Sept ans en Afrique Occidentale

Part 24

Chapter 243,812 wordsPublic domain

Godomé est la partie principale du Dahomey, à l’est. Là, comme ailleurs, on fait bonne garde: il n’est guère possible de passer quand les autorités _ferment les chemins_.

Le commerce était assez actif autrefois dans cette ville. Aujourd’hui, il l’est moins, parce que les comptoirs établis à Agbomé-Calavi interceptent les marchandises venant du nord.

AGBOMÉ-CALAVI, et mieux peut-être _Agbomé-cpévi_ (le petit Agbomé), n’a pas au delà de 800 habitants. Ce village est bâti sur le bord d’une lagune qui déverse ses eaux dans le grand lac, à la partie du nord-ouest. Il faut une heure et demie pour se rendre en pirogue d’Agbomé-Calavi à l’entrée du Nokoué. Les relations avec Godomé sont faciles par terre: je suppose qu’il n’y a pas plus de 8 à 9 kilomètres d’un point à l’autre, et le chemin est relativement bon et agréable.

Il y a quelques années seulement que les Français établirent à Agbomé-Calavi des succursales de Godomé et de Kotonou; et déjà lorsque je quittai la côte des Esclaves, Godomé avait perdu de son importance, et tendait à n’être plus guère qu’un simple entrepôt.

De Godomé à Wydah, le voyage se fait en hamac. On traverse une vaste plaine sablonneuse couverte de hautes herbes. Les palmiers de toute espèce, des rondiers particulièrement, dressent leur tige élancée et étalent leur feuillage en forme de parasol au sommet de leur tronc. Linné surnommait les palmiers _les princes du règne végétal_, à cause de leur élégance. Nous voudrions pouvoir dépeindre ce que le paysage emprunte de pittoresque à la présence de ces beaux arbres portant à une hauteur de 6 ou 7 mètres leur bouquet de feuilles et leur grappe de fruits; mais je ne vois rien chez nous qui puisse se prêter à une comparaison.

Le hamac a ses agréments: il est très-précieux dans ces pays où l’on n’a ni chemins de fer, ni voitures, ni chevaux. Somme toute, si l’on est balancé, secoué, cahoté; si l’on est exposé à prendre un bain de siége, voire même un bain entier, en passant les lagunes, ne vaut-il pas mieux se faire porter que de voyager à pied? On se fatiguerait à marcher; la fatigue amènerait la fièvre... la fièvre, toujours prête à vous saisir!...

Si les hamaquaires sont bons, on se console aisément de n’avoir pas d’autre véhicule, dût-on même subir le supplice dont parle M. Vallon, dans le récit de son voyage à Abomey. «Pendant que le porteur de derrière, dit-il, a de l’eau jusqu’à la cheville, celui de l’avant, malgré toute sa souplesse et tous ses efforts, s’enfonce subitement jusqu’aux reins; c’est à grand’peine que les six autres vous soutiennent par les côtés, l’un tombant, l’autre glissant, celui-ci poussant, celui-là se retenant à votre hamac.»

Je disais, tout à l’heure, que le hamac a ses agréments; on voit que tout n’est pas agrément... dans le passage des lagunes, surtout. La position du voyageur n’est rien moins que commode, quand les hamaquaires le saisissent par les épaules, le levant sur leur tête, le ployant, Dieu sait comme. Un voyage en hamac abonde en péripéties: l’expérience m’a fait connaître celles que je raconte. Une fois même, dans ce trajet de Wydah à Godomé, je dus mettre pied à terre, afin de nous tenir tout prêts à repousser une bande de loups qui venait à nous, dans la nuit.

Les porteurs de hamac vont grand train: on peut dire qu’habituellement ils sont lancés au trot. Ils sont toujours assez nombreux pour se relever de temps en temps. Dans les passages difficiles, l’un d’eux passe devant, explore le terrain et avertit les autres par le cri de: «_Cpèlè-cpèlè!_ Doucement!»

Après deux heures de course, on arrive à l’entrée d’un bois, où les hamaquaires ont l’habitude de faire halte. Tout suants, il se désaltèrent dans les eaux d’une source qui est là, et l’on se remet en marche. Quatre heures seulement après le départ de Godomé, les porteurs mangent et se reposent, pendant une demi-heure environ, à un endroit où l’on trouve des vivres, de l’eau et un abri.

De la grande halte à Wydah le sol est marécageux.

Le trajet de Godomé à Wydah dure de six à huit heures.

Wydah est la ville la plus populeuse du Dahomey; elle renferme de 20 à 25,000 habitants. Les indigènes lui donnent le nom de Gléhoué; et les Portugais, celui d’Ajouda.

Quelques maisons se distinguent par leur aspect européen, au milieu des cases basses des nègres: ce sont les demeures des blancs (_blancs de toute couleur_, bien entendu). On rencontre, en outre, trois établissements qui furent des forts, au temps de la traite, et qui en portent encore le nom: le fort anglais, le fort portugais et le fort français.

On ne part pas de Wydah sans demander au Yévogan, qui est le chef principal de l’endroit, sans lui demander d’_ouvrir les chemins_, c’est-à-dire de ne pas mettre d’entraves au départ. Car on entre librement au Dahomey, mais on n’en sort qu’avec une autorisation spéciale; et il arrive parfois que l’autorité locale vous _ferme les chemins_.

De Wydah à Grand-Popo le voyage se fait par lagune, en pirogue. De temps à autre, on s’entend héler: c’est un décimère, ou douanier, qui réclame du tafia. Le plus prudent est de céder gaiement à ses cupides exigences, si l’on ne veut être retardé et ennuyé.

GRAND-POPO (nom indigène, _Pla_) est un assemblage de maisons parsemées sur les îles de la lagune et sur la plage. On ne peut pas dire que ce soit une ville; c’est une peuplade qui se forma, comme les villages bâtis sur pilotis dans le grand lac Nokhoué, de Dahoméens fuyant le despotisme royal. Comme les habitants d’Ahouansoli, ceux de Grand-Popo se sont abrités derrière la lagune, parce que la superstition défend aux armées du Dahomey de franchir la lagune. Pour prévenir les attaques des bandes du Dahomey, les indigènes ont soin de ne pas laisser obstruer la Bouche-du-Roi, large ouverture par où la lagune se déverse dans l’Océan.

AGBANANQUEIN, à gauche, sur la plage, mérite d’être signalé. Signalons aussi Nikoué, où je vis tous mes piroguiers sauter à terre l’un après l’autre, et me menacer de me laisser là tant qu’il leur plairait. Le premier partit sous prétexte d’aller chercher de l’eau; le second l’accompagna; le troisième descendit pour les appeler, disait-il; le dernier tempêtait à bord, comme s’il les semonçait de ne pas les suivre, et se précipita vers eux. Quand tous furent à terre, et moi au milieu de l’eau, je fus tout déconfit de les voir s’installer tranquillement, afin de manger. Discourir eût été peine inutile; je pris un bambou et je fis mine de pousser la pirogue au large. Ce langage d’action persuada à mes nègres qu’ils pouvaient dîner à bord, et les décida à repartir.

Nous arrivâmes à Agoué à l’entrée de la nuit.

AGOUÉ porte le nom d’Ajigo, en langue du pays. Il acquiert tous les jours de l’importance, et tend à devenir le point central des petites républiques de ces parages. Sa population fut plus que décimée par la variole, en 1873. Sur six mille habitants, quinze cents furent victimes du fléau.

La ville est bâtie entre la lagune et la mer; la langue de terre sur laquelle elle se trouve n’a pas deux mille mètres de largeur. Il y a à Agoué beaucoup de Nagos; ils ont leur quartier; les Malais ou musulmans ont aussi le leur. Avant 1873, les habitants des divers quartiers faisaient assaut de chants et de fêtes. Le deuil fit cesser ces pacifiques réjouissances.

Sous l’autorité d’un chef qui se donne le titre de roi, Agoué est une véritable république, où chacun a sa part d’influence dans les affaires. Les délibérations importantes d’intérêt général ont lieu sur la place publique, devant l’assemblée du peuple.

La fondation d’Agoué remonte seulement à l’année 1821. Un certain Feliz de Souza ayant à se plaindre de Comlagan, chef de Petit-Popo, excita contre lui une révolte. Georges, mis à la tête du mouvement, réussit à chasser Comlagan. Celui-ci vint s’établir, avec ses partisans, à l’endroit où se trouve Agoué, et fonda un petit État qui a soutenu plusieurs fois son indépendance, les armes à la main.

Nom des cabécères d’Agoué:

1º Comlagan, fondateur d’Agoué;

2º Catraé, fils du précédent;

3º Agounou, cousin de Comlagan;

4º Toyi, qui régna de 1835 à 1844;

5º Kodjo-Dahoménou (1844-1846);

6º Hanto-Tona (1846-1858);

7º Coumin-Aguidi (1858-1873);

8º Atahounlé. Quoique son prédécesseur fût mort le 15 juin, ce dernier cabécère, qui régnait encore à mon départ, ne monta sur le trône que le 30 novembre 1873.

Les événements les plus notables de l’histoire d’Agoué sont:

Vers 1835, l’arrivée d’esclaves libérés, venus du Brésil avec des habitudes chrétiennes. D’autres vinrent encore plus tard.

En 1852 (26 janvier), un vaste incendie dévore toutes les cases, moins trois. L’incendie ayant commencé chez une certaine Marcellina, on a conservé à ce désastre le nom d’_incendie de Marcellina_.

Le règne de Coumin-Aguidi, septième cabécère, restera mémorable. L’avénement de ce chef froissa l’amour-propre de Pedro Codjo, nègre riche et influent, qui avait passé quelque temps au Brésil, où il apprit le métier, non de roi, mais de calfat. Il habitait Agoué, et se trouva déçu dans ses espérances ambitieuses. Aigri, irrité, il arma ses nombreux esclaves, s’enferma chez lui et ouvrit le feu sur la ville, dans le but de détrôner le cabécère élu. Il n’y put réussir, et se retira à Petit-Popo, d’où il dirigea contre Agoué des attaques multipliées à l’aide des bandes d’Aounas qu’il salariait. Agoué résista avec avantage derrière ses remparts de cactus. Une fois elle fut brûlée; mais elle se releva aussitôt, et ne quitta pas la défensive.

M. Borghéro, premier supérieur et fondateur de la mission catholique à la côte des Esclaves, intervint dans ces démêlés. Il dit dans une lettre du 3 décembre 1863:

«Les négociants les plus influents, les officiers de la marine anglaise et le commodore lui-même, des ministres protestants avaient fait toute sorte de démarches pour arriver à une conciliation: rien n’avait pu réussir. Quelques mois après notre arrivée, en 1861, nous avons été invités à intervenir dans cette affaire pour pacifier, s’il était possible, les deux pays. Ce ne fut qu’en février 1863 que je pus m’absenter de Wydah pour ce voyage.

«Voici en substance mes négociations pour la paix. Le chef d’Agoué et, en général, ce que nous appellerons le peuple, étaient tous disposés à la paix. Je pris de nouvelles informations sur l’état des querelles, et j’acceptai la médiation qui m’était offerte. Le chef d’Agoué me donna plein pouvoir pour négocier la paix avec le chef de Petit-Popo; celui-ci me reçut avec beaucoup d’égards et de politesse, mais se montra indomptable et tout à fait résolu à continuer la guerre. Le peuple de Petit-Popo n’a dans cette guerre que très-peu de part; il est presque neutre. Le chef prend à sa solde des gens tirés des peuplades sauvages situées plus à l’ouest; ce mode de recrutement retarde les attaques et fait traîner les hostilités en longueur. Nos conférences continuèrent deux jours, et le chef de Popo, contrairement à l’usage de tous ces pays, voulut que personne ne fût témoin de nos pourparlers: il était évidemment seul à soutenir une hostilité désastreuse. Il mettait à la paix des conditions impossibles: il voulait être maître d’Agoué et être indemnisé de tout ce qu’il avait perdu pendant la guerre, sans tenir compte de toute une ville qu’il avait incendiée. Les chefs d’Agoué, au contraire, remettaient tout dommage à eux causé, à condition de rentrer en paix. Quand j’eus épuisé tous les moyens de conciliation sans rien obtenir, il ne me restait plus que de recourir aux intimations que notre caractère nous oblige quelquefois de faire entendre aux puissants de la part de Dieu. Du moment, lui dis-je, qu’il refuse d’accepter un accommodement honorable et avantageux, il n’avait qu’à s’attendre à tomber sous la main de la vengeance divine. Il parut terrifié de cette pensée, et bientôt revenu de sa première impression, comme je le poussais à une résolution, il me promit, sous une espèce de serment, qu’il n’attaquerait jamais Agoué s’il n’était point provoqué; mais que se réconcilier était pour lui impossible. Je l’assurai qu’Agoué en ferait autant. A mon retour dans cette ville, je fis une relation de mes négociations aux chefs réunis; le principal d’entre eux promit, devant tous et au nom de tous, qu’il ne provoquerait jamais ses voisins. Il assura qu’il n’avait jamais voulu la guerre, et, pour preuve, il ajouta que, dans une bataille où il avait chassé les ennemis, il avait épargné leur vie en défendant aux siens de les poursuivre, parce qu’ils étaient tous, disait-il, de la même famille.»

Grâce à cette intervention du prêtre catholique, les hostilités prirent fin. Elles ne se renouvelèrent pas depuis.

Le commerce et l’agriculture sont les sources de la richesse d’Agoué. Sur le bord de la mer, à l’endroit où se trouve la ville, le terrain est sablonneux; la végétation y est nulle. Les cultures sont au nord, de l’autre côté de la lagune. Les navires s’approvisionnent bien à Agoué, qui fournit aussi des vivres au Dahomey.

On trouve dans cette petite république les restes d’une peuplade détruite par les Dahoméens: je veux parler des Manhis. Lorsque leur pays fut ravagé, ceux de cette tribu qui survécurent vinrent chercher asile à Agoué. Leurs fétiches et leurs féticheurs y ont depuis droit de cité.

Agoué est à neuf kilomètres de Petit-Popo. On s’y rend en pirogue, par la lagune; ou bien par la plage, en hamac.

PETIT-POPO existait déjà au dix-septième siècle, puisque les voyageurs anciens font mention d’une guerre soutenue par cet État, en 1700, contre Coto; et ils parlent de Petit-Popo comme d’un État déjà constitué. Ses premiers habitants vinrent d’Acra, chassés par les Aquamboés, qui envahirent leur pays. Nous puisons ce détail dans Walckenaer.

Ce qu’ont raconté des voyageurs modernes sur l’origine de Petit-Popo ne regarde évidemment qu’un quartier de cette ville; car la ville a trois quartiers distincts, ayant une existence et des intérêts propres. L’un de ces quartiers a nom Anéjo (cases des Anès). C’est là que s’établirent les noirs minas de la tribu des Anès, qui, originaires de la côte d’Or, furent jetés sur la plage par la tempête. Leur établissement à cet endroit donna naissance au quartier qui porte leur nom, mais non à la ville; Petit-Popo existait déjà depuis bien des années. En langue du pays on l’appelle Plavijo, en prononçant le _j_ comme en espagnol.

Petit-Popo n’est pas sans importance pour le commerce.

Nous terminerons notre voyage le long de la côte des Esclaves à Porto-Ségouro, que les indigènes nomment Abodranfon. Je n’allai jamais plus loin vers l’ouest.

PORTO-SÉGOURO eut des commencements identiquement semblables à ceux d’Agoué. Comlagan ne fut pas suivi de tous ses partisans à Agoué; une partie se dirigea vers le couchant, et alla fonder Abodranfon.

Messan, chef de Porto-Ségouro à mon départ, administrait depuis 1870. Son avénement fut signalé par des vengeances et des exécutions d’une atrocité inouïe. Plusieurs de ses ennemis personnels payèrent de leur tête l’influence dont ils jouissaient. Un Brésilien me racontait avec horreur l’exécution d’un esclave, qui fut brûlé vif, au milieu des danses et des libations de la foule. Des fenêtres de sa maison, il avait suivi les détails de ce cruel supplice. Ce spectacle laissa dans son âme une profonde indignation.

Du côté du continent, Porto-Ségouro est situé sur la lagune Hacco. Cette lagune est très-large; elle s’enfonce fort avant dans les terres, et les gens du pays prétendent qu’elle est aussi large jusqu’à sept ou huit journées. Cette position avantageuse favorisant les relations avec l’intérieur, elle présage à Porto-Ségouro un avenir brillant.

CHAPITRE XVII

EXCURSIONS.

Dans le chapitre précédent, j’ai raconté avec quelques détails un voyage que je fis moi-même. Dans celui-ci, j’analyserai ce que d’autres missionnaires ont raconté de leurs excursions. Revenant de l’ouest à l’est, nous nous arrêterons à Agoué pour suivre le Père Ménager à Akrakou. A Porto-Novo, nous suivrons le Père Poirier à Sakaté, et le Père Courdioux à Okiadan. Enfin, de Lagos, nous verrons le Père Borghéro aller reconnaître le Jébou et Abé-okouta; nous verrons aussi les missionnaires catholiques s’établir dans cette grande ville.

AKRAKOU.

J’étais encore à Agoué, lorsque le Père Ménager fit une excursion à Akrakou, ville de deux à trois mille âmes, située au nord-est d’Agoué. Parti à six heures du matin, notre excursionniste traversa la lagune en pirogue, et se mit ensuite dans son hamac porté par deux noirs vigoureux. «Doucement balancé sur leurs fortes épaules, écrivit-il à ses parents, je laissai avec bonheur mes pensées se reporter aux belles et fraîches matinées d’été et de printemps passées auprès de vous. Des centaines d’oiseaux au brillant plumage et au chant varié animaient gaiement cette nature parfois si sauvage, à laquelle la main de l’homme n’a jamais disputé que quelques pieds de terre pour construire sa case. Chaque année, cette plaine se couvre d’une nappe d’eau. Récemment desséchée et engraissée par les détritus qu’y déposent les eaux limoneuses, elle offrait le spectacle d’une végétation des plus luxuriantes...

«Il est près de dix heures. Nous arrivons à Akrakou. On entre dans la ville par un petit chemin qui conduit directement à la maison du cabécère...

«Je témoignai le désir de visiter la ville. Le cabécère fit porter devant moi son bâton, et je parcourus ainsi, suivi des grands et de la foule, les rues tortueuses et étroites d’Akrakou. Au fond d’une grande place, se dresse, environné de hauts et magnifiques arbres, le seul monument de la cité; c’est une vaste maison ouverte où le roi rend la justice devant son peuple.

«A Akrakou, on se sent déjà à l’intérieur. La végétation est toute différente.»

Avant de repartir, le Père Ménager visita la foire. Elle se tient à quelques minutes de la ville, près d’une lagune dont les eaux coulent vers Grand-Popo ou Agbananquein.

Le Père Ménager rentra à Agoué à huit heures du soir environ, harassé de fatigue, mais très-satisfait. Nous nous disions combien il serait avantageux de relier Agoué à Akrakou par un canal.

OUÉMÉ--SAKÉTÉ--OKIADAN.

_De Porto-Novo_, les missionnaires ont visité Ouémé, à l’ouest; Aggéra et Sakété, au nord; Okiadan, au nord-est.

OUÉMÉ.

En 1868, j’allai de Porto-Novo à Ouémé, avec M. Courdioux, non en touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. Notre but était moins d’explorer le pays que de porter nos soins à de malheureux blessés. La guerre avait éclaté entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé, à l’occasion d’un cabécère que le roi voulait imposer à Ouémé et que Ouémé refusait d’accepter. Or, dans une rencontre, plusieurs soldats de l’armée du roi tombèrent blessés sur le champ de bataille. On les portait à l’hôpital de la mission comme on les avait relevés, sans songer à étancher le sang; en sorte qu’ils nous arrivaient épuisés, perdus. Cela me donna l’idée d’aller où l’on se battait, afin de faire un premier pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister de près aux opérations d’une guerre en pays nègre.

Nous partîmes vers onze heures, et nous essuyâmes en route une tempête si violente que M. Courdioux avait ses bottes remplies d’eau. Partout nous rencontrions des hommes armés qui allaient et venaient; des femmes chargées de butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous acclamaient. Nous traversâmes une forêt, et nous arrivâmes au milieu des combattants, après trois heures de marche. Une escouade d’hommes, embusquée derrière les buissons, faisait feu dans la direction du fourré. L’ennemi n’était point là, nous dit-on, mais on tirait pour l’avertir que l’armée du roi ne s’était pas repliée en arrière.

Aussitôt que le monarque fut informé de notre présence dans le camp, il nous manda auprès de lui. Nous le trouvâmes assis au milieu de ses femmes. Les troupes formaient la haie, tandis que les deux généralissimes couchés à plat ventre débitaient des louanges au vainqueur. «Tu es un grand roi, disaient-ils; on ne résiste pas impunément à tes volontés. Les rebelles sont châtiés; leurs villages sont détruits... etc., etc.» Le monarque nous tendit la main avec fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin de Bordeaux, qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son palais. Naturellement nous bûmes à la gloire du puissant potentat.

La Providence bénit nos efforts; nous eûmes le bonheur de faire couler l’eau sanctificatrice du baptême sur le front de plusieurs mourants.

Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo comme au Dahomey; ils peuvent circuler sans trop de difficultés dans les environs. Peu de missionnaires passent plusieurs mois dans cette station sans visiter Aggéra. Cette ville, importante par ses marchés, est située à deux heures de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les communications avec l’intérieur y sont faciles; mais il n’est pas permis aux blancs d’y fixer leur résidence. On les accueille bien, on est prévenant pour eux, on leur fait mille promesses: c’est tout.

L’étroit sentier qui court de Porto-Novo à Aggéra traverse une plaine cultivée en partie, et en partie couverte d’herbes et parsemée de palmiers.

L’air est plus sain à Aggéra qu’à Porto-Novo; les habitants y jouissent d’une plus grande longévité.

Au delà d’Aggéra on rencontre immédiatement une lagune, dont les eaux inondent une forêt épaisse qui couvre la rive opposée.

Généralement les blancs s’arrêtent à cette lagune. M. Poirier est allé jusqu’à Sakété, afin de reconnaître ce que les noirs appellent _les montagnes de l’intérieur_.

SAKÉTÉ.

Après avoir traversé la lagune en pirogue, M. Poirier gravit une petite colline au haut de laquelle se trouve un village. «Le chef se nomme Iangran; c’est un prince de la famille royale de Porto-Novo»; un de ces _ahovi_ ou princes des mattes dont nous avons déjà parlé. Les princes, d’après le droit coutumier du pays, ne peuvent résider dans la capitale. Ils se fixent à la campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux, redoutés à cause de leurs exactions et de leur cruauté. Les têtes accrochées aux arbres montrèrent au missionnaire que Iangran méritait la réputation faite aux _ahovi_.

Deux haltes, l’une à Lakké, l’autre à Cougé, permirent au touriste de reprendre haleine. Il n’aperçut Sakété qu’au déclin du jour.

Dans cette région, les arbres atteignent des proportions colossales; on rencontre des pierres sur le chemin. «Au milieu d’une terre rouge mêlée d’argile, on trouve d’énormes blocs isolés. Ce granit, d’une substance jaune, semble être d’origine volcanique. Après avoir dégagé un bloc de la terre qui l’entoure, les noirs l’exposent au feu; et dès qu’une fente se déclare, ils y enfoncent des coins de fer.» Ce mode d’extraction est long et pénible; mais c’est le seul possible à des gens privés d’outils et ignorant l’art du mineur.

M. Poirier obtint, non sans difficultés, une audience du roi. Sa Majesté, comme tous ses congénères, se montra prodigue de compliments et de promesses.

Les maisons de Sakété sont isolées et protégées par des buissons, des arbustes ou de petits bosquets, qui servent, en temps de guerre, de véritables retranchements. J’ai remarqué des habitations fortifiées ainsi aux environs de Porto-Novo, particulièrement au levant, du côté de Ouéké.

OKIADAN.

Okiadan se trouve au nord de Badagry, sur le bord de l’Ocpara, grande rivière qui déverse ses eaux dans la lagune. MM. Courdioux et Verdelet voulurent visiter cette ville; mais ils ne purent s’y faire autoriser. Nous ne répéterons pas ce que nous avons rapporté de leur excursion, à propos du tatouage (chap. II).

Les Anglais, par un traité du 4 juillet 1863, promirent leur protectorat à Okiadan. De leur part, les chefs de cette ville avaient promis _de s’inspirer de la politique britannique_ dans leurs relations avec les tribus voisines. Ils s’engageaient, en outre, à empêcher sur leur territoire les opérations de la traite et à favoriser les promoteurs du commerce légal, à quelque nation ou tribu qu’ils appartinssent.

JÉBOU.