Sept ans en Afrique Occidentale

Part 23

Chapter 233,858 wordsPublic domain

Soudji était mort le 3 février précédent, et avait été remplacé par Mecpon, élu par les chefs contrairement au désir des Français. Ceux-ci proposaient Dassy, prince intelligent, fils de Soudji. Les chefs, en refusant d’élire le fils du roi défunt, se montraient fidèles à l’usage traditionnel du pays, d’après lequel les enfants d’un roi ne succèdent pas à leur père: sage précaution, bien propre à prévenir la division du pays entre les divers enfants du souverain.

L’abandon du protectorat par la France fit pousser aux Anglais un soupir de soulagement. Ils ne cherchaient qu’une occasion de s’imposer à Porto-Novo, par la peur ou par tout autre moyen. En 1865, un officier du nom de M’Hardy donna trois femmes au roi, puis alla les lui réclamer. «Ce que l’on m’a donné m’appartient, dit Mecpon; je ne le rends pas.--Tu les a fait immoler au fétiche», réplique l’Anglais; Mecpon se contenta de sourire; et il fit venir les femmes. M’Hardy en ayant saisi une par le bras, Acboton, ministre du commerce, le repoussa avec violence, disant: «Blanc, respecte le roi! respecte la femme du roi!» L’officier insulteur se dit insulté; il partit furieux et revint à bord d’un vapeur armé, exigeant une réparation. L’affaire s’arrangea, grâce à l’intervention des missionnaires catholiques, moyennant quelques ponchons d’huile de palme, que le roi s’engagea à payer.

Les Anglais revinrent menaçants devant Porto-Novo, en octobre 1867. Ils espéraient se servir de Dassy comme ils s’étaient servis d’Akitoyi, à Lagos. Ce prince s’était plaint à Mecpon d’avoir été victime d’un vol considérable de la part d’un de ses oncles, Hirovou, frère de Soudji. Mecpon ne crut pas devoir intervenir. Dassy, irrité, se déclara disposé à se faire justice par les armes. Le roi, de son côté, protesta énergiquement contre cette prétention de guerroyer sur ses terres malgré lui, et ne se cacha pas de vouloir mettre Dassy à mort, s’il tentait de réaliser son projet. Dassy appela les Anglais, qui ne se le firent pas dire deux fois. Ils arrivèrent avec deux vapeurs, pour demander que justice fût faite à leur ami et allié, et pour... _protéger les blancs!_... «La discorde régnait dans le royaume, disaient-ils; la guerre civile allait éclater; il n’y avait de sécurité pour personne. Ils avaient aussi à venger un de leurs nationaux insulté et dépouillé violemment d’un terrain qui lui appartenait.»

Ils comptaient sans les blancs résidant à Porto-Novo. Ceux-ci rédigèrent une protestation en règle contre l’ingérence arbitraire et injuste du gouvernement colonial; on le rendrait responsable des préjudices causés au commerce, si la ville était bombardée; le seul trouble qui existât était occasionné par la présence des deux vapeurs et les menaces des Anglais; de révolution, il n’y en avait que dans les récits fantaisistes de ceux qui renseignaient le gouverneur de Lagos; quant au sujet britannique, qui se disait lésé dans son honneur et dans ses biens, ce ministre protestant avait le tort grave de méconnaître les lois du pays; le châtiment qu’il avait subi était un châtiment bien mérité. Tous les griefs invoqués se trouvant ainsi réduits à néant par les déclarations fermes et catégoriques des blancs, il fallut encore reculer et renoncer à l’occupation d’une ville pourtant bien convoitée.

Nous ne saurions évaluer, même d’une manière approximative, la population du royaume de Porto-Novo. On s’accorde à donner à la capitale plus de 20,000 habitants.

Qu’on ne s’étonne pas de voir la population agglomérée dans des villes de 20,000, 30,000, 100,000 habitants, et plus encore. Elle n’a pu rester éparse sur toute l’étendue du territoire, à cause des guerres incessantes qui désolèrent le pays, durant tout le temps où la traite des noirs s’est continuée, c’est-à-dire jusqu’à ces dernières années. De tribu à tribu, souvent de village à village, on avait à craindre l’attaque de voisins avides de rapine. Ceux que poussait le désir d’avoir des esclaves pour les vendre aux négriers étaient un danger continuel. Pour se garder de leurs convoitises, pour éviter la surprise et être plus forts contre l’agression, les indigènes durent se grouper et s’unir. Un grand centre ne peut guère être pris au dépourvu; il n’est pas à l’abri de l’attaque, mais la résistance y est aisée. Au premier choc, chacun est sur pied, prêt au combat.

Si cette concentration est une cause de sécurité, elle a le grave inconvénient de laisser déserts et improductifs les vastes espaces de terrain qui séparent une ville d’une autre ville. Le jour où un gouvernement fort et équitable garantira l’agriculture et le commerce contre la rapacité des chefs et les ravages de la guerre, ce pays sera d’une richesse exceptionnelle. Nous n’en voulons d’autre preuve que ce qui se passe à Porto-Novo. On n’y jouit que d’une sécurité relative; néanmoins, toute la campagne y est cultivée avec soin, et l’agriculture est déjà une source de grands revenus; tandis qu’au Dahomey l’on demande au sol à peine le nécessaire.

Ne quittons pas Porto-Novo sans visiter la ville et sans aller saluer le roi.

Les Européens sont si peu nombreux qu’ils adoptent, en fait de géographie, le système nègre: terre des Blancs, terre des Noirs. En anthropologie, il n’y a que blancs et noirs. D’où il s’ensuit que tous les blancs sont du même pays; ils sont compatriotes, ils sont frères. Si les intérêts les divisent, le besoin de vivre avec leurs semblables les rapproche; aussi un blanc nouveau venu visite tous les blancs de l’endroit. Ne nous affranchissons pas des règles de l’étiquette locale, et _saluons_, en passant, les blancs de Porto-Novo. C’est à dessein que j’ai dit: _saluons_. Ce mot dit tout ce qu’il y a dans les rapports de blanc à blanc, en général: on se salue! Du reste, le mot est consacré par l’usage.

Porto-Novo possède cinq maisons françaises, quelques commerçants portugais ou brésiliens, des traitants du pays. Les missionnaires catholiques y ont un établissement; il y a aussi des Sœurs.

Rien de curieux à visiter dans la ville, si ce n’est la ville même. Elle ne ressemble en rien à l’idéal que nous nous faisons d’une ville. Pas de rues alignées, pas de beaux édifices, pas de places régulières, pas d’avenues, pas de boulevards, pas même... de la _propreté_. A certains endroits, la puanteur que répandent les ordures vous suffoque; ailleurs, les herbes au milieu desquelles vous passez vous font appréhender la rencontre de quelque serpent; ici, c’est un trou béant de huit à dix mètres de profondeur; là, un bosquet où trône un énorme bombax; plus loin, vous êtes tellement entouré de broussailles et de buissons que, si votre guide ne vous disait le contraire, vous vous croiriez en rase campagne. Les rues qui existent sont étroites et tortueuses. Çà et là, dans les rues et dans les terrains vagues, on rencontre des vases, des écuelles, des bâtons fichés en terre, des tiges de fer, des statuettes grossièrement façonnées, des Elegbara: tout l’attirail, enfin, de la superstition païenne. M. Gellé, lieutenant de vaisseau, signale à notre attention un monument singulier. «Le temple de la Mort, dit-il, est l’édifice le plus curieux de la ville. Qui dira jamais le nombre des malheureux sacrifiés au génie du mal, dans cette enceinte aujourd’hui si paisible et où une herbe abondante cache aux yeux du voyageur étonné la terre si souvent rougie par le sang des victimes? A en juger par l’état des crânes encore enchâssés dans les piliers ou cloués aux murailles, on peut supposer, par l’indifférente tranquillité avec laquelle les noirs passent devant ce lieu, que la fin des sacrifices doit remonter à bien des années. Les derniers souvenirs se reportent à plus de trente ans de nous, et encore, dans les derniers temps de cet usage barbare, ne sacrifiait-on que des malfaiteurs condamnés à mort en punition de leurs crimes.»

Les observations de M. Gellé, si on les prend au pied de la lettre, tendraient à faire supposer que les sacrifices humains ont complétement cessé à Porto-Novo. Malheureusement, il n’en est pas ainsi. Sans doute le sang humain ne coule pas à flots, comme au Dahomey. L’immolation d’hommes, de femmes et d’enfants criminels, prisonniers de guerre ou autres; cette immolation n’est plus une coutume publique, mais elle est encore une coutume. A la campagne, les _Ahovi_ ou princes des Mattes sont un objet de terreur, à cause de leurs exploits sanguinaires. Même dans la ville, j’ai vu des cadavres décapités attachés à des piquets. Les têtes grimaçaient au haut des pieux. C’était en 1875, à côté du palais du roi, en face de la porte Fétiche. Cette porte est ornée de sculptures grossières, représentant quelques divinités locales. Je l’ai toujours vue fermée.

J’ai visité plusieurs fois le roi Mecpon dans son palais. Jamais je ne pus arriver jusqu’à Mési, son successeur, que des intrigants retenaient dans un état d’ivresse continuelle au fond du palais. Mési commença à régner le 4 juin 1872. Dassy lui succéda, sous le nom de Toffa, en février 1875.

Je laisse la plume à M. Courdioux pour raconter une visite que nous fîmes ensemble plusieurs fois. Il a donné ce récit dans les _Missions catholiques_.

«Deux portes principales donnent accès dans l’intérieur du palais. Une petite chaîne fétiche, placée sur le seuil de ces portes, en interdit l’entrée aux mauvais génies. Les fidèles sujets de Sa Majesté ne manquent jamais, en signe de respect, de se découvrir la tête et l’épaule gauche chaque fois qu’ils passent devant la porte principale.

«Franchissons la porte de la maison bâtie par le roi Mecpon. Après avoir parcouru un couloir infect, nous débouchons sur une petite cour intérieure de forme carrée. Un auvent, supporté par des piliers de bois, règne tout autour; dans la partie la plus rapprochée de la cour d’audience, le sol est battu et ciré à la bouse de vache. C’est là que, couchés sur leurs pagnes, les ministres et les grands dignitaires attendent le moment de l’audience. Le roi les laisse quelquefois des journées entières sans les recevoir. Les Européens font antichambre dans le même lieu; mais ils ont soin de se faire apporter une chaise, car le roi n’a pas toujours un siége à offrir à ses visiteurs.

«Un petit temple fétiche, consacré à Priape, s’élève au milieu de la cour. C’est une hutte de paille, entourée d’une palissade en bambou. Aux quatre angles flottent, à l’extrémité de longues perches, des oripeaux d’étoffe blanche.

«Les pigeons du roi prennent leurs ébats sur vos têtes; vous voyez passer les poules, les canards et surtout les porcs de Sa Majesté; ceux-ci paraissent jouir d’une liberté absolue de circulation.

«Très-fréquemment cette cour est remplie de monde. Ce sont les envoyés d’un village qui apportent au roi des présents en nature. Les uns ont un fagot de bois; les autres, quelques poules; d’autres, un sac de maïs, des ignames, des patates, plus rarement un mouton ou une chèvre.

«La cour, où se tient le roi, est spacieuse et de forme triangulaire; la moitié seulement est entourée d’une vérandah. A droite, en entrant, on passe devant trois énormes tambours qui servent dans les fêtes et dans les grandes circonstances. A quelques pas plus loin, dans un enfoncement pratiqué sous la vérandah, vous voyez un nègre étendu sur une natte, couvert d’un pagne de soie, coiffé d’un bonnet grec et fumant une longue pipe: c’est Sa Majesté le roi Toffa, souverain actuel du royaume de Porto-Novo, qui appartient à l’illustre famille régnante du Dahomey. Autour de lui, plusieurs serviteurs accroupis sont prêts à le servir au moindre signe.

«Si, comme moi, vous avez l’honneur d’être l’ami du roi, vous pouvez vous approcher de ce trône peu redoutable et offrir à Sa Majesté une poignée de main, en lui demandant des nouvelles de sa santé. Vous vous reculez ensuite un peu, et vous vous asseyez. A la fin de l’audience, on vous présentera un verre d’eau où vous êtes libre de ne tremper que vos lèvres; puis, dans un autre verre d’une indescriptible malpropreté, on vous offrira une liqueur d’Europe. Alors seulement vous pouvez demander au roi la permission de vous retirer, en lui donnant une seconde poignée de main.

«Les Européens qui voient pour la première fois le roi de Porto-Novo, se contentent de le saluer de la main en restant découverts tout le temps qu’ils sont devant lui.»

Ne nous attardons pas trop sur un point: appelons nos canotiers et partons.

D’abord, nous avançons lentement et avec précaution, au milieu des herbes marécageuses, jusqu’à la partie navigable de la lagune.

En sortant du chenal percé du nord au midi, nous tournons vers l’ouest, laissant sur la rive opposée les cases de Ouéta, cachées à l’ombre des hauts palmiers. La lagune, large de six cents à huit cents mètres en face de la mission, s’élargit un peu plus loin, et s’étend du côté du nord, entre Wémé et Porto-Novo. Puis elle se divise en trois bras, par lesquels elle communique avec le lac de _Nokhoué_ ou _grand lac_. Le bras septentrional est connu sous le nom de canal de _Toché_: il longe la partie méridionale de Wémé. C’est sur ce canal que se trouve Togbo, lieu réservé aux épreuves par l’eau.

En suivant le bras méridional, on laisse à gauche, du côté de la mer, le village de Kétonou, point assez important pour le commerce de l’huile et des amandes de palme.

A l’époque des grandes pluies, les rivières qui coulent du nord grossissent, soulèvent les plantes qui bordent la lagune et les charrient en grande quantité. Les canaux dont nous parlons sont tellement obstrués alors, que l’on est obligé de pousser la pirogue par-dessus les herbes. On passerait moins difficilement si l’on pouvait se mettre à l’eau; mais les caïmans font bonne garde: l’imprudent qui s’y hasarderait ne manquerait pas de devenir leur proie.

Nous voici dans le grand lac. Écoutons les chants des canotiers. A leur éternel refrain: «_Oyibo, adèou, foun mi ni cachacha wa_--Salut, ô blanc, donne-moi du tafia»; à ce refrain, dont ils nous assourdissent sans cesse, succède enfin un chant plus suivi. Justement! c’est un chant au caïman. Le chœur alterne avec un soliste (le chef canotier ordinairement).

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Tu es grand, tu es fort, ô Jalodé, tu aurais pu rivaliser de puissance avec Chango[96]; mais être méchant et terrible t’a paru indigne d’un _oricha_, et tu préfères te signaler par les bienfaits de ta protection. Nous avons confiance en toi, ô Jalodé; sois-nous favorable.

[96] Chango, dieu de la foudre.

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Tu es si fort que l’on te craint alors même qu’on t’aime. Mais toi, de qui donc as-tu rien à craindre? La zagaie ne peut entamer ta peau; la balle qui t’atteint glisse et va se perdre: on ne peut rien contre toi. Toi, rien ne te résiste. Celui que tu protéges n’a pas besoin de veiller: il s’endort tranquille, et ton œil est ouvert sur lui.

Nous nous confions à toi, à Jalodé, sois-nous favorable.

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Vois dans la pirogue ce voyageur venu de la terre des blancs. Qu’il ne lui arrive aucun mal dans ta lagune: il croirait que tu es méchant comme Legba[97]. S’il périt, on croira que nous n’en avons pas pris soin. Montre au blanc que tu gardes les hommes: conduis-nous sans encombre.

[97] Legba, dieu du mal, le diable.

TOUS.

Jalodé, bon oricha, conduis-nous, écarte tout malheur.

SOLO.

Je me souviens!... j’étais enfant!... Ma mère me conduisit à la lagune et me plongea dans l’eau. Et moi j’ignorais le danger: j’avançai, je tombai dans un trou. Tu étais là, à côté de moi, et ma mère s’alarmait. Mais toi, tu caressas mes petites jambes et tu me fis reculer en lieu sûr.

Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours je t’honorerai, si c’est possible, de plus en plus.

Jalodé, ô le meilleur des orichas, conduis-nous; toujours, si c’est possible, nous t’honorerons de plus en plus.

* * * * *

Les chants ont cessé; la pirogue glisse sur l’eau vers le milieu du lac, poussée par la brise qui enfle la voile, car, il faut le dire, la pirogue marche aussi à la voile. Les agrès sont simples et primitifs: un ou deux _achos_[98] attachés à une perche fixée tant bien que mal, et c’est tout.

[98] _Achos_, petite pièce d’étoffe qui sert d’habit aux noirs.

Pendant que nous avançons doucement, contemplons le vaste panorama qui se déroule sous nos yeux. De tous côtés, le regard se perd sur une vaste nappe d’eau; dans le lointain, des arbres gigantesques bornent l’horizon, et des amas de joncs et d’herbes encombrent les bords de ce lac, si bien appelé le _grand lac_ par les Européens, et Nokoué ou _maison de la mère_ par les indigènes[99].

[99] C’est le _Denham’s water_ des Anglais.

L’étymologie de Nokoué (_no_, mère; _koué_, maison) rappelle la légende rapportée par M. Borghéro, légende qu’il avait recueillie de la bouche des indigènes: «Une femme féticheresse, ayant donné le jour à un enfant dans une grande forêt qui s’élevait sur l’espace aujourd’hui occupé par les eaux, ne voulut pas le nourrir, disant qu’il n’était pas son fils. Celui-ci se mit à courir la forêt, appelant à son aide toutes les divinités, et surtout Chango, les priant de le venger, de détruire ce bois et _la case de sa mère_, et de prouver ainsi combien il leur était agréable. Chango l’écouta, détruisit la forêt par le feu et la transforma en une lagune profonde.»

Les noirs ont une crainte superstitieuse des eaux du lac: Malheur, disent-ils, à celui qui prendrait de cette eau dans le creux de la main! malheur à quiconque en rejetterait après avoir bu dans sa calebasse! Si un malfaiteur s’aventurait sur le lac, il y serait englouti..., etc., etc.

Vers le sud-ouest, laissant _Afatonou_ à notre gauche et _Ahouansoli_ à droite, nous irions nous engager dans le canal qui conduit à Kotonou.

Le Nokoué communiquait autrefois avec l’Océan par un canal qui n’existe plus, mais dont les indigènes conservent le souvenir dans leurs récits et dans leurs chants. Aujourd’hui, il en est séparé par une bande de terrain large environ de cinq ou six cents mètres. C’est la plage de Kotonou, point de débarquement pour les marchandises destinées à Porto-Novo et à Agbomé-Calavi.

Kotonou tire son importance commerciale, non des affaires que l’on y traite, mais de cette unique circonstance que le transit des produits européens s’y opère en évitant les droits de la douane anglaise de Lagos: droits que l’on ne saurait éviter, si l’on introduisait ces produits du côté de la colonie anglaise.

Il y a, à Kotonou, trois factoreries françaises servant d’entrepôt pour divers produits d’importation à l’arrivée et d’exportation au point d’embarquement. Directement, on y traite quelques affaires, peu considérables toutefois, à cause de la proximité des autres comptoirs où le commerce est plus facile.

Un mot sur les deux villages dont nous avons à peine signalé les noms en passant. Afatonou et Ahouansoli sont bâtis au milieu de l’eau, à la partie méridionale du Nokoué, non loin du canal de Kotonou. On est d’abord surpris de voir des villages entiers établis sur pilotis au milieu du lac; et malgré tout ce que la position peut avoir de pittoresque, on se demande pourquoi ces populations sont allées s’établir là. Pourquoi ces nègres ne préfèrent-ils pas des habitations solides sur la terre ferme à leurs _todjis_[100], d’où l’eau les chasse souvent?

[100] Étymologie: _to_, lagune; _dji_, sur: _sur la lagune_.

L’histoire du pays nous apprend que les habitants de ces villages ont cherché là un refuge.

Lorsque Guadja-Troudo conquit, en 1743, le royaume d’Ardres et de Jacquin, les Jacquinois qui purent s’enfuir sur leurs pirogues résolurent de s’établir au milieu de l’eau, afin d’éviter les poursuites du roi de Dahomey qu’ils appellent dans leur langage imagé _kini-kini_, le lion. Il faut savoir que le fétiche, (le _vodou_ comme disent les Dahoméens) défend au roi de traverser l’eau pour guerroyer. C’est pourquoi les fondateurs d’Ahouansoli et d’Afatonou se réfugièrent au milieu du lac.

Quand le _lion dahoméen_ tourne ses regards de ce côté, il va se poster au bord de la lagune, et il guette sa proie: il attend que ces insulaires aériens viennent de leurs _todjis_ à terre, pour prendre des vivres ou ensevelir leurs morts.

On le comprend maintenant: nous ne pouvions passer sans saluer ces héros de l’indépendance. Ne les plaignons pas, du reste: leur sort a ses douceurs. Je ne suis jamais passé à côté de ces villages sans entendre le son des instruments et les chants joyeux de ce peuple libre et content de peu. Mon frère les trouva aussi occupés à des réjouissances publiques. «Un curieux spectacle nous attendait, dit-il: on fêtait le nouveau cabécère de l’endroit; faute de place publique ou de grande salle, les nègres montaient sur les toits de leurs cases, et l’on entendait au loin leurs joyeuses clameurs et le bruit étourdissant de leurs affreux tam-tams. Leurs petites pirogues étaient rangées sous les cases, et aucune n’était ce jour-là partie pour la pêche; car tous avaient voulu prendre part à l’allégresse commune. Ils s’agitaient tumultueusement sur leurs toitures presque plates, et leurs corps noirs comme l’ébène et à demi nus, se détachant nettement sur le bleu du ciel, donnaient à cette scène un cachet des plus sauvages. On aurait cru voir les hideux ébats d’une légion de diablotins.»

Ne restons pas sous l’impression de ces imaginations fantastiques, et notons, incidemment, que l’on trouve parmi les habitants de ces _todjis_ des plongeurs excellents. On m’a raconté que l’un d’eux se présenta au roi de Porto-Novo, s’offrant à aller par-dessous l’eau percer les stationnaires anglais et les couler ainsi dans la lagune. Le roi ne voulut pas croire à la possibilité de cette entreprise: comment, se disait-il, rester assez longtemps submergé? Pour vaincre les hésitations du roi, notre _homme-poisson_ se fit porter au milieu de la lagune et fit le plongeon. Les témoins attendirent longtemps. A la fin, ils désespéraient de le voir surnager; ils le croyaient victime de son imprudence, quand il reparut à la surface, et regagna l’embarcation qui l’avait porté là.

Mais trêve de digressions. Le vent ne nous est plus favorable: serrons notre voile, remontons à force de rames vers la crique de Godomé. Armés de la pagaie, les canotiers s’assoient des deux côtés, sur le bord de la pirogue, et ils frappent en cadence, s’animant de la voix. Tantôt ils chantent, et tantôt ils marquent le mouvement cadencé de la pagaie, à l’aide d’expirations vives et bruyantes dont ils se font un refrain: «_Ah!--ah!--ah! ah! ah!_» Chaque expiration marque un coup de pagaie.

Tant d’efforts, tant de chants ramènent nécessairement le couplet chéri: «_Oyibo, adéou, foun mi ni cachacha wa_, O blanc, salut! donne-moi du tafia.»

Puisqu’ils l’ont gagné, donnons-leur-en une bonne rasade. Tout aussi bien, le moment est venu de les encourager et de ne pas les perdre de vue. Devant nous flottent des amas de plantes aquatiques. Il s’agit de se frayer un passage dans ce dédale inextricable, et de découvrir dans ces vastes marécages le chenal tortueux par où l’on arrive à la terre ferme.

Le nénufar a beau étaler sa blanche corolle, on ne se donne pas le temps de l’admirer; on est pressé de ne pas se laisser surprendre par la nuit dans cette sentine de moustiques et d’insectes venimeux. Après de longues hésitations, nous entrons dans le dédale... Enfin, nous voilà arrivés! Fuyons vite la lagune infecte. Dieu veuille que les miasmes qui s’en exhalent ne nous donnent pas une fièvre trop violente!

GODOMÉ est une petite ville de 1,500 habitants environ, située à sept ou huit kilomètres de la plage, vers le nord. Les cartes marines marquent la plage de Godomé sous le nom de Jacquin. Entre la ville et la plage, le terrain est marécageux et couvert de hautes herbes. J’ai vu, auprès de la ville, de véritables fourrés de ricins.