Sept ans en Afrique Occidentale

Part 30

Chapter 303,751 wordsPublic domain

Les deux voyageurs dont nous venons d’invoquer le témoignage parlent des cadavres exposés sans sépulture et pourrissant en plein air. Il ne faut pas croire que ce fait soit le résultat de l’incurie et de l’imprévoyance: on agit ainsi _de propos délibéré et par principe_: les victimes sont privées de sépulture, parce que ce sont des victimes, objet de rebut voué au mépris public. Malheur à quiconque pousserait l’audace jusqu’à critiquer ce qui se fait!

Lorsqu’un nouveau roi procède aux funérailles de son prédécesseur, il lui érige, à l’occasion des Coutumes, un mausolée digne de lui, digne du Dahomey. Le mortier qui sert à bâtir cette case funéraire est pétri avec du sang humain et du tafia. On mêle à la boue des verroteries et du corail. Cette case s’appelle _missanga_.

Un fils du Yévogan de Wydah, jeune homme intelligent et habile comme son père, s’amusa à faire des croquis de certains supplices auxquels il avait assisté _au Dahomey_. Ces croquis, reproduits par la _Revue des Missions catholiques_, représentent des tortures dont nous n’avons pas parlé encore. Sans avoir la prétention de tout dire, nous ne pouvons garder le silence sur ce point. On y voit de pauvres malheureux: l’un pendu par les pieds et emmaillotté dans une natte ne laissant paraître que la tête dans le bas; l’autre pendu par la tête, qui se perd dans une espèce de sac; un troisième, pris par le milieu du corps dans une trappe: tous les trois destinés à mourir de faim dans cet état et à être, vivants, la proie des vautours. Dans d’autres croquis, la même revue nous fait assister au hideux spectacle d’un homme brûlé vif, d’un second, attaché sous les aisselles, pendu à une branche d’arbre et privé de ses quatre membres, que l’on a tranchés; d’autres victimes tuées à coups de lance ou assommées dans les forêts par les féticheurs.

Disons, à l’honneur de la nature humaine, que l’habitude de tant d’atrocités n’a pu étouffer tout sentiment dans le cœur du roi. Un Français, M. Colonna de Lecca, dans un voyage qu’il fit à Abomé, fut invité à une cérémonie publique. Il ne put voir sans frémir l’exécution d’une victime, et il donna des signes d’une vive indignation. Le roi sourit: «Je sais, lui dit-il, que tu es l’ami des Pères[116] et que tu penses comme eux. Que veux-tu? _il le faut!!!_ Par goût, j’y aurais déjà renoncé. Et puis, _il y a des blancs qui m’envoient des victimes_.»

[116] Les missionnaires.

TRAFIC DES ESCLAVES.

L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la terre de l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves dès la plus haute antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galères des Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en un seul jour, Hasdrubal en acheta _cinq mille, venant des bords du Niger_.

L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, on ne saurait y reconnaître un des traits caractéristiques du Dahomey. Une chose distingue ce pays des autres contrées, c’est le _trafic des esclaves:_ non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite, mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias annuelles, tendant à procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même de sa constitution.

Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le nom de _Côte des Esclaves_. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, où la traite fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir; les deux royaumes d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey, faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey lui-même y participait par l’intermédiaire de ces deux États.

Ghézo avait raison de dire «que les gouvernements d’Europe avaient toujours favorisé la vente des esclaves; que les Anglais, loin de s’y être toujours opposés, avaient fait longtemps la traite des nègres». Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne forfait de la chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume le trafic des esclaves. Les rois accordèrent le monopole de ce commerce à certaines compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs. L’Europe entière reconnut la traite des nègres et fut de connivence.

Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements européens de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du reste, la traite ne se faisait pas seulement à terre, dans les comptoirs: les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des tribus de la côte: les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.

Cantu calcule qu’il a dû s’exporter «15 millions de nègres dans le cours d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans le trajet». Voici quelques chiffres qui regardent spécialement le Dahomey:

A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient plus de 2,000 nègres tous les ans.

_Durant l’année 1776_, on en exporta à bord des navires:

français 6,150 portugais 3,000 anglais 1,000 ------ Soit un total de 10,150

_Durant l’année 1787_, l’exportation fut, par navires:

français 937 portugais 2,107 anglais 561 ----- Total 3,605

c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776.

_N. B._--Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé jusqu’en 1776.

* * * * *

On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le chiffre de l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle seulement, si l’on ne savait qu’un changement considérable s’opérait dans les idées, soit aux colonies, soit en Europe. Dans les colonies, la prédication des missionnaires donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les atrocités de la traite et de l’esclavage colonial. _Les amis des noirs_ allaient s’organiser en société en Angleterre et à Paris, et déjà ils faisaient entendre des protestations énergiques contre l’état de choses existant.

Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite, lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient dans les colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce qu’il y avait d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte des esclavagistes; «les noirs sont moins malheureux dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique».

Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes d’humanité. La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être plus de reproches à se faire, prirent l’initiative des lois humanitaires qui ont aboli la traite des nègres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes. Bientôt après, elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent des croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution des lois nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde, quel que fût le mobile qui les poussât dans la voie de la répression.

Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs; malgré les conventions conclues par la France et l’Angleterre avec divers peuples de l’Afrique, dans le même but; malgré une surveillance des plus actives; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements contre ceux qui se livraient à la traite, cet infâme trafic continua _de fait_ jusqu’en 1865.

Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce de contrebande. Les derniers marchands d’esclaves que nous voyons au Dahomey étaient tous Portugais, de nom et d’origine: Suarez et Medeiros, Francisco de Souza, Domingo Martins... Ces deux derniers furent les associés du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage commun le mouvement des troupes; se réservant le monopole du commerce, et se l’assurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la traite sembla reprendre avec plus de vigueur; car la Havane et le Brésil n’étaient pas tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif que la marchandise était plus rare.

La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs. Cela n’était pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la voile, et des forfaits d’un nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un négrier se voyait-il sur le point d’être capturé, on amenait toute la cargaison sur le pont et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître les pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement d’esclaves se produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisière, les trafiquants de chair humaine utilisèrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à vapeur, emportant à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des bénéfices énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la croisière jusqu’à la portée du canon. Il restait sous vapeur, et continuait son chargement en attendant qu’ils arrivassent, sûr de les distancer promptement dans la marche.

Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite dans les derniers temps n’y ont réellement renoncé que lorsqu’elle devint tout à fait impossible, c’est-à-dire lorsque la Havane et le Brésil fermant effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva sans écoulement. Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien rémunérateur; il couvrait largement les pertes infligées par les croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.

Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de signaler les points sur lesquels on préparait des embarquements d’esclaves. Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur surveillance importune, grâce à la protection du roi et des chefs. Le roi avait interdit aux blancs certaines voies, par où les esclaves arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la rivière qui sépare le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant d’Allada vers le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves s’y faisaient en secret. On alla jusqu’à acheter la complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne); ils étaient payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite et les négriers: doublant leurs appointements par le concours frauduleux qu’ils prêtaient à ces derniers.

Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres soudoyés, que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de ministre wesléyen. M. B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les abolitionnistes, exploitait avec art la position qu’on lui avait faite à Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi, les envoyant à l’est quand le chargement se préparait à l’ouest, et les amusant à des manœuvres qui permettaient aux négriers de terminer sans encombre leurs opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions des États civilisés et à la répression sévère des croiseurs.

Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions pour ceux qui s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil des correspondants auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci leur devaient. Les tribunaux se refusaient à reconnaître des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien plus, ils punissaient les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à les atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé à aller au Brésil régler les comptes avec son consignataire, y fut retenu plusieurs années en prison. Il revint à Wydah, où il me contait gaiement sa déconvenue: «_On m’admit à l’Académie_, disait-il, _et je suis sorti avec mon diplôme_.»

Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, au Dahomey.

CHAPITRE XXIII

DAHOMEY.--PARTICULARITÉS RELIGIEUSES.--SERPENTS.

La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices humains, dont nous avons parlé déjà, et par le culte des serpents.

Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons dit des sacrifices humains. On ne doit pas les considérer comme une institution purement politique: ils sont basés sur le principe religieux de la _nécessité des sacrifices SANGLANTS_ et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi et les féticheurs les déclarent indispensables à la conservation et à la prospérité de l’État; on y affirme solennellement l’_existence d’une autre vie_ où les monarques défunts ont un royaume, des chefs, des serviteurs et des sujets; on y proclame _utiles aux morts_ les suffrages et les sacrifices que les vivants offrent en leur honneur, puisque les victimes immolées passent au service des défunts.

Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique dans la religion du Dahomey... du Dahomey proprement dit, bien entendu! car, là uniquement, ils ont les notes spécifiques signalées au chapitre précédent.

Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de Juda. Il y était en honneur avant l’annexion de ce pays au Dahomey; il s’y est toujours maintenu florissant. Ce qu’on raconte des origines de ce culte est bien certainement un souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de retrouver de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les doctrines et les pratiques d’une secte que des auteurs disent antérieure à la religion chrétienne, et qui prit naissance en Égypte. Je veux parler des _ophites_, ces anciens adorateurs du serpent.

Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue raconter à Wydah: _Dan_ ou _Dangbé_ (le serpent sacré) est un grand fétiche, quelque chose comme qui dirait la sagesse incréée. Dieu ayant fait le premier homme et la première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux, et ils virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus grand bienfaiteur de l’humanité; il mérite nos hommages les plus empressés, les plus respectueux.

La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une reconnaissance toute particulière, et lui rend un culte spécial, parce qu’elle en a reçu des bienfaits signalés. C’est à lui, c’est à Dan qu’on rapporte un succès éclatant remporté sur une armée puissante qui menaçait l’indépendance du pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les troupes de Juda. Tout à coup Dan apparaît; il vient dans les rangs des Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue, inspire à tous la confiance, ranime les courages. Le grand prêtre, en qui l’enthousiasme religieux a réprimé le premier mouvement de la crainte, prend dans ses mains cet ami caressant, l’élève et le montre aux soldats comme le protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée, fanatisée par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable et se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle met en déroute.

Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants de Savi à bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle de ce temple. Les prêtres de Dan prétendaient y conserver encore le même serpent qui avait rendu les Judaïques victorieux. On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que ce serpent vit toujours; qu’il se cache dans les profondeurs d’une vaste forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent monte au haut de l’arbre, enroule sa queue à la branche la plus élevée et se laisse aller vers la terre. Le jour où du haut de l’arbre il touchera le sol, ce serpent s’élèvera au ciel.

La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens allèrent conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, le récit de William Snelgrave:

«L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du roi de Wydah, fut arrêtée par une rivière qui coule au nord de Savi. Le roi de Dahomey assit son camp sur le bord de cette rivière, dont cinq cents hommes auraient pu lui interdire le passage. Mais, au lieu de veiller à leur sûreté, les peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir et matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir des sacrifices à leur principale divinité, qui était un grand serpent. Leurs espérances furent trompées; leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées qu’eux. Les conquérants, qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines de serpents sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du corps, en leur disant: «Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous défendre»; puis ils les éventraient et les faisaient griller sur les charbons pour les manger.»

La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve admirablement ce que nous disions tout à l’heure: que Dan fut un fétiche propre au royaume de Juda, et non au Dahomey. La divinité principale du Dahomey a toujours été le léopard: ils ont reçu le serpent des vaincus.

De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore? Nous ne saurions le dire. Wydah en possède un, rendu célèbre par les relations des voyageurs modernes. Nous le trouvons reproduit dans les _Missions catholiques_, d’après un croquis de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le _Dangbékhoué_, ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les profanes soigneusement éloignés. Au milieu de la cour poussent quelques arbres fétiches, seuls témoins des mystères abominables que les féticheurs célèbrent en cet endroit.

Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs bambous, indiquant au public que ce lieu est sacré.

Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on aperçoit deux cases de forme ronde, l’une plus petite que l’autre, toutes deux couvertes de paille[117] et reliées par le mur d’enceinte. La plus petite abrite la hideuse statue de Priape avec le phallus; l’autre est la demeure des serpents, le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en dehors des ouvertures que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès libre aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par terre, dans l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses l’eau et la farine offertes aux serpents. Du reste, ce ne sont pas les seules offrandes qu’on leur fait: on les régale aussi de poules; on leur apporte du tafia, des étoffes, des cauris, etc.

[117] Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est particulier, sont couvertes en paille. On couvre les autres en feuilles de palmier.

M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah dans le _Tour du monde_. «Sa taille, dit-il, varie d’un à trois mètres; il a le corps cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un peu renflé au milieu, et se terminant insensiblement par une queue formant à peu près le tiers de la longueur totale de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire, à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps. Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre, peut-être selon leur âge. Les uns (c’est le plus grand nombre) portent sur leur dos, dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que d’autres sont irrégulièrement tachetés. Ces différents caractères me font penser qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non venimeux que Linné avait rassemblées dans les familles des pythons et des couleuvres. La queue allongée et prenante, et la facilité à grimper de quelques-uns d’entre eux, pourraient les faire admettre dans le genre leptophis de la famille des syncrantériens de Duménil et de Bibron (_coluber_, de Linné).»

VOILA LE DIEU!

«Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore M. Répin, pouvait bien s’élever à plus d’une centaine[118]. Les uns montaient ou descendaient, entrelacés à des troncs d’arbres disposés à cet effet le long des murailles; les autres, suspendus par la queue, se balançaient nonchalamment au-dessus de ma tête, dardant leur triple langue et me regardant avec leurs yeux clignotants; d’autres enfin, roulés et endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante de ce spectacle et l’absence complète de tout danger, je me sentais mal à l’aise au milieu de ces visqueuses divinités, et, comme au sortir d’un rêve, je laissai échapper, en quittant le temple, un soupir de soulagement.»

[118] Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents ne s’est élevé jamais à cinquante dans le _Dangbékhoué_.

Dangbé ne vit pas en reclus: on le laisse libre de sortir; il circule dans les rues, et va même à la campagne.

Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait poussa tout à coup un cri perçant: «Père, un fétiche!» Je me retournai vivement, et je vis un gros serpent qui m’était passé à côté. Devant lui, un noir se prosterna, mettant le front dans la poussière et s’humiliant profondément. Sa prière me navra de douleur: «Tu es mon père, tu es ma mère, disait-il au reptile; je suis tout à toi!... ma tête t’appartient!... sois-moi propice!» Et il se couvrait de poussière, en signe d’humiliation.

Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane; et l’on est obligé de le rapporter chez lui. Avant de le toucher, celui qui s’en va le prendre a soin de se purifier les mains, en froissant avec force des feuilles d’arbres. Ensuite, il se met à genoux révérencieusement, salue avec toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble, prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse doucement et le réintègre dans sa demeure sacrée.

Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il sans façon dans une habitation ou dans un magasin, on ne peut le déloger sans irrévérence et sans s’exposer à des tracasseries: amendes..., peut-être pis encore.

Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche! Il payerait fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent fétiche est brûlé vif; les blancs coupables de ce crime devraient être massacrés, à moins qu’on n’accepte d’eux une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir de faire connaître deux faits racontés dans les _Voyages du chevalier Des Marchais_.

Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se procurer un de ces fétiches rampants, et l’avait secrètement logé dans une petite caisse, afin de l’emporter. Mal lui en prit! car la pirogue chavira dans la barre, et le coupable fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de l’attentat, la foule se rua sur les Portugais établis à Wydah. Non-seulement on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux de cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge chez les autres Européens. Il fallut des présents considérables pour calmer un peu le fanatisme populaire.

Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir royal apaisa seul l’effervescence du peuple ameuté contre les Anglais. Un d’entre eux nouvellement débarqué n’avait peut-être pas appris ce qu’un étranger doit savoir des usages locaux, pour éviter de se compromettre. Ne reconnaissant pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de la nuit ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut commis, des cris sauvages se firent entendre devant le fort; le tumulte et les menaces allaient croissant, malgré l’intervention du directeur du comptoir et d’autres personnages influents. Il fallut faire traîner les négociations en longueur et prendre le temps de s’abriter sous la protection du monarque. Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de cette affaire, le calme se rétablit peu à peu.