Sept ans en Afrique Occidentale
Part 31
Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était colloqué dans la salle à manger, au-dessus de la table où on lui servait les repas. Il ne put obtenir qu’on l’enlevât: plutôt que d’autoriser l’enlèvement du Dangbé, le roi envoya un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à l’entretien du dieu.
Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis subirent longtemps la présence d’un de ces fétiches dans les magasins du fort français. Il s’était blotti derrière des futailles pleines, auxquelles ils ne purent toucher, de peur de déranger irrévérencieusement l’hôte importun: ce qu’ils auraient payé fort cher, selon toute apparence.
En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. _Le culte qu’on lui rend_ mérite aussi notre attention.
Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses femmes; ces femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur de sa case. Ne cherchons pas à soulever le voile qui cache les turpitudes de cet intérieur; notons seulement que les femmes de Dan deviennent mères.
Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent un éclat extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. A-t-on laissé tomber en désuétude l’usage des processions antiques? ou bien l’a-t-on supprimé, pour un usage quelconque? je ne saurais le dire. Il est certain qu’on n’assiste plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs donnèrent le récit jadis.
«Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte[119], le boa était promené en grande pompe une fois chaque année, par les rues et les places de Wydah. Au jour fixé pour la solennelle exhibition du monstre, il était défendu aux blancs et aux nègres de sortir de chez eux; il était prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenêtres, avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de tous les regards, eut l’imprudence de jeter un coup d’œil sur le cortége, au moment où il passait sous les fenêtres; dénoncé par les nègres à son service, il mourut empoisonné, à quelques jours de là.
[119] M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié deux ouvrages chez Mame: _le Dahomey_ et _le Pays des nègres_.
«Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et c’est de lui que je tiens les détails qui vont suivre.
«Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le gorger de viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail de la digestion l’absorbe tout entier, les plus dignes des féticheurs se prosternent devant lui, le soulèvent de terre avec des précautions infinies, et le placent, comme une masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté par huit hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne légèrement soutenue par les gros bonnets du fétichisme; des hommes, des femmes, vêtus de pagnes de soie, le précèdent; une musique infernale le suit. Les sons rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants de la foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette exhibition. Ainsi organisé, le cortége parcourt les rues, stationne sur les places de la ville; et, pendant quelques heures, Wydah ressemble à une vaste nécropole hantée par des spectres aux formes étranges, plus hideux encore que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes entr’ouvertes.
«L’agitation du boa, en train de terminer heureusement sa digestion, met fin à la cérémonie; car le dieu, rassasié d’honneurs, pourrait bien, en guise de remercîments, serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête de quelqu’un de ses porteurs.
«Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans, n’a pas eu lieu une seule fois pendant mon séjour au Dahomey.»
M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. Depuis lors, ce fut toujours le même état de choses.
Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son côté, dans le _Contemporain_: «Chaque année, le grand maître de la maison du roi était chargé de lui porter en procession, avec beaucoup de solennité, au son des cornes d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux envoyés par le prince et consistant en moutons, cabris, poules, étoffes, vin, tafia, maïs, manioc, fruits divers et cauris. Ces processions étaient renouvelées quand on était menacé d’une guerre, quand le pays était affligé par la sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une maladie contagieuse ou par toute autre calamité.
«Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de près le couronnement royal; elle était présidée par la mère du roi. Trois mois après, il y en avait une seconde, à laquelle le roi assistait en personne[120]. Un certain nombre de femmes portaient les cauris, les vivres, l’eau-de-vie, les pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous les autres présents envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs, avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête et frappaient impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas assez vite ou qui troublaient l’ordre de la cérémonie; on obligeait les curieux et les spectateurs à s’asseoir par terre et à demeurer dans le silence et le recueillement.
[120] Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de Dahomey ne va pas à Wydah.
«Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes de soldats s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule, et par des chœurs de trompettes sonnant de leur mieux, par des tam-tams frappés avec force, et par des joueurs de flûte qui ajoutaient au vacarme produit par les autres musiciens. Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement habillés, avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.
«A mesure que les différentes troupes arrivaient devant le palais du serpent, elles se prosternaient en dehors, la face contre terre, se jetaient de la poussière sur la tête, battaient des mains et poussaient des cris lugubres. Pendant que le roi et sa mère remettaient entre les mains du prêtre les présents offerts, les musiciens et les musiciennes soufflaient avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs flûtes, et frappaient avec frénésie leurs tam-tams; les soldats, de leur côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et le vacarme était effroyable. La réception des présents terminée, le cortége reprenait tranquillement le chemin de la ville, dans le même ordre et avec la même gravité qu’on avait observés en se rendant au temple.
«Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, assure le chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à quelques bœufs et à quelques béliers, ni à des pains de mil, à des fruits ou à des anneaux d’or; le grand sacrificateur prescrivait souvent une quantité considérable de marchandises précieuses, des barils de cauris, de poudre et d’eau-de-vie, des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles, quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes négresses.»
Mon frère dit encore dans la même étude:
«On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles on sacrifie à Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des poules; les prêtres boivent du tafia mélangé avec du sang, comme on fait en Amérique dans la fête de Vaudoux, et toute la journée se passe en danses et en saturnales épouvantables. Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu maître d’elles; elles prennent sur leurs têtes de petits vases ressemblant à des gargoulettes, dont le fond est arrondi en demi-boule, se rendent à la lagune en branlant la tête à droite et à gauche, et s’écrient que le saint les mène et qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure jusqu’à la lagune; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau et, tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la case de Dambé, où elles déposent les vases, dont l’eau doit servir de breuvage aux divinités.
«Tous les trois ans, on promène le gros serpent[121] à travers la ville. La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer les portes et de ne pas regarder au moment où la procession passera. Le matin, des prêtres armés de gros bâtons parcourent les rues et massacrent les cochons, les chiens et les poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils, les ennemis de Dambé: le chien l’agace par ses aboiements, la poule lui crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste, les prêtres mettent le serpent dans un hamac et le portent en chantant et en dansant, pour qu’il chasse de la ville les maladies et les fléaux. Les noirs se cachent effrayés. «Si nous regardions le saint, disent-ils, notre corps se couvrirait de vers et tomberait en pourriture.» Il serait plus vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres; ceux-ci ne manqueraient pas de châtier terriblement quiconque jetterait un regard indiscret sur les mystères. Un mulâtre voulut savoir ce qu’on faisait dans cette procession; en 1868, au moment où elle allait passer, il se barricada dans sa chambre de manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves, ni par ses serviteurs; il fit au milieu du contrevent une ouverture de la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description qu’il me donna lui-même le lendemain: «Cinq prêtres marchaient en tête armés de bâtons, sans doute pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur passage. Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre prêtres et quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne, dansaient et chantaient autour d’un hamac qui était porté par deux hommes aux formes athlétiques. Une pièce d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le serpent.»
[121] Un serpent exceptionnellement gros, au _dire des féticheurs_.
On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune surtout et près des sources, des tiges de fer simulant les plis sinueux du serpent. Il n’est pas rare de les voir enfermées dans de petites cases. C’est encore Dangbé! Ces tiges sont l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre simulacre, également en fer, mais en forme de clochette: le dernier est l’image femelle; le premier, l’image mâle; tous deux représentent le serpent des lagunes appelé _éré_ par les nègres nagos.
Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien des vases d’un modèle particulier avec des couvercles en terre. On y dépose l’eau et les présents destinés au fétiche.
Il y a des jours consacrés à Dan; on célèbre aussi en son honneur des septénaires ou des triduum. Durant trois jours, quelquefois durant une semaine entière, on boit et l’on danse, et l’on apporte au dieu des oblations. Les femmes du serpent s’occupent du décor et veillent à approvisionner d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les immolations. La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je renonce à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle d’hommes et de femmes, qui se livrent sans retenue aux emportements du dévergondage, non-seulement sans rougir, mais encore en s’excusant et en se faisant un mérite de leurs excès. «_Elles sont possédées_ par le dieu, disent-elles; c’est le dieu qui les agite et les mène; c’est le dieu qui les féconde et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité.»
Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de _Lissa_. Ceux-ci ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a le Lissa mâle et le Lissa femelle; dans le premier, le corps du caméléon est plus recourbé. On fait aux deux des offrandes et des sacrifices.
Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent sans dire comment on punit les noirs sacriléges, car nous n’avons parlé plus haut que des blancs profanateurs.
Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent fétiche, était brûlé vif. «Aujourd’hui, on se contente de renfermer le coupable dans une petite case en paille; mais le détenu peut s’enfuir vers une lagune voisine de la mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et sauf; sur son passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de bâton, et ils en usent largement.
«Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet 1868)[122], une jeune négresse, esclave du chacha actuel, écrasa sous une porte la tête du serpent fétiche. On eût pu la soustraire au châtiment en donnant une certaine somme, car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le chacha préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille au bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près du temple de Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq noirs coupables de la même faute, et l’on y mit le feu. Tous les six s’enfuirent aussitôt. Les Moses, ou confidents du vice-roi, se placèrent à côté de la jeune fille et de quatre des condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs, échelonnés jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de frapper les Moses et d’être frappés à leur tour par eux; mais leur fanatisme se déchargeait sur le pauvre malheureux qui n’avait pas eu de cadeaux à offrir; les coups de bâton pleuvaient sur son dos; sa tête et ses épaules ruisselaient de sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce qu’il eût sauté dans une barrique enfoncée en pleine lagune: l’épreuve était terminée.»
[122] C’est mon frère qui parle.
CHAPITRE XXIV
L’ÉTRANGER CHEZ LES NÈGRES.
Les hommes ne se caractérisent pas seulement par leurs croyances religieuses et leur culte, par leurs relations domestiques et sociales; ils se distinguent encore par la manière dont ils se comportent à l’égard de leurs frères de la grande famille de l’humanité!
Comment les nègres comprennent-ils le droit des gens? L’étranger, pour eux, est-il un frère qui a droit à des égards?--Nous ne craignons pas de l’avouer: lorsqu’il n’est pas considéré comme un ennemi, l’étranger, pour les noirs, n’est qu’un _intrus sans autre droit que celui qu’on veut bien lui concéder_. C’est un importun qui demande sa place au banquet social; un concurrent à l’ambition duquel il faut poser des limites; un étranger dans toute la force du mot, quelqu’un qui est au dehors et qui demande à entrer.
Cet aveu me coûte peu, car je sais que les païens les plus policés n’ont pas eu des idées plus saines, des sentiments plus fraternels. Soit, les nègres ne permettent pas aux blancs de s’établir dans une ville sans autorisation; ils leur défendent de voyager dans l’intérieur sans autorisation, de vendre certains produits au détail, d’en faire rentrer d’autres dans le commerce; ils leur ont même défendu, jusque dans les derniers temps, de commercer directement avec les gens du peuple. Mais qu’on me le dise: l’étranger était-il plus libre dans la Grèce et à Rome? Que demandent Platon et Aristote, en Grèce? que demandent la loi _Penna_ et la loi _Papia_, à Rome? Partout, le paganisme veut que l’étranger soit tenu à l’écart; qu’on ne communique avec lui que rarement et pour les choses nécessaires. Des règlements particuliers prescrivent à quels citoyens il est permis d’entrer en relation avec les étrangers. Sait-on pourquoi les ports de Corinthe, d’Athènes, de Carthage étaient éloignés de la ville? Aristote va nous le dire: «Nous voyons, de nos jours, plusieurs cités dont les ports sont _situés loin de la ville et fortifiés_; la ville peut ainsi recevoir les étrangers sans péril pour elle.»
De quel péril est-il question ici? Du péril qu’entraîne le _commerce fréquent_ avec les étrangers; car ce commerce introduit une grande variété de mœurs et des nouveautés préjudiciables. «Lycurgue, dit Plutarque, défendit à ses concitoyens de voyager en pays étrangers et, par la même raison, bannit tous les étrangers de la ville... Il ne leur était même pas permis de la visiter.» Platon aussi, le divin Platon, met _hors la loi_ tout particulier qui a quitté son pays sous prétexte d’étudier les lois des autres peuples.
Même chose se pratique chez les noirs. Quiconque voyage chez les blancs leur est assimilé; comme eux, il sera _oyibo_ et étranger. Aussi, on distingue l’_oyibo foufoun_ et l’_oyibo doudou_, deux dénominations que l’on traduit mal dans les récits à effet par _blanc-blanc_ et _blanc-noir_[123].
[123] Au Dahomey, c’est-à-dire en DJÉJI, on dit _yévo_ au lieu de _oyibo_.
_Oyibo_ signifie plutôt étranger que blanc; l’étymologie de ce mot est _o yi bo_, celui qui arrive, qui vient (d’au delà des mers); celui qui est étranger au continent africain.
L’inclination à voir dans l’étranger un intrus, presque un ennemi, n’est donc pas particulière au pays que nous étudions; elle se retrouve chez tous les peuples païens. Toutefois, le Dahomey se singularise par sa manière de faire, et il ne sera pas sans intérêt de le montrer à l’œuvre.
D’abord, rappelons-nous que la disposition des frontières met le blanc dans l’impossibilité d’entrer dans le royaume ou d’en sortir sans être aperçu. Ajoutons à cela que, du côté de la mer, les difficultés du passage de la barre mettent le blanc à la discrétion des noirs, les noirs seuls étant exercés aux manœuvres exceptionnelles de ce passage.
Cela posé, il est aisé de comprendre comment le blanc, une fois entré sur le territoire dahoméen, est livré au caprice et aux exigences du pouvoir local. Si l’on a pour lui des égards, c’est pur égoïsme; si l’on garde quelques ménagements, c’est encore un calcul égoïste: on ne veut point pousser le blanc à bout; s’il partait, on ne pourrait plus l’exploiter: afin de pouvoir l’exploiter encore, on garde une certaine réserve.
Voici les principes sur lesquels sont basées les relations du Dahomey avec les blancs:
1º Les blancs n’entrent au Dahomey que par pure tolérance.
2º Ils n’en peuvent sortir sans la permission du roi ou des chefs, et après _s’être fait ouvrir les chemins_ par eux.
3º Nul ne s’établit dans le royaume qu’avec la permission expresse du roi.
4º On n’est pas libre de circuler à l’intérieur, à moins de s’y être fait autoriser.
5º Quiconque veut se livrer au négoce doit _se faire ouvrir les chemins POUR LE COMMERCE_; les autorités se réservant toujours le droit _de les lui fermer_, quand bon leur semblera.
6º Les négociants ne sont pas libres d’acheter les produits du pays dont l’exportation n’a pas été approuvée. On leur défend de vendre certaines marchandises, l’_étoffe du roi_, par exemple. Il y en a d’autres qu’on ne leur permet pas de vendre en détail, le droit de les détailler étant un privilége réservé aux gens de l’endroit.
7º Quelquefois la valeur de certains produits exotiques varie, de telle sorte que le négociant est obligé de hausser notablement ses prix. Ce changement de prix, si bien motivé qu’il soit, expose à des palavres et à de fortes amendes.
L’application de ces principes atteint directement la liberté des blancs et de leur commerce. Elle la frappe aussi indirectement par les restrictions apportées à celle des nègres. Ceux-ci sont astreints, en grand nombre, à ne commercer avec les Blancs que par l’intermédiaire de tiers interposés. De plus, quiconque voyage chez les blancs leur est assimilé: comme eux, il est yévo et étranger; il ne peut plus participer aux honneurs et au pouvoir dans sa patrie. Son origine et sa couleur l’assujettissent toujours aux lois du pays, tandis que la qualité de _yévo_ l’exclut des charges et des conseils.
Dans cet état de choses, les noirs ne s’empressent guère d’adopter le costume et les usages des blancs, ou de se faire baptiser. Ils seraient très-flattés, assurément, de se dire _yévos_; mais ils appréhendent les conséquences de ce titre flatteur, et ils demeurent (_mé wi-wi_) gens de couleur noire.
Les blancs qui se sont établis au Dahomey n’y allèrent pas tous dans le même but: les uns cherchaient un gain quelconque; les autres allaient apporter aux nègres les lumières de la foi et les bienfaits du christianisme. Nous ne dirons rien ici des missionnaires qui se dévouaient au progrès de l’Évangile; parlons seulement des blancs qui se vouèrent aux opérations commerciales.
Ces derniers ont demandé deux choses: 1º des esclaves; 2º les productions du pays.
D’abord ils demandèrent des esclaves, et rien que des esclaves. Inutile de répéter ce que nous avons dit de la traite des nègres, qui s’établit et s’organisa dans les royaumes de Juda et d’Allada dès 1660, pour continuer jusqu’en 1865; _excitant les dissentiments_ durant une période de plus de deux cents ans; _fomentant des guerres presque incessantes chez les peuples par l’appât du gain proposé aux premiers ravisseurs des nègres_. (Paroles de GRÉGOIRE XVI.)
En 1842 seulement commença, à Wydah, ce que nous appellerons à bon droit le _commerce légal_, c’est-à-dire l’exportation, non plus des personnes, mais des choses: de l’huile et des amandes de palmier.
L’honneur d’avoir pris l’initiative de ce commerce appartient à un Français, M. Victor Régis aîné, de Marseille. Il obtint la permission d’établir une factorerie dans le fort français de Wydah, et inaugura le commerce légal sous la protection de notre pavillon national. Les nègres donnent en troc leur huile et leurs amandes pour les objets d’importation: étoffes diverses, tafia et liqueurs, poudre, fusils, tabac _en rôle_ du Brésil, tabac _en feuilles_ des États-Unis, cauris, etc.
Au commencement, le commerce au Dahomey fut fort lucratif. Les nègres troquaient en aveugles, ne connaissant ni le prix de ce qu’on leur apportait, ni la valeur de ce qu’ils livraient en échange. Les marchandises les moins favorisées donnaient au moins cent cinquante pour cent de bénéfices, avant que la concurrence eût porté ses premiers coups au lucre commercial. En quelques années, M. Régis réalisa une fortune colossale de plusieurs millions.
Dans la suite, les anciens marchands d’esclaves établis à Wydah se virent forcés à tourner leur activité vers le commerce légal, seul possible désormais. Ils se pourvurent d’abord à la maison Régis, dont ils devinrent les clients et les agents commissionnés. Puis ils reçurent des navires en consignation, et commencèrent la concurrence qui devait éclairer les nègres sur la valeur des marchandises diverses. En dernier lieu, deux maisons françaises furent fondées: l’une par MM. Jules Lasnier, Daumas, Lartigue et Cie; l’autre par M. Fabre, parent de M. Régis, et son ancien associé.
On voulait mettre en échec le commerce de M. Régis; il donna ordre à ses agents de soutenir la lutte, en évitant de la provoquer ou de l’engager. Bientôt on se disputa les faveurs des noirs; on leur paya plus cher les produits qu’ils apportaient; on leur livra à des prix inférieurs ceux d’Europe et d’Amérique, et le commerce ne tarda pas à devenir beaucoup moins rémunérateur.
La France a un vice-consul accrédité (_autant qu’on peut l’être_) auprès du roi de Dahomey. Le siége du vice-consulat est à Wydah.
En terminant, qu’il nous soit permis de déplorer l’influence pernicieuse des blancs au Dahomey. En s’adonnant à la traite, ils ont rendu nécessaire la chasse à l’homme. N’est-ce pas la traite des nègres qui a fait du monarque dahoméen un roi brigand, et de ses sujets une bande de pillards?
Il est temps de traiter les noirs en hommes. Cessons de les considérer comme une race inférieure et maudite. Ils ont leur dignité, leurs lois, leur droit: respectons-les. Le noir a sa place dans la grande famille humaine: nous avons eu le tort de l’en exclure; qu’il n’en soit plus ainsi désormais.
FIN.
_N. B._ Les noms en caractères romains, surmontés d’un numéro, sont ceux des six contrées principales des pays Nagos. Les noms entre parenthèses sont les noms indigènes. Les noms en gros caractères et soulignés sont ceux des tribus principales.
TABLE DES MATIÈRES