Sept ans en Afrique Occidentale
Part 29
Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des coutumes ceux qu’ils ne réservent pas à la traite et à l’esclavage, mais encore ils refusent aux blessés tout soin et tout soulagement, insultant à leur malheur par le mépris et le sarcasme. Ils dansent et ils font des libations abondantes, à la vue des prisonniers torturés par la faim; et ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares succès, digne prélude d’immolations plus barbares encore.
Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée active, disons un mot de la STRATÉGIE.
Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande le Mingan, qui est son ministre de la guerre, et lui adresse cette phrase laconique et expressive, empreinte d’une férocité digne de lui: «_Ma maison est découverte_.» Cela signifie, en termes plus clairs: les os des anciennes victimes ont blanchi; les crânes dénudés qui ornent mon palais ne suffisent plus: allons! une expédition! des esclaves et des victimes!
Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon de rappeler que le palais est une vaste enceinte de maisons, de près de trois kilomètres de contour, couronnée autrefois de crânes humains.
Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, transmettre l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre à Abomey.
La campagne est ouverte. Où va-t-on? Nul ne le sait, sinon le Mingan et le Méhou, qui se partagent le commandement général. Les voleurs, les brigands se gardent bien d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre: aussi les Dahoméens ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils tendent. Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil à leurs adversaires et les fasse courir aux armes; ils aiment tomber sur des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque et du danger.
Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour, dans les bois et les taillis; la nuit, ils glissent dans l’ombre, avancent sans bruit, évitant d’éveiller l’attention. Cependant, ils surprennent les ouvriers imprévoyants qui se rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut des arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont pas en nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un échappe et aille jeter le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on a quelque chose à craindre, on se tient coi, et on laisse passer.
Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être ravagé. Elles attendent pour l’attaque décisive d’avoir affaibli l’ennemi par des prises répétées. Lorsqu’elles ont assez capturé au dehors, elles se disposent à l’assaut. Le Mingan et le Méhou se séparent, divisant l’armée en deux colonnes; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée d’assaut et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et les soflimatas montrent ce qu’ils sont: des chenapans armés pour mal faire. En même temps qu’ils répandent le tumulte et la terreur partout autour d’eux, les bandes de la réserve opèrent la razzia.
Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits de la campagne, de même qu’il avait signalé le départ. Voici des échantillons de ces hymnes guerriers:
AVANT LA CAMPAGNE.
1
C’est la guerre: aux armes! Resterons-nous sans tirer le fusil?--Non! le tafia ne se peut changer en eau! le pitou[114] ne se change pas en eau!
[114] _Pitou_, espèce de bière du pays.
2
Voici le jour! réunissons-nous. Ce jour est le bon! Ceux qui sont morts ont noblement terminé leur carrière; nous, nous irons voir les lieux où ils sont tombés.
3
Quoi que vous fassiez en ce monde, la mort viendra; elle viendra, la mort! Il n’y a que la pierre qui puisse dire: «Les rochers des montagnes ne meurent pas.»
AU RETOUR.
1
Le feu est ardent: le feu n’arrête pas le forgeron, il ne l’empêche pas de forger.
2
Le feu petille: le feu n’effraye pas le forgeron, il ne l’empêche pas de forger.
3
Acaba a détruit Jahasé; il a exposé comme trophée le tam-tam que Kpolou battait.
4
Jéhumé s’est servi de ce tam-tam, et il a pris le nom d’_épée qui se jette dans la mêlée_.
5
Le tam-tam des combats est dans l’enthousiasme: le tam-tam chante victoire au danseur.
Nous voici de retour!
_N. B_.--Acaba et Jéhumé sont deux rois de Dahomey.
* * * * *
La pantomime et la danse sont l’accompagnement obligé des chants du soldat dahoméen. Il est intéressant d’assister au spectacle d’hommes en armes, s’agitant, pirouettant et faisant des saluts militaires. Ces fusils que l’on porte en sens divers; ces épées nues qui se meuvent avec dextérité au-dessus des têtes, en traçant mille sinuosités dans l’air; ces êtres humains qui grimacent et font des contorsions: toute cette mêlée forme un tableau dont il est difficile de donner une idée.
Pour saluer quelqu’un et lui faire honneur, au milieu de ces vives évolutions, les soldats tournent leur fusil contre lui, et portent sur sa tête ou sur sa poitrine la pointe de leur épée, tandis qu’ils passent auprès de lui en tournoyant.
Dans le chant de départ que nous avons cité plus haut, deux strophes sur trois tendent à mettre dans l’âme des combattants, non l’amour de la patrie (il n’en est pas question), mais le mépris de la mort. Quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils disent, ces guerriers ont encore des appréhensions, fort naturelles, du reste. Ils se chargent littéralement d’amulettes, que la superstition leur représente comme des préservatifs: ils en ont à la tête, au cou, aux bras, sur la poitrine, autour des reins, aux jambes, aux pieds, partout. Certains tiennent à la main et agitent devant eux une queue de cheval, de cabri ou d’autre animal, afin de chasser et de faire dévier les balles ennemies.
CHAPITRE XXII
SACRIFICES HUMAINS ET TRAITE DES NÈGRES.
Depuis Adahounzou, qui régnait au milieu du dix-septième siècle, le trafic infâme des esclaves et les non moins infâmes sacrifices humains ont toujours été la grande, la principale préoccupation du Dahomey. Ces deux institutions, car ce sont _de véritables institutions_, ont absorbé toute l’activité de la nation et entraîné, comme conséquence nécessaire, la _chasse à l’homme_ dont nous avons étudié l’organisation dans le chapitre précédent.
Je dis que les _sacrifices humains_ sont une véritable institution. C’est la coutume qui les réclame: les fêtes où on les fait sont les _fêtes des coutumes_. La coutume est tellement impérieuse en cette matière, que Ghézo fut empoisonné, ainsi que nous l’avons vu, pour avoir montré quelque répugnance à s’y soumettre, et pour avoir essayé de diminuer le nombre des victimes. Gréré ne fut choisi pour lui succéder qu’après avoir promis aux féticheurs de donner un nouvel essor à ces sacrifices abominables.
Le trafic des esclaves aussi est une institution sociale: il donna longtemps les principaux revenus au roi; et si les revenus ont bien diminué de ce côté, ils ne sont pas taris encore.
A plusieurs reprises, des Européens ont essayé de faire comprendre au roi qu’il ferait bien de renoncer à ces coutumes, aussi bien qu’à la chasse à l’homme. On s’est efforcé de lui insinuer que l’agriculture et le commerce légal amèneraient dans le royaume la prospérité et la richesse. Tous les efforts ont échoué jusqu’à présent; et M. Borghéro raconte, dans les _Annales de la propagation de la foi_, qu’il ne put obtenir de converser directement avec le roi sur ce sujet. Toutefois, il parvint à traiter indirectement la question. La réponse qu’il obtint confirme ce que j’avance.
«Gréré me faisait dire: qu’on ne pouvait débattre ces questions en sa présence; que si tout autre blanc l’eût osé, aucune considération n’aurait empêché Sa Majesté d’en faire un châtiment exemplaire; _que les sacrifices humains étaient nécessaires à la conservation de la monarchie_; qu’en les jugeant avec mes idées d’Europe, je tenais un langage qui, dans la bouche d’un autre, serait taxé de _bêtise_...
«... Quant à la vente des esclaves, il me fut dit: que le roi était étranger à ce commerce[115]; que les gouvernements d’Europe l’avaient toujours favorisé; que les Anglais avaient fait longtemps la traite des nègres, et que s’ils s’opposaient maintenant à ce trafic, ils étaient seuls à en poursuivre l’abolition.» (BORGHÉRO.)
[115] C’est pourtant lui qui l’alimente.
SACRIFICES HUMAINS.
Nous ne nous étonnons pas de ce que le roi de Dahomey juge les sacrifices, et même les sacrifices humains, nécessaires à la conservation et à la prospérité de l’État. Ce n’est point par pure superstition ou par simple préjugé qu’il croit à l’efficacité du sacrifice. Tous les peuples y ont cru comme lui, et avec raison; car l’homme, condamné à mourir à cause de son péché, doit racheter sa vie en livrant volontairement la vie d’une victime. A Rome, chez les Phéniciens, à Carthage, en Égypte, dans l’Inde..., nous trouvons des sacrifices partout, et presque partout des sacrifices humains. Jusque-là, le Dahomey ne fait pas exception.
Ce qu’il y a de particulier dans ce royaume, c’est la multitude des victimes; c’est la barbarie que l’on étale dans ces sacrifices; c’est que les sacrifices humains y sont _une coutume et une fête_. Tous les ans, vers les mois d’août et d’octobre, ont lieu des massacres en masse, massacres dont on se fait un jeu et dont on se glorifie.
Je ne puis me rappeler sans frémir d’indignation et d’horreur ce que j’ai entendu raconter par des témoins oculaires, de ces orgies de cannibales, où le rire et le ricanement répondent au râle de l’agonie. Il me semble voir encore la terreur peinte sur le visage d’un muet qui, à Wydah, me représentait par une pantomime animée ce qu’il avait eu sous les yeux à Abomey, durant les coutumes. J’ai vu, à Porto-Novo, des crânes incrustés dans les murs du temple de la mort, des têtes exposées sur des pieux, au milieu d’une place publique; des cadavres pendus aux branches d’arbres; des cadavres mutilés, abandonnés dans les champs, dévorés à demi par les bêtes; des ossements épars çà et là... Je frissonnais... Et dire que tout cela n’a rien d’horrible, en comparaison des _fêtes des coutumes!_... DES FÊTES!
Laissons parler ceux qui y assistèrent. Habituellement le roi invite les blancs de Wydah à ces fêtes. Son invitation n’est rien moins que désintéressée, car il a surtout en vue de solliciter des cadeaux; peut-être aussi son orgueil serait-il flatté de la présence des blancs. Du reste, présent ou absent, le blanc ne saurait éviter de donner à manger au roi en cette circonstance solennelle.
En 1860, M. Lartigue, agent de la maison V. Régis, se rendit à Abomé, et publia sur ce qu’il avait vu des détails que nous trouvons résumés dans les _Annales de la propagation de la foi_.
«Le 13 juillet, y dit M. Lartigue, arrivé à Toffo, j’ai reçu la visite d’une escouade du roi, accompagnant à Wydah un cabécère nouvellement nommé, orné de tous ses attributs et destiné à être noyé à l’embouchure de la rivière, afin que le fétiche continue d’attirer les navires de commerce, et aussi pour porter au roi défunt des nouvelles de ce qui se passe au Dahomey. En expédiant ces sortes de messages dans l’autre monde, on leur donne une bouteille de tafia et quelques piastres pour les frais de la route.
«Le 15, on est venu me prévenir qu’il fallait aller me poster sur la route d’Agbomé, afin d’y attendre le passage du roi. Celui-ci, après avoir sacrifié une cinquantaine de prisonniers, est sorti de son palais au bruit de la mousqueterie. Immédiatement a commencé le défilé de tous les cabécères, chacun selon son grade, les moins élevés en tête. Le milieu de la cour était tendu de nattes et de tissus divers; le roi seul et ses femmes pouvaient marcher dessus. Sur un des côtés cheminaient les troupes, au son de toutes les musiques, au bruit étourdissant de quatre à cinq cents tam-tams, et en tirant des coups de fusil.
«Quand le méhou parut, on me fit signe de monter en hamac et de suivre l’allure de son cheval, qui allait constamment au petit trot. Alors eut lieu la scène la plus fantastique qu’il soit possible d’imaginer: vingt mille nègres à pied, une trentaine de hamacs, tous lancés au pas gymnastique sur un chemin rendu étroit par celui qui servait de voie royale, et qu’il fallait bien se garder de fouler; ce peuple, ruisselant de sueur, luttant de vitesse pour ne pas se laisser atteindre par les gens du roi, qui arrivaient par derrière avec la même célérité: tout cela formait un tableau infernal.
«Le 16, la même course a recommencé; puis un captif, fortement bâillonné, a été présenté au roi, par le ministre de la justice, qui a demandé au prince s’il avait à charger le prisonnier de quelque commission pour son père. En effet, il en avait; et plusieurs grands du royaume sont venus prendre ses ordres, et sont allés les transmettre à la victime, qui répondait affirmativement par des signes de tête. C’était chose curieuse à voir que la foi de cet homme qu’on allait décapiter, à remplir la mission dont on allait le charger. Après lui avoir remis, pour ses frais de route, une piastre et une bouteille de tafia, on l’a expédié. Deux heures après, quatre nouveaux messagers partaient dans les mêmes conditions; mais ceux-ci étaient accompagnés d’un vautour, d’une biche et d’un singe, bâillonnés comme eux.
«Une fois ces courriers partis, avec leurs dépêches d’outre-tombe, le roi est monté sur son tabouret, a revêtu ses armes de bataille, a fait à son peuple un long et belliqueux discours, qu’il a terminé en interpellant ses braves, leur demandant s’ils étaient prêts à le suivre partout où il aurait décidé de porter la guerre. Il est impossible de rendre la scène d’enthousiasme qui répondit à cet appel.
«Le 18, largesses du roi à ses troupes. Tout chef est porté sur les épaules d’un soldat. Chaque bataillon a pour marque distinctive une bande d’étoffe de différentes couleurs, attachée aux cheveux, afin que les soldats du même corps puissent se reconnaître dans la lutte acharnée qui se prépare. De plus, chaque militaire a un sac attaché sur le ventre, pour y renfermer promptement l’objet que le roi va lancer de sa propre main, sinon le voisin a le droit de s’en emparer. Une fois dans le sac, il est sacré. Les distributions se composaient de cauris et de tissus. Dès qu’un prix était jeté à la foule, on se ruait en masse pour le saisir; les rangs étaient si compactes que la majeure partie de ceux qui ne pouvaient pénétrer à l’endroit où l’on s’en disputait, escaladaient ce pêle-mêle de lutteurs, et cheminaient sur leurs têtes et leurs épaules, comme sur un plancher. D’autres à leur tour, montant sur cette seconde couche, formaient un nouvel étage et ressemblaient à une pyramide humaine qui, dans une oscillation plus forte, s’effondrait tout à coup, pour aller recommencer ailleurs.
«Le 23, j’assiste à la nomination de vingt-trois cabécères et musiciens qui vont être sacrifiés, pour entrer au service du roi défunt.
«Le 28, immolation de quatorze captifs, dont on porte les têtes sur différents points de la ville, au son d’une grosse clochette.
«Le 29, on se prépare à offrir, à la mémoire du roi Ghézo, les victimes d’usage. Les captifs ont un bâillon en forme de croix, qui doit les faire énormément souffrir. On leur passe le bout pointu dans la bouche; il s’applique sur la langue, ce qui les empêche de la doubler et par conséquent de crier. Ces malheureux ont presque tous les yeux hors de la tête. Dans la nuit prochaine, il y aura grand massacre.
«Les chants ne discontinuent pas, ainsi que les tueries. La place du palais exhale une odeur infecte; quarante mille nègres y stationnent jour et nuit, au milieu des ordures. En y joignant la vapeur du sang et les émanations des cadavres en putréfaction, dont le dépôt est peu éloigné, on croira sans peine que l’air qu’on respire ici est mortel. Les 30 et 31, les principaux mulâtres de Wydah offrent leurs victimes qu’on promène trois fois autour de la place, au son d’une musique infernale. La troisième ronde achevée, le roi s’avance vers la députation, et, tandis qu’il félicite chaque donateur, l’égorgement s’accomplit.
«Pendant ces deux dernières nuits il est tombé plus de cinq cents têtes. On les sortait du palais à pleins paniers, accompagnés de grandes calebasses dans lesquelles on avait recueilli le sang, pour en arroser la tombe du roi défunt. Les corps étaient traînés par les pieds et jetés dans les fossés de la ville, où les vautours, les corbeaux et les loups s’en disputent les lambeaux qu’ils dispersent un peu partout. Plusieurs de ces fossés sont comblés d’ossements humains.
«Les jours suivants, continuation des mêmes sacrifices.
«La tombe du dernier roi est un grand caveau, creusé dans la terre. Ghézo est au milieu de toutes ses femmes qui, avant de s’empoisonner, se sont placées autour de lui, suivant le rang qu’elles occupaient à sa cour. Ces morts volontaires peuvent s’élever au chiffre de six cents.
«Le 4 août, exhibition de quinze femmes prisonnières, destinées à prendre soin du roi Ghézo dans l’autre monde. Elles paraissent deviner le sort qui les attend, car elles sont tristes et regardent souvent derrière elles. On les tuera cette nuit d’un coup de poignard dans la poitrine.
«Le 5, jour réservé aux offrandes du roi. Elles forment une collection de tout ce qui est à l’usage d’un monarque africain: quinze femmes et trente-cinq hommes bâillonnés et ficelés, les genoux repliés jusqu’au menton, les bras attachés au bas des jambes, et maintenus chacun dans un panier qu’on porte sur la tête. Le défilé a duré plus d’une heure et demie. C’était un spectacle diabolique, que de voir l’animation, les gestes, les contorsions de toute cette négraille.
«Derrière moi étaient quatre magnifiques noirs, faisant fonction de cochers autour d’un petit carrosse destiné à être envoyé au défunt, en compagnie de ces malheureux. Ils ignoraient leur sort. Quand on les a appelés, ils se sont avancés tristement, sans proférer une parole; un d’eux avait deux grosses larmes qui perlaient sur ses joues. Ils ont été tués tous les quatre comme des poulets, par le roi en personne.
«Les sacrifices devaient se faire sur une estrade construite au milieu de la place. Sa Majesté est venue s’y asseoir, accompagnée du ministre de la justice, du gouverneur de Wydah et de tous les hauts personnages du royaume, qui allaient servir de bourreaux. Après quelques paroles échangées, le roi a allumé sa pipe, a donné le signal, et aussitôt tous les coutelas se sont tirés et les têtes sont tombées. Le sang coulait de toutes parts; les sacrificateurs en étaient couverts, et les malheureux prisonniers, qui attendaient leur tour au pied de l’estrade, étaient teints en rouge...
«Ces cérémonies vont encore durer un mois et demi, après quoi le roi se mettra en campagne pour faire de nouveaux prisonniers et recommencer sa fête des Coutumes vers la fin d’octobre. Il y aura encore sept ou huit cents têtes abattues.»
Quelle horreur! que de sang! quelle barbare cruauté! On porta le nombre des victimes immolées dans les circonstances dont parle M. Lartigue, à plus de deux ou trois mille.
M. Borghéro, parlant, lui aussi, de ce qu’il a vu, ne peut contenir l’indignation qui envahit son âme. «Quand nous débouchâmes sur la place d’armes, dit-il en racontant une excursion qu’il fit dans les rues de la capitale, j’aperçus de loin comme une rangée de fourches d’où pendaient des corps qu’à cette distance je pris pour des animaux, ne pensant pas que ce pût être des hommes. Quand je vis que la longueur des jambes égalait celle du corps, je compris que c’étaient des gens sacrifiés. Vous dire ce que je ressentis dans tout mon être à une telle vue m’est impossible. Mon premier mouvement fut de serrer fortement mes mains crispées, en m’écriant: «Ah! vengeance de Dieu, où te caches-tu?» Me tournant ensuite vers mon guide avec une expression de colère, je lui dis: «Pourquoi m’avez-vous fait passer par ici? Jamais je n’aurais cru trouver de pareilles horreurs.--Ni moi non plus, me répondit-il, car je n’en savais rien, et nous n’avons que cette voie.» Nous continuâmes donc notre route, en nous éloignant au plus vite; mais le hideux spectacle se représentait à chaque instant. Arrivés près d’une enceinte, nous fûmes presque asphyxiés par la puanteur des cadavres qu’on y avait accumulés, car on ne se donne pas la peine de les ensevelir. Des milliers de vautours, des chiens, des porcs, des loups rôdent alentour, en convoitant une si abondante pâture. Les toits des maisons sont couverts des débris qu’y ont portés les oiseaux de proie. Ce qui est bien significatif, c’est que mon guide, qui connaît parfaitement les usages du Dahomey et qui était toute la journée à flâner dans les rues, ignorait que ces corps, tués depuis deux jours, fussent encore là, et il l’ignorait, pour sûr, car il avait l’ordre de ne pas me laisser approcher d’un endroit où il y avait des morts exposés. Ainsi, depuis une semaine, je ne passais plus devant le palais royal, parce qu’il y avait constamment des têtes coupées chaque nuit.
«Vous trouvez sans doute que je vous retiens trop longtemps au milieu de cet épouvantable charnier; mais la vérité doit l’emporter sur vos délicatesses, et il vous faut entendre un dernier mot sur l’appareil des sacrifices humains. La nuit de ces boucheries, personne ne peut circuler dans la ville, depuis le soir jusqu’au matin; si quelqu’un est rencontré par les rues, on l’assomme à coups de massue. Seulement, des compagnies de musiciens se promènent dans l’ombre en chantant d’un ton lugubre. Vers minuit, une décharge de mousqueterie annonce le commencement des exécutions. Les victimes sont amenées sur la place par séries de vingt-quatre ou de trente; on leur bouche toutes les voies de la respiration, et on les fait mourir en leur pressant la poitrine. Le canon indique la fin de la tuerie. Ensuite une partie des suppliciés est pendue par les pieds aux fourches dont j’ai parlé plus haut, entre deux sacs remplis, dit-on, de membres humains découpés; une autre partie est revêtue de costumes symboliques par des gens qui font profession de cette industrie, et placée sur plusieurs arcs de triomphe, debout ou assis, dans l’attitude de leur rôle. Il y en a qui ont l’air de jouer de la musique; d’autres ont des poses militaires; d’autres ont une position théâtrale, mais toujours avec une telle justesse de représentation, qu’à petite distance on les prendrait pour vivants, si les vautours qui rôdent autour d’eux n’indiquaient bien clairement que ce sont des cadavres. En même temps, devant le palais royal, sont exposées des centaines de têtes, et le peuple passe indifférent à côté de ces scènes, auxquelles il est du reste tellement habitué qu’il ne s’en émeut plus. Les enfants s’amusent près des victimes, et jouent pour ainsi dire avec les morts; pour les hommes, une hécatombe de victimes humaines est chose si commune, surtout depuis l’avénement du nouveau roi, qu’elle n’éveille pas même leur attention.
«Les diverses façons d’immoler varient, au Dahomey, selon le caprice et l’ingénieuse méchanceté des bourreaux. L’une des plus horribles, sans doute, est de clouer, sur une grosse poutre fixée au sol, un ou plusieurs hommes par les pieds, avec défense de leur donner aucun aliment. Exposés au soleil du jour et à la rosée de la nuit, ils meurent ordinairement au troisième jour, tandis que les curieux s’amusent à contempler les convulsions de ces infortunés.»
Ajouterons-nous qu’au milieu de ces scènes dégoûtantes, on voit des gens qui arrachent les yeux des victimes et qui les mangent? Dirons-nous que d’autres prennent le cœur, encore palpitant, et qu’ils le déchirent de leurs dents? Chose révoltante à penser! les enfants s’y exercent à des jeux de sauvage cruauté: ils plantent des épines dans le corps des victimes encore vivantes et enchaînées, et ils se rient de la souffrance et des convulsions des patients.