Sept ans en Afrique Occidentale
Part 16
En 1874, M. Planque, supérieur _non résidant_ de la Mission des côtes du Bénin, était représenté en Afrique par M. Cloud. Celui-ci décida de fonder une résidence à Agoué, petite république _mina_, à l’ouest du Dahomey. Afin de donner un logement aux missionnaires, M. Cloud acheta une habitation à la maison Cyprien Fabre et Cie de Marseille. Avec l’habitation, régulièrement _achetée_ par cette maison, l’agent de M. Fabre vendit un terrain attenant _acquis par donation_.
Le 30 mai, nous arrivâmes à Agoué, M. Ménager et moi, afin de commencer les travaux de la Mission. Nous nous installâmes comme nous pûmes dans l’étroit local qui nous était destiné, y cherchant tant bien que mal l’espace suffisant pour faire l’école et soigner les malades.
Parmi les visiteurs qui vinrent nous saluer et nous souhaiter la bienvenue, nous vîmes un certain _Kouasi-Gazouzo_, cabécère des Anglais. Ce personnage me dit, une première fois: «Le terrain attenant à ton habitation _m’appartient_; je l’ai _donné_ à la maison Fabre, et je te le _donnerai_.» Plus tard, modifiant ses paroles, il me dit: «Je l’ai donné à la maison Fabre, et je _puis te le donner_.»
Du moment où il m’eut parlé de la sorte, je ne me fis pas illusion sur l’intention de Gazouzo: évidemment il voulait soulever des difficultés, nous troubler dans la possession de notre immeuble et nous extorquer tout ce qu’il pourrait. J’avertis immédiatement M. Cloud, lui demandant de prendre des mesures, afin de prévenir les graves embarras qui se faisaient pressentir déjà. Peu au courant des affaires de ce genre et des usages du pays, M. Cloud dédaigna de prendre mes conseils en considération; il m’écrivit froidement: «On a l’air de vous faire des misères pour le terrain que la Mission a acheté, je veux bien espérer que ce n’est pas sérieux.»
Il y avait sur le terrain en question un mât de pavillon, pourri au pied, que nous dûmes descendre, de peur que les enfants ne le fissent tomber sur eux. Aussitôt que le mât fut à terre, Gazouzo fit dire que le mât était à lui; en même temps, il se déclara propriétaire du terrain. J’en informai M. Cloud, auquel je disais en termes formels: «De fait, voici la position: d’après les lois d’Agoué, la maison Fabre n’a pas eu le droit de vendre; donc, le terrain n’est pas à nous, qu’on nous y tolère ou non pour un temps plus ou moins long.»
Réponse: «_Je vais en écrire à M. le Supérieur._» On pense bien que les nègres n’attendirent pas que M. Planque, _résidant à Lyon_, eût donné son avis. Les prétentions de Gazouzo furent déclarées légitimes; les lois locales eurent leur effet, avant même que la lettre de M. Cloud eût annoncé l’affaire en France.
Ce que nous venons de dire de la propriété nous montre que le noir ne peut guère s’attacher qu’à sa ville; là seulement il est chez lui; pour lui, la ville, c’est la patrie; en dehors de la ville il n’a rien en propre: le champ qu’il cultive n’est qu’un lieu d’approvisionnement (_oko_), et la partie inculte de la campagne ne lui appartient pas davantage; c’est l’_igbè_, le fourré, le désert, le _res nullius_.
Chaque chef de famille ou _ballé_ a plusieurs cases.
La case du maître est la dernière, la plus retirée. Elle s’élève au fond de la cour. Sur sa façade règne un auvent, qui sert de salle de réception ou de _palavres_.
Puisque le mot de _palavres_ est tombé de notre plume, parlons-en, avant d’abandonner la peinture de l’état politique des noirs.
Au lieu de _palavre_, les Nagos disent _oran_, affaire, contestation, démêlé. Les Portugais ont traduit par _palavra_, probablement parce qu’on dépense beaucoup de discours dans toute affaire, chez les nègres. De _palavra_, les Français qui sont à la côte occidentale d’Afrique ont fait _palavre_, mot que nous conservons et qui se trouve déjà dans les récits de quelques voyageurs.
On _fait palavre_, pour discuter les questions d’intérêt public ou privé, pour juger les prévenus, pour lancer une condamnation. Le _ballé_ siége pour les affaires de sa maison; les chefs, assistés de leurs _moces_, pour les affaires qui sont de leur ressort; le roi, entouré de ses _laris_, quand il veut prendre ou communiquer une décision importante, ou bien lorsqu’on en appelle à son tribunal souverain. Souvent le peuple est convoqué à la palavre. On y appelle aussi les blancs, dans les villes où il y en a.
Lorsqu’un voyageur demande à traverser le pays, on décide dans une palavre s’il est opportun de l’autoriser, à quelles conditions on lui _ouvrira les chemins_, quels guides on lui donnera, quels cadeaux on exigera de lui, etc., etc.
Si la cour ordinaire des palavres ne suffit pas à contenir la foule, on se réunit sur la place publique; en certains cas même, on se transporte hors de la ville, en rase campagne.
On convoque le peuple en battant le _goungoun_, petite clochette en fer dont se sert le crieur public pour réclamer l’attention. Les particuliers sont invités à la palavre par des messagers spéciaux. Ceux-ci portent le bâton du roi ou du chef qui convoque, afin de montrer leur mission. Ne pas se rendre à une invitation faite avec ce cérémonial serait une injure contre celui qui envoie. Elle ne resterait pas longtemps impunie.
Au jour et à l’heure indiqués, chacun se rend au lieu de la palavre. On se range auprès du président, par ordre de dignités; on s’assied... _par terre_; la palavre commence.
Le président expose le cas; les conseillers se concertent, parlent, gesticulent; observations et répliques se croisent, au milieu des murmures et des exclamations de toute sorte. Le cri «_oh!--oh!_» (non!) de temps en temps répété avec un accent brusque, donne au débat les apparences d’une dispute des plus animées.
_Daké!_ (Silence!) A ce cri, tout le monde écoute, et l’orateur prend la parole. Il s’interrompt par moments pour dire à ses auditeurs: «_Ogbo?_ avez-vous compris? entendez-vous?» Et les auditeurs de dire: «_Oh!_ oui!» Ou bien ils relèvent la tête en reniflant en signe d’assentiment.
Cependant, ils tirent de petits sachets de dessous leur _acho_. Chacun ouvre le sien et le vide devant lui: celui-ci étale des cauris, celui-là des graines, un autre des petits morceaux de pots cassés. On se concerte à voix basse, on compte en chuchotant.
Les débats sont terminés; le condamné peut lire sa sentence à terre; ce tas représente des _piastres de cauris_ ou des _galons_ d’huile; le second, des pièces d’étoffe, etc., etc.
Les _palavres_ fournissent aux noirs l’occasion de montrer leur éloquence naturelle, qui ne manque ni de verve ni de finesse. Habiles, rusés, pleins de bon sens, ils savent donner l’apparence de l’équité à leurs prétentions les plus exorbitantes. Ils ont de piquantes comparaisons, des peintures vives et imagées. Dans la conversation, ils aiment les sentences, les proverbes, les dictons.
Lorsqu’ils cheminent seuls, ils charment les ennuis de la route par des monologues à haute voix.
Souvent, la palavre a un caractère privé. La partie intéressée se présente chez le roi, afin de conférer avec lui. On ne l’admet pas toujours à parler directement au roi. Un des _laris_ reçoit les communications et les transmet au souverain, dans l’intérieur du palais. Ce mode de palavre n’est pas bien sûr: le _lari_ peut parfaitement ne rien dire au roi et décider lui-même l’affaire comme il l’entend.
Nous pourrions, à ce propos, raconter les exploits d’un certain _Togonou_, à Porto-Novo; nous pourrions dire comment, s’étant constitué maire du palais, sous le règne d’un roi ivrogne, il entretenait ce roi en état d’ivresse et expédiait lui-même toutes les affaires qui se présentaient à la cour. Nous préférons recueillir de la bouche des Nagos un _alo_ qui rappelle le jugement de Salomon. Il nous montrera que la justice n’est pas exclue des palavres, et qu’on ne manque pas d’y faire appel aux sentiments de la nature.
«Mon _alo_ a trait à un homme qui épousa deux femmes. La première n’eut pas d’enfant; la seconde, appelée _Réré_, en eut un, ce qui lui conquit les faveurs du mari.
«Cependant, l’_iyallé_[75] simula une grossesse. Puis, un jour que la mère avait quitté son enfant pour aller à la foire, cette même _iyallé_ fit semblant d’avoir enfanté, prit l’enfant et le présenta comme sien. Et tous de la féliciter.
[75] Première femme.
«A son retour, la mère cherche partout; elle cherche en vain: son enfant est perdu.
«L’enfant grandit et devint chasseur. Un jour, il tua une pintade et se mit à chanter. Il disait:--_Réré o! Réré!_ j’ai tué une pintade: _agba mi réré_[76]; celle qu’on a crue enceinte ne m’a pas conçu, _agba mi réré_; celle qu’on a prise pour ma mère ne m’a pas enfanté, _agba mi réré_.
[76] Refrain.
«La mère court prendre son enfant. L’_iyallé_ se récrie:--C’est mon fils, dit-elle. Et l’enfant:--Non, non! tu m’as volé, pendant que ma mère était à la foire.
«On saisit le roi de l’affaire; on fait palavre. Toute la ville se réunit pour tenir les assises. Et le roi dit à l’enfant de répéter son chant, afin qu’il l’entende. Et l’enfant répète son chant dans les mêmes termes.--Voyons, dit le roi à l’enfant, va t’asseoir aux pieds de ta mère. L’enfant se lève, et tous lui tendent les bras. Mais lui se détourne et va s’asseoir aux pieds de sa mère Réré.
«Pressée de confesser la vérité, l’_iyallé_ dit avec confusion:--C’est vrai! je l’ai volé. Et le roi:--Qu’on la prenne, dit-il, et qu’on la mette à mort; qu’on porte ma sentence à la connaissance de tous les habitants de la ville.»
CHAPITRE X
INDUSTRIE.--COMMERCE.--VOIES DE COMMUNICATION.--MOYENS DE TRANSPORT.
I
Le noir de la côte des Esclaves se montre doué de qualités naturelles suffisantes pour réussir dans les arts industriels. Son goût artistique se révèle dans les poteries et les pipes ouvrées, les nattes, les chapeaux et les calottes de paille, les bâtons et les escabeaux sculptés, les calebasses burinées...
Les _pirogues_, confectionnées d’une seule pièce, ne manquent pas de régularité et d’élégance. On les radoube en fixant des pièces avec des clous, ou à l’aide d’un transfilage. On calfate avec des fibres végétales.
Les _forgerons_ travaillent le fer, le cuivre et l’or avec une habileté d’autant plus remarquable que leurs outils sont fort imparfaits. Le soufflet de forge, comme celui des Égyptiens et des Grecs, consiste en deux outres surmontées d’un manche qui les met en mouvement. Les amandes de palme concassées servent de charbon.
L’_art de la verrerie_ n’est pas tout à fait inconnu. De l’intérieur on porte à la côte des anneaux en verre, de couleur bleuâtre ou verte. Ces anneaux, aussi bien que les anneaux en cuivre, dans le pays, sont des parures recherchées.
L’_industrie textile_ produit des tissus de coton et de filaments de palmier et d’autres plantes. Le métier du tisserand donne des étoffes larges à peine de dix à quinze centimètres; aussi la production est lente, et les étoffes du pays sont très-chères, eu égard au peu de valeur des matières premières.
La _teinture_ emprunte ses richesses aux substances végétales du pays. Le bleu, le rouge et le jaune sont très-réussis, le rouge surtout.
Le cuir est parfaitement préparé par les habitants de l’intérieur.
Les indigènes de la côte se procurent du sel en faisant évaporer l’eau de l’Océan dans des pots de terre très-évasés, à la chaleur du soleil ou du feu.
Les indigènes fabriquent aussi l’huile de palme. Ils pavent d’amandes de palme une aire carrée entourée de murs, jettent le fruit du palmier arrosé d’eau sur ce fond résistant, et l’écrasent en piétinant. Dès que l’opération est terminée, ils jettent une grande quantité d’eau dans le bassin. L’huile surnage; on la prend avec une calebasse, on la tamise et on la livre ainsi au commerce.
II
Le commerce des indigènes se fait presque en entier sur les places publiques: dans les marchés et les foires. Celui des Européens se fait en magasin, dans les factoreries et les maisons de détail.
Les foires des noirs ressemblent plus à celles de nos ancêtres qu’aux nôtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars, les magasins sont tellement multipliés, les relations mercantiles si aisées, que l’on n’a pas besoin d’aller à la foire pour se procurer ce qu’on désire: objets de nécessité, d’utilité ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes n’ont d’importance qu’à raison de produits spéciaux dont on y trafique particulièrement. Souvent elles ne sont plus que le rendez-vous des ménageries, des bateleurs et des badauds; ce sont plutôt des réunions populaires de jeux et de fêtes que des centres d’opérations commerciales. Chez les noirs, les foires sont ce qu’elles furent jadis pour nos pères: de grands marchés publics où l’on trouve tous les articles possibles. Dans les foires seulement on est sûr de trouver de tout: du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées et des fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons fumés, des fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, des indiennes, des colliers, du tabac à fumer, du tabac à priser, du fard pour les paupières, etc., etc., etc.
Chaque genre de produit a son département: ici c’est la section du bois à brûler; on peut en acheter pour une somme infime, pour cinq centimes ou moins encore. Là on vend des herbes et des poudres médicinales, pour guérir de tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les enchantements. Pouah! quelle odeur infecte! c’est la place réservée au poisson: poisson frais, poisson fumé, poisson passé, poisson presque pourri. Vite, éloignons-nous.
Voici une exposition de _fillas_, un grand déballage. Sous cette échoppe s’étalent des bouteilles aux brillantes étiquettes; les noms sont des plus séduisants: rhum, cognac, marasquin, muscat de Frontignan, anisette... La _cachassa_ et le _gin_ coulent abondamment dans ces buvettes.
A Agoué, il y a deux marchés distincts: le marché mina et le marché nago. La vente de certains objets est souvent prohibée sur l’un ou l’autre de ces marchés, et sévèrement réprimée.
Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le nom de foire des esclaves (_odja èrou_).
Actuellement on trafique peu des esclaves; depuis 1865, on n’en exporte plus dans les colonies européennes, et le commerce légal a pris des développements considérables. Les échanges, à l’intérieur, se font très-activement, grâce à l’organisation des foires qui se succèdent sans interruption. Tous les jours la foire se tient à Porto-Novo, à Djangan ou à Aggéra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires sont distribuées de la même façon dans la région dont Agoué est le centre, aussi bien que dans l’intérieur; en sorte que l’on a presque toujours les facilités de la foire, non loin du lieu où l’on est. En général on ne fait que troquer; on donne une marchandise pour une autre: une poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de tabac, quelques pièces d’étoffe ou une quantité déterminée d’eau-de-vie.
La monnaie courante est le cauris (_cyprea moneta_), petite coquille ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunâtre. C’est parce que les nègres l’emploient comme monnaie que ce coquillage de la mer des Indes est vulgairement appelé _monnaie de Guinée_. Du reste, la Guinée n’est pas le seul pays où les coquillages servent de menue monnaie; depuis les époques les plus reculées, ils ont cours en Chine, dans l’Inde, en Arabie... Les cauris circulent dans la plus grande partie du Soudan.
Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la côte des Esclaves:
Ordinairement, 8,000 valaient un dollar (5 fr. environ). 2,000 -- 1 fr. 25 c. 200 -- 0 » 12 c. 1/2 40 -- 0 » 02 c. 1/2
Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au cours précédent. Or, il pèse près de 60 livres. Le poids énorme de cette monnaie la rend fort incommode pour les transactions importantes.
Les nègres comptent comme nos ancêtres ont compté avant d’écrire la numération. Nos ancêtres ajoutaient les cailloux aux cailloux (_calculi_, petits cailloux, d’où le mot _calcul_). Ils ne comptaient pas autrement, avant l’invention des caractères numériques. Les noirs de la côte des Esclaves, privés encore de numération écrite, ajoutent les cauris aux cauris. Quand ils ont formé un tas (_igba_, 200), ils comptent par _tas_ ou _igba_ jusqu’à 2,000 (_egba_, tas complet). Les cauris ne sont pas seulement la monnaie courante; ils sont, en quelque sorte, les éléments du calcul des nègres.
Les indigènes comptent par 5 jusqu’à 20; par 20, jusqu’à 200; par 200, jusqu’à 2,000; par 2,000, jusqu’à 20,000. Vingt mille cauris égalent un sac. Au-dessus, on compte par sacs; on dit: 2, 3, 4 sacs d’hommes pour 40, 60, 80,000 hommes.
Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans notre _Étude sur la langue nago_.
Pour se faire une idée de l’importance du commerce dans ces parages, on n’a qu’à considérer les opérations commerciales qui se font à Lagos. Dans la seule colonie anglaise, le produit de l’exportation s’élève à plus de dix millions de francs, et celui de l’importation, à cinq millions au moins par an.
Les articles d’exportation sont: le coton, les amandes et l’huile de palme, les arachides, les graines de sésame, l’ivoire, les étoffes du pays, les calebasses, le beurre végétal, les noix de kola, les ignames, le piment et autres épices. Ces produits sont déversés en majeure partie en Angleterre, en France, en Allemagne et au Brésil.
L’importation introduit dans le pays: des étoffes de soie et de coton, du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des verroteries, etc., etc.
«Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, a expédié, en 1868, quarante-deux navires à ses comptoirs de la côte des Esclaves, et en a retiré 15,000 tonnes d’huile de palme ou d’amandes de palme... L’huile de palme arrive en Europe à l’état solide, comme une graisse épaisse. On l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des bougies ordinaires. Outre l’_oléine_, elle renferme un principe qu’on a appelé la _palmitine_, qui n’est probablement qu’une variété de la stéarine commune. Mais l’huile de palme entre surtout dans la composition des graisses destinées à adoucir le frottement des roues de wagons et de locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe.»
Le commerce livre à l’industrie européenne le sésame, l’arachide et le béraf, pour en extraire de l’huile comestible que l’on mêle à l’huile d’olive.
Difficilement on trouve sur la côte des armes du pays; on les fait venir de l’intérieur lorsqu’on veut s’en procurer. Ces armes ne sont guère que des objets de curiosité: on se sert généralement d’armes françaises et anglaises, dont le marché est inondé. La poudre vient aussi d’Europe. En guise de projectiles, les nègres emploient des débris de fer, des clous, des amandes de palme concassées.
Une grande partie de la vie nationale des nègres se concentre dans les marchés et les foires; les nègres trafiquent sans cesse; on les voit parcourir d’immenses étendues pour un lucre médiocre.
III
_Les voies de communication et la facilité des transports_ sont essentiels au développement du commerce, de l’industrie et de la civilisation. La difficulté des relations et des transports entrave l’écoulement des produits et s’oppose aux transactions: tout est enrayé, tout languit dans une stagnation affligeante.
A la côte des Esclaves, point de routes, point de voitures, point de bêtes de somme: les femmes et les esclaves opèrent seuls tous les transports sur leur tête, lentement, péniblement.
Toutefois, les voies de communication seraient nombreuses et commodes, si la politique ne venait les fermer. Un vaste réseau de lagunes sillonne la côte, et de nombreux cours d’eau relient par des voies naturelles les contrées de l’intérieur à celles de la côte. Le Volta, à l’ouest; le Niger, à l’est; l’Agaouméou, au nord de Grand-Popo; l’Owo, au nord de Koutonou; l’Ocpara, à côté de Badagry, sont de larges voies ouvertes par la nature. L’_Ogoun_ descend de l’intérieur, passe à Abéokouta, et se jette dans l’Océan, près de Lagos. L’_Ochoun_ coule à travers le Jébou. Je ne parle pas des nombreux cours d’eau de moindre importance.
Guidés par leur bon sens pratique, les Anglais ont pris position à l’embouchure du Volta, de l’Ocpara, de l’Ogoun, de l’Ochoun et du Niger. S’ils avaient réussi à s’établir à Koutonou, ainsi qu’ils ont souvent tenté de le faire, ils seraient maîtres de toutes les voies naturelles ouvertes au commerce de l’intérieur.
La navigation est insignifiante chez les nègres. Néanmoins tous les transports de quelque importance, aussi bien que les opérations d’embarquement et de débarquement, se font à l’aide de pirogues.
Les négociants européens ont, pour l’usage de leurs factoreries, de grandes embarcations, mais les nègres ne se servent que fort rarement de grandes barques; ils se contentent de canots de moyenne grandeur; ils s’aventurent même dans l’Océan, bien au large, sur des pirogues tellement étroites qu’ils doivent s’y tenir accroupis, afin de ne pas les faire chavirer.
CHAPITRE XI
ÉTAT SANITAIRE.--FUNÉRAILLES.--DEUIL.
La côte des Esclaves est un des pays les plus insalubres de l’univers. L’homme y est soumis à un degré hygrométrique tellement élevé, qu’il s’y trouve dans des conditions physiologiques tout à fait défavorables. De plus, il y est constamment assujetti à l’infection paludéenne.
M. le docteur Féris, se basant sur des observations faites par lui-même, à bord de l’_Hamelin_, en face du Dahomey et de la côte mina, a démontré, dans les _Archives de médecine navale_, que l’air est naturellement raréfié dans ces pays de chaleur. «Trois causes, dit-il, tendent ici à la raréfaction du gaz respiratoire; ce sont:
«1º La chaleur, qui dilate l’atmosphère;
«2º La présence de la vapeur d’eau, qui prend la place de l’air;
«3º La diminution de la pression barométrique.»
Les calculs de M. Féris déterminent «que, dans les régions équatoriales, la quantité d’oxygène absorbée à chaque inspiration pourrait être considérée comme inférieure d’environ un sixième au moins à celle qui entre dans le poumon quand la température est à 0°. Il fallait donc, pour maintenir l’équilibre physiologique, que le nombre des respirations et des battements de cœur s’accrût d’une façon proportionnelle. Et en effet..., nous trouvons que le travail mécanique du cœur et des poumons s’est juste augmenté d’un sixième[77] dans l’équipage de l’_Hamelin_... Quelles modifications va donc porter à l’organisme cette variation dans les fonctions physiologiques? La diminution de l’oxygène absorbé a pour résultat une diminution générale de la masse sanguine qui constitue un état spécial désigné par les médecins sous le nom d’_anémie_.
[77] Notons cette observation de M. Féris: «Ne serait-ce pas pour compenser l’effet de la raréfaction de l’air, que la prévoyante nature... a muni la race noire de vastes narines qui présentent une large entrée des voies respiratoires?»
«L’accélération de la respiration tend, il est vrai, à réparer le mal, mais elle est certainement insuffisante, car la physiologie enseigne que le nombre des inspirations est loin d’en compenser l’amplitude.
«C’est pour cela qu’en regard de l’anémie des hauteurs, il faut placer, je crois, l’anémie des pays chauds; un léger degré d’appauvrissement du sang y est physiologique. En effet, un certain nombre de globules rouges, ne réussissant pas à s’emparer de l’oxygène nécessaire à leur existence, deviennent inutiles pour l’organisme, meurent, et disparaissent en se dissolvant.
«Cette anémie, que j’appelle physiologique, est légère, mais doit se produire forcément, nécessairement, en vertu de cet axiome de physiologie qui établit que tout organe qui n’accomplit pas ses fonctions tend à s’atrophier, et finalement à disparaître; je ne veux pas, bien entendu, la confondre avec l’anémie profonde des climats chauds, qui est un état pathologique dû à des causes diverses. Il est certain, néanmoins, que la première crée un tempérament spécial qui conduira facilement à la seconde.»