Sept ans en Afrique Occidentale
Part 26
Le docteur Féris donne au _lama_, en allant directement par _Ekpoué_, une largeur de 10 kilomètres au moins. «Sa longueur de l’est à l’ouest, dit-il, se déroule à perte de vue. D’un côté elle touche au lac Denham; de l’autre, au grand lac d’_Hacco_»,--près de Porto-Ségouro. Quel obstacle pour une armée qui voudrait attaquer la capitale du Dahomey, en venant par le sud!
Un peu au-dessus du lama se trouvent _Togbodonou_ et _Agrimen_. Ensuite vient _Cana_, la ville sainte, où se trouvent les tombeaux des rois, et où chaque année, à la fête des coutumes, coulent les prémices du sang humain. «Éloignée d’Abomey de trois lieues seulement, elle y est reliée par une route qui est la merveille du pays. Elle court en ligne presque directe entre les deux villes, sur une largeur de trente mètres, traversant un terrain uniforme et légèrement incliné vers Cana. Les arbres gigantesques qui la bordent lui donnent un aspect imposant, et disposent le voyageur à rêver aux splendeurs d’une capitale; mais la vue d’Abomey amène le désenchantement.» (BORGHÉRO.)
_Abomey_, et mieux _Agbomé_, est la capitale du royaume. Elle est bien défendue, par sa position sur un plateau un peu élevé plutôt que par les murs de terre qui l’environnent.
«Son éloignement de la mer est d’environ 120 kilomètres.» (FÉRIS.)
Le palais du roi, seul monument digne d’attention, est un amalgame de cases et de cours jetées au milieu d’une enceinte de murs à laquelle M. Borghéro donne trois kilomètres de contour. «Cette enceinte était autrefois couronnée de crânes humains, hideuse parure que l’air et les pluies ont presque complétement effacée. Restent encore en place les tiges de fer qui les soutenaient, et quelques débris de ces anciens trophées.»
L’étranger qui se rend à Agbomé doit s’armer de toute sa patience. Encore n’est-il pas sûr d’en avoir assez pour garder le calme nécessaire. Avant de quitter Wydah, il attend que le roi lui permette de se mettre en route; à Cana, il attendra qu’on _lui donne les portes de la capitale_; à la capitale, il subira encore retardements sur retardements, avant d’obtenir une audience de congé; et les lenteurs de la politique dahoméenne lui feront supposer, peut-être, qu’on le retient prisonnier. On l’accable, il est vrai, d’obséquiosités, mais il est si peu libre que, lorsqu’on lui permet de sortir, on lui fixe et l’heure et le chemin à suivre.
M. Borghéro ne put repartir avant le milieu de janvier.
CHAPITRE XIX
QUELQUES MOTS SUR L’HISTOIRE DU DAHOMEY.
Au commencement du dix-septième siècle, le pays que nous venons de décrire à grands traits était divisé en trois États. Cette division dura encore un siècle: nous la retrouvons dans la carte du seigneur d’Anville, insérée dans les _Voyages du chevalier Des Marchais_.
1º Le royaume de Juda allait de la mer jusqu’au-dessus de _Savi_, qui en était la capitale.--2º Au nord du _Lama_ était le royaume du _Fouin_, ou _Foys_.--3º Le royaume d’_Ardra_ s’étendait entre les deux premiers, touchant à la côte par Godomé et Kotonou. La capitale du royaume d’Ardra était _Ardres_, qu’il faut probablement confondre avec _Allada_, et que Des Marchais appelle Assem; d’autres, Axim.
En 1610, le démembrement de ce dernier royaume opéra dans la contrée des changements notables. A cette époque, le roi d’Ardres mourut, laissant trois fils. Aucun des trois n’étant désigné spécialement pour succéder à son père, chacun voulut s’emparer du gouvernement, aidé du parti qu’il s’était formé par son prestige et ses richesses. La lutte fut acharnée, et le succès resta au second des trois frères.
Des deux autres, l’un alla se cantonner à l’est, avec les siens, dans une contrée qui devait appartenir à l’ancien royaume du père, et forma le royaume de Porto-Novo.
Le troisième frère traversa le _Lama_, et alla demander asile au roi des Foys. Il en fut très-bien accueilli: le roi, nommé Da, lui accorda un vaste terrain; il l’entoura d’une enceinte et s’y établit avec ses femmes, ses esclaves et ses partisans qui l’avaient suivi. Ce dernier frère s’appelait _Tacoudonou_, il est le chef de la dynastie dahoméenne.
Avant d’entrer en matière, donnons la liste des rois de Dahomey, telle que Norris l’a conservée:
1625.--_Tacoudonou_ fonde l’empire du Dahomey, en ruinant celui de Fouin.
Il eut pour successeurs:
1650.--_Adanzou I_.
1680.--_Vibagée_.
1708.--_Guadja-Troudo_, ou _Troudo-Audati_. Son règne fut l’époque la plus brillante de l’histoire du Dahomey: époque de conquêtes et d’agrandissement.
1732.--_Bossa-Abadée_ (mort le 17 mai 1774).
1774.--_Adanzou II_ (mort en 1789).
1789.--_Winouhiou_. Ce dernier régnait encore en 1791.
_Ebomi_ fut son successeur immédiat, puis vinrent les trois derniers rois: _Adandosan_, _Ghézo_ et _Gréré_.
ARDRA. Des Marchais nous apprend que «le commerce des esclaves, à l’est de la rivière de Volta, était ouvert seulement dans le royaume d’Ardra ou d’Ardres, vers l’année 1660». D’où nous devons conclure que les Européens n’avaient pas d’établissement ailleurs sur la côte des Esclaves, puisqu’ils ne la fréquentaient qu’en vue d’acheter des esclaves: ce qui fit donner à la côte le nom sous lequel nous la connaissons.
Au mois de janvier 1670, d’Elbée, commissaire de la marine de France, visita le roi d’Ardres à Offra. Il en reçut mille politesses. «Le roi le fit boire dans son verre: témoignage de considération et d’amitié qui n’a rien d’égal dans la nation. D’Elbée, en sortant de la tente, jeta quelques poignées de cauris, qui excitèrent beaucoup d’acclamations. Depuis ce moment, _le commerce fut ouvert, et les Français eurent la liberté de traiter avec les sujets du roi_.»
Néanmoins, les Français et les Anglais négligèrent de traiter sur ce point; et le roi se montra porté à favoriser d’une manière exclusive le commerce des Hollandais. Ce roi, nommé Tozifon, avait été élevé dans un couvent de San-Thomé. Donc, il y avait déjà des relations établies entre cette colonie portugaise et chrétienne et les peuples de la côte des Esclaves.
«D’Elbée trouva dans la ville d’Assem quelques chrétiens nègres qui vinrent lui demander des chapelets et marquèrent un désir ardent d’entendre la messe. Ces nègres avaient sans doute été baptisés par les Portugais, pendant qu’ils étaient établis dans le royaume d’Ardra; mais il ne s’y trouvait plus aucun marchand de cette nation.»
La même année 1670, le roi d’Ardres, que les relations contemporaines appelaient aussi roi d’Offra; ce roi, dis-je, envoya un certain Matteo Lopez en ambassade à Paris. Lopez arriva en décembre; il fut reçu par le roi et par la _Compagnie des Indes_. Au nom du roi son maître, il promit aux Français aide et protection, assurant qu’ils auraient dans son pays la prééminence commerciale. On lui demanda que le roi autorisât la Compagnie «à faire couvrir sa loge et ses magasins en tuiles, au lieu de paille qui les exposait trop au feu. L’ambassadeur répondit qu’il emploierait ses offices auprès du roi son maître pour l’obtenir, mais que, n’étant pas assuré de ses intentions, il ne pouvait donner de parole.»
De même que l’usage de sandales et de chapeau est un honneur que le roi se réserve, de même il se réservait, comme privilége royal, de couvrir son palais autrement qu’avec de la paille. Au surplus, une toiture en paille, dans la maison des autres, était un faible obstacle. Or, ne lui prendra-t-il pas fantaisie d’envoyer _ses voleurs_ dans les magasins de ses amis? Il leur sera facile de pénétrer secrètement à travers une toiture en paille, tandis que lui-même se déclarerait ennemi, en recourant aux vexations ordinaires des _palavres_.
Juda. Le commerce des Européens ne se faisait pas seulement avec le royaume d’Ardres, mais aussi avec celui de Juda. C’est à Savi que se trouvaient les comptoirs; toutefois, Savi étant trop éloignée de la côte, les Européens se virent obligés d’avoir à Wydah des entrepôts gardés par des hommes en armes, capables d’en empêcher le pillage. Telles furent l’origine et la destination de ces forts, dont nous avons signalé l’existence. Rappelons que le fort français fut bâti à l’époque à laquelle nous sommes arrivés (1671).
Vingt ans plus tard (1693-1694), un navire anglais, l’_Annibal_, commandé par Phillips, vint acheter 1,350 nègres à Wydah. La relation du voyage de Phillips offre des détails fort intéressants sur les incidents de la traversée et des réceptions, sur les fétiches et la féticherie. On y raconte les conjurations faites contre la mer, qui était si mauvaise qu’on ne pouvait débarquer les marchandises. On lui porta des présents, et on lui rendit de solennels hommages. On la suppliait en ces termes: «O mer, mer immense, mer terrible, sois moins inclémente: si tu veux du tafia, de l’huile, des cauris, en voilà!» Et on lui en jetait.
A la porte du palais, il y avait une grande idole de bois, qui, disait-on, rendait des oracles. Phillips vint, pendant la nuit, afin de s’en assurer. Il attendit longtemps, sans obtenir de réponse. Il mit sa canne dans la bouche de la statue: silence! Il logea une balle dans l’œil gauche de l’oracle muet: silence obstiné! Et les nègres de s’étonner de ne pas voir le profanateur sacrilége frappé de mort.
Les priviléges et faveurs accordés au commerce français excitèrent la jalousie des autres comptoirs. Les Anglais, les Hollandais et les Portugais voulurent ruiner notre influence et nos intérêts; mais ils n’y purent réussir, grâce à la ferme initiative du roi.
C’était dans les premières années du dix-huitième siècle. La France avait de nombreux ennemis dont l’animosité la poursuivait jusque dans les contrées lointaines. Or, un navire français fut attaqué près de la côte de Wydah. Le roi de Juda prit les insulteurs à partie, et il imposa aux blancs un traité de neutralité «_à terre, en rade et même en vue de la rade_», sous peine, pour quiconque refuserait, d’avoir à quitter le royaume. Le traité édictait des amendes contre les comptoirs, au cas où un navire de leur nationalité en aurait insulté un autre. Il était signé: _Amar_, roi de Juda.
Le couronnement du dernier roi de Juda eut lieu en 1725. De ce que le chevalier Des Marchais a dit de cette brillante cérémonie, je ne relève que le passage suivant: «Le directeur français occupait la première place et la plus proche du roi. Le chevalier Des Marchais était assis auprès de lui, et tout de suite les principaux officiers du Comptoir.
«Au-dessous d’eux était le directeur anglais; après lui, le directeur hollandais. Tous ces messieurs étaient assis et couverts.»
«Le directeur portugais et ses officiers occupaient les dernières places et étaient debout et découverts.»
DAHOMEY. Revenons à Tacoudonou et au Dahomey proprement dit, dont nous pourrons maintenant donner l’histoire d’une manière suivie.
Tacoudonou répondit aux bienfaits nombreux du roi des Foys par la plus noire ingratitude et par les procédés d’une barbarie atroce: il bâtit les murs de son palais sur le corps de son bienfaiteur devenu son prisonnier et sa victime: digne commencement d’un État où le roi se plaît dans le sang et au milieu des victimes humaines. Voici les faits:
Le réfugié d’Allada voyant accourir à lui des partisans qui ne l’avaient point suivi au premier moment et d’autres mécontents qui fuyaient l’autorité de son frère vainqueur, Tacoudonou demanda trois ou quatre fois à Da de nouveaux terrains, afin d’agrandir son enceinte. A la fin, Da répondit d’un air défiant à son protégé: «Vous bâtissez partout des maisons: quand donc vous arrêterez-vous? Si je vous accorde toujours du terrain, vous en viendrez jusqu’à bâtir sur mon ventre.»
Cette parole, l’aventurier la réalisa. Quand il se crut assez fort, il attaqua son bienfaiteur, le fit prisonnier et s’empara du trône. «Ensuite, à côté de son ancienne enceinte (Agbomé), il entreprit la construction d’un palais digne de lui et de sa nouvelle fortune; et quand les fondations furent creusées et qu’il fallut commencer l’édifice, il étendit le roi Da au fond de la tranchée, et sur son ventre éleva son premier palais, qui fut appelé Dahomey[102]; ce qui signifie ventre de Da: de là le nom de Dahomey, que porte aujourd’hui le royaume. Ce palais existe encore dans la capitale, mais il n’est plus habité par le roi.» (BORGHÉRO.)
[102] Da-homey: _homé_ signifie ventre.
Le second roi (1650-1680) établit les abominables COUTUMES des _sacrifices humains_.
Passons sous silence le règne de Vibagée (1680-1708); arrivons à son successeur, l’illustre conquérant qui étendit jusqu’à l’Océan les bornes de ses États.
Guadja-Troudo n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il monta sur le trône (1708). Jeune, ardent, enflammé par les récits du passé et par le désir d’avoir beaucoup d’esclaves à vendre, ce prince ne tarda pas à être la terreur de ses voisins. Il avait besoin de pouvoir compter sur les rois d’Ardres et de Juda, afin de se mettre en relation avec les comptoirs européens déjà établis ou en voie de formation. Or, souvent, il trouvait chez ses voisins un égoïsme calculé qui tournait à la ruine de son commerce. «On raconte que le roi du Dahomey était obligé d’acheter les fusils aux gens d’Allada qui les recevaient eux-mêmes des Quidamas (Judaïques). Plusieurs fois le roi d’Allada essaya de ne laisser expédier au Dahomey que des fusils auxquels on avait ôté la pierre à feu. Le stratagème ne réussit pas longtemps. On comprit la ruse et, pour se venger, on résolut d’attaquer Allada. Le succès couronna l’entreprise, et le roi de Dahomey ajouta à ses possessions le royaume d’Allada. De ce premier exploit à la conquête du pays de Quidda (Juda), il n’y avait qu’un pas à faire[103].»
[103] BORGHÉRO.
La conquête d’Allada se place vers 1724, époque à laquelle Bulfinch Lamb, prisonnier du roi de Dahomey, adressa à M. Tinker, gouverneur du fort anglais, la lettre suivante, pleine d’intérêt par les détails qu’elle donne:
«A Abomay, dans le palais du grand Truro Audati, roi de Dahomay, 27 novembre 1724.
«MONSIEUR,
«Il y a cinq jours que le roi me remit votre lettre du 1er de ce mois. Ce prince m’ordonne de vous répondre en sa présence. Je le fais pour exécuter ses volontés. En recevant votre lettre de sa main, j’eus avec lui une conférence dont je crois pouvoir conclure qu’il ne pense pas beaucoup à fixer le prix de ma liberté. Lorsque je le pressai de m’expliquer à quelles conditions il voudrait me permettre de partir, il me répondit qu’il ne voyait aucune raison de me vendre, parce que je ne suis pas nègre. J’insistai. Il tourna ma demande en plaisanterie, et me dit que ma rançon ne pouvait monter à moins de sept cents esclaves, qui, à quatorze livres sterling par tête, feraient près de dix mille livres sterling. Je lui avouai que cette ironie me glaçait le sang dans les veines; et, me remettant un peu, je lui demandai s’il me prenait pour le roi de mon pays. J’ajoutai que vous et la Compagnie me croiriez fou si je vous faisais cette proposition. Il se mit à rire, et me défendit de vous en parler dans ma lettre, parce qu’il voulait charger le principal officier de son commerce de traiter cette affaire avec vous, et que si vous n’aviez rien à Juida (Wydah) d’assez beau pour lui, vous deviez écrire d’avance à la Compagnie. Je lui répondis qu’à ce discours il m’était aisé de prévoir que je mourrais dans son pays, et que je le priais seulement de faire venir pour moi, par quelqu’un de ses gens, des habits et quelques autres nécessités. Il y consentit. Je n’ai donc, Monsieur, qu’un seul moyen de me racheter: ce serait de faire offre au roi d’une couronne et d’un sceptre. Je ne connais pas d’autre présent qu’il puisse trouver digne de lui; car il est fourni d’une grande quantité de vaisselle, d’or en œuvre et d’autres richesses. Il a des robes de toutes les sortes, des chapeaux, des bonnets, etc. Il ne manque d’aucune espèce de marchandises. Il donne les bujis[104] comme du sable, et les liqueurs fortes comme de l’eau. Sa vanité et sa fierté sont excessives. Il est d’ailleurs le plus riche et le plus belliqueux de tous les rois de cette grande région, et l’on doit s’attendre qu’avec le temps il subjuguera tous les pays dont le sien est environné. Il a déjà pavé deux de ses principaux palais des crânes de ses ennemis tués à la guerre. Ces palais, cependant, sont aussi grands que le parc Saint-James à Londres, c’est-à-dire qu’ils ont un mille et demi de tour...
[104] Ou cauris.
«Quoique je ne rende aucun service au roi, il m’a donné une maison avec une douzaine de domestiques, et des revenus fixes pour mon entretien. Si j’aimais l’eau-de-vie, je me tuerais en peu de temps, car on m’en fournit en abondance. Le sucre, la farine et les autres commodités ne me sont pas plus épargnés. Si le roi fait tuer un bœuf, ce qui lui arrive souvent, je suis sûr d’en recevoir un quartier. Quelquefois il m’envoie un porc vivant, un mouton, une chèvre; et ma moindre crainte est celle de mourir de faim. Lorsqu’il sort en public, il nous fait appeler, le Portugais[105] et moi, pour le suivre. Nous sommes assis près de lui pendant tout le jour, à l’ardeur du soleil, avec la permission néanmoins de faire tenir par nos esclaves des parasols qui nous couvrent la tête. Mais il nous paye assez bien pour cette fatigue... Sa Majesté m’a fait donner un cheval, et m’a déclaré que, lorsqu’elle sortirait de son palais, je serais toujours à sa suite. Il sort assez souvent dans un beau branle[106], garni de piliers dorés et de rideaux. Il m’ordonne quelquefois aussi de l’accompagner dans ses autres palais, qui sont à quelques milles de sa résidence ordinaire. On m’assure qu’il en a onze.
[105] Un mulâtre portugais que le roi avait acheté, mais qu’il traitait fort bien.
[106] Hamac.
«Comme il est fatigant de monter à cheval sans selle, je vous prie de m’en envoyer une, avec un fouet et des éperons. Le roi m’a donné ordre de vous demander aussi pour lui le meilleur harnais que vous ayez à Juida. Vous serez payé libéralement. Il voudrait en même temps que vous lui envoyassiez un chien anglais et une paire de boucles à souliers.
«Sa Majesté m’a pris tout le papier que j’avais encore, dans le dessein de faire un cerf-volant. Je lui ai représenté que c’est un amusement puéril; mais il ne le désire pas moins, afin, dit-il, que nous puissions nous amuser ensemble. Je vous prie donc de m’envoyer deux mains de papier ordinaire, avec un peu de fil retors pour cet usage. Joignez-y un peloton de mèches, parce que Sa Majesté m’oblige souvent de tirer ses gros canons, et que j’appréhende de perdre quelque jour la vue en me servant d’allumettes de bois. On voit ici vingt-cinq pièces de canon, dont quelques-unes pèsent plus de mille livres. Le roi prend beaucoup de plaisir à faire une décharge de cette artillerie chaque jour de marché. Il fait travailler actuellement à construire des affûts. Sa passion est pour les amusements et les bagatelles qui flattent son caprice. Si vous aviez quelque chose qui pût lui plaire à ce titre, vous me feriez plaisir de me l’envoyer. Des estampes et des peintures lui plairaient beaucoup. Il aime à jeter les yeux dans les livres. Ordinairement il porte dans sa poche un livre latin de prières qu’il a pris au mulâtre portugais, et lorsqu’il est résolu à refuser quelque grâce qu’on lui demande, il parcourt attentivement ce livre comme s’il y entendait quelque chose. Il trouve aussi beaucoup d’amusement à tracer des caractères au hasard sur le papier...
«La situation du pays le rend fort sain; il est élevé, et, par conséquent, rafraîchi par des vents agréables. La vue en est charmante. On n’y est point incommodé de mosquites (moustiques).»
* * * * *
Cependant, _Troudo_ réclamait un passage libre pour ses marchandises au roi de Juda. Ce dernier le lui ayant refusé, il marcha contre lui. Un marais d’un passage très-difficile séparant les deux royaumes, et les fétiches ayant déclaré que les Dahoméens ne parviendraient pas à surmonter cet obstacle, le roi de Juda se crut en sûreté dans sa capitale de Savi, et ne songea guère à une résistance sérieuse. Mais l’ennemi jeta un pont sur le marais et s’empara de Savi, le 7 février 1727. La ville fut mise à feu et à sang, et le reste du royaume ne tarda pas à être réduit.
Les Européens eurent beaucoup à souffrir dans cette guerre: ils éprouvèrent de grandes pertes, surtout à Savi, où leurs comptoirs furent à peu près détruits en entier.
Gouadja-Troudo mourut en 1732. BOSSA-AHADÉE lui succéda (1732-1774). Le frère aîné du nouveau roi, Zinga, ne put supporter de se voir écarté. Il ourdit un complot qui fut découvert; Zinga, cousu dans un hamac, fut porté dans la mer, au large, et noyé; tous ses complices subirent la peine de mort.
Désormais sans rival, le roi se livra sans contrainte à ses mauvais penchants; il alla jusqu’à lancer un édit de mort contre quiconque porterait comme lui le nom de Bossa. Il fit bien des mécontents. En 1735, le Maybou, un de ses principaux chefs, leva l’étendard de la révolte. Mais il fut vaincu et tué.
Bossa-Ahadée ne resta en paix avec aucun de ses voisins. Au midi, il guerroya contre les habitants de Jacquin et de Juda, mal soumis encore, et contre les Popoes, alliés des Judaïques; au nord, il dirigea ses armes contre les Mahées (Manhis) et contre les Eyoes (Nagos). De tout côté, le succès couronna ses efforts.
La discorde et les divisions intestines des Popoes ayant décidé quelques réfugiés de Juda à revenir à Gléhoué (Wydah), ils se mirent sous la protection du fort portugais: ce que le roi vit de mauvais œil, réclamant ces réfugiés comme esclaves. Le commandant du fort, Jean Basile, refusa de les livrer: il se laissa attaquer; il fut pris et conduit au Dahomey, où le roi le retint longtemps, ne se montrant jamais satisfait des cadeaux qu’on lui envoyait en vue d’obtenir sa délivrance. Enfin, le second officier du fort refusa de rien payer davantage. Ce fut le signal de l’attaque dirigée par l’_agaou_ du Dahomey contre le fort. Quoique la garnison se trouvât peu nombreuse, les Portugais opposèrent une résistance fort énergique, grâce à une trentaine de canons qui leur assuraient l’avantage. Un accident tourna le sort contre eux: le magasin à poudre fit explosion, et le feu se communiqua au fort. Les soldats dahoméens entrèrent; le massacre fut général (1er novembre 1741).
En 1743, nouvelle attaque des fugitifs aidés par les Popoes. Gléhoué tomba en leur pouvoir, mais les forts refusèrent d’entrer en relation avec le nouveau gouvernement. L’armée dahoméenne ne tarda pas à venir déloger les envahisseurs. «Ils furent attaqués, défaits et chassés du pays: ce qui assura de nouveau au roi la possession du royaume de Juda.» (NORRIS.)
En 1745, Tauga, vice-roi de Gléhoué, conçut le projet de se constituer souverain indépendant. Son plan était de s’emparer par trahison du fort Williams (le fort anglais), d’où il pourrait ensuite commander la ville. Les révélations de l’interprète du fort mirent ses projets à découvert; les troupes du roi allèrent l’assiéger dans sa maison, et le tuèrent.
Les Popoes vinrent encore, en 1763, attaquer Wydah. Peu s’en fallut qu’ils ne s’en emparassent: le Dahomey triompha encore, sans que cette nouvelle victoire lui assurât la paisible possession de ses conquêtes. Ce fut seulement en 1772, grâce à un traité dû à l’intervention de Lyonel Abson, que la paix se consolida entre Popo et le Dahomey.
Lyonel Abson était gouverneur du fort Williams.