien laisser à la discussion et à l’arbitraire du juge; cette perfection ne saurait convenir à la coutume, qui laisse toutes portes ouvertes au caprice du juge.

Les coutumes, chez les nègres, sont presque toujours restrictives: c’est le fait accompli de l’oppression érigé en principe. Une première fois, on a injustement condamné quelqu’un; dans la suite, semblable injustice rentre dans ce qu’on appelle le droit coutumier, et elle se renouvellera sous le prétexte que c’est la coutume.

Un fait va nous montrer que les coutumes sont telles que nous les donnons. A Wydah, un missionnaire conversant avec le Yévogan lui conseillait de faire rédiger une espèce de code des coutumes. «De cette manière, disait-il, les blancs connaîtront les usages du pays, et ils s’y conformeront.--Cette mesure serait tout à fait impolitique, répondit le rusé vieillard; nous n’aurions plus occasion de vous infliger des amendes.» Ce mot en dit plus que nous ne saurions le faire.

Tel est le pouvoir à la côte des Esclaves: il tend toujours à l’oppression; il n’est enrayé dans sa marche que par les calculs de l’intérêt. L’intérêt oblige souvent le roi à user de ménagement avec les chefs, et les chefs à modérer les exactions à l’égard des _ballés_ et du peuple; sinon, presque tout est livré au caprice.

Voyons maintenant, d’une manière spéciale, le rôle des féticheurs dans la société civile.

«Les saints Pères ont remarqué, nous dit Rohrbacher[71], que, dans l’ordre primitif de la nature, Dieu n’accorda point à l’homme de domination sur l’homme, mais seulement sur les animaux. Aussi, avant le déluge, voit-on des pasteurs de troupeaux, mais point de dominateurs de peuples. On y voit des pères et des enfants, mais point de rois ni de sujets, point de maîtres ni d’esclaves. Dans sa première enfance, le genre humain croissait sous la seule autorité paternelle. De souverain proprement dit, ayant droit de vie et de mort, il n’y avait que Dieu. On voit, par l’exemple de Caïn et de son descendant Lamech, qu’il n’avait point encore communiqué aux hommes le droit de faire mourir aucun d’entre eux, même pour crime, puisque celui qui tuait le premier devait être puni sept fois, et celui qui tuait le second devait l’être septante fois sept. Il se réservait à lui seul la punition, même temporelle, du meurtre.»

[71] Livre III.

Quand Dieu donna aux hommes le pouvoir de réprimer les crimes par la force, il est tout naturel que ce pouvoir fut d’abord confié aux prêtres, représentants et ministres de Dieu dans la société; il est naturel aussi qu’on eut recours au _jugement de Dieu_. De là, les épreuves judiciaires ou ordalies, sortes de jugements auxquels les prêtres présidaient.

A la côte des Esclaves, les épreuves judiciaires existent, et ce sont les féticheurs qui les font subir.

Il y a au moins deux espèces d’épreuves: les unes, afflictives, frappent l’individu qu’elles jugent coupable; les autres, simplement déclaratives, se bornent à prononcer sur la culpabilité ou l’innocence du prévenu.

Les principales épreuves afflictives sont l’épreuve par l’eau et par l’_oricha_. Celle-ci est la plus commune; on la subit pour des motifs souvent frivoles. Un homme est-il accusé ou simplement soupçonné d’avoir commis un vol, il offre de se purger de l’accusation en _buvant l’oricha_. Veut-on lui demander une preuve de son innocence, on lui demande de _boire l’oricha_: _boire l’oricha_ est une espèce de serment.

Il suffit de dire en quoi consiste cette épreuve pour montrer que celui qui la subit est entièrement à la merci des caprices du féticheur qui la fait subir.

Qu’est-ce que _boire le fétiche_? C’est avaler, _sans la connaître_, une boisson quelconque offerte par le féticheur. Inutile de dire quel danger on court en s’abandonnant, les yeux fermés, à ces hommes sans mœurs et sans conscience, habiles manipulateurs de poison, maîtres passés dans l’art de mal faire. Ils sont d’autant plus à redouter qu’ils manœuvrent dans l’ombre et sous le couvert de l’_oricha_. Leurs crimes sont d’autant plus audacieux qu’ils sont à l’abri de toute poursuite, du moment où tous les attribuent à l’_oricha_. Du prévenu que le féticheur empoisonne, on dira: «Il a bu l’_oricha_; _l’oricha l’a tué_.» Qui oserait faire le procès à l’_oricha_?

On pourrait croire que les noirs seuls sont exposés à subir l’épreuve dont nous parlons. Rarement, il est vrai, les Européens y sont soumis; ou, pour mieux dire, on ne la leur impose jamais. Lander, toutefois, prétend avoir affronté le danger de cette épreuve toute païenne et barbare. Écoutons le voyageur anglais:

«Peu de jours après mon arrivée à Badagri, dit-il, trois Portugais, marchands d’esclaves, résidant dans cette ville, se rendirent près du roi et de ses principaux ministres, qui tous jusqu’alors m’avaient comblé d’égards et de prévenances, et lui firent entendre que j’étais un espion du gouvernement anglais, et que, s’ils me laissaient partir, on me verrait bientôt venir avec une armée pour m’emparer du pays. Ces calomnies grossières eurent sur des esprits crédules leur effet ordinaire, et changèrent l’intérêt qu’on m’avait témoigné en une froide réserve d’abord et bientôt en hostilité déclarée. A la fin, tous les chefs réunis arrêtèrent de me soumettre à l’épreuve de l’eau fétiche.

«Ils me mandèrent auprès d’eux, et je dus traverser une foule compacte d’habitants que le bruit de la chose avait instantanément rassemblés. Tous paraissaient fort agités, et la plupart étaient armés de dards, de haches et de casse-tête. J’avais à peine pénétré dans la case du fétiche, qu’un des assistants me présenta brusquement une calebasse pleine d’un liquide limpide comme de l’eau de source, mais d’une amertume révoltante, et m’ordonna de tout boire, disant:--Si tu es venu dans de mauvais desseins, cette liqueur te tuera; dans le cas contraire, elle ne te fera aucun mal. Comme il n’y avait pas à balancer, je pris mon parti sur-le-champ et j’avalai le breuvage sans hésiter; puis, regagnant ma case en toute hâte, je pris une forte dose d’émétique accompagnée d’une grande quantité d’eau tiède. Grâce à cet antidote, je n’éprouvai aucune suite fâcheuse d’une épreuve qui, presque toujours, est mortelle.

«Au bout de quelques jours, le roi et ses chefs, voyant que le fétiche m’avait épargné, redevinrent pour moi affables comme auparavant; ils répétaient sans cesse que j’étais protégé de Dieu, et qu’il n’était pas au pouvoir des hommes de me nuire.»

Le noir coupable n’ose _boire le fétiche_; à l’appréhension du châtiment caché dans l’épreuve se joignent les terreurs d’une conscience troublée, et il redoute l’épreuve. L’innocent lui-même a tout à craindre d’y être exposé. Quoique la superstition lui donne une certaine assurance, elle ne l’aveugle pas au point de lui cacher le danger qu’il court. Il s’efforce de conquérir les bonnes grâces de l’_oloricha_ par ses cadeaux; mais ses présents ont-ils satisfait les avides désirs de sa cupidité? l’_oloricha_ n’a-t-il pas quelque intérêt à se débarrasser de lui? lui a-t-on donné des cadeaux plus importants pour le décider à faire mourir le prévenu? Ces pensées et bien d’autres encore inspirent une juste terreur au malheureux qui se présente pour boire l’_oricha_.

L’_oricha_, lui, agit avec connaissance de cause; il offre, comme il l’entend, le poison ou un breuvage inoffensif; et, comme «presque toujours l’épreuve est mortelle», presque toujours il ajoute à ses crimes. Les homicides fréquents dont il se rend coupable étouffent en lui tout sentiment humain, en sorte qu’il est bientôt dominé par le besoin de tuer. Cela le rend très-redoutable et très-influent sur des esprits faibles comme celui des noirs, habitués à se courber sans cesse sous la main du despotisme.

L’épreuve par l’eau se subit dans une rivière ou une partie de la lagune spécialement réservée à cet effet. Dans cet endroit, l’eau, dit-on, est sous l’influence de l’_oricha_; c’est pourquoi elle engloutit le coupable et laisse surnager l’innocent. L’_oricha_ hantant ces parages, il est naturel qu’on en prohibe l’accès aux profanes, dont les regards seraient peut-être par trop importuns.

A Porto-Novo, l’épreuve par l’eau se fait à Togbo, lieu sacré situé dans le canal de Wémé, qui met en communication le _grand lac_ de Nokhoué et la lagune de Porto-Novo. Il est défendu de fréquenter cette localité; les féticheurs seuls ont des habitations tout autour.

On dit que des filets et des piéges habilement déguisés servent à accomplir les manœuvres criminelles de l’épreuve, quand on veut perdre le prévenu; qu’il y a des plongeurs remarquables auxquels il est facile de rester longtemps immergés, en sorte qu’ils peuvent retenir sous l’eau ou rejeter à la surface ceux qu’ils veulent faire mourir ou préserver d’un accident.

L’épreuve par l’eau est rarement favorable à ceux qui la subissent; on ne l’impose qu’à ceux dont la perte est décidée; l’accepter, c’est aller au-devant d’une mort à peu près certaine.