Sept ans en Afrique Occidentale

Part 22

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Mosheim prétend que la secte des ophites est plus ancienne que le christianisme; que sa doctrine, à l’origine, était un mélange de philosophie égyptienne et de judaïsme; qu’une partie de ses adeptes se convertit au christianisme et forma la branche des ophites chrétiens. Ceux-ci, imparfaitement convertis, voyaient dans le serpent la sagesse incréée ou Jésus-Christ lui-même. Les ophites antichrétiens, au contraire, considéraient Jésus-Christ comme l’ennemi du serpent, dont il doit écraser la tête. C’est pourquoi ils abhorraient Jésus-Christ, qu’ils faisaient renier et maudire par les initiés.

On ne trouve rien de cette exécration antichrétienne dans le culte du serpent au Dahomey.

Les noirs attribuent aux blancs une supériorité réelle sur eux. D’où leur vient ce sentiment d’infériorité?

Ils admettent bien que les blancs adorent Dieu; mais ils croient que Dieu est trop élevé pour accepter le culte des noirs, et que ceux-ci doivent se borner à rendre des hommages à l’oricha. Cette doctrine ne semble-t-elle pas un écho de celle de certains chrétiens des premiers siècles, qui opposaient des erreurs aux erreurs des judaïsants? Ceux-ci, par une exagération blâmable, ne voulaient rendre d’honneurs qu’à Dieu, méconnaissant ainsi la grandeur du Christ et nos devoirs envers lui. Les autres, par une exagération opposée, reléguaient Dieu dans la solitude de l’éternité et tournaient tous leurs regards vers le Christ. Pour eux comme pour les nègres, Dieu est trop au-dessus de nous pour être sensible à nos hommages; nous n’avons de culte à rendre qu’au Sauveur ou à l’oricha.

Je livre aux savants les observations qui précèdent.

CHAPITRE XVI

VOYAGE LE LONG DE LA COTE: _LAGOS, PORTO-NOVO, WYDAH, AGOUÉ_.

L’Européen arrivant à la côte des Esclaves par les bateaux à vapeur anglais débarque à Lagos. Cette ville se trouve par 1° 6′ de longitude est, 6° 28′ de latitude nord et sur une île située au milieu de la lagune, un peu au-dessus de l’embouchure de l’Ogoun.

Les navires qui ne calent pas trop d’eau peuvent entrer en rivière, décharger et charger les marchandises à quai. L’Ogoun est une voie ouverte jusque dans l’intérieur, au delà d’Abé-okouta, centre du commerce de la côte avec l’intérieur. Par les lagunes, on va jusqu’au Bénin, à l’est; jusqu’au Dahomey, à l’ouest. Cette position fait de Lagos le point le plus important de ces parages. Les Anglais l’ont très-bien compris en venant s’y établir.

L’île de Lagos (en langue du pays, _Aouni_) mesure environ trois milles (4,817 mètres) de l’est à l’ouest, et un mille (1,609 mètres) du nord au sud. Le terrain en est marécageux, même dans la partie habitée par les noirs; les quartiers où les blancs se sont fixés ont été assainis.

Lagos fut cédé aux Anglais par un traité en date du 6 août 1861. Voici l’histoire de cette cession: Olouwolé, roi de Lagos, étant mort, frappé par la foudre dans son palais, Kosioko s’empara du pouvoir. C’était en 1845, _trois ans après l’apparition des missionnaires anglicans à Badagry_. En 1851, l’Angleterre proposa à Kosioko un traité pour la cessation de la traite des nègres. Kosioko refusa, ne voulant pas se priver des revenus considérables de ce trafic. Alors, les Anglais jugèrent inutile de traiter avec lui; ils trouvèrent qu’il avait usurpé la couronne; qu’il n’était qu’un intrus sans aucun droit; qu’Akitoyi était le seul roi légitime. Ils s’étaient assurés du bon vouloir d’Akitoyi à leur égard, et le poussèrent à demander la protection de l’Angleterre. Le 20 décembre 1851, Akitoyi vint à bord d’un navire de guerre anglais réclamer le trône. Kosioko restant sourd à ses prétentions, on fit entrer en rivière quelques bateaux à vapeur et des chaloupes, et l’on s’empara de la ville (26 et 27 décembre). Kosioko vaincu obtint du roi de Jébou l’autorisation de se fixer à Epé. De là, il exerça, durant onze années un pouvoir souverain et indépendant sur la partie orientale de son ancien royaume, où se trouvent Palma et Léké, sur le bord de la mer.

Le 1er janvier 1852, Akitoyi fut établi roi de Lagos. Dès ce moment, le consul anglais eut une influence prépondérante. Le navire de guerre qui stationnait dans les eaux de Lagos, tout en protégeant contre les attaques de Kosioko le roi Akitoyi, empêchait celui-ci d’agir en maître avec les étrangers, en attendant que ces étrangers trouvassent l’occasion de se déclarer maîtres. Qui cherche trouve: les Anglais trouvèrent. Akitoyi, fatigué par les attaques incessantes de Kosioko, découragé par la guerre civile qui éclata, le 7 août 1853, entre lui et ses chefs, à l’instigation de son ennemi; Akitoyi mourut subitement, le 21 du même mois, empoisonné, dit-on. Son fils, Docimo, fut placé sur le trône _par le consul anglais_. Mais ce même consul ne tarda pas à se plaindre de la faiblesse du roi: «La traite des nègres continuait en secret, la propriété n’avait pas de protection effective, on ne réussissait pas à obtenir le payement des dettes..., etc.» Les consuls Campbell (1853), Brand (1859), Foote (1860), ne cessaient de faire parvenir des doléances au gouvernement de la Reine; ils insistaient probablement dans le sens d’une occupation, puisque lord John Russell écrit au consul Foote, en 1861: «Ne commettons pas envers Docimo l’injustice de changer le protectorat en une occupation ouverte.» On resta dans la voie des traités. Celui qui intervint, le 6 août 1861, entre Docimo et les Anglais, est signé par Docimo et ses chefs, d’une part; par Norman B. Bedingfield, commandant du _Prométhée_, et par Mac Coskey, agent consulaire, de l’autre. Il est rédigé en trois articles. Le premier cède et transfère «à la reine de la Grande-Bretagne, à ses héritiers et successeurs, à tout jamais, le port et l’île de Lagos, avec tous les droits, revenus et territoires en dépendant». L’article second «laisse à Docimo le titre de roi, et autorise ce prince à régler les différends survenus entre les naturels de Lagos, eux y consentant, et demeurant libres de faire appel aux lois britanniques». Le troisième article promet, en compensation, à Docimo, une pension dont le chiffre sera fixé ultérieurement. Il le fut par un article additionnel du 1er juillet 1862. On y promettait à Docimo, toute sa vie durant, une pension de douze cents sacs de cauris.

Les Anglais étant maîtres de Lagos, Kosioko put rentrer dans cette ville. Le 7 février 1863, il y signa une déclaration par laquelle il s’interdit d’élever aucune prétention ultérieure sur Palma et Léké, qui passèrent ainsi à la colonie anglaise. Kosioko ne manquait pas de fierté; il me disait, en parlant de Docimo: «_Je n’ai jamais vendu mon pays, moi!_» Il se plaignait de ne pas recevoir régulièrement la pension que les Anglais lui avaient promise; il subissait le joug des oppresseurs, mais il ne voulait pas se dire Anglais. Il se montra très-sympathique à la mission catholique, qu’il appelait la mission française, et nous confia plusieurs de ses enfants.

Le traité conclu avec les chefs de Badagry, le 7 juillet 1863, donna à la colonie les limites qu’elle avait lors de mon départ d’Afrique (1875). Par ce traité, les chefs de Badagry, agissant en leur nom et au nom de leurs subordonnés, cèdent «en toute propriété et souveraineté» à S. M. la reine de Grande-Bretagne la ville de Badagry, ses dépendances et revenus. Ils agissent de la sorte, aux termes du traité, «afin de garantir la paix et la tranquillité aux _personnes bien disposées_ résidant à Badagry, pour assurer une plus grande sécurité à leurs personnes et à leurs biens, _et pour enlever tout prétexte aux prétentions du roi de Porto-Novo ou de tout autre qui croirait avoir droit de régner dans le district de Badagry_». Naturellement on promit une pension à ces chefs complaisants qui renonçaient à leurs droits et aux droits présumés d’autrui.

Après ce traité, la colonie de Lagos s’étendit de la rivière Ochoun, à l’est, à celle de l’Ocpara, à l’ouest, le long de la côte. Bornée d’une manière certaine par l’Océan au sud, elle n’admet guère de bornes bien fixées du côté du nord et de l’est. Le gouvernement de la colonie cherche toujours à s’étendre de ce côté; surtout, il voudrait mettre la main sur Porto-Novo. La possession de cette ville lui assurerait tout le commerce dans ces régions.

Le territoire de la colonie, défendu par la lagune à l’est et au nord-est, reste découvert sur les autres points, où il n’a d’autre protection que l’amitié promise par Ado, Okiadan et Pocra. Lagos est administré par un lieutenant-gouverneur, dépendant du gouverneur de la côte d’Or. A mon départ, le capitaine Lees, véritable gentleman, remplissait les fonctions de lieutenant-gouverneur.

Un capitaine anglais a le commandement des troupes, recrutées parmi les Haoussas. La police a un chef particulier. Le service de la santé est sous la direction d’un _chirurgien colonial_. L’hôpital colonial et celui des varioleux sont bien tenus.

Nous avons déjà parlé des écoles et des temples qui se trouvent à Lagos.

Le commerce est considérable dans cette ville; presque tous les produits des pays Egbas et du Jébou y viennent aboutir. Il y a des factoreries anglaises, françaises et allemandes, et plusieurs traitants brésiliens, portugais et indigènes ou sierra-léonais.

Si l’on va se promener sur la lagune, on rencontre partout des barques de pêcheurs; des dragueurs qui cherchent les huîtres, au risque de se faire manger par les requins.

C’est à la partie occidentale de l’île d’Aouni que se trouve bâtie la ville de Lagos (Eko). Les quartiers nègres, marécageux, sales et malsains, s’enfoncent dans la lagune vers le nord. Au sud et au vent de la ville nègre, sous la brise de mer, le quartier européen étale ses habitations plus élégantes et ses quais.

Avant de quitter Lagos, demandons à la statistique coloniale (1874) le chiffre de la population. Elle suppose que nous connaissons la division administrative de la colonie en quatre districts: 1º Lagos et ses environs; 2º district septentrional; 3º district oriental formé de Palma et Léké; 4º district occidental. La population y est répartie comme suit:

Lagos et environs 36,005 habitants. District nord 12,401 -- District oriental 4,014 -- District occidental 7,801 -- ------ Total 60,221 habitants,

parmi lesquels on compte 7,785 agriculteurs, 80 industriels et 4,521 commerçants.

Et maintenant, la pirogue est équipée; partons. Les canotiers sont à leurs places, deux à l’avant, deux à l’arrière; ils saisissent les pagaies et poussent l’embarcation au large. Saluons encore une fois la ville, qui, avec son petit air européen, nous rappelle la _terre des Blancs_, comme on dit ici. Bientôt toute illusion va devenir impossible. Adieu vapeurs et paquebots! adieu navires! nous nous enfonçons dans la _terre des Noirs_; nous voilà déjà réduits à une simple pirogue pour un long voyage. Une pirogue, c’est tout juste l’indispensable: un tronc d’arbre creusé, au fond duquel on demeure couché ou accroupi durant les longues heures que l’on passe à bord. Une tente en feuillages est installée sur le milieu; et cette tente, abri nécessaire contre le soleil, la rosée et la pluie, force le voyageur à rester dans une posture des plus gênantes.

Le vent étant favorable, les canotiers organisent une espèce de voile avec leurs _achos_ ou pagnes; ils l’attachent au haut d’une longue perche servant de mât, et l’esquif est abandonné au gré du vent. Bientôt nous entrons dans le bras de la lagune qui s’étend vers Porto-Novo. En entrant, nous saluons à droite un poste de douaniers, où les canots allant à Lagos sont obligés de subir une visite. Ceux qui arrivent de nuit attendent là jusqu’au matin, à moins qu’ils ne portent quelque blanc, et encore! A certains endroits, la lagune, bordée d’arbres au verdoyant feuillage, s’étend comme un lac au milieu des forêts; la végétation luxuriante qui l’encadre donne au paysage un aspect charmant. Je ne m’étonne pas que les naturels, qui donnent à la lagune le nom d’Ossa, disent «_le charmant Ossa_».

De tous les villages devant lesquels on passe nous signalerons seulement Ajido, important par ses marchés, et Erapo, où un temple consacré à Eddoun attire les païens du voisinage.

_Nous voici devant BADAGRY._ A ce point, l’Ossa a plus de 500 mètres de largeur et s’étend au loin, des deux côtés, dans le lit où il court.

Jadis, Badagry constituait un petit État sur lequel Kosioko, roi de Lagos, le souverain de Porto-Novo et même le Dahomey ont eu des prétentions. C’était, aussi bien que Lagos, un des foyers les plus actifs de la traite. Aujourd’hui, c’est le chef-lieu du district occidental de la colonie anglaise.

Badagry est célèbre dans l’histoire de la géographie comme ayant été le point de départ de plusieurs explorations. Clapperton partit de cette ville, en décembre 1825, avec le capitaine Pearce et le docteur Morrisson, qui moururent tous deux peu de temps après avoir quitté la côte. Clapperton alla fort loin dans l’intérieur. Il mourut de la dyssenterie à Choungary, le 13 avril 1827. Son domestique Richard Lander rentra en Europe. Le 25 mars 1830, il était de nouveau à Badagry, prêt à se remettre en route vers le Niger, dont il voulait, comme son maître, reconnaître le cours. Dans cette expédition, il réalisa son projet et put, après bien des incidents contraires, arriver à l’embouchure du grand fleuve de Soudan.

Si vous quittez la pirogue, il faut vous mettre sur le dos ou dans les bras des canotiers. Ils vous porteront à terre; car la pirogue s’échoue à une certaine distance de la rive.

Droit en face du lieu de débarquement se dressait jadis une case en bambous et à un premier étage, où je reçus plusieurs fois le plus gracieux accueil et l’hospitalité la plus cordiale. Elle a probablement disparu par l’action destructive du temps et des coupins. Les Anglais ont, dans la ville, quelques maisons de commerce; les traitants indigènes y sont nombreux.

Les missionnaires anglicans y possèdent une chapelle et une école. Les missionnaires catholiques ont leur établissement agricole de Saint-Joseph à Tocpo, à quatre kilomètres environ de Badagry.

Il y a à Badagry un gouverneur de district, un sous-collecteur de douanes et une petite garnison.

La ville est située sur la rive septentrionale de l’Ossa. Sur la plage, à 1,500 mètres environ, au sud, se trouvent les entrepôts et une factorerie anglaise. Ce que les marins appellent mont Badagry n’est autre chose qu’un bouquet d’arbres de forme conique. Il est un peu à l’est de ces établissements.

Pour avoir une idée des horreurs qui souillaient Badagry, il y a quelques années seulement, lisons les lignes suivantes du journal de Lander: «Les Portugais ne possédaient pas à cette époque (celle de son voyage) moins de cinq factoreries à Badagry, contenant plus de mille esclaves des deux sexes, enchaînés par le cou, et attendant les navires qui devaient les emporter au delà des mers.

«Dans ces contrées, le meurtre d’un esclave n’est pas même considéré comme un délit. Badagry est le plus grand marché d’esclaves de toute la côte de Guinée, et il n’est pas rare qu’il y ait encombrement de marchandise humaine et disette d’acheteurs. En pareil cas, l’entretien des malheureux esclaves incombe aux autorités locales. Alors le roi fait enchaîner séparément les vieillards et ceux qui sont infirmes ou malingres. On les entasse, pieds et poings liés, dans des embarcations; on leur attache une pierre au cou; on pousse au large et on les précipite dans les flots où ils deviennent la proie des requins. Objets de rebut aussi les esclaves que les marchands refusent, pour une raison ou pour une autre. Le même sort les attend, à moins qu’ils ne soient réservés, avec les criminels et les prisonniers de guerre, a être immolés dans les sacrifices qui dévorent chaque année des milliers de victimes humaines, sur cette côte fatale.

«Rien de plus monstrueux que ces rites atroces. Chaque condamné est conduit près d’un arbre fétiche, et là on lui met entre les mains une bouteille de rhum; pendant qu’il la porte à ses lèvres, le sacrificateur, armé d’une pesante massue, se glisse inaperçu derrière lui, et lui assène sur l’occiput un coup si terrible que, le plus souvent, il en fait jaillir la cervelle. On porte alors à la hutte du fétiche la victime humaine; d’un coup de hache on sépare la tête du tronc, et le sang bouillant est reçu dans une calebasse préparée à cet effet. En même temps d’autres misérables, le couteau à la main, ouvrent, déchirent, fouillent le cadavre, pour en arracher le cœur, qui, tout sanglant et fumant, et palpitant encore d’un reste de vie, est présenté au roi d’abord, puis à ses femmes et à ses capitaines; et quand tous ces personnages ont pris part à la cérémonie sacrée, chacun, selon son rang, en donnant à ce cœur un coup de dent, en trempant ses lèvres dans le sang écumeux de la calebasse, on montre le tout à la multitude. La calebasse pleine de sang, le cœur fiché au bout d’une pique et le cadavre sans tête, sont promenés dans la ville, accompagnés de soldats armés et suivis d’une foule innombrable. Si quelqu’un témoigne le désir de mordre aussi ce cœur et de boire de ce sang, on les lui présente sur-le-champ, au milieu des danses et des chants de la multitude. Ce qui reste de l’un et de l’autre est finalement jeté aux chiens, et le cadavre mis en lambeaux est attaché à l’arbre fétiche pour y devenir la pâture des oiseaux de proie.»

Assez, sinon trop de ces cruels détails qui effrayent notre délicatesse, mais qui enflamment le zèle des missionnaires et des véritables amis de l’humanité et de la civilisation.

Le jour va tomber; partons.

Nous avons à peine le temps de voir l’embouchure de l’Ocpara, limite naturelle de la colonie à notre droite, et, du côté de la plage, le territoire d’Appa; puis, la nuit nous couvre de ses ombres. Cinq cents mètres en deçà d’Appa, à l’ouest de cette ville, la plage n’appartient plus à Lagos. J’ai vu à Lagos l’ancien roi d’Appa. Il me racontait que la peur des Anglais et des chefs de Badagry lui avait fait abandonner ses États; il désirait y revenir, mais il n’osait, à moins que la France ne lui accordât sa protection.

Le temps est bien long dans une pirogue, surtout après une longue journée de chaleur étouffante passée déjà à naviguer. Le caquetage des oiseaux sur la rive, les gambades et les grimaces des singes, au haut des arbres qui bordent la lagune; la vue des sites variés que nous contemplions, nous ont agréablement distraits, durant le jour. Mais maintenant, les secondes sont des minutes, les minutes sont des heures; les ténèbres nous enveloppent; une ennuyeuse monotonie plane sur notre âme; le clapotis qui se produit sur le sillage de la pirogue nous plonge dans une rêverie mélancolique. Que faire? «Que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe?» dit le bon La Fontaine. Que faire au fond d’une pirogue, à moins que l’on ne dorme? dirai-je à mon tour. Au risque d’étouffer, je m’enveloppe dans ma couverture, et je me couche pour dormir. Les moustiques, les affreux moustiques se rient de mes précautions; ils me livrent de si terribles assauts que le sommeil me fuit, jusqu’au moment où je n’en puis plus de lassitude. Deux heures durant, je reste affaissé, plutôt qu’endormi. Ce calme restaure un peu mes forces. Je me réveille, je me redresse, et j’aperçois d’innombrables lucioles voltigeant dans les bois et projetant, à travers le feuillage des arbres, leurs clartés phosphorescentes. Je suivais du regard la course vagabonde des _mouches lumineuses_, lorsque des cris perçants arrivèrent jusqu’à nous. C’était comme des cris de revenants. Nos piroguiers, contrefaisant leurs voix, répondirent sur le même ton. Et la conversation se prolongeait ainsi, au milieu du silence d’une nuit calme. Des colloques de ce genre se reproduisirent souvent: chaque fois presque qu’on rencontrait une autre pirogue. Ces scènes ont quelque chose de saisissant, et l’on oublie difficilement l’impression qu’elles ont faite. A la fin, les canotiers se reconnaissent et s’épuisent en salutations, où le djedji et le nago se croisent et se confondent: _O kou!... o kou déou!... o kou allé o!... o kou déou bada!... o kou kaka!... o kou! o kou! o kou!_

Cependant, nous avançons toujours. Enfin!... nous sommes dans les eaux de Porto-Novo. A gauche, dans le lointain, quelques cases de Ouéta se montrent dans les broussailles, par-dessus les herbes des marécages. La ville de Porto-Novo est en face, au nord, sur la rive que nous côtoyons. Bientôt nous nous engageons au milieu des herbes aquatiques, dans un étroit canal, et nous allons aborder à la terre ferme, près de la maison des Sœurs.

PORTO-NOVO est la capitale du royaume de ce nom; les indigènes donnent à cette ville le nom d’_Adjachè_.

Un mot sur l’origine de cet État et sur son histoire dans les temps modernes.

Le royaume de Porto-Novo se forma, au commencement du dix-septième siècle, à la même époque et dans les mêmes circonstances que le royaume de Dahomey. Le roi d’Ardres étant mort, son vaste royaume se démembra: les trois fils du roi défunt se disputèrent la couronne avec animosité. Finalement, le plus jeune s’établit au pouvoir, grâce à l’appui des chefs. Un de ses frères se réfugia chez les Fouins, avec ses partisans, et fonda le royaume de Dahomey. Le troisième se fixa dans la partie orientale du royaume d’Ardres et réussit à s’y maintenir, jetant ainsi les bases d’un nouvel État, qui existe encore sous le nom de royaume de Porto-Novo. Il est borné, à l’est, par la colonie de Lagos; à l’ouest, par le Dahomey, dont il est indépendant; au sud, par l’Océan. Au nord, il confine au territoire d’Okiadan et aux contrées ravagées par le Dahomey.

Signalons les points importants du royaume, en dehors de la capitale: entre la lagune et l’Océan, Aboupa, Gérébé et Appi; dans la partie orientale, Pocra, Édoupéta, Diofi et Mounfo; vers le nord, Aggéra; dans la partie occidentale, Ouémé, chef-lieu d’une province puissante, qui a soutenu des guerres contre le roi.

D’après Norris, la ville de Porto-Novo s’appelait Assem, aux premiers temps où elle fut connue. Il la signale comme une _ville très-commerçante_. Depuis lors, elle n’a rien perdu de son importance commerciale. Elle est la rivale de Lagos, et se dispute avec elle le monopole du commerce, dans la partie la plus riche de la côte des Esclaves. De Porto-Novo au Volta, les tribus riveraines ont peu de relations avec l’intérieur. Porto-Novo et Lagos, au contraire, ont des rapports suivis avec les peuples du Yorouba, et, par leur intermédiaire, avec les tribus des bords du Niger. Sans doute, Lagos a sur Porto-Novo l’avantage d’être sur l’Ogoun; mais la colonie anglaise, avec ses droits de douane et son attitude menaçante, effraye les indigènes. Et les produits cherchent un débouché du côté de Porto-Novo, qui les expédie par Kotonou. En sorte qu’une grande partie du commerce se fait sans profit pour les Anglais, les Français tenant le haut du pavé à Porto-Novo.

Le gouvernement de Lagos voulut acheter Soudji, roi de Porto-Novo, comme il avait acheté Docimo. Soudji, au lieu de céder aux propositions qui lui furent faites, éleva des prétentions sur Badagry, qui n’avait pas été vendue encore aux Anglais. Ceux-ci, pêcheurs en eau trouble, prirent fait et cause pour Badagry, et allèrent bombarder Porto-Novo. Le bombardement eut lieu le 23 avril 1861. Pour se prémunir contre les Anglais, Soudji mit son royaume sous le protectorat de la France (février 1863). Le 7 mai 1864, le _Dialmath_, petit navire de guerre français, entra en lagune et alla mouiller en face du terrain concédé par le roi pour l’installation du protectorat. Après bien des ennuis et bien des tracasseries, le 23 décembre 1864, les Français abandonnèrent Porto-Novo, par ordre de l’amiral Laffont de Ladébat.