Sept ans en Afrique Occidentale
Part 27
Tandis que le Dahomey affermissait ses conquêtes dans le sud, il les continuait du côté du nord. Au nord-est, il voulut exiger des Eyoes un tribut annuel que ceux-ci avaient payé, paraît-il, jusqu’à Troudo. Après quelques mois d’occupation et de pillage, l’armée dahoméenne se replia, faute de vivres (1738). Elle revenait tous les ans à la charge, sans jamais obtenir un résultat définitif. En 1747, il intervint un arrangement; mais cela n’empêcha pas le roi de Dahomey de se dire toujours le seigneur du pays des Eyoes (aujourd’hui les Egbas). Il a juré la ruine de cette nation, et nous le verrons s’acharner à l’exterminer, malgré les échecs répétés qu’il a essuyés devant les murs d’Abéokouta.
Au _nord-ouest_, Bossa-Ahadée guerroya durant tout son règne contre les Manhis, avec des alternatives diverses. L’ouverture des hostilités eut lieu en 1737; l’occasion fut le refus énergique des Manhis, qui ne voulurent point subir pour roi le frère d’une favorite d’Ahadée, que celui-ci voulait leur imposer. La guerre, nous dit Norris, «fut continuée avec cette fureur sauvage qui est ordinaire parmi les nations barbares».
1572. Plusieurs revers successifs obligèrent les Manhis à chercher un dernier refuge sur le mont Boagry, où ils furent attaqués «dans tous les endroits qui en étaient accessibles». Ce peuple avait un gouvernement de forme républicaine. Norris nous apprend qu’il refusa fièrement de subir un roi.
En 1772, celui que Bossa-Ahadée voulait établir roi étant mort, les deux peuples, las de se faire la guerre, conclurent un traité.
Il n’est pas inutile de remarquer que les traités se conclurent la même année: au midi, avec les Popos, et au nord, avec les Manhis. Bossa-Ahadée était à la fin de sa carrière, car il mourut deux ans plus tard. Vingt ans de luttes presque continuelles étaient suffisants pour briser la nature la plus robuste: il dut se produire un certain affaissement dans Bossa. Il mourut le 17 mai 1774.
ADANZOU II, son successeur, mourut en l’année 1789, et fut remplacé par WINOUHIOU. Puis, ainsi que nous l’avons dit, régna EBOMI; ensuite, ADANDOSAN[107].
[107] N’ayant ici que la tradition orale, nous ne pouvons fixer de dates.
Homme cruel, voluptueux et sanguinaire, ce dernier a laissé parmi ses sujets les plus tristes souvenirs. On raconte de lui tant d’atrocités que tout finit par être vraisemblable. C’est à tel point que les Dahoméens rougissent de le compter au nombre de leurs rois. On dit qu’il était sans retenue dans l’assouvissement de ses honteuses passions; que les viols et les enlèvements lui semblaient devoir être un privilége royal; qu’il se faisait un jeu du vol et des meurtres. Il ne mangeait pas de maïs, s’il n’était venu dans un champ jonché de cadavres. Du reste, il surexcitait tous ces instincts brutaux par une ivresse presque continuelle. Il n’avait guère de l’homme que la figure et le nom.
C’en était trop! Les sacrifices humains absorbaient tous les prisonniers capturés à la guerre; et les négriers n’y trouvaient point leur bénéfice, parce que la traite leur devenait presque impossible, faute de marchandise humaine.
Deux hommes étaient venus s’établir au Dahomey, où ils ont acquis une certaine célébrité: l’un avait nom Francisco Féliz de Souza, et exerçait son influence surtout à Wydah et dans les deux Popos; l’autre, nommé Domingo Martins, jouissait d’un grand crédit à Godomé et à Kotonou. Le premier était estimé pour son bon sens, ses idées larges et souvent généreuses; le second maintenait son ascendant par la ruse et la cruauté. Tous deux s’adonnaient au trafic des esclaves: riches tous deux, et puissants à cause de leurs richesses. Nos deux négriers conçurent le dessein de détrôner Adandosan et de faire nommer à sa place son frère Ghézo. Celui-ci entra volontiers dans le complot, se prêta à des combinaisons si flatteuses pour lui et entraîna dans son parti un grand nombre de chefs et de nègres.
Cependant les agissements ne furent pas tellement secrets qu’il n’en transpirât quelque chose. Adandosan n’osa sévir tout de suite: il crut prudent de dissimuler et d’attendre, donnant à Ghézo en public des témoignages d’une feinte amitié. De part et d’autre, on s’observait: on épiait le moment opportun.
Adandosan voulut user de fourberie. Il projetait de tuer un esclave sur le _Legba_[108] de Ghézo, et de laisser la tête auprès de l’idole, afin de compromettre son frère en lui imputant une action que le roi seul peut se permettre, d’après les coutumes du pays.
[108] Un des principaux fétiches.
Ghézo était sur ses gardes et sut empêcher l’exécution de ce traître projet. Enfin, l’occasion se présenta à lui de tenter un coup de main. Le roi avait mis aux fers un des pages de son frère _Ohouo_, exerçant sur lui sa cruauté. Ghézo intervient en faveur du page et n’obtient qu’un redoublement de mauvais traitements. Le public, tenu au courant, éclate en plaintes et en murmures; on s’agite, on se soulève, on se porte en foule au palais dont on force les portes; on permet aux femmes de regagner librement leurs demeures; on massacre ceux qui résistent, on arrive jusqu’au roi, et l’on charge de chaînes ce tigre toujours avide de sang.
Ghézo n’avait plus qu’à accomplir le cérémonial de l’intronisation royale: il n’avait plus qu’à battre du tam-tam et à prendre possession du siége qui sert de trône au souverain: Ghézo était roi (1818). Il envoya ses émissaires dans tout le royaume, et partout il fut acclamé avec enthousiasme. Un soupir de soulagement s’échappa des poitrines; la chute du monstre détestable qui avait nom Adandosan fut saluée de toutes parts par des fêtes et des réjouissances publiques. A peine quelques chefs osèrent-ils désapprouver la révolution qui avait eu lieu: on les massacra sans pitié, aussi bien que leurs partisans. On jeta en prison les enfants du roi déchu, et _l’on n’a plus entendu parler_ ni d’eux ni de lui. (C’est ainsi que l’on s’exprime pour dire qu’on a fait mourir quelqu’un en secret.)
Ghézo se montra reconnaissant envers Francisco de Souza et Domingo Martins qu’il appelait tous les deux _ses frères_. Il était leur associé pour la traite, et il aimait surtout les conseils de Souza, pour lequel il créa le titre de _chacha_, lui accordant le premier pas parmi les blancs.
Le commencement du règne de Ghézo fut signalé par d’utiles réformes, dues presque toutes à l’influence du chacha.
«Grand capitaine aussi bien que grand roi, Ghézo régna sur son peuple pendant quarante ans. Sans doute, par son esprit élevé, par sa valeur et par ses talents militaires, il aurait pu figurer avec honneur parmi les princes d’Europe, s’il avait reçu une éducation proportionnelle. Malheureusement il ne put pas toujours gouverner selon ses désirs. Il avait contre lui la puissance des féticheurs, ces véritables ministres de celui qui fut homicide dès le commencement. Ce sont eux qui ont établi ces lois atroces, d’après lesquelles s’immolent des milliers de victimes humaines. Ghézo s’opposa tant qu’il le put à ces sacrifices. Bien plus, ses principales victoires ont été remportées sans effusion de sang... Dans la guerre, sa tactique consistait à envelopper l’ennemi peu à peu et presque à son insu, et à ne lui laisser d’autre ressource que de se rendre... Pour apaiser la soif infernale des féticheurs, le roi Ghézo avait l’habitude de réserver les coupables condamnés à mort et de les faire exécuter tous à la fois...
«A ce que tout le monde dit, cette humanité du roi lui coûta la vie. Que cette opinion soit vraie ou fausse, peu importe; toujours est-il constant qu’après sa dernière guerre, au lieu de mettre à mort tous les prisonniers, comme les féticheurs l’exigeaient impérieusement, il en fit don aux personnes qu’il voulait enrichir: c’est alors que _le fétiche le tua_[109], comme disent les Dahoméens.
[109] _Le fétiche_, c’est-à-dire le poison du féticheur.
«A sa mort, arrivée en 1858, quand on traita de son successeur, les chefs se trouvèrent partagés en deux partis: les uns voulaient le maintien des anciennes coutumes qui exigent tous les ans l’immolation de milliers de victimes; les autres en voulaient l’abolition. Je m’abstiens de dévoiler le mystère qui donna la victoire aux plus méchants. Le prince Badou, fils de Ghézo, fut placé sur son trône, et avec lui les anciennes lois reprirent toute leur vigueur sanguinaire que les féticheurs demandaient.» (BORGHÉRO.)
_Badou_ ou _Bahadou_, en montant sur le trône, prit le nom de GRÉRÉ.
Deux faits ont surtout signalé le règne de ces deux derniers rois: 1º la destruction des Manhis, dont les restes se sont réfugiés à Agoué; 2º l’acharnement que ces deux rois ont mis à attaquer, pour la détruire, la grande et florissante ville d’Abèokouta, chez les Egbas.
CHAPITRE XX
ORGANISATION ADMINISTRATIVE DU DAHOMEY.
Le _gouvernement_ du Dahomey est une monarchie despotique: héréditaire quant à la famille où l’on prend le roi; élective, quant à la personne à qui les rênes du gouvernement sont confiées.
Il n’y a d’autre _régime_ que la volonté du roi, dont le pouvoir discrétionnaire n’est tenu en échec que par la crainte du poison des féticheurs: car _le fétiche tue_... même les rois.
Le _système administratif_ n’offre point de complications: tous les chefs agissent sous leur propre responsabilité et relèvent directement du roi. M. Borghéro a dit avec autant d’exactitude que de précision: «Le peuple est esclave en masse du roi, puis des chefs et finalement des _particuliers_ qui sont en petit nombre.» Sous cette dernière désignation de _particuliers_, entendez ceux qui, par leur position de fortune, le nombre de leurs esclaves ou l’appui de leurs amis ou protecteurs, se trouvent en position d’avoir des exigences.
En tête, et au premier rang, nous voyons le roi, de qui tout dépend en dernier ressort, d’une manière absolue. Aucune loi ne le lie: son vouloir a force de loi; il ne permet pas que l’on discute ses caprices: celui qui oserait se le permettre s’exposerait à être jeté en prison; puis, peut-être, _on n’entendrait plus parler de lui_.
_En droit_, le roi est seul propriétaire au Dahomey: la propriété, comme le pouvoir, est en ses mains. Les particuliers, les chefs eux-mêmes, tous, en un mot, si nous exceptons les féticheurs, avec qui le roi doit compter, tous ne possèdent quelque chose que parce que le roi leur en permet ou en tolère la possession, et pour le temps qu’il le trouve bon.
En supposant qu’il reconnaisse théoriquement un droit quelconque à autrui, _en pratique_ il a, comme nous allons voir, un moyen assez simple d’éluder ce droit: ce sont les _palavres_ et la confiscation.
Il n’est pas bon au Dahomey, il est dangereux d’être plus puissant, plus intelligent, plus habile, plus riche (disons le mot), plus influent qu’il ne plaît au roi.
Inutile de dire que la personne du roi est sacrée. On ne se présente devant Sa Majesté que dans l’attitude de la plus complète humiliation; et si Sa Majesté boit en public, on doit se détourner ou incliner la tête pour ne le point voir. Les plus hauts dignitaires, par respect, se mettent à plat ventre devant le roi.
Sous cette désignation «_femmes du roi_», il faut comprendre non-seulement celles que le roi traite en épouses, non-seulement celles à qui il a accordé ses faveurs, mais encore les eunuques du palais. Des manières tant soit peu familières avec ces personnes, un regard jeté sur elles, sont souvent réprimés comme des crimes. Pour peu que les femmes du roi prennent un air provocateur, il leur est facile de compromettre ceux qu’elles veulent perdre. Même on prétend que le roi spécule sur cette facilité de perdre quelqu’un par les habiletés compromettantes de ses femmes.
Au _bâton du roi_ on accorde les mêmes honneurs qu’au roi lui-même. Lorsqu’il est porté d’une manière ostensible en public, la foule se prosterne à son passage et se livre à des démonstrations de respect qui indiquent presque un véritable culte.
L’_oiseau du roi_ est une espèce de _hochequeue_, noir et blanc. On raconte que le roi, revenant d’une guerre où il avait été vainqueur, fut salué à son retour par une volée de ces oiseaux. Dès lors, il en fit son oiseau, défendant de le tuer ou de lui faire la chasse. Enfreindre cet ordre serait un crime de lèse-majesté et un sacrilége: car l’oiseau du roi est aussi l’oiseau de _Legba_, puissant fétiche que les interprètes appellent le _démon_.
Il arrive parfois qu’un chef ou tout autre individu se présente, au nom du roi, dans une factorerie et achète pour le roi une certaine étoffe. Par le seul fait, l’embargo est mis sur les étoffes de cette qualité: le négociant n’en peut vendre qu’au roi, et les particuliers n’en peuvent acheter sans se rendre coupables. Ils s’exposeraient à la prison, à de fortes amendes, à la confiscation, à la mort peut-être, s’ils y mettaient quelque affectation.
Il me souvient d’un noir de Wydah, du nom de Ségo, condamné pour un fait de ce genre, pendant mon séjour au Dahomey. Un jour, les marchands du roi avaient acheté une certaine _étoffe pour le roi_, dans une factorerie de Wydah. En même temps, Ségo, voyageant dans le royaume voisin, acheta de cette même étoffe à Porto-Novo. De retour chez lui, il se drape dans son nouveau costume, tout fier de son _acho_. Sa joie fut de courte durée. Il paraissait à peine dans la rue qu’il se vit saisi, traîné chez le cabécère, dépouillé, jeté en prison, obligé à payer une forte amende: tout cela, pour avoir acheté d’une manière inconsciente de l’_étoffe du roi_.
On le voit: toutes ces industries font du roi, sinon un dieu, du moins un personnage à part, un demi-dieu. _Après Dieu, le roi._
Le roi nomme les chefs ou _cabécères_, et les révoque à volonté. Sans solde aucune, les chefs, pour seul et unique revenu, ont ce qu’ils extorquent à leurs subordonnés, sous forme de cadeaux ou d’amendes. Cela sert à leur entretien et aux frais de représentation; c’est aussi avec ces ressources qu’ils _donnent à manger au roi. Manger, donner à manger_: deux expressions heureuses, qui dispensent d’appeler la cupidité insatiable du roi et des chefs par son propre nom. Une des principales attributions des chefs est de _donner à manger_ au roi. Malheur à qui néglige ce devoir important!
«Quand le roi du Dahomé crée de nouveaux chefs ou cabécères, il leur remet des insignes distinctifs.
«Ce sont, en premier lieu, des bracelets d’argent, des colliers de verroteries et de corail, un sabre et, pour les plus hauts dignitaires, deux petites cornes d’argent.
«Viennent ensuite les marques extérieures de la part plus ou moins grande de puissance et d’honneur que le souverain a voulu accorder en élevant au cabécérat:
«1º _Le parasol_. C’est une grande ombrelle plate, en étoffe de diverses couleurs et garnie d’une bordure découpée. Ce parasol peut abriter plusieurs personnes. Seuls les chefs ont le droit de s’en servir, et malheur au sujet qu’on trouverait usant même d’un simple parapluie. Au contraire, il n’y a pas de chefs, grands ou petits, qui paraissent en public sans cet insigne de leur dignité.
«Le même usage existe généralement sur tout le littoral de la Guinée; mais à Porto-Novo, les chefs se contentent d’un parapluie ordinaire de couleur voyante, rouge ou verte.
«2º Le _tabouret_ est un autre insigne de cabécérat. C’est un siége fait d’une seule pièce de bois, le _houn-ti_ (arbre à pirogue). Ce bois, d’une belle couleur jaune, est très-facile à travailler.
«Ces tabourets ne se fabriquent qu’à la capitale, à Abomé. Celui des grands cabécères a jusqu’à un mètre de hauteur. On les agrémente parfois de dessins très-bizarres.
«3º Le troisième insigne du cabécérat, c’est la longue pipe et la large sacoche en cuir contenant le tabac. La pipe est renfermée dans un étui de bois. Un chef peut sortir et même voyager sans son parasol et sans son tabouret, mais jamais sans sa pipe passée à travers les plis de sa grandissime poche à tabac. Fumer paraît être un signe de virilité et de puissance. Jamais je n’ai vu l’ancien roi Mecpon sans sa pipe à la bouche.» (COURDIOUX.)
Chaque bourgade, chaque ville, chaque quartier a son chef. Le chef de quartier juge les affaires ordinaires: c’est, en quelque sorte, un juge ou gardien de la paix. Les affaires de certain ordre sont de la compétence de chefs spéciaux; celles de quelque gravité ressortissent au tribunal particulier des féticheurs ou du roi. Ici, l’arbitraire du juge est sans contrôle et sans limites.
Tous les chefs n’ont donc pas les mêmes attributions, ni le même pouvoir: ceux-ci n’ont d’autorité qu’en matière purement civile; ceux-là, en matière administrative ou criminelle. Ces ressorts existent, plus ou moins étendus, quoiqu’ils ne soient pas toujours aussi bien définis que chez nous. Le pire de tout, pour un prévenu, c’est d’être livré au fétiche ou d’être renvoyé au roi: il est fort à craindre _qu’on n’entende plus parler de lui_.
Du reste, la manière d’agir de tous les chefs est toujours la même: leur pouvoir autoritaire s’exerce par voie de _palavres_. Ils appellent à leur barre celui qu’ils veulent condamner; ils l’accusent, dirigent contre lui des imputations plus ou moins vraisemblables; ils parlent, ils crient, ils dissertent avec véhémence; ils s’appliquent à prouver qu’il faut le condamner, et ils le condamnent en effet. Voilà ce qu’on appelle _palavre_.
On conçoit aisément tout ce que de semblables vexations doivent exciter de haines et provoquer de vengeances, alors que rien ne modère les passions: ni la charité chrétienne, ni les sentiments d’humanité, ni les sages conseils de la résignation. Aussi, quand la crainte de leur despotisme n’impose pas suffisamment, les chefs doivent se précautionner contre les rancunes et la vengeance de ceux qu’ils oppriment. Alors ces juges sans conscience et sans pudeur livrent leur victime au roi, après l’avoir noircie de calomnies. Le roi a droit de vie et de mort, et il en use largement: tout le monde le sait. Roi et chefs, par là même, sont également redoutables: l’un, parce qu’il peut faire mourir; les autres, parce qu’ils livrent au roi.
Nous ne dirons rien des autres procédés de justice sommaire: de la prison avec la perspective d’y mourir de faim; des épreuves judiciaires, de l’épreuve non moins terrible qui consiste à _boire le fétiche_; véritables meurtres à peine déguisés.
A Abomé, les principaux chefs sont: le _Méhou_, ministre du commerce et des affaires étrangères; le _Mingan_, ministre de la guerre, exécuteur des hautes œuvres. Le Méhou a l’_oreille du roi_, c’est-à-dire qu’il est son confident intime, son interprète juré.
Chaque cabécère, le roi lui-même a son second, _ékédji_, comme disent les Nagos: celui qui doit lui succéder et qui se forme à son école. Le second est souvent pressé de devenir premier, et demande au poison de lui faire place libre.
A Wydah, le chef principal, que nous appellerions volontiers le vice-roi, est le _Yévo-gan_, le chef des blancs. Le Méhou est représenté, dans cette ville maritime, par _Quouénou_. Tous deux sont espionnés par des conseillers que le Dahomey leur impose. Je dis: _le Dahomey_; car, pour les gens de la côte, et généralement pour les habitants de l’ancien royaume de Juda, le Dahomey n’est que la partie du royaume occupée à l’origine par Tocoudonou et ses partisans. A Wydah et aux environs, si l’on parle d’aller à la capitale, on dit: _aller au Dahomey_.
L’espionnage est un des rouages administratifs en usage dans le royaume: le roi a ses espions chez les principaux chefs; le Méhou et le Mingan ont les leurs à Wydah. Il n’y a pas jusqu’aux blancs à qui l’on impose certains employés chargés d’épier leurs actions et leurs paroles, pour en rendre compte aux autorités locales. J’ai connu notamment un de ces mouchards dont on n’a pu se débarrasser ni par la prison, ni par les fers, ni par la diète, ni par le fouet; il résista à toutes les épreuves, cloué à son poste par la volonté de ceux qui l’avaient imposé.
Un jour, me trouvant à dîner chez un Français, celui-ci prononça une parole un peu dure, quoique méritée, contre un des chefs de Wydah. A quelque temps de là, ce chef s’indignait avec moi de ce que le Français en question avait parlé de la sorte. Il me rapporta les paroles avec une si grande exactitude, que je crus devoir conseiller à mon compatriote plus de réserve devant le personnel de sa maison. Impossible, me dit-il après m’avoir remercié, impossible d’éviter les inconvénients de ce genre. On nous tient de si près que nous ne saurions garder nos sentiments cachés: nous devrions nous réduire à un silence absolu. Et encore!
Disons, du reste, que ce fait n’est point particulier au Dahomey. Les négociants établis dans la colonie anglaise de Lagos sont connus à Abèokouta, dans l’intérieur, où l’on sait quels discours ils tiennent à l’endroit des nègres, au point de vue du commerce et de la politique. Une seule maison a peut-être échappé à cette inquisition: c’est la factorerie hambourgeoise. On y avait adopté l’usage de parler allemand, lorsqu’on traitait devant les noirs une question à laquelle on voulait les laisser étrangers. Or, on n’enseignait pas l’allemand aux noirs employés dans la maison: on parlait avec eux anglais ou portugais, français même.
Nous avons déjà dit que les chefs ne reçoivent rien du budget de l’État. Disons tout: l’État n’a point de budget, parce qu’il n’a point de revenus. Seul maître et seul propriétaire, le roi seul a des revenus. Il souffre bien que les chefs prélèvent quelque chose sur le fruit des palavres: _ils doivent manger!_ Mais malheur à eux, s’il se doute que le principal ne lui revient pas!
Quant aux impôts réguliers, un dicton populaire déclare expressément qu’_ils appartiennent au roi_. Dans le style imagé des nègres, ces impôts s’appellent les _cauris de la rue_[110] ou l’argent de la rue, et les collecteurs de cet impôt portent le nom de gardiens ou _maîtres de la rue_, du dehors[111].--Ces employés, que les Européens nomment _décimères_, sont postés, comme nos gardes d’octroi et nos douaniers, à côté des passages fréquentés, sur le bord des chemins ou de la lagune; on en trouve à la porte des factoreries. Ils sont chargés de prélever la _part du roi_ sur l’huile et d’autres produits que les nègres portent au marché ou chez les divers négociants.
[110] Owo-ode.
[111] Onibode (oni-ibi-ode).
Ceux-ci payent au roi des redevances en nature pour toutes les marchandises d’importation arrivées par les navires: là aussi le roi a sa part.
Quelquefois, après avoir pris la part qu’il se réserve ordinairement, _le roi veut encore manger_. La voie des palavres étant trop lente, il a recours au moyen plus expéditif du vol. Les gens du roi, agissant pour le roi et en son nom, se répandent partout et pillent les noirs sans merci. Ils enlèvent tout ce qui tombe sous leur main, et on ne leur fait aucune résistance, de peur d’être traîné _au Dahomey_. Tout au plus si l’on essaye de soustraire ce qu’on a de plus précieux, en le déposant chez les blancs. Les maisons des blancs et des chefs principaux sont seules respectées dans ces razzias.
Cela ne veut pas dire que le vol royal ne s’exerce point contre les blancs. Le roi a une classe de fonctionnaires que l’on nomme et qui sont réellement les VOLEURS DU ROI. Quand cela plaît à Sa Majesté, ces voleurs sont envoyés en mission dans la maison des blancs. _Pour le roi et en son nom_, ils exercent leurs fonctions de voleurs chez ceux que l’on veut déposséder sans éclat et sans violence apparente: on leur recommande de ne point se laisser prendre, et on leur assure l’impunité au tribunal des autorités du pays, pourvu qu’ils soient consciencieux.
J’ai dit: _consciencieux!_... Si l’on veut qu’ils volent sans scrupule, on exige qu’ils rendent compte scrupuleusement de tout ce qu’ils ont pris. En détourner ou en cacher une partie serait forfaire à son devoir de voleur, le voleur du roi devant évidemment voler pour le roi, et non pour lui.