Sept ans en Afrique Occidentale

Part 20

Chapter 203,855 wordsPublic domain

«On ne met aux fers que les coupables.» Ce proverbe dit bien ce que l’on doit faire. On est loin, hélas! d’agir aussi justement.

La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. «Celui qui ne compatit pas au malheur de son semblable, le tue dans son cœur, dit-il.--Si vous n’avez pas de cauris, pour soulager votre ami, visitez-le; si vous ne pouvez lui donner la satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque bonne parole.--Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse.--Les riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent à se montrer trop ménagers.»

Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude: «Celui qui ne remercie pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre du mal qu’on lui fera.--On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats.--(Il est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaître un bienfait que de lancer sur les rochers le cheval que l’on vient d’acheter.--L’épée n’épargne pas la tête de celui qui l’a forgée»: image de l’ingrat qui n’a pas d’égard pour son bienfaiteur.

D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise: «Vendez l’or à celui qui en connaît la valeur.--Au jeu l’on ne reprend pas un coup manqué.--Les gens d’_Ifè_ parlent sans détours; la flèche va droit au but.--L’homme de mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés.--Tôt ou tard le mensonge finit par se découvrir.--Le menteur a beau se cacher, il ne saurait rester dans l’ombre.»

FORCE.

«Si loin qu’on aille, on conserve son naturel.--Même quand la rivière tarit, elle conserve son nom.--Le nom donné à l’enfant ne le quittera plus.»

Au naturel s’ajoutent les habitudes. Elles sont, on le sait, une seconde nature. «Le mensonge ne coûte rien au menteur: _on fait sans peine ce qu’on a accoutumé de faire_.»

La nature et les habitudes ne font pas que la force de chacun n’ait ses bornes: «Serait-on fort comme le buffle, on n’a pas de cornes.--On rencontre toujours un point que l’on ne peut franchir.--Si bien que l’on conduise son cheval, le cheval peut se couronner.»

Les proverbes qui recommandent l’action sont nombreux:

«L’étoffe longtemps renfermée se pourrit.--On ne tue pas le gibier en le regardant.--Voir le mal et ne pas le corriger, c’est détruire sa force.--La force qui ne s’exerce pas s’énerve.--Jour et nuit, sans cesse, les narines fonctionnent; si elles s’arrêtent, c’est la fin!--Le tamis ne se met pas de lui-même à bluter la farine.--Le travail entasse les richesses.--L’aurore ne vous réveillera pas deux fois: travaillez durant le jour; la nuit, il ne sera plus temps.»

Le nègre a de la bravoure une idée exacte. «Se vanter loin du danger, n’est pas preuve de courage: c’est dans l’action que le guerrier se couvre de gloire.--La bravacherie n’est pas une preuve de vaillance.--Le poltron trouve sa fin dans une querelle, l’homme vaillant meurt dans un combat.»

Le noir ne se fait pas illusion sur les obstacles à surmonter. «Les marécages gênent les gens de Gbésé.--L’araignée enlace dans ses toiles celui qu’elle attaque.--Les petits du léopard, quand ils ont grandi, ne respirent que carnage.--Les pousses de l’_iroko_ (espèce d’arbre) ne se peuvent arracher que lorsqu’elles sont petites.»

Que faire en face des obstacles, sinon se prémunir contre eux? «Les souliers nous prémunissent contre les épines.--Quand la mort se présente, le bouclier lui tourne le dos: c’est lui qui protége le combattant.--On prend les oiseaux à la glu.--Pour tuer le sanglier, il faut une flèche spéciale; les flèches ordinaires ne suffisent pas.--Si l’arbre ne tombe, la main ne peut atteindre les branches.--L’_egguè_ ne trouve personne invulnérable: celui qui en est frappé est frappé à mort.»

Contre la force pas de résistance, disons-nous; les nègres disent avec plus d’esprit: «Si fort qu’il soit, celui qui secoue un arbre se secoue lui-même.--Le lion est sans sollicitude: que les autres fassent des réserves, lui n’en a cure: il ne mange pas de la viande passée. Entendez-le rugir: «Excepté l’éléphant et l’homme, excepté l’orang-outang, je ne crains rien.» Grâce à sa force, il trouve à souhait de quoi manger.»

_L’inertie est une force._

«Le cœur de l’_achacpa_ (arbre dont le bois est très-dur) ne s’émeut pas de coups de hache.--Si quelqu’un plus fort que vous vous tourmente, contentez-vous d’en rire.--Le repos calme la fatigue: l’inertie triomphe des épreuves de chaque jour.--La cuiller (se plongeant dans l’eau bouillante) voit la mort sans sourciller.--Le tesson endure le feu.»

_La force du nombre_ est connue. On compare celui qui est seul de son avis au «chanteur qui n’a personne pour reprendre le chœur.--Si l’on s’unit pour cerner le bois, la chasse sera facile.--Un d’ici, un de là, la multitude devient considérable.--Un d’ici, un de là, et le marché se tient.--On s’empresse à travailler, quand on n’est pas seul.»

_Les richesses sont aussi un élément de force._ «La colombe à la poitrine proéminente (les cauris) se rencontre sur tous les marchés.--Les approvisionnements sont le nerf de la guerre; quand la guerre est déclarée, chacun s’approvisionne.--L’abondance de la source entretient le cours de la rivière.--On marche fièrement devant son calomniateur et l’on affronte ses insultes sans crainte, quand il n’a que vingt cauris chez lui.»

La force de la prière persévérante est relatée dans les adages: «Celui qui prie avec persévérance finit par obtenir ce qu’il a demandé au maître.»

Les Nagos développent la doctrine de cette sentence dans un alo charmant de naïveté (Ondéré). Nous l’avons cité au chapitre _État domestique_.

TEMPÉRANCE.

D’après Cicéron, «la tempérance n’est autre chose que la raison exerçant sur la volupté et sur les autres mouvements déréglés de l’âme une souveraineté ferme et mesurée».

La tempérance est fortement recommandée par les adages: «Si l’on se gorge, on étouffe.--Quiconque frappe des mains pour faire danser un fou, est fou comme lui.--Ne vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez longuement.--Si vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il sera tranquille.--La vipère ne souffre pas qu’on la taquine.»

Que de défauts contre la tempérance!

LA LÉGÈRETÉ. «Quand même vous vous sentiriez porté à rire des infirmes, ne le faites pas; ce qui lui arrive aujourd’hui vous peut arriver demain.--Un cheval tombe-t-il dans un bourbier, vous en riez; et si votre enfant y tombe!»

BAVARDAGE. «Le bavard ne peut garder un secret.--Trop parler excite le rire.»

VANTARDISE.--On se moque des vantards, disant de leurs œuvres: «C’est bien peu de la part de ce grand personnage.» Et l’on se demande quel pays a eu l’honneur de les voir naître: «Iwo est la maison du perroquet; Ibara est la maison du vautour; où donc est le pays de la perruche?» La perruche, avec son caquet inintelligible, ne symbolise pas mal un fat qui se vante. Notons-le, du reste, avec les Noirs: «Quiconque s’épuise en vanteries est pauvre en résultats.»

MÉDISANCE. «On voit vite les défauts d’autrui et l’on en parle; on cache soigneusement les siens sous un tas de tessons.--Semblable au lépreux qui saisit quelqu’un par le nez, le médisant jette dans la confusion.--N’accueillez point les dires du médisant.--Un mot piquant fait une blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se cicatrisent.--Celui-là est votre ennemi qui ne respecte pas votre nom.--L’homme sans malice n’est pas à l’abri des coups de la malice.--Ne vous permettez jamais rien de méprisant contre ceux avec qui vous êtes uni.--Les cendres de la médisance reviennent sur celui qui les lance.»

OBSTINATION. «Celui qui n’écoute point est semblable à celui qui s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à l’_adjaé_. (_Adjaé_, lien qui retient la main près du cou.)--Celui qui s’obstine dans son sentiment ne tarde pas à être laissé de côté.--L’entêtement cause à autrui des dégoûts; l’homme complaisant les supporte.--L’éléphant a ses colères, la fourmi a aussi les siennes.--Les querelles n’engendrent rien qui vaille.»

L’AMBITION cherche ses satisfactions avec une insistance que rien ne rebute; elle est comme le feu. «Le feu brûle, alors même que le mur lui fait obstacle; et si l’eau s’oppose à ses progrès, il en suit le cours.»

ENVIE. «L’envieux est toujours pauvre.--Le termite a raison d’envier le sort des oiseaux: il vole un jour et perd ses ailes.--Les oiseaux des champs sont jaloux de ce que l’_ochin_ (oiseau aquatique) sait nager.--La personne jalouse est décharnée: elle se repaît de jalousie, sans jamais se rassasier.--Voyez l’envieux: dès qu’on parle de m’attaquer, il fait ses munitions.--Le pivert se réjouit de voir le perroquet à la pluie; il s’imagine que la queue rouge du perroquet déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne un nouveau lustre.»

CUPIDITÉ. «Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent pas la cupidité des voleurs.--La convoitise engendre l’avarice.--L’épervier a des yeux de feu.--Le pillard ne ferme jamais son sac.--Une trop forte bouchée étouffe l’enfant.--Un gain exagéré déchire la bourse de votre maître.--L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits. Pressé de les cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à terre.--La convoitise engendre bien des maladies.»

AMOUR DU PLAISIR. «Vous n’avez pas encore entendu le motif du _dourou_ (espèce de violon) que vous dansez gaiement.--Dans une réunion, on ne regrette guère l’absence que des personnes qui égayent la compagnie.--C’est pour se réjouir que l’on mange l’_èfo_ hors de chez soi, avec ses amis: ce n’est pas qu’on manque de quoi manger.»

TRISTESSE. «Le pleureur (qui va se condouloir avec les proches ou amis) se fatigue et s’en revient; celui qui est plongé dans le deuil ne cesse pas de pleurer.--Les soupirs précèdent les larmes, la tristesse suit l’adversité; tous apportent des condoléances, mais personne ne peut par des sacrifices faire cesser la tristesse.--La douleur est moins cuisante que l’affliction.--Le rat domestique se sent moins offensé par celui qui le tue que par celui qui le saisit et le jette à terre.»

COLÈRE. «La colère n’a jamais d’heureux résultats; la douceur aplanit les difficultés. La colère fait sortir la flèche du carquois, les bonnes paroles tirent du sac les noix de kola. (On se les donne en signe d’amitié.)--Les querelles engendrent les rixes.--C’est en pardonnant qu’on termine un différend.--Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous loue.--On ne peut que gagner à prendre une attitude respectueuse.--En tourmentant les autres, on leur enseigne à se défendre.--Quiconque nuit aux autres doit renoncer à leur amitié.»

_Par contre_: «La douceur obtient tout.--Ne te fâche pas avec les esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens.--La douceur est un vrai trésor: l’homme doué de douceur possède toutes choses.--La calebasse garde le limon déposé par l’eau; le vieillard endure la contradiction.--Petit à petit on se forme.--Le corbeau se dirige vers Ibara, harcelé par le vent: L’adversité me sert bien, dit-il.»

Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues, mais elles ne seront pas inutiles; car elles prouvent surabondamment que les nègres sont loin de cet abrutissement d’esprit et de cœur qu’on leur suppose, quand on parle d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment. On condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas entendu; aussi était-il nécessaire d’entendre les nègres. J’ose croire qu’il leur aura suffi de parler, pour se justifier des calomnies méprisantes dont on les a trop souvent poursuivis, et dont on les poursuit encore, au nom d’une science toute d’imagination et d’invention.

La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses que nous ne voulons pas nier. Ne nous étonnons pas de trouver en eux ces vices et ces faiblesses, puisque nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes vices chez tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et d’Athènes.

Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités; on ne saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la nature humaine. Il est homme: il parle, il raisonne, il distingue le bien du mal; et, s’il fait souvent le mal qu’il devrait éviter, il connaît le bien et il l’approuve. C’est un être intelligent, raisonnable et moral.

Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès et la civilisation. Mais combien d’hommes, combien de contrées, même en Europe, ne sont-ils pas restés en dehors des influences du progrès et de la civilisation dont nous sommes si fiers! La vie simple du pâtre des montagnes, du paysan des contrées reculées, contraste singulièrement aussi avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans les centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé: ce que les noirs sont, nos pères le furent jadis; et si nous ne le sommes plus, c’est que dix-neuf siècles de christianisme ont effacé les traces de la barbarie et de la dégradation. Par le christianisme, les noirs seront pareillement grandis et policés.

CHAPITRE XIV

ISLAM ET CHRISTIANISME.

Protégée, au nord et à l’est, par le Niger; à l’ouest, par un réseau de montagnes; au sud, par l’Océan, la côte des Esclaves demeura longtemps isolée des autres peuples. Aussi la langue et les usages s’y sont conservés purs de tout mélange hétérogène, ou à peu près.

Aujourd’hui, l’islamisme pénètre par l’intérieur, en même temps que les missionnaires protestants et catholiques arrivent sur la côte.

ISLAMISME.

Les Foulahs[93] ou Fellatahs ont été les propagateurs actifs de l’islam parmi les nègres. Ils ne diffèrent pas des noirs seulement par la couleur et les usages, mais encore et surtout par le caractère. Leur énergie contraste avec la faiblesse de volonté des noirs; aussi, dès qu’ils sont en contact avec eux, leur instinct les porte à la domination.

[93] Il est permis de croire que c’est la même race que les Pouls d’Égypte.

D’après un dicton de Saint-Louis, si l’on introduit une jeune fille poul dans une famille, fût-ce comme servante, comme captive, elle devient toujours maîtresse de la maison.

Les Pouls ont fondé plusieurs empires musulmans dans le Soudan, aux dépens des nations de race nègre. «Au commencement du dix-neuvième siècle, Ahmadou-Labbo fonde un État poul le long du Niger, entre Tombouctou et Ségou. Tombouctou finit par lui être soumis.» (FAIDHERBE.)

Après avoir franchi le fleuve, les Pouls se répandirent sur la rive droite, où ils vécurent autour d’Ilorin, à l’état de tribus pastorales. Soumis d’abord aux maîtres du sol auxquels ils payaient des redevances, ils devinrent sédentaires, et bientôt refusèrent de se soumettre _à un roi infidèle_ (vers 1820). Dès lors, Ilorin fut séparé du Yorouba, et forma un État à part, gouverné par un chef foulah et musulman; car foulah et musulman sont depuis longtemps synonymes en Afrique. La population actuelle de cet État ne s’élève pas à moins de 300,000 âmes; la ville seule d’Ilorin en renferme 100,000 au moins. C’est un mélange de Foulahs, de Barbas (Bornouans), d’Haoussas et de Nagos. Ceux-ci ont des chefs de leur nation; mais ils ne forment plus que la plèbe, tandis que les Foulahs dominent et constituent la caste patricienne du pays où ils se sont fixés en maîtres.

Dès qu’ils se sentirent assez forts, les musulmans envahisseurs proclamèrent la _guerre sainte_ aux infidèles du voisinage. Ils eurent quelques succès, et ne renoncèrent à l’offensive qu’après avoir éprouvé plusieurs défaites de la part des Ibadans. Leur prosélytisme n’en est pas moins actif pour cela; il s’exerce d’une autre façon, par le ministère de leurs _aloufas_ ou marabouts.

L’_aloufa_ est prêtre et maître d’école tout à la fois. Coiffé du turban, il chausse des sandales, se drape superbement dans son _éwou_, et porte habituellement des armes: tantôt le sabre, tantôt le fusil. Il sort souvent à cheval, accompagné d’une nombreuse suite. Tout cet appareil, ainsi que son maintien grave, en imposent au nègre païen. Celui-ci se sent fortement attiré par l’islamisme. Cette religion flatte sa vanité et ne l’oblige, en réalité, à aucune pratique bien pénible, puisqu’il peut continuer à vivre dans la polygamie et la volupté.

Maître d’école, l’aloufa enseigne à lire et à écrire les lettres de l’alphabet arabe et quelques versets du Coran. C’est à peu près tout ce qu’il enseigne et tout ce qu’il sait, en fait de lecture et d’écriture.

Comme prêtre, il s’applique à inspirer la haine de ce qui n’est pas l’islam: terrible disposition qui empêche l’esprit et le cœur de s’ouvrir à la vérité et à la grâce. Le païen, en face de la révélation, ignore, mais il ne ferme pas les yeux à la lumière, de parti pris. Le musulman, au contraire, est dans la résolution bien arrêtée de repousser toute doctrine étrangère à la sienne. Il n’examine pas; il n’écoute même pas. Impossible de le convaincre! Impossible de raisonner avec lui! On perd son temps et sa peine en discours inutiles.

Il est aisé de comprendre quel obstacle énorme l’islamisme oppose à la diffusion de l’Évangile, partout où il a une influence prépondérante. Or, chaque jour, il fait des progrès nouveaux; et les chefs païens, alors même qu’ils ne se font pas musulmans, laissent les aloufas prendre sur leur esprit un énorme ascendant.

Les aloufas sont mus autant par l’amour du lucre que par le fanatisme religieux. La confection des amulettes, ou _tira_, est pour eux une source de gros bénéfices. La tira est un papier sur lequel sont écrites quelques paroles du Coran. Ce papier est enveloppé dans un morceau de cuir ou d’étoffe. Des cordons fixés à l’amulette permettent de la suspendre au cou. On en met aussi au cou des chevaux et d’autres animaux. C’est un préservatif, un gage de prospérité, un charme, comme l’_ondé_ des païens.

MISSIONS PROTESTANTES.

En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées qui bordent le Niger, et résolut d’y établir des comptoirs, afin de tourner les indigènes vers le commerce légal et de les détourner du trafic infâme des esclaves. En 1841, on organisa dans ce but l’«_expédition du Niger_», à laquelle prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon et Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)

Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement anglais _et suivi par les ministres protestants_. Ministres et gouvernement trouvèrent des auxiliaires dans les nègres libérés, originaires des contrées que l’on voulait exploiter, et _anglicanisés_ de longue main à Sierra-Leone.

En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves afin d’étudier la possibilité et l’opportunité d’une mission anglicane dans ces contrées. Les affranchis de Sierra-Leone favorisèrent des démarches qui devaient les ramener dans leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à Abé-okouta. Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui était assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection de ce chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la côte en 1845. Quand ils débarquèrent à Badagry, on leur annonça la mort de Chodéké. Ce contre-temps les retint à la côte; ils s’établirent d’abord à Badagry, et ne pénétrèrent dans l’intérieur que l’année suivante.

De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations: à Abé-okouta, en 1846; à Ibadan, à Lagos, à Otta, en 1852; à Ijayé, en 1853; à Igbori, en 1859; à Ikidja, en 1863; à Ichagga, à Iwayé..., etc., etc. Ces développements rapides s’accomplirent grâce au concours de maîtres d’école pris parmi les indigènes; mais l’œuvre eut à souffrir plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de cette région. Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les Dahoméens le 5 mars 1862; celle d’Awayé, par les Ibadans, le 1er avril de la même année. Les Ibadans avaient déjà détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette ville fut réduite en cendres; ceux de ses habitants (40,000) qui ne périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, furent traînés en esclavage. Deux ministres protestants européens se trouvaient dans cette station: l’un partit avant que la ville fût mise à sac; l’autre, capturé et réduit à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8 décembre 1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de Lagos.

A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait une imprimerie et un journal en langue indigène. Mais, le 13 octobre 1867, tous les blancs de cette ville furent chassés, et peu s’en fallut qu’on ne les massacrât.

J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du Dahomey. On y racontait de la sorte l’expulsion des Européens d’Abé-okouta:

Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements de voisins ennemis, avaient intercepté une lettre portant la signature du chef ennemi. On y reprochait au gouverneur de la colonie de Lagos de ne pas envoyer les secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dès qu’on sut le contenu de la lettre: «Le chef dont elle porte le nom ne sait pas écrire; qui donc lui a prêté sa plume?» On croit reconnaître l’écriture d’un ministre protestant; un cri d’indignation retentit, on demande vengeance; on veut massacrer les blancs. On l’eût fait, peut-être, sans la généreuse intervention de l’un des notables: «Les blancs sont sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus nombreux et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, et pillons leurs maisons.» Cet avis prévalut.

Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans la colonie anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à Lagos, ils n’y avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans les différents quartiers: à Fadji, Aroloyé (Palm-church), Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta.

Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension pour les filles (_female institution_), espèce d’école primaire supérieure; une sorte d’école normale ou de séminaire (_training institution_); des écoles primaires nombreuses répandues dans toute la ville et dirigées par des maîtres nègres, sous la direction et la surveillance des ministres blancs.

D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour la mission du Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au 31 mars 1873, en Afrique même, 5,550 livres sterling; en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme totale de 12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.

La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à la congrégation anglicane dans la colonie. Ce chiffre est exagéré. Un grand nombre de ces adeptes est venu de Sierra-Leone. Les _convertis_ ne le sont guère que sur les registres; volontiers nous les appellerons avec Burton «_registered converted_». Ils n’en seront pas moins un obstacle sérieux à l’établissement du catholicisme; car on s’applique à leur inspirer la haine du _papisme_. Demandez à l’évêque Crowther ce qu’est un protestant, il vous répond en propres termes, dans son vocabulaire yorouba: «Un protestant est celui qui repousse la religion du Pape.» Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro. C’est le degré de conviction des convertis.

La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre des anglicans porte celui des méthodistes à 1,048, et celui des baptistes à 71.

Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des écoles.

Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène.

MISSIONS CATHOLIQUES.

Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques venus à la suite des commerçants tentèrent sans succès d’évangéliser la côte des Esclaves. En 1667, le navire _la Tempête_ porta dans le royaume de Juda deux Capucins. Ils eurent la consolation de convertir le roi et se disposaient à le baptiser, quand les marchands de nègres, de peur que cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent les féticheurs contre les missionnaires. La cérémonie du baptême fut empêchée par le peuple ameuté; le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches et de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda pas à mourir empoisonné; l’autre partit et mourut en route, empoisonné aussi, dit-on.