Sept ans en Afrique Occidentale
Part 25
Le Jébou se trouve à l’est de la colonie de Lagos. Il a une population de plus de 400,000 habitants, et est partagé pour l’administration en deux parties: le Jébou-Rémo et le Jébou-Odé. Odé est le siége du gouvernement général et la résidence de l’_awajali_, souverain de la nation.
Les Jébous sont rudes et violents dans leurs manières. Ils tentèrent d’abord de ruiner Abè-okouta, puis en devinrent les alliés. L’islam a fait des progrès parmi eux.
M. Borghéro voulut pénétrer dans leur pays en avril 1864. «Depuis ces dernières années, a-t-il écrit, les Jébous ont adopté pour politique l’exclusion de tous les étrangers. Ils vivent, du reste, dans un isolement complet; leur roi s’enveloppe de tant de mystère qu’il est invisible même pour ses propres sujets. Si quelque circonstance le force à communiquer avec eux, il ne le fait qu’à travers un voile qui le dérobe à leurs regards.
«Je fus reçu à Épé par le chef militaire qui porte le titre de _possou_. Dans sa simplicité patriarcale, il m’accueillit très-gracieusement; mais il ne voulut jamais me permettre d’aller à Odé, ni de séjourner à Épé plus de quelques jours.»
Épé est la ville la plus importante du Jébou. Elle se compose de la ville haute, située sur un petit plateau, et de la ville basse qui borde la lagune. Les Anglais voulurent s’emparer d’Épé, il y a quelques années. Possou les laissa débarquer, puis les reprit en flanc et les rejeta sur la lagune, en leur infligeant des pertes qui les ont rendus plus circonspects. Le major qui commandait la compagnie de débarquement reçut une balle au visage.
«Les lagunes, à l’est de Lagos, diffèrent notablement de celles qui sont à l’ouest. En général, les premières sont beaucoup plus larges, quoique sur quelques points elles se rétrécissent et n’offrent plus qu’un étroit canal. Au lieu d’avoir, comme les autres, des bords inaccessibles, la terre est ici séparée de l’eau par des arbres souvent gigantesques, dont la variété et la forme offriraient au botaniste un sujet intéressant d’étude.
«Nous partîmes (en pirogue) vers onze heures du matin, et nous arrivâmes en vue de Lagos le lendemain matin, 23 avril.» (BORGHÉRO.)
ABÈ-OKOUTA.
A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs et les géographes anglais, après les Arabes, appellent Yarriba ou Yorouba. Les indigènes, eux, le nomment Nagos. Quelquefois, il est vrai, on les entend parler du Yorouba; mais ils ne désignent sous ce nom que la partie la plus septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis le Barba (Bornou) et le Nufé, au nord, jusqu’à l’océan Atlantique, au sud; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, à l’ouest, jusqu’au Bénin et au Niger, à l’est.
_Abè-okouta_, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants. Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, a toujours résisté avec avantage. Sa position centrale lui donne une grande importance pour le commerce de l’intérieur et pour la diffusion de l’Évangile et de la civilisation chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y établir et s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y fondèrent une station. Accompagnons-les à Abè-okouta.
On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et l’on s’engage dans l’Ogoun. «Ce fleuve débouche dans le lac Corodou par un canal qui traverse un grand bois de palétuviers. C’est une étrange navigation que celle de ce canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou quatre mètres au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent des filaments qui plongent au fond du fleuve par leur extrême pointe, et de là poussent un nouvel arbre. Multipliez ces arbres de manière à en former une forêt émergeant du lit même du fleuve, et vous aurez une idée de celle que nous allons traverser. C’est dans le dédale de ces racines qu’il faut naviguer, sous ces grottes découpées et fantastiques qu’il faut diriger la pirogue. A chaque pas vous rencontrez un nouvel obstacle; une racine descendue d’hier vous barre un passage jusque-là resté libre. Que de manœuvres pour vous frayer une route! Vous avancez à la faible lueur d’une lanterne; l’écho répète les cris des piroguiers; d’autres voyageurs, embarqués comme vous sur le canal, demandent des renseignements pour se diriger; des oiseaux inconnus, effrayés de tous ces bruits, volent en désordre avec des cris sinistres, tandis que des singes de toute espèce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre embarras.»
Au milieu de ce bois se trouve le village d’Agboï, où M. Borghéro passa la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir dans sa lettre (_Annales de la propagation de la foi_, t. XXIX, mars) combien il lui fut difficile de trouver un gîte, et quel gîte! afin de prendre du repos.
«Nous nous mîmes en marche de grand matin, ajoute M. Borghéro, et, après deux heures de navigation, toujours à travers les palétuviers, nous entrâmes enfin dans le courant du fleuve.»
«A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley (août 1880), nous entrâmes dans un courant rapide qui s’élargit un peu. Les rives sont bordées de grands bombax, de vigoureux cotonniers qui servent d’appui aux lianes souples et élégantes. Çà et là des berceaux de fleurs rouges et blanches tapissent avec grâce ces géants de la lagune, et offrent un coup d’œil enchanteur. Sur ce fond de verdure, de végétation luxuriante, se détachent de nombreux palmiers nains dont la feuille contraste agréablement avec celle des autres arbustes.
«La navigation de l’Ogoun est très-difficile. Le fleuve, encaissé dans son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la terre qui porte le bombax; l’arbre s’affaisse sous son propre poids, s’incline, tombe, et par sa chute barre le passage. C’est avec beaucoup de peine et de danger qu’on parvient à franchir ces obstacles, en passant tantôt au-dessous, tantôt au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares le long de l’Ogoun, et le silence qui règne autour de vous donne au spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle majesté.» (BORGHÉRO.)
On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha, d’Ichéri, de Go-Houn, d’Obba, d’Oré et de Tekpana.
_Ichéri_ fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. Il se divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des païens.
_Go-Houn_ est sur la rive gauche du fleuve, à trente mètres environ à pic au-dessus du courant.
_Obba_ ne présente que cinq ou six maisons.
Avant d’arriver à Tekpana, le pays change d’aspect. On quitte la contrée des Egbados, ou _Egbas de la côte_, et l’on entre dans celle des Egbas proprement dits. Ces Nagos, les plus renommés de tous, sont maîtres d’Abè-okouta. Ils se sont adonnés à l’agriculture et au commerce; ils ont même quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en terre cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des nattes et autres articles en filaments de palmier et en paille, etc., etc. Grâce à ce genre de vie et à ces occupations, les Egbas sont d’humeur pacifique. On aurait tort, néanmoins, de les croire dépourvus d’énergie et de courage.
A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent le fleuve, est rapide et plein d’écueils.
Aro, lieu de débarquement pour Abè-okouta, est un petit village situé un peu au-dessus de Titi.
La durée du trajet de Lagos à Abè-okouta est de cinq jours environ.
Abè-okouta signifie _sous les rochers_. Cette ville est bâtie sur la rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une barrière naturelle contre les incursions du Dahomey, le grand dévastateur de ces régions. Elle est située par 7° 8′ de latitude nord et 1° 25′ de longitude est, en un lieu où se dressent des masses granitiques qui firent donner à la ville le nom qu’elle porte. Les débris de cent peuplades diverses vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les guerres suscitées par la traite dévastaient les régions environnantes. Chaque peuplade garda son autonomie dans cette ville fédérative dont les quartiers divers portèrent les noms des villages abandonnés. On distingue encore à Abè-okouta sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de roi: Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, Agoura et Onilado. Le chef principal est à Alaké. Tandis que les autres rois sont élus par leurs sujets, celui d’Alaké est élu par les _agbalagba_ ou anciens, qui forment une espèce de sénat auquel on soumet les affaires importantes. La nomination du roi d’Alaké doit être ratifiée par tous les chefs d’Abè-okouta.
Le _bachoroun_, premier ministre, tient les rênes du pouvoir exécutif. Les _ogboni_, organisés comme une loge maçonnique, forment un conseil dont les décisions s’imposent au souverain. M. Holley dit d’eux: «Ils sont les maîtres du pays, et passent pour posséder un secret: ce secret ne paraît être autre chose qu’une série de moyens connus d’eux seuls, propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser chez lui l’influence européenne.»
Les _ballogoun_ (chefs de guerre) ont naturellement aussi voix prépondérante dans les conseils de l’État. Leur crédit est d’autant plus grand qu’Abè-okouta a continuellement besoin de se tenir sur la défensive contre des voisins remuants qui l’attaquent sans cesse. Partant, les ballogoun sont toujours sur pied.
_Oro_, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaître, est à Abè-okouta, très-illustre et très-puissant personnage.
Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes de M. Borghéro: «L’influence du christianisme ferait des Egbas un grand peuple. Leur capitale est la porte du Sahara et du Soudan. Déjà les caravanes des Egbas poussent leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à Tombouctou... S’ils étaient amenés à la civilisation chrétienne, quel ne serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, dans un pays qui donne tout en abondance! Le sol s’élève graduellement, et présente, dans ce grand espace circonscrit par le cours du Niger, des plateaux où les richesses végétales rivalisent avec les richesses minérales, des collines et des vallées fertiles, sans chaînes de montagnes qui entravent les communications. Les géographes ont bien tracé sur les cartes de grandes chaînes qu’ils appellent montagnes de Kong, mais je me suis assuré que ces montagnes sont de simples plis de terrain. Que les Egbas subissent le joug pacifique de l’Évangile, et ils ne tarderont pas à constituer une grande nation qui réunirait les branches éparses des Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, le cours inférieur du Niger et le Soudan.»
CHAPITRE XVIII
GÉOGRAPHIE DU DAHOMEY.
Le Dahomey a pour limites: au sud, la partie de l’Océan connue sous le nom de golfe de Guinée ou mer de Guinée; à l’est, l’Owo, cours d’eau qui le sépare du royaume de Porto-Novo; à l’ouest, la rivière ou lagune d’Agaouméou, qui coule entre ce pays et les républiques d’origine mina. Au nord, le Dahomey ne reconnaît pas de limites, parce qu’il opère tous les ans, dans cette direction, des excursions de pillage, ainsi que nous le verrons bientôt. Aussi, demandez aux Dahoméens quel est le plus grand État de ces contrées, et ils vous répondront avec un orgueil tout patriotique: Le Dahomey est un pays sans pareil.
Dans ses limites certaines, le royaume dont nous parlons est compris entre 0° 10′ de longitude est, 0° 30′ de longitude ouest, et 6° 18′ de latitude nord.
Sur la côte, nous ne rencontrons que Wydah, Godomé et Kotonou. Nous avons déjà parlé de ces deux dernières localités; disons quelques mots sur la première.
WYDAH est à 9 heures (en hamac) de Kotonou, à 9 heures d’Agbomé-calavi, à 6 heures 1/2 de Godomé. Les naturels lui donnent le nom de _Glékoué_, c’est-à-dire _maison des champs_. Située à une demi-heure de la plage, elle en est séparée par la lagune et par des marécages. C’est le point le plus considérable du Dahomey, le centre du mouvement commercial dans ce royaume.
Sa rade, mal fermée, comme toutes celles du golfe de Guinée, offre peu de sûreté aux bâtiments quand les tornades se déchaînent, ou au moment de certaines marées. Bien souvent alors les navires au mouillage perdent leurs ancres et sont en danger d’être jetés à la côte, s’ils ne gagnent le large.
La barre de Wydah est peut-être la plus mauvaise de la côte. En outre, les requins y abondent, et vont chercher leur proie jusque sur le bord. On en a vu s’échouer sur le sable, portés par une vague, et regagner la mer à la vague suivante. Aussi, que d’accidents! que de victimes! Si une pirogue prête le flanc dans une fausse manœuvre, si elle chavire, si elle prend l’eau, les noirs qui la montaient se sauvent à la nage. Arrivés à terre, ils se comptent: un des leurs manque à l’appel. Ils regardent avec anxiété; ils aperçoivent un objet qui paraît et disparaît à plusieurs reprises, puis une traînée de sang leur apprend la triste vérité.
J’ai assisté à cet affreux spectacle: il est navrant. Quelquefois la victime revient ou est repêchée, mais dans quel affreux état! Les requins lui ont arraché un ou plusieurs membres...; les chairs, horriblement déchirées, pendent de tous côtés...; le sang jaillit...
Pendant mon séjour au Dahomey, il arriva tant d’accidents durant un seul mois, que l’agent chargé de diriger les opérations de la plage était complétement découragé; il songeait à abandonner son poste, et même l’Afrique.
Notons l’observation du docteur Féris: «Ces animaux (les requins) se tiendraient, paraît-il, dans une espèce de canal creusé dans le sous-marin par les rouleaux de la barre, canal très-rapproché de la plage et la suivant parallèlement.»
La plage, à Wydah, a 400 mètres de largeur environ entre la lagune et la mer. Ses prolongements, à droite et à gauche, s’étendent jusqu’à Lagos (1° 10′), à l’est; et à l’ouest, jusqu’aux limites du Dahomey (0° 30′). Toute cette étendue de la côte (1 degré et 40 minutes) ne forme qu’une presqu’île, allongée des deux côtés et reliée à Godomé par les atterrissements qui ont coupé sur ce point les communications de la lagune avec le lac de Nokoué.
On ne voit sur la plage que des magasins d’entrepôt. Des agents spéciaux y surveillent les opérations durant la journée; le soir, au coucher du soleil, ils rentrent dans les factoreries, qui toutes se trouvent dans la ville proprement dite, à trois ou quatre kilomètres vers le nord. Entre la plage et la ville, à quatre cents mètres environ de la mer, la grande lagune s’étend parallèlement à la côte. Une autre lagune contourne la ville par derrière, formant une grande île, entourée, à certaines époques de l’année, d’une eau stagnante et fétide. C’est dans ce territoire que Wydah est bâtie. Dans la campagne environnante, il y a de belles cultures, des fourrés épais, de grands bois, des marais desséchés.
La ville occupe une étendue considérable.
Les quartiers sont désignés sous le nom de _salam_. Chaque chef a son _salam_, et les gens du _salam_ sont _ses gens_. Les trois forts que les Européens bâtirent à Wydah ont aussi leur salam: salam français, salam anglais, salam portugais. Les noirs qui habitent ces trois derniers salams descendent en grande partie des anciens esclaves de chaque comptoir respectif.
Jusqu’en 1867, les habitants du salam français étaient _les gens_ de notre fort: ils ne pouvaient se refuser à prêter leur concours pour creuser les fossés, et pour les autres travaux pour lesquels on les avait réquisitionnés. La rétribution qu’on leur devait était fixée d’avance: elle n’était pas sujette à discussion. Ce reste de suzeraineté a disparu dans la suite, à cause de la jalousie et des rivalités des agents de diverses maisons françaises de commerce.
Le fort français fut bâti en 1671, alors que Glékoué dépendait encore du royaume de Juda. Il fut occupé jusqu’en 1792. La dernière revue des nègres de ce fort eut lieu en 1797. Il y en avait deux cent sept, sans compter ceux du salam.
Lorsque le gouvernement français fit évacuer le fort, il en laissa la garde à un noir, qui prit le titre de _commandant du fort français_. Au premier commandant succéda, par voie d’hérédité, son fils _Titi_, qui vivait encore lorsque j’étais en Afrique. Pendant longtemps, cette dignité eut plus que le prestige du nom et du rang: elle impliquait un commandement réel, peu étendu, à la vérité, et ressemblant assez à un simple commandement de parade. Cela n’empêchait pas _Titi_ de se rengorger lorsqu’on battait le rappel, ou lorsque, en grand costume de lieutenant de vaisseau, il commandait sa troupe et la passait en revue.
A la fin, qu’est-il resté de ces grandeurs? Le fort étant habité par les agents de la maison Victor Régis, de Marseille, le _commandant_ reste à la porte et salue les blancs qui passent devant lui. Il est, en quelque sorte, agent de police et _gardien de la paix_, à la porte du fort et dans le salam. Le soir, quand on fermait les portes, Titi montait à la salle à manger et saluait le chef de la factorerie par cette phrase sacramentelle: «_Commandant, tout est paré._»
La fonction dont Titi était le plus fier, c’était de représenter le fort français (_la France_, pour parler comme lui) à la fête des coutumes ou en d’autres circonstances plus ou moins solennelles.
En 1842, le fort français fut cédé à la maison Régis, à la seule condition qu’il serait entretenu. M. Féris a très-bien décrit l’état dans lequel il se trouve actuellement. «Les remparts, dit-il, ont la forme d’un carré presque régulier, ayant environ cent vingt à cent quarante mètres de côté, et flanqué, à chaque angle, d’un bastion circulaire. L’habitation est élevée sur le côté de la muraille qui sert de façade. Les logements y sont nombreux et spacieux. Le reste de l’intérieur du fort est occupé par de vastes magasins d’entrepôts, d’immenses cours, des jardins entretenus par les blancs, et, du côté du nord-ouest, par une magnifique allée d’orangers.
«Les murailles ne présentent pas une épaisseur considérable, un mètre au plus; elles sont formées, comme toutes les maisons européennes, de terre rouge recouverte d’un mortier à la chaux. Il serait difficile, en effet, de trouver une pierre dans le pays.
«Tout autour des remparts a été creusé un fossé en partie comblé sur certains points, et, sur les autres, recouvert d’une luxuriante végétation.
«On trouve dans le fort un certain nombre de canons datant d’une époque plus ou moins reculée: quelques-uns gisent à l’extérieur, recouverts par les broussailles; d’autres, sur lesquels on a construit, sont encore à leur place sur les bastions et montrent au dehors leur bouche inoffensive; on en rencontre aussi couchés dans les cours.
«Enfin, quelques caronades, encore en assez bon état, sont montées sur des affûts construits à Wydah, les affûts primitifs ayant été brûlés lors d’un violent incendie qui désola le pays il y a quelques années.»
Voici en quels termes M. Borghéro, supérieur de la mission catholique, annonça ce désastre: «Le commencement de l’année 1864 fut marqué par une terrible catastrophe, qui détruisit les deux tiers de notre ville de Wydah. Le vent du nord soufflait depuis huit jours. En traversant le désert, ce vent acquiert une chaleur qui dessèche bien vite toute végétation; et les toits, recouverts d’herbes sèches, présentent une matière inflammable que la moindre étincelle suffit à embraser.
«C’est ce qui arriva le 17 février 1864. En moins de quarante minutes, les deux tiers de la ville étaient en flammes, et l’incendie devint si intense, qu’il gagna les campagnes, et ne s’arrêta qu’aux premières nappes d’eau qui lui barrèrent le passage. La factorerie française offrit un spectacle indescriptible: de vastes bâtiments, de grands chantiers, des centaines de tonneaux d’huile de palme et d’eau-de-vie, des marchandises de toute espèce formaient un foyer dont la flamme s’élevait vers le ciel à une immense hauteur.
«Je vous laisse à penser de quelle émotion nous fûmes saisis. Nous n’étions que quatre ou cinq blancs pour combattre le fléau, les noirs ne sachant, comme toujours, que se tenir à l’écart, crier et pleurer. Cinquante personnes périrent dans l’incendie, et un grand nombre d’autres, parmi lesquelles je me trouvai, furent plus ou moins gravement blessées. Ce jour néfaste fut appelé par les naturels: _le jour du feu_. Notre maison devint le refuge de beaucoup de malheureux, avec lesquels nous partageâmes tout ce que nous avions de vêtements, de linge et de provisions.»
Les missionnaires étaient établis alors au fort portugais qu’ils relevèrent de ses ruines, et d’où on les chassa, malgré les assurances données quand le roi de Dahomey le leur céda. Depuis qu’ils l’ont quitté, il retombe en ruine; néanmoins, il est occupé par un sous-lieutenant et dix-huit soldats noirs de San Thomé. Un prêtre portugais est attaché à la chapelle du fort, en qualité d’aumônier.
Du fort anglais, il ne reste à peu près rien. Les décombres disparaissent sous les herbes.
Çà et là, dans la ville, on rencontre des maisons à étages: ce sont les habitations des Européens. Dans la partie occidentale, au quartier du _Zomaï_, quelques pans de murs indiquent l’emplacement de la mission catholique. Les missionnaires furent obligés de se retirer devant les vexations continuelles que leur firent subir les autorités locales.
Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey: elle renferme 20 à 25,000 habitants. En en donnant à peu près autant aux trois autres grandes villes d’Abomey, Cana et Allada, on n’arrive qu’à 100 ou 200,000 habitants, comme chiffre total de la population du royaume. On le voit: il faut exagérer considérablement, pour arriver à un million.
Nous compléterons la géographie du Dahomey en suivant M. Borghéro dans son voyage à la capitale.
M. Borghéro se mit en chemin le 22 novembre 1861, après en avoir obtenu l’autorisation du roi.
Il fit sa première station à une quinzaine de kilomètres de Wydah, à _Savi_, (4,000 habitants[101]), capitale de l’ancien royaume de Juda.
[101] Nous ne donnons que des chiffres approximatifs, en l’absence de recensements et de registre.
En avançant d’une lieue vers le nord, on arrive à l’entrée d’une forêt «qui forme une zone de vingt lieues de large, et qu’il faut traverser pour arriver à Abomey. De distance en distance, elle offre de rares éclaircies; mais le plus souvent elle est si épaisse qu’il est impossible d’y pénétrer.»
De Savi on arrive à Allada (8 à 10,000 âmes).
Capitale de l’ancien royaume de ce nom, _Allada_ a beaucoup perdu de son importance. Sa position la recommande à l’attention des Européens, qui pourront en profiter quand le commerce et les autres relations seront plus libres; car un sentier commode la relie à Porto-Novo. Si le Dahomey ne tenait pas sur ce passage une sorte d’interdit, les communications avec Porto-Novo seraient faciles par la province de Wémé.
D’Allada, M. Borghéro passa dans les petits villages d’_Attogon_, _Henvi_ et _Colli_, laissant à droite _Donou_ et _Asiqui_. «A midi, raconte notre intéressant voyageur, nous atteignîmes _Toffo_, située sur le versant septentrional du charmant plateau auquel cette ville a donné son nom. Devant nous s’étendait, de l’est à l’ouest, une zone marécageuse, qu’on appelle _lama_ en portugais, et _co_ en langue du pays; les deux mots veulent dire boue, et ce nom n’est que trop bien appliqué. Il nous fallait traverser ce marais, qui peut avoir cent kilomètres de longueur... Nous arrivâmes au centre. Là, un ruisseau frais et limpide encaissé dans le sol à une profondeur de deux mètres, et bordé de grands arbres, courait _de l’orient à l’occident_... Agréable surprise! Depuis la mer jusqu’à cet endroit on ne trouve pas une seule pierre; le terrain est toujours d’argile et de sable cristallin, provenant du granit des montagnes encore inexplorées; mais dans le lit de ce ruisseau l’on découvre une espèce de roche volcanique, qui reparaît plus loin, en avançant vers le nord... Un savant tiendrait compte de ces premières pierres (à 75 kilomètres de Wydah) pour suivre la géologie interne du pays.»