Sept ans en Afrique Occidentale

Part 15

Chapter 153,861 wordsPublic domain

Un ancien _gogan_ de Porto-Novo tomba dans la disgrâce du roi Mecpon, après avoir longtemps joui de sa confiance et de ses faveurs. Le roi le mande auprès de lui, l’accable de reproches et lui déclare qu’il lui est suspect. «Tu n’as qu’un seul moyen de te justifier, lui dit-il en terminant. Si tu n’es pas coupable, tu n’as pas à craindre le courroux vengeur de l’_oricha_. Va à Togbo; que l’_oricha_ proclame ton innocence.--O roi, répondit le _gogan_, tu oublies que mon aïeul fut l’organisateur de Togbo; ce qui est mystère pour le peuple n’est pas un secret pour moi; je serais d’une simplicité bien naïve, si j’acceptais ta proposition.» Il refusa l’épreuve, et, pour fuir les effets de la haine du roi, il se réfugia à Badagri, où il termina ses jours, à l’ombre et sous la protection du pavillon britannique.

Il n’est pas toujours aisé d’éviter l’épreuve. Todjinou, traitant de Porto-Novo, dont les richesses portaient ombrage au roi, se vit contraint à la subir. Doué d’une grande énergie et d’une force peu commune, il sort une première fois sain et sauf des eaux de Togbo.

Séance tenante, on l’accuse d’une prétendue trahison et on l’oblige à renouveler l’épreuve, afin de se purger de ce crime imaginaire. Et d’abord on lui fit boire un breuvage dont l’effet devait être d’engourdir ses membres quand il entrerait dans l’eau. _Le fétiche le tua!_... Comment donc ne l’aurait-il point tué!

Un mot seulement sur les épreuves déclaratives. L’_ounchè_ de Porto-Novo nous servira d’exemple. Il ne tue pas, mais déclare seulement la culpabilité ou l’innocence du prévenu. Il n’en est pas moins terrible pour cela; car parfois son témoignage équivaut à une sentence de mort. En réalité, _ounchè_ fait office de témoin.

L’_ounchè_ est une espèce de petite pirogue couverte de draperies qui retombent jusqu’à terre. On pose cet instrument sur la tête de l’accusé, et l’on attend la déposition muette de ce témoin étrange. Après les pratiques et les invocations d’usage, l’_ounchè_ se met en mouvement, mû par je ne sais quel moteur. Bientôt le mouvement s’accentue, et l’_ounchè_ vient frapper l’inculpé. Est-il frappé par devant, le fétiche le dénonce comme coupable; frappé par derrière, il est reconnu innocent.

On ne saurait attribuer tout, dans ces épreuves, à l’adresse et à la supercherie. Ici, comme dans les autres manœuvres des féticheurs, beaucoup de choses sont humainement inexplicables. Les féticheurs se mettent en relation avec le diable; «celui-ci, disent-ils, vient à leur aide et fait ce que les hommes ne pourraient faire».

Quoi qu’il en soit, leurs manœuvres ne sont pas exclusivement des pratiques de religion; elles entrent pour beaucoup dans l’administration civile; comme moyens administratifs, les épreuves donnent aux _olorichas_, dans la société, une influence réelle et capitale. Ainsi, quoiqu’ils n’aient pas de pouvoir administratif direct dans l’ordre civil, les féticheurs se mêlent des affaires qui sont de ce ressort et les traitent avec voix prépondérante.

La _police_, chez les noirs de nos contrées, est admirablement organisée. Nous avons signalé Égoungoun et Oro comme agents de la haute police. Après ce que nous venons de dire, on comprendra que l’on redoute ces policiers _orichas_.

Parlons des policiers profanes.

Dans le Yorouba, le roi a auprès de lui des gens de cour (_bafin_, _ibafin_), dont six servent de chambellans dans son palais, sous le nom d’_iwéffa_. Les autres veillent à l’ordre public.

Les chefs délèguent aussi aux gens de leur suite, varlets connus par les Européens sous la dénomination portugaise de _moços_, garçons, le soin d’assurer la tranquillité publique et de rechercher les criminels. Les _moços_ reçoivent les plaintes, font les premiers interrogatoires, informent l’affaire. Ils font en général tout ce qui, chez nous, est du ressort de la police municipale. Chacun, du reste, agit au nom et dans l’intérêt du chef dont il est _moço_.

«Qui croirait, dit M. Courdioux, que, dans des États aussi peu civilisés que ceux de la côte des Esclaves, il puisse exister une police quelconque? Cependant, sous ce rapport, les nègres, et en particulier les Dahoméens, peuvent être comparés à plus d’un peuple civilisé. Il est rare qu’un crime soit commis sans que l’auteur en soit bientôt découvert.

«Les _moces_ ou domestiques des cabécères sont chargés de veiller à l’ordre public. Ils sont, tout à la fois, huissiers, gendarmes, geôliers et bourreaux.

«A Porto-Novo, la police est faite, pendant le jour, par les _laris_ (officiers du roi). Ils surveillent les marchés, reçoivent les droits aux portes de la ville, etc. Rien ne les distingue des gens du commun, si ce n’est la coupe particulière de leurs cheveux. Ils les rasent sur les côtés et tressent en forme de crête ceux du milieu. Toucher la tête d’un _lari_ est réputé crime. Le premier _lari_ du roi jouit de toute la confiance de son maître.

«Il existe sous le nom de _zangbéto_ (_zan_, nuit, et _gbéto_, gens) des gardiens de nuit. Ces gardiens sont des jeunes gens de la ville. Ils se répandent dans les principaux quartiers par groupes de six ou huit. L’un d’eux est enveloppé d’un grand manteau de paille qui le couvre complétement. A l’extérieur de ce manteau sont suspendues de grosses coquilles (_agathinès_) tenant lieu de grelots. Le _zangbéto_ ainsi costumé se tient à l’écart de ses compagnons, et, pendant que ceux-ci, dissimulés derrière une muraille, font une musique charivarique, lui s’agite dans son manteau de paille, pirouette, court, revient à sa place en accompagnant cette pantomime de cris souvent plaintifs et lugubres. Aussi les gens simples et les enfants sont-ils persuadés que les _zangbétos_ sont des revenants qui, tous les soirs, sortent de la mer pour venir garder la cité.

«Ils ont le droit d’arrêter les passants qui s’attardent après huit ou neuf heures du soir. Leur devoir est d’empêcher les incendies et les vols de nuit. Néanmoins les _zangbétos_ ont la plus triste réputation: ils rappellent les voleurs du roi de Dahomey. Sa Majesté Gélélé a organisé une bande de voleurs toujours en mission sur un point du territoire. Cette institution paternelle, dit le roi, a pour but d’obliger tous mes sujets à avoir de l’ordre et à faire bonne garde.

«Le grand avantage du _zangbéto_ est peut-être d’arrêter les rôdeurs de nuit et d’éviter par là un grand nombre d’incendies causés par la malveillance ou par des vengeances personnelles.

«Les Européens peuvent circuler toute la nuit dans la ville, mais il est prudent à eux de se faire précéder d’une lanterne.»

Les affaires qui se présentent à juger sont souvent déférées au roi, soit à cause de la gravité du cas, soit pour compromettre davantage l’inculpé; car le roi ne manquera certainement pas l’occasion qu’on lui offre de _manger_. C’est un moyen de lui faire la cour que de lui fournir de semblables occasions.

Du reste, tout peut fournir des prétextes à la tracasserie administrative: l’oricha, qu’il est défendu de regarder ou de profaner; l’_oiseau du roi_, qu’on ne saurait chasser sans crime; la vente de tel ou tel produit pour l’exportation, de tel ou tel poisson sur certaines places, etc., etc.

C’était à Wydah. Un ouvrier de la Mission catholique, du nom d’Okoubonzi, ne parut pas, un matin, au moment de reprendre le travail. Vers six heures et demie, le _moce_ d’un cabécère vint, de la part de son maître, m’annoncer qu’Okoubonzi était retenu par le chef. «Mon maître te fait dire de venir chez lui, me dit le moce; vous vous entendrez afin qu’il te rende ton ouvrier.--Qu’a fait mon ouvrier?» demandé-je. Jamais en France on ne devinerait quel était son crime; je ne le donne à deviner ni en mille, ni en cent, ni en dix, ni en un; je m’exécute immédiatement et je viens au fait. «Ton moce, me fut-il répondu, est monté sur un arbre près de la maison de mon maître.--Qu’allait-il faire sur cet arbre?--Prendre des feuilles pour faire un remède.--Quel crime y a-t-il donc à cela? l’arbre est-il fétiche? explique-toi vite.--L’arbre, je te l’ai dit, est près de la maison de mon maître. Or, dans la maison, il y a une femme du roi. Fort heureusement cette femme n’était pas dans la cour au moment où ton moce était sur l’arbre, et il ne l’a point vue; s’il l’avait vue, il serait envoyé au roi, qui certainement le ferait mettre à mort. Le cas est grave, mais mon maître en ta considération étouffera l’affaire.»

Je compris vite que le chef en question voulait m’extorquer quelque chose, sous forme d’amende ou de cadeau: il ne fallait pas être bien au courant des us et coutumes du pays pour le deviner. Je n’étais pas d’humeur à me laisser duper, et je dis au messager du chef: «Va dire à ton maître que je connais un chef dans la ville capable de régler le différend; je connais le _Yévogan_, tandis que ton maître m’est inconnu.» Et me tournant vers un enfant, je le chargeai d’aller informer le Yévogan, qui est le chef principal de la ville, le priant de faire rendre mon ouvrier à la liberté. Le pauvre garçon dut attendre jusqu’à quatre heures du soir qu’on jugeât à propos de le laisser sortir; encore lui fit-on subir de dures admonestations.

Les _pénalités_ en usage parmi les noirs sont: la mort, l’emprisonnement, les amendes et le fouet (kpachan).

Les pénalités sont la sanction qui garantit l’observation de la loi, l’exécution de la volonté des supérieurs. Quand la volonté du supérieur est juste, l’homme raisonnable l’accepte sans peine; mais lorsque cette volonté est arbitraire et capricieuse, la raison et la conscience la repoussent, et l’inférieur ne s’y soumet qu’avec répugnance. Dans le premier cas, une sanction légère amène l’accomplissement du devoir; dans le second, il faut de fortes pénalités afin de contraindre les sujets à ce qu’on leur demande. De fortes pénalités sont nécessaires aussi pour déterminer ceux qu’une conscience engourdie ne pousse pas à la pratique du bien. Dès lors, on conçoit que les peines soient, dans le paganisme, comme dans toutes les nations corrompues, et plus sévères, et plus fréquentes.

Nous l’avons déjà dit: dans le paganisme, et par conséquent chez les noirs de la côte des Esclaves, l’autorité du souverain, celle des chefs et celle des maîtres, l’autorité à tous les degrés est arbitraire, parce qu’elle n’est pas dirigée par la conscience. Aussi, _elle a besoin de s’imposer par la violence_, et le maître est toujours armé du fouet, et les chefs extorquent sans cesse des amendes, jettent leurs subordonnés en prison, etc.; et le souverain préside sans relâche aux exécutions... ou aux sacrifices, quand les exécutions juridiques ne suffisent pas à ses désirs.

En théorie, les noirs décrètent la peine de mort contre les meurtriers, les traîtres, les adultères, les incendiaires et les voleurs. Les prisonniers de guerre sont aussi mis à mort, à moins qu’on ne les réserve à l’esclavage.

On dit que le nègre est voleur, et l’on dit vrai. Si la pratique répondait à la théorie, il y a longtemps que les nègres auraient été exterminés. Heureusement pour la race noire, les chefs et le roi, plus encore que le fétiche, sont sensibles à l’appât des cadeaux. La vue d’un cadeau les rend on ne peut plus accommodants; si bien que la peine de mort n’est pas même commuée: on néglige complétement d’y faire la moindre attention. Quelquefois, on exécute la loi, c’est-à-dire qu’on exige la mort d’un individu, mais on laisse le coupable substituer une victime à sa place. Alors l’innocent paye pour celui qui a commis le crime: l’esclave, pour le maître; l’enfant, pour les parents...

La peine de mort n’est pas la même partout: elle varie, chez les noirs aussi bien qu’en Europe, selon la nature du crime et selon les pays. A Agoué et dans les Popos, il y a des cas où l’on empale le condamné; presque partout il est admis de le brûler vif, de le décapiter, de l’assommer, de l’étrangler... Souvent, avant de lui donner la mort, on le torture avec des raffinements de barbarie, on lui ouvre les entrailles ou la poitrine...

Un Brésilien m’a parlé d’une exécution à laquelle il assista à Porto-Ségouro. Le coupable fut d’abord empalé, ensuite on planta en terre le pieu qui avait été l’instrument du supplice, enfin on alluma un grand feu tout autour. Le malheureux supplicié, rôti à petit feu, détournait la tête lorsque la flamme ou la fumée lui venaient dessus. Il passa plus d’une journée dans cette horrible situation. Et l’on buvait, et l’on dansait autour de lui.

On le voit: je ne déguise pas ce qu’il y a de barbare dans les mœurs des nègres. Je ne crains pas d’infirmer ma thèse, en dévoilant la vérité. Et si l’on m’objectait ces horreurs, je prierais mes contradicteurs de me dire si nos pères, les Gaulois, ne commettaient point de semblables atrocités; si Rome n’eut pas des sacrifices humains, et si elle ne se faisait pas un jeu de voir les gladiateurs se déchirer dans l’arène ou de jeter les chrétiens aux lions.

La _prison_! «Dans l’antiquité et bien longtemps encore dans les temps modernes, la prison a été considérée, non comme un moyen de correction, mais comme un lieu de supplice et de vengeance: les prisonniers étaient enfermés dans un espace étroit, privés d’air et d’exercice, et livrés à la brutalité des geôliers. Avec le christianisme, on commença de s’occuper d’améliorer le sort des prisonniers.» Ainsi parle Bachelet[72]. En traitant la question à un autre point de vue qu’au point de vue simplement historique, il aurait pu dire: Dans l’antiquité et partout où le christianisme n’a pas fait sentir ses bienfaisantes influences, la prison est et _sera_ considérée... Après ces déclarations, je puis parler sans ambages.

[72] _Dictionnaire des lettres, des beaux-arts_...

A la côte des Esclaves, les prisons sont de petits réduits longs de 2 ou 3 mètres, un peu moins larges, creusés en terre, sans fenêtres et sans jour. Là se trouvent pêle-mêle plusieurs détenus, enchaînés, couchant dans leurs ordures, à côté peut-être du cadavre de quelque compagnon d’infortune qui a succombé sous le poids de la misère. Ils ont au cou un collier en fer auquel est rivée une chaîne qui passe par un trou du mur et est fortement attachée au dehors. On peut, de l’extérieur, tirer la chaîne vivement, et le prisonnier est étranglé, sans s’être douté du danger et sans avoir vu son bourreau. Ajoutez que les prisonniers sont tenus dans l’isolement; que la nourriture leur est distribuée avec parcimonie; qu’ils sont toujours menacés de mort. En vérité, «la prison n’est pas un moyen de correction, mais un lieu de supplice et de vengeance». Puisse le christianisme modifier bientôt ce lamentable état de choses! puisse-t-il bientôt _régénérer_ le noir!

Le _fouet_ et les _amendes_ sont les moindres châtiments.

A ceux qui ont les moyens de payer, on impose des amendes; c’est ce qu’en style du pays on appelle _manger_. Les chefs, toujours avides, ne laissent passer aucune occasion de _manger_, et, si l’occasion ne s’offre pas d’elle-même, ils mettent tout en œuvre pour la soulever.

Le _kpachan_ est le châtiment des esclaves et de ceux qui ne peuvent payer des amendes. On appelle _kpachan_ une lanière de cuir d’hippopotame, un nerf de bœuf, une cravache, une houssine, un fouet quelconque. Les nègres ont une manière de s’en servir qui rend encore plus terrible cet instrument de supplice. Ils frappent des coups secs et vifs, en traînant le _kpachan_ sur le corps. Au premier coup, la peau part, le sang coule, le patient hurle et se roule en des contorsions affreuses, tandis que le maître ou le chef ordonnateur ricane avec ceux qui l’entourent, et se fait un jeu de contempler les grimaces du supplicié.

La torture du _kpachan_ est souvent infligée pour obtenir des aveux d’un prévenu ou d’un homme simplement suspect. Le maître a-t-il été volé, la coutume l’autorise à jeter dans les fers les gens de sa maison et à les fouetter pour leur arracher quelque révélation.

Ne nous étonnons pas de voir la question en vigueur chez les noirs païens, alors qu’elle a été en usage chez nous jusqu’en 1780. Mais plutôt, étonnons-nous de ce que les procédés appliqués furent chez nous plus barbares que chez les noirs. Eux ne tiraillent pas les membres du patient; ils ne les froissent pas dans des brodequins, comme on le faisait à Paris; ils n’attachent pas celui qu’ils soumettent à la question sur une chaise de fer, et ils n’approchent pas ses membres d’un feu de plus en plus vif, ainsi qu’on le pratiquait en Bretagne.

L’_impôt_, à la côte des Esclaves, n’est point destiné à couvrir les dépenses des services publics; il n’est pas, non plus, proportionné aux revenus de chacun. En matière d’impôt comme dans tout le reste, l’arbitraire du roi et des chefs est la règle, leur intérêt est le but vers lequel ils dirigent tout. Sans souci de l’utilité générale, le roi et les chefs exploitent le pays pour leur bénéfice privé. _C’est l’égoïsme païen_ qui rapporte tout à soi.

On prélève une part des revenus du sol, de la pêche, du commerce: huile de palme, tafia, cauris, fruits de la terre, tout paye. Les blancs, en guise d’impôts, payent des droits d’importation et des cadeaux. Ces revenus ne sont pas les revenus de l’État, mais les revenus du roi et des chefs: seuls, le roi et les chefs en profitent. «Les prétentions, au Dahomey, sont telles, dit M. Borghéro, que le souverain et les grands cabécères s’arrogent le droit de s’emparer de tout ce qui leur plaît: passent-ils sur les marchés, ils prennent, sans rien payer, ce qui leur convient. Sous les anciens rois avait lieu une autre espèce de pillage bien plus singulier; voici la chose: quand le monarque voulait approvisionner sa cour, il envoyait en grand secret dans toutes les villes des personnes chargées de faire une razzia dans chaque maison, d’y prendre tout ce qui avait quelque prix et de l’expédier à la capitale. Ghézo avait presque aboli cet abus; mais, en l’année 1861[73], le roi voulut y revenir. Il y a près d’un mois, un dimanche matin, je vois un grand nombre d’habitants apporter dans le fort toutes sortes d’objets: des provisions alimentaires, de l’eau-de-vie, des étoffes, de la poterie, etc.--Pourquoi ce déménagement général? C’est que, ce jour-là, on avait commencé à faire la visite de la ville et à ramasser pour le roi tout ce que les envoyés jugeaient propre à son service. Ceux qui furent assez heureux pour déposer leurs effets dans l’enceinte inviolable de notre fort sauvèrent leur mobilier. Leur cauchemar dura trois semaines, et à présent encore, nous avons ici une considérable quantité d’objets dont nous ignorons les maîtres.»

[73] Il y est revenu encore plus tard, notamment en 1866.

Les impôts ordinaires sont portés au roi, au moment de la fête des coutumes; ils sont aussi perçus par les _onibodés_. _Onibodé_ veut dire, en s’en tenant à l’étymologie, qui se tient dehors (_oni_, qui a,--_ibi_, sa place,--_odé_, dehors). Ce nom convient bien à ces collecteurs des revenus; on les rencontre au dehors, assis à la porte des négociants, dans la rue, sur les places, au bord des chemins ou près de la lagune; ils regardent partout où peuvent passer les produits divers.

On traduit mal _onibodé_ par _décimère_: ce dernier mot suggère des idées qui n’ont pas le moindre rapport avec la réalité des choses.

Les _onibodés_ sont d’une exigence outrée. Leur personne étant inviolable, ils poussent la hardiesse jusqu’à la provocation, molestant les voyageurs, les rançonnant sans pudeur, les arrêtant sur la lagune et menaçant de ne pas les laisser passer, s’ils ne subissent leurs exigences. Quand un Européen entreprend un voyage, il compte combien d’_onibodés_ il rencontrera sur son chemin, et il emporte pour chacun une bouteille de tafia. Le tribut payé à la cupidité de ces exacteurs ne lui assure pas toujours la tranquillité. Encore, si on ne les rencontrait qu’à l’arrivée et au départ! mais on les trouve partout. A peine fermez-vous les yeux que les canotiers vous réveillent: «Voilà l’_onibodé_!» Au milieu de la nuit, «l’_onibodé_!» Avant la première lueur du jour, encore «l’_onibodé_!» Terrible allié des moustiques, l’_onibodé_ semble avoir fait un pacte avec eux pour ne vous laisser aucun repos.

La _propriété_ souffre, comme les personnes, du caractère despotique de l’autorité. Ce n’est pas seulement chez les nègres qu’on voit l’autorité se déclarer seule propriétaire du sol. En Grèce, cela existait déjà, et Platon disait en termes formels[74]: «Je vous déclare, en ma qualité de législateur, que je ne vous considère pas, ni vous, ni vos biens, comme étant à vous-mêmes, mais comme appartenant à votre famille, et votre famille entière avec ses biens comme appartenant encore plus à l’État.»

[74] _Lois_, l. XI.

Au Dahomey, le roi dit: «L’État, c’est moi; je suis seul maître, la propriété du sol est à moi, moi seul suis propriétaire du sol dont je dispose à ma guise.» En principe, tout appartient au roi. Les sujets peuvent posséder; ils possèdent, en effet, utilisant les produits spontanés du sol, cultivant à leur avantage les terrains demeurés libres; mais ils possèdent et ils exploitent, sans autres titres que la tolérance ou la permission du roi, qui est maître et qui peut dire seul que la chose est à lui _en propre_.

Le roi, ayant seul quelque chose en propre, ne saurait vendre, par suite de l’impuissance où sont les sujets de donner, en prix, quelque chose qui soit à eux. Le roi _donne_. Lorsque, par _donation_, il cède une portion de terrain à quelqu’un, il lui reconnaît le droit de n’être pas troublé dans sa possession par un tiers. Lui, roi, renonce-t-il complétement à ce terrain? Nul n’osera le lui demander. Du reste, il semblerait absurde à ce despote qu’il y eût quelque bien auquel il ne pourrait pas toucher.

Dans la pratique, il respecte ordinairement ces sortes de propriété. Mais, d’après les _coutumes_ du pays, il peut défaire ce qu’il a fait et reprendre ou donner à un second ce qu’il avait d’abord donné au premier. En d’autres termes, il ne cède pas son droit de propriété, il ne cède que l’usufruit.

Le terrain qui n’a été donné à personne est une espèce de _res nullius_ dont chacun peut jouir, sans toutefois en devenir même simple possesseur. Celui qui cultive ce terrain n’en est que le détenteur. Or, si la possession est si précaire, combien plus ne le sera pas la détention! Le jour où il plaira au roi de disposer du sol, le cultivateur n’aura pas même le droit d’enlever la récolte, fruit de ses labeurs.

En dehors du Dahomey, les principes sont les mêmes. Cependant, le despotisme du roi est beaucoup plus mitigé, et la propriété est à peu près reconnue et constituée. A Porto-Novo, État djédji comme le Dahomey, on a vu le roi payer à ses sujets des terrains qu’il prenait pour lui-même. Chez les Nagos, on peut considérer la propriété privée comme définitivement acquise.

Notons deux particularités relatives à la propriété. Ce que nous allons dire s’applique en général à toute la côte des Esclaves.

Entre particuliers, les terrains se transmettent par donation et par vente. Toutefois, la donation et la vente n’entraînent pas les mêmes conséquences.

1º La donation ne donne pas, à celui qui reçoit, le droit de donner ou de vendre. Dès qu’il abandonne le terrain reçu, le donateur peut, s’il le veut, en revendiquer la possession.

2º La vente d’un terrain n’entraîne pas celle des objets qui s’y trouvent, à moins que cela ne soit spécifié. Ainsi, les arbres, mâts et autres objets qui se trouveraient fixés au sol d’un terrain vendu appartiennent toujours au vendeur, même quand il n’a pas mentionné de réserve en vendant.

Il ne sera pas inutile d’éclaircir et d’appuyer ce que j’avance par un fait.