Sept ans en Afrique Occidentale

Part 21

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Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans le pays. Ils rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs et furent empoisonnés comme eux.

Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans leurs comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit pourtant un religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer encore, en 1699, l’évangélisation du royaume de Juda. Il fut reçu poliment par le roi; mais il se rembarqua presque aussitôt, découragé de ce que la parole évangélique ne trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans l’erreur et dans le vice.

C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires catholiques reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement ils ont commencé à s’y faire connaître, à y porter les premiers fruits du salut. On ne saurait trop déplorer l’état d’abandon où les peuples de la contrée ont gémi jusqu’à cette époque.

Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, érigea le vicariat apostolique du Dahomey et le confia «_aux élèves du séminaire des Missions africaines_ établi à Lyon par Mgr de Marion-Brésillac». Le 3 janvier 1861, trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se rendre au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les autres arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril. Ils se fixèrent à Wydah. En avril 1864, les fondations d’une autre résidence furent jetées à Porto-Novo; en octobre 1868, à Lagos; en mai 1874, à Agoué; en août 1880, à Abé-okouta.

Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des enfants et au soin des malades: l’école et la salle de pansement font partie intégrante de leurs établissements.

Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le nom de Vicariat des côtes du Bénin; nom impropre, puisqu’il n’y a pas au Bénin une seule station. Dans le principe, la Propagande nomma supérieur _ad interim_ M. Borghéro, prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et le mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer à la Mission l’estime des Européens et des noirs. Il visita le roi de Dahomey dans sa capitale, où il reçut une réception solennelle; il explora toute la côte, les républiques minas de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la colonie anglaise de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour l’établissement des futures résidences; il alla au Jébou et poussa ses reconnaissances jusqu’à Abé-okouta, dans le pays important des Nagos, au centre du Vicariat. Depuis le départ de M. Borghéro, la mission a eu deux supérieurs: l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au Dahomey; il y est représenté par un supérieur délégué par lui et trop souvent changé.

Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement sensible. Un mot sur chacune des résidences:

WYDAH, dans le royaume de Dahomey, eut la première résidence. Les missionnaires y subirent des tracasseries nombreuses de la part des autorités locales, à l’instigation de certains blancs. On s’en prenait surtout à leur argent. Chaque nouveau supérieur avait sa part de vexations: M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte amende _parce que la foudre était tombée sur les édifices de la Mission_; M. Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires s’étaient établis à grands frais, dut commencer une seconde et coûteuse installation dans un nouveau local; M. Cloud se vit imposer une amende de 3,000 francs, _parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps_ et pour d’autres motifs aussi concluants.

Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo à Wydah pour réagir contre la tendance des noirs à nous exploiter. Notre attitude ferme et résolue inspira une prudente réserve à nos ennemis[94], et la visite de M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.

[94] Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne pouvaient guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en disponibilité, plus ou moins compromis dans la traite des nègres, ils vivaient sans façon dans le désordre, et souffraient avec peine qu’on leur parlât de morale.

On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes sans mission, auxquels la station navale et la France refusaient tout concours. L’amiral, _disait-on_, avait déclaré que les autorités françaises n’avaient à s’occuper de nous, ni officiellement, ni officieusement. La détraction avait fait du chemin; mais la bienveillance de M. Fleuriot-Delangle nous établit d’autant plus avantageusement dans l’estime publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des aventuriers méconnus de la France et des officiers de la station navale; mais ils se plaignirent de ce que «nous portions trop haut le pavillon français et de ce que nous voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore». (Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de Wydah.)

Mon successeur ne fit que passer; toutefois il eut sa part de vexations. Le missionnaire qui le remplaça comme supérieur fut retenu prisonnier pendant plusieurs semaines, ainsi que les deux confrères qui étaient avec lui. Ce fait était sans précédent: on n’avait plus vu tous les blancs d’une maison emprisonnés.

La mesure était comble: la mission abandonna Wydah, après y avoir fait un grand bien, principalement par l’instruction de centaines d’enfants.

A PORTO-NOVO, les exactions ne sont pas à craindre comme dans le Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain point, se croire inattaquable, derrière les forteresses naturelles de la barre et des lagunes dont il est entouré. Au contraire, Porto-Novo est une place ouverte sur laquelle les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de convoitise. De plus, quand les missionnaires catholiques, Français d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le protectorat de la France. Cette circonstance les fit accueillir et traiter comme des amis appartenant à une nation généreuse et protectrice. Le roi, les chefs, le peuple, les féticheurs eux-mêmes se montrèrent bienveillants. Ils nous admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une partie étaient nourris et habillés par nous; mais leur admiration ne pouvait se contenir à la vue du missionnaire pansant les plaies de leurs malades: «_Pères, nous disaient-ils, vous n’êtes pas des blancs comme les autres blancs! Jamais le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture des nègres, comme vous!_»

L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux enseignements de la foi et aux sentiments purs du christianisme: la glace des préjugés et de la corruption du paganisme est si difficile à rompre! Toutefois, notre ministère était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de défiance. L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement.

La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux encore. Nous avons parlé des affranchis venus de Sierra-Leone, où l’Angleterre protestante les avait élevés dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient pas les seuls affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos. Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la Havane et du Brésil, se disaient ouvertement catholiques. Je parlais d’eux dans les termes suivants à M. Planque, en août 1868, dans une lettre où je demandais la création d’une résidence au centre de la colonie anglaise: «Presque tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui se traduit par des chants et des neuvaines... Les chrétiens de Lagos appartiennent à une même classe sociale, et l’on parviendrait sans peine à les tenir dans une étroite union. Il y a parmi eux un esprit de corps très-prononcé, qui se traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où l’idée religieuse domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré un autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, tandis que les protestants célébraient leur christmas. A l’Épiphanie, ils promenèrent un bœuf et un âne dans les rues, et représentèrent la venue des rois mages allant adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à la factorerie française de M. Régis. Puisse la France, avec des missionnaires, leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir au milieu d’eux! Tout extérieure qu’est cette dévotion, elle n’est pas sans promesses pour l’avenir: c’est le corps qui attend une âme; l’âme, c’est la grâce, c’est l’Esprit-Saint, c’est Jésus que les missionnaires doivent porter parmi eux.»

Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant eu jamais de chrétien que le nom, sont revenus ici aux pratiques du paganisme ou de l’islam. «J’étais esclave quand je fus baptisé, disent-ils; j’étais au pouvoir de mon maître; mon maître voulut que je fusse baptisé, je me laissai faire.»

Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles à leur foi, ont dû subir de véritables persécutions de la part de leurs parents et de leurs amis, ou de la part des protestants. Une fille, avant d’être laissée libre de suivre les inspirations de sa conscience, subit, durant quinze ans, les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais elle ne cessa de répondre à l’auteur de ses jours: «Vous m’avez fait baptiser; plutôt mourir que trahir mon baptême.» Avec quel bonheur elle assista à l’installation des missionnaires!

Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder une résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.

_1er décembre 1868._--«Nos chrétiens de Lagos sont heureux d’avoir un prêtre au milieu d’eux; ils ne se sentent plus seuls, et sont plus forts contre les suggestions des protestants. Si quelque ministre les invite à aller au prêche, ils répliquent avec fierté: «Allez donc à l’église des catholiques.» Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de notre baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous sommes pauvres; mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une étable?»

_4 mars 1869._--«Notre pauvreté fait rougir les protestants qui sont ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal logés dans la colonie, alors que leurs ministres sont très-confortablement installés. Sur leurs instances, je fais passer une liste de souscription, et ils donnent tous avec générosité. D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs que je demande pour notre établissement.»

_25 avril 1873._--«Notre chère mission de Lagos est en pleine voie de prospérité: les baptêmes se multiplient; les confessions et les communions pascales deviennent tous les ans plus nombreuses. Le zèle des chrétiens s’enflamme. Bons chrétiens! ils viennent nous demander de leur faire le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction suffisante pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie du Rosaire est un sujet de grande édification.»

A peu près à la même époque, étant chargé de la direction de la mission, en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès de M. Planque pour que Lagos devînt le siége principal du vicariat. Lagos est un point d’où l’on peut rayonner en tous sens par la lagune; la sécurité, à l’ombre du pavillon anglais, y est aussi grande que possible; les œuvres nécessaires à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement régulier. Si je ne fus pas compris au moment où je parlais, j’ai eu la satisfaction d’apprendre, depuis que j’ai quitté l’Afrique, qu’on s’applique à exécuter le programme que j’avais mis en avant.

Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à Lagos, pour l’instruction des filles. Celle de Lagos avait cent cinquante élèves dans leur école, en 1873. L’école des missionnaires, à cette même époque, comptait cent trente garçons sur ses bancs.

A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence depuis plusieurs années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller en installer une.

Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de noirs venus du Brésil et conservant des dehors chrétiens. Il y a plus: ils avaient une petite chapelle pour leurs réunions pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue du Brésil, bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à la suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette _terre sainte_ on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue, chaque propriétaire voisin usurpa de son côté, et le cimetière, devenu insuffisant, dut être abandonné. Quand les missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que quelques croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de rue.

En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien, était sur le point de partir de Bahia. Il se procura les objets nécessaires à la célébration de la messe, résolu à bâtir une chapelle en Afrique à son arrivée, et à se procurer le bonheur d’assister au saint sacrifice, lorsque l’occasion d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle était terminée à la fin de 1835. Elle fut dédiée au _Senhor Bom Jesus da Redempção_ (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une église de Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand concours de pèlerins.

Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus de trente ans avant notre arrivée définitive. Divers prêtres, Portugais ou Français, avaient déjà conféré le baptême à plus de huit cents personnes dans cette localité, depuis l’érection de la chapelle de Joaquim d’Almeida.

Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien: il enseignait les éléments de la doctrine chrétienne.

Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant fait complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun développement à notre œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait plein d’espérances.

Avant de terminer, notons une observation fort juste de M. Borghéro: «Le baptême, écrivait-il en décembre 1863, est une espèce d’affranchissement qui fait considérer l’enfant de l’esclave comme s’il était l’enfant du maître. Cette influence du christianisme a été si puissante que, même dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les noms de _blanc_, de _chrétien_, sont synonymes de _seigneur_, de _libre_. Au Dahomey surtout, on appelle _blancs_ tous les chrétiens, fussent-ils d’ailleurs noirs comme l’ébène.»

CHAPITRE XV

LES ORIGINES: SIMPLES NOTES.

Les origines des peuples de la côte des Esclaves sont couvertes encore d’un voile épais. Sans prétendre enlever le voile, je serais heureux d’aider à le soulever par un coin. Dans cet espoir, je rassemble ici quelques observations que j’offre au lecteur comme de simples notes.

Les peuples dont nous parlons ont, selon toute apparence, joui paisiblement, depuis l’origine, du pays qu’ils occupent. Le choc et le mélange de deux peuples laissent des traces dans la langue; or la langue nago offre très-peu de mots étrangers; elle a conservé ses racines, son génie propre; elle n’a admis dans sa constitution aucun élément hétérogène.

La carte du sieur d’Anville dit que le pays des Nagos était jadis «peuplé de Juifs». Ce renseignement est puisé dans Edrisi, voyageur arabe du onzième siècle.

On trouve chez nos noirs plusieurs usages judaïques, tels que la circoncision et l’impureté des femmes à des époques déterminées.

Nous l’avons déjà vu: le langage, dans l’admirable concision des noms; la tradition, dans ces proverbes instructifs, conservent des notions claires et exactes sur Dieu, sur le démon, sur la création et la Providence.

D’après la tradition, le corps de l’homme a été formé de terre. Ce détail et d’autres que nous allons signaler sont des détails caractéristiques; ils nous semblent calqués sur la Bible.

Il y a eu un premier homme et une première femme. L’homme avait nom Obbalofoun, _roi de la parole_; la femme s’appelait Iyé, _la vie_. Ils descendirent du ciel à Ifè, la ville sacrée du Yorouba, où naquit Chango et où prirent commencement le soleil, la lune et les étoiles. Ifè est par conséquent le berceau de la création. L’homme et la femme eurent les yeux ouverts par le serpent.

Qui ne reconnaît Adam, à qui Dieu donna le langage, dans Obbalofoun, le roi de la parole? Qui ne voit dans Iyé l’Ève de nos livres saints? Et si l’homme descend du ciel, n’est-il pas clair qu’il sort des mains de Dieu et qu’il fut innocent à l’origine? La Bible fait dire au serpent tentateur: «Si vous mangez du fruit défendu, _vos yeux seront ouverts_»; et elle nous montre Adam et Ève ouvrant les yeux sur leur nudité qu’ils n’avaient pas aperçue auparavant.

Qu’est cette ville sacrée, berceau de la création et de l’humanité? Pourquoi l’appelle-t-on Ifè[95], _amour_? Pourquoi donne-t-on à une autre ville le nom d’Iwéré, _le bon livre_? le livre de la parole révélée, peut-être? Ce nom, dans un pays sans livre et sans écriture, a quelque chose de frappant.

[95] A la page suivante, Crowther nous apprend que «le Yorouba s’appelle aussi Ifè».

Il y a un souvenir assez clair de la corruption originelle de l’homme dans la croyance que les _abikous_ (enfants morts en bas âge) sont tourmentés par les mauvais génies. Nous sommes coupables, puisqu’on offre des sacrifices expiatoires. Nous sommes soumis à l’esprit du mal, puisqu’on a recours aux conjurations.

Il est permis de voir le récit du déluge (dénaturé, il est vrai) dans la légende suivante, que nous empruntons à Crowther: «Quinze personnes furent envoyées d’un certain pays, racontent les Yoroubas. Une seizième s’offrit à les accompagner. Elle avait nom Okambi et régna sur le Yorouba. Celui qui les envoyait donna à Okambi une petite pièce d’étoffe noire dans laquelle quelque chose était enveloppé. Il lui donna aussi une poule, un serviteur et un trompette nommé Okinkin.

«A l’entrée de la région où ils se rendaient, nos voyageurs rencontrèrent une vaste étendue d’eau au milieu de laquelle ils durent s’aventurer. Okinkin, obéissant aux instructions reçues au départ, sonne de la trompette, afin de rappeler la pièce d’étoffe à Okambi. De l’étoffe dépliée tombe une amande de palme et un peu de terre; et l’amande se change en un beau palmier à seize branches.

«Cependant, les voyageurs se trouvaient épuisés par une longue marche au milieu de l’eau, et ce n’est pas sans une vive satisfaction qu’ils se virent dans la possibilité de goûter un peu de repos. Ils montèrent sur les branches.

«Quand leurs forces furent restaurées, ils songèrent à se remettre en route. Quelle direction prendre? Ils étaient fort perplexes, lorsque, du pays d’où ils étaient sortis, un certain Okikisi les avise et rappelle au trompette son devoir. Et Okinkin de sonner. Lors, Okambi ouvre la pièce d’étoffe noire; il en tombe un peu de terre; la terre forme un petit banc; la poule donnée à Okambi gratte la terre, l’étend, et le continent est formé. Okambi ne tarde pas un instant de descendre avec le serviteur Tètou et le trompette Okinkin. Quand les autres voulurent descendre, Okambi exigea la promesse de lui payer à époques déterminées deux cents cauris par personne. Ce fut l’origine du royaume Yorouba, qui s’appela aussi _Ifé_.

«Plus tard, trois frères partirent de là, courant à de nouvelles découvertes. Ils laissaient le gouvernement d’Ifè à un esclave nommé Adimou (qui tient _avec force_).»

Le nom du personnage qui dirige l’expédition principale me paraît significatif: ne désigne-t-il pas Noé? ne signifie-t-il pas, si on le décompose, _père de Cham_? _Obi_ veut dire parent, auteur des jours de quelqu’un; on aurait obtenu Okambi en intercalant le nom de Cham, père de la race nègre. Ce système d’intercalation est très-usité en nago.

D’après la légende précitée, les Nagos ne s’établirent pas par la conquête; ils arrivèrent par immigration dans le pays qu’ils occupent, et en furent les premiers habitants.

Nous avons cru retrouver le nom de Cham dans celui d’Okambi: celui de Chus est dans le titre donné à Chango, dieu de la foudre. On l’appelle _obba Kouso, roi de Chus_. Est-il la personnification d’un roi d’Éthiopie, qui est _la terre de Chus_? ou bien un roi de Babylone, pays peuplé aussi par les descendants de Chus? Qu’on se rappelle ce que nous avons dit de la grandeur légendaire de cette importante divinité: «Ce qu’on raconte de ses richesses et du luxe qui éclatait dans son palais dépasse tout ce que l’imagination aurait pu trouver, si elle ne s’était inspirée _des souvenirs d’un autre pays_. Ainsi l’on donne à Abba-Kouso un palais de cuivre ou d’or tout étincelant, des milliers de chevaux, une maison nombreuse, etc., etc.»

S’il nous était permis de faire des rapprochements étymologiques, nous signalerions, outre celui de _Kouso_, les noms de _Dada_, dernier roi des Fouins; de _Sabi_ ou Savi, capitale de l’ancien _Juda_; d’_Axim_, autre ville de cette contrée. Ces noms ne mettent-ils pas en mémoire ceux de Dada et de Saba, fils de Chus; et celui d’Axum, ville du pays de Chus? Nous n’insistons pas sur ces rapprochements.

Chus, que les Grecs traduisent par Éthiops, visage brûlé, signifie _noir_, en hébreu. Dans l’ancienne géographie, l’Éthiopie comprenait la partie de l’Arabie qui longe la mer Rouge, et les contrées (Nubie, Abyssinie) situées au sud de l’Égypte. On sait que la foi chrétienne fut introduite en Éthiopie, dès les temps apostoliques, par l’officier de Candace, reine de Méroé. Il ne serait pas étonnant qu’un rayon de cette foi eût brillé jusque chez nos nègres. Si cela était, on s’expliquerait, et le nom d’Iwéré, _la bonne nouvelle_, et la croyance à Iyangba, cette déesse qui ressemble tant à la Sainte Vierge. Comme elle, elle tient un enfant entre ses bras; elle s’appelle la _mère qui sauve_; elle a sauvé les hommes.

Le Messie a été partout «l’attente des nations». Pourquoi nos noirs ne l’attendent-ils pas? pourquoi disent-ils que l’homme a été sauvé déjà?

Ainsi que l’observe Rohrbacher, «une des premières erreurs de l’Orient a été de croire qu’après avoir créé l’univers, Dieu l’abandonna au gouvernement des anges». C’est sous l’empire de cette erreur que les nègres, détournant leurs regards du Créateur, adorent les créatures et rendent aux orichas le culte dû à Dieu. Or, puisque le culte des orichas est le point sur lequel tout pivote dans la religion des nègres, ne s’ensuit-il pas qu’ils ont pris leurs principes religieux en Orient?

Les voyageurs et les géographes ont cru découvrir des liens de parenté étroite entre les cophtes et les noirs de la côte des Esclaves. Je souscris d’autant plus volontiers à cette appréciation que les doctrines religieuses des deux peuples sont souvent identiques, quant au fond. Si les caïnites rendaient un culte à tous les grands pécheurs, même à Judas, les noirs honorent les mauvais génies; si les caïnites évoquaient les mauvais anges et agissaient en leur nom, disant: «O ange N..., je fais cette action en ton nom», les noirs appellent l’oricha, et prétendent que l’oricha s’empare d’eux, les possède et agit en eux.

Les Dahoméens ne sont pas les seuls ni les premiers à honorer le serpent d’un culte religieux. Avant eux et comme eux les ophites, sectaires gnostiques du deuxième siècle, avaient le serpent en grande vénération, parce qu’il avait ouvert les yeux à nos premiers parents et leur avait fait connaître le bien et le mal. Ophites et Dahoméens abandonnent le gouvernement du monde à une multitude de _génies_ ou de puissances, que les gnostiques appellent _éons_, que les noirs nomment orichas. Les uns et les autres s’accordent à donner un pouvoir tyrannique à la puissance invisible qui domine la création.