Sept ans en Afrique Occidentale

Part 19

Chapter 193,927 wordsPublic domain

Quand elle vint à l’endroit où son fils avait été tué, les ossements de son fils étaient déjà pourris; ils avaient produit un champignon. Ce champignon était très-beau, et quand la mère s’en approcha, elle s’écria: «Oh! que ce champignon est beau!» Elle se disposait à l’arracher, lorsque son fils répondit: «Mère, n’arrache pas; mère, n’arrache pas; n’arrache pas, mère, _adja-nti-nlélé!_--je fus chez mes camarades, _adja-nti-nlélé!_--je fus chez mes camarades, _adja-nti-nlélé!_--ils me donnèrent deux mille cauris, _adja-nti-nlélé!_--ils en donnèrent mille à mon aîné, _adja-nti-nlélé!_--il me tua dehors, le cruel! mon aîné me tua dehors, _adja-nti-nlélé!_»

La mère court vite à la maison appeler le père de ces enfants. Tous deux reviennent en hâte aux champs. Arrivés sur les lieux, le père de ces enfants veut arracher le champignon. Mais l’enfant recommence à chanter comme il avait fait tout d’abord.

Coupons court. Le père de ces enfants alla trouver le roi et lui raconta ce qui se passait. Le roi vint lui-même et voulut arracher le champignon. Et l’enfant chanta toujours de même.

Lors, le roi envoie chercher l’aîné. Celui-ci arrive. Dès qu’il est venu, le roi lui dit d’un ton sévère: «De même que tu as pris ton frère et que tu l’as tué, de même on va te prendre et te tuer, afin que ton frère revienne à la vie.»

On tua l’aîné, et le cadet revint à la vie.

Apprenez de là à ne point vous fâcher si l’on donne de grands présents à votre frère. Que l’aîné ne jalouse point le cadet, lorsque celui-ci est l’objet de quelque préférence.

LE LIÈVRE ET LES AUTRES ANIMAUX.

Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous les animaux.

La sécheresse sévissait avec rigueur; plus de rosée: la gent aquatique elle-même souffrait de la soif. A son tour, la famine arriva. Ne trouvant plus rien à manger, les animaux se réunirent en congrès.

Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille; qu’il donnerait sa graisse; qu’on vendrait le tout et qu’on en emploierait le prix à acheter une pioche; qu’on creuserait un puits et qu’on aurait enfin de l’eau.

Et tous de s’écrier: «C’est bien! allons, qu’on se coupe le bout de l’oreille.»

Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les animaux restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils ramassèrent leurs oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent tout vendre, et le prix fut employé à acheter une pioche. Ils emportèrent cette pioche et vinrent creuser un puits.

Enfin, voilà de l’eau: on peut donc un peu satisfaire la soif.

Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre l’_akérégbé_[88]. Il se dirige vers le puits, au moment où le soleil est au milieu de sa course. Comme il cheminait, la calebasse rendait un bruit sourd: elle faisait: _chan-gan-gan-gan_... _chan-gan-gan-gan_...

[88] Petite calebasse qui sert à porter les liquides.

Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent effrayés, en entendant le bruit que faisait l’_akérégbé_ du lièvre. Arrivés à la maison, ils racontèrent qu’il y avait à la lagune quelque chose d’effrayant qui avait mis en fuite les gens de la lagune.

Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. Le lièvre puisa de l’eau, sans encombre; puis il descendit dans le puits et se baigna, en sorte que l’eau fut toute troublée.

Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour prendre de l’eau; elle est trouble. «Ah! s’écrient-ils, qui donc a ainsi perdu cette source?... C’est bien!»

Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu et l’en barbouillent; puis ils font un trou en face du puits.

Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le taillis. Le lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème réussit, et le lièvre ne se doute pas même de la présence des animaux dans le taillis.

Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien; il salue de nouveau, la statue ne répond rien encore. «Or çà, dit-il, prends garde que je ne te donne un soufflet.» Il donne un soufflet, et sa main droite reste prise. Il frappe de la main gauche, et la main gauche reste prise aussi. «Oh! oh! s’écrie-t-il: eh bien! frappons du pied.» Il frappe du pied, et le pied reste pris; et notre lièvre ne put se dépêtrer.

Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent voir le lièvre et son _akérégbé_. «Foin du lièvre! s’écrient-ils ensemble; ne lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille, lui aussi? et n’a-t-il pas refusé? Quoi? tu as refusé, et tu viens ensuite troubler notre eau!» On prend des fouets, on se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on le tue presque. «Nous devrions te tuer, maudit lièvre... Mais non!» On le délivre; et le lièvre de s’enfuir.

Depuis lors il ne quitte plus les champs.

LA VENDEUSE D’HUILE ET LE REVENANT.

_Alo! Alo o!_

Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant qui s’occupait à faire de l’_ekpo_[89].

[89] _Ekpo_, huile de palme.

Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire pour la vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce qu’il fût nuit close.

Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo; et il lui donna les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune fille s’aperçut qu’il en manquait un. Et elle réclama le cauris qui était en moins. Le revenant répondit qu’il n’avait plus de cauris. Et la fille de crier: «Ma mère me grondera, disait-elle. Comment rentrer à la maison?»

L’habitant du ciel se retire; la jeune fille le suit. «Va-t’en, retourne en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne peut pénétrer dans le pays que j’habite.» Et l’enfant: «Là où tu vas, j’irai aussi.»

Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un pays où les gens pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent en pâtée. Puis ils allèrent à la rivière du pus. Et le revenant chantait: «Jeune vendeuse d’_ekpo_, reviens-t’en.--R. Je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse d’_ekpo_, va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus, reviens-t’en.--R. Non, je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse d’_ekpo_, quand tu arriveras à la rivière du sang, retourne en arrière.--Je ne m’en reviendrai pas.--Vois-tu ce bois, là-bas, là-bas?--Je ne m’en reviendrai pas.--Et cette montagne abrupte?--Jamais je ne retournerai sur mes pas.»

Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à l’autre monde. Le revenant donna des _égni_[90] à la jeune fille pour faire de l’_ekpo_, et lui demanda de manger l’huile et de lui porter le _haha_. Or, l’_ekpo_ terminé, l’enfant donna l’huile au revenant et mangea le _haha_. «C’est bien!» dit le revenant.

[90] _Égni_, fruit mûr du palmier. Le _haha_ est le résidu filamenteux de ce fruit, après que l’huile a été exprimée.

Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la jeune fille, disant: «Prends cette banane, mange-la et ne me réserve que la peau.» L’enfant prit la peau et la mangea, et elle apporta le fruit au revenant.

Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes: «Va cueillir trois _ados_[91]. Les _ados_ qui feront: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ (Prends-moi! prends-moi! prends-moi!) laisse-les de côté. Prends-en trois qui ne disent rien du tout et reviens-t’en. A moitié chemin, casses-en une; casse la seconde près d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu seras rentrée.--C’est bien! dit l’enfant.

[91] _Ados_, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour y mettre des poudres.

Et l’enfant partit; et elle revint; et à moitié chemin, elle cassa une _ado_. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en grand nombre apparurent et se mirent à la suite de la jeune fille.

Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde _ado_. Et voici des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers, des poules... Il y en avait deux cents et plus. Et tous faisaient cortége à l’enfant.

Celle-ci, étant arrivée, cassa l’_ado_ qui restait, et toutes les maisons se remplirent de cauris: elles ne purent même les contenir tous.

La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, vingt animaux, vingt poules, et alla les offrir à son _iyallé_. L’_iyallé_ refusa, disant qu’elle enverrait son enfant; que son enfant saurait bien en trouver autant, et qu’elle le lui apporterait à la maison. «C’est bien!» lui fut-il répondu.

L’_iyallé_ alla faire de l’_ekpo_. Elle la donna à sa fille et lui donna ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile et partit pour la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter de l’_ekpo_ et lui remit les cauris en payement. Le compte était exact, mais la jeune fille vola un cauris, le cacha et prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. «Que faire? dit le revenant: je n’ai plus de cauris.--Dans ce cas, dit la jeune fille, je te suivrai chez toi.» Le revenant repartit: «C’est bien! allons.»

La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt le revenant recommença à chanter comme la première fois: «Retourne en arrière.» Et l’enfant: «Je ne m’en reviendrai pas.»--Le revenant: «Reviens sur tes pas.»--L’enfant: «Je ne veux pas m’en revenir.»--Le revenant: «Alors, c’est bien! partons.»

Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde.

Le revenant prit des _égnis_, les donna à l’enfant et lui dit de faire de l’_ekpo_. «Quand l’_ekpo_ sera faite, ajouta-t-il, tu mangeras l’huile et tu garderas pour moi le _haha_.» Et l’enfant garda l’huile pour la manger, et elle alla porter le _haha_ au revenant. Et le revenant tout ébahi s’écria: «C’est bien!»

Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de la peler: «Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras la peau.» L’enfant prit la banane et la mangea; elle prit la peau et alla la porter au revenant.

Le revenant lui dit aussi: «Va cueillir trois _ados_. Tu en trouveras qui feront: _Ka mi! ka mi!_ ne les cueille pas.» L’enfant part; elle va cueillir les _ados_. Elle en trouve qui ne rendent aucun son; elle n’y touche point. D’autres faisaient: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ elle les cueille.

Lors, le revenant lui parle en ces termes: «Quand tu seras à moitié chemin, casse une _ado_.» A moitié chemin, l’enfant casse une _ado_; et elle se voit poursuivre par quantité de loups, de serpents, de lions. Tous courent après elle, la pressant, la mordant, la harcelant sans relâche presque à la porte de la maison.

Elle casse une seconde _ado_; et toutes les bêtes féroces viennent la mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant, tandis que l’enfant était ainsi cruellement déchirée, il n’y avait qu’un sourd dans la maison, et il en avait fermé la porte. L’enfant cria au sourd de lui ouvrir la porte: le sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd d’ouvrir, et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte, les animaux tuèrent la pauvre enfant.

Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne quelque chose, acceptez-le avec reconnaissance: évitez la convoitise.

CHAPITRE XIII

MAXIMES DE SAGESSE.

Outre les _alos_, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature; ils se distinguent par la brièveté et l’élégance, par une tournure souvent très-poétique. La finesse d’esprit et la rectitude du jugement s’y montrent partout.

Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous allons rapporter; nous les considérerons uniquement comme maximes de sagesse. A ce dernier point de vue, ils offrent un intérêt particulier à l’historien et au philosophe; car ils mettent en évidence le caractère du peuple qui les possède et le degré de civilisation auquel il se trouve.

Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés _la sagesse des peuples_: le mot est exact, car dans les proverbes nous trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi que saint Paul déclare _être écrite dans le cœur des gentils_ eux-mêmes. Voici comment s’exprime l’Apôtre (_Rom._, II, 14, 15): «Lorsque les gentils qui n’ont pas la loi font naturellement les choses que la loi commande, n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi. Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur cœur.»

Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs proverbes; nous allons l’y rechercher[92], pour ce qui regarde les païens de la côte des Esclaves.

[92] Sous ce titre: _les Noirs peints par eux-mêmes_, nous avons publié le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction en regard.

1. _Dieu._ Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur Dieu. Il est appelé le _Maître par excellence_, le _Maître de la bonne terre_, le _Maître du ciel_, le _Roi de gloire_, le _Créateur_.

La vraie notion de la création n’est-elle pas finement exprimée dans les adages suivants?

«Le monde a commencé au moment où le maître du monde y entra.

«Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.

«Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, chante la gloire de Dieu; à sa mort, il tombe en poussière.»

Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu s’est occupé d’elles; si elles ont reçu de lui leurs propriétés essentielles; si une si belle œuvre fait honneur à celui qui l’a faite, on ne peut supposer que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au bonheur.

«Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous en lui.

«Dieu aide celui qui travaille.

«Que Dieu vous accorde heureuse fin!»

Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde:

«Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de nous.»

2. _Le Démon._ Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il connaît Dieu: c’est l’esprit de _ténèbres, celui qui s’empare des corps_.--«Le Démon n’a pas en lui de bonté; aussi son temple est dans la rue.» On appelle le Démon le _personnage au bâton noueux_, parce qu’on le suppose toujours armé pour mal faire.

3. _L’oricha._ On n’est pas sans se douter de l’inanité du fétiche ou _oricha_; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui lance, à l’occasion, les traits d’une sanglante ironie.

«Le ventre est le premier des orichas.

«Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci appelle son enfant _L’oricha me comble de biens?_

«En vain demande-t-on à la buse ou à l’_akala_ (vautour) de prendre part au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire.»--(_N. B._ La buse et l’_akala_, animaux impurs, ne sont jamais offerts en sacrifice, tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.)

4. Les _idées et pratiques superstitieuses_ se font jour dans les proverbes.

«Si l’_ogboya_ (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol d’une ville, cette ville sera détruite.

«L’_achorin_ n’a pas son pareil parmi les arbres.»--(_N. B._ Celui qui ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits... dit-on.)

«Le feu respecte l’_alouki_ (plante mince et pleine de piquants).

«Malheur à celui qui tuera un _ajako_ (espèce de chacal).

«L’_iwée_ (petite grenouille) se dégagera certainement des étreintes de celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)

«La hache coupe l’arbre sans appréhension; le bûcheron (appréhendant les effets des coups qu’il porte) se couvre la tête d’_étou_ (poudre magique).

«A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte.»--On suppose qu’à cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les mauvais génies et leurs funestes influences.

«Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter sa queue.»--Dans ce mouvement de la queue..., dit-on, il trouve la prescience de ce qui lui doit arriver.

5. Dans les proverbes, on peut étudier les _us et coutumes du pays_.

«L’_iranna_ est l’avant-coureur de la mort.»--Nous avons signalé l’usage de tuer une poule, en guise de passe-port d’outre-tombe et de viatique. C’est l’iranna qui paye le passage.

«Quelqu’un meurt-il loin de chez lui, on porte dans sa maison une part de ses restes mortels.»--C’est sur ces restes que l’on accomplit les cérémonies usuelles des funérailles, ainsi que nous l’avons déjà dit au chapitre des funérailles.

Les Nagos rendent un culte à l’orteil. D’après l’_usage_,

«Un oiseau aquatique n’est pas une victime digne de l’orteil.

«A _Ogoun_ (dieu de la guerre et de la chasse), on immole un gros chien.»

Toutefois, nécessité n’ayant pas de loi: «Si l’on n’a pas d’_adan_ (grosse chauve-souris), on sacrifie une _odé_ (chauve-souris plus petite).»

La tradition est la règle du culte et des usages. On repousse toute innovation par des dictons comme ceux-ci:

«Jamais, à aucune époque, nos pères n’ont honoré oricha de cette espèce.

«Que le prodige se montre à Igbésé (ville frontière du Yorouba), mais qu’il n’arrive pas à Idjanna.»

6. Les proverbes dénotent particulièrement la connaissance des vertus morales et des détails pratiques de ces vertus, vertus naturelles qui sont à la portée de tous les hommes, même des païens.

Ces vertus se rattachent aux quatre suivantes: la prudence, la justice, la force, la tempérance.

PRUDENCE.

Celui-là est prudent qui sait ce qu’il faut faire en toute rencontre, ou qui prend les moyens de le savoir.

La prudence exige que l’on ne compte pas sur le hasard, et que l’on réfléchisse avant d’agir; qu’on ne se fie pas à l’apparence; qu’on s’entoure de conseils..., etc., etc. Là-dessus écoutons les Nagos.

«On ne doit pas assimiler un cas fortuit à un événement que l’on a prévu.»

Il y a d’heureux hasards; ainsi, «les cris stridents du coq au milieu de la nuit peuvent terminer un différend»--par la surprise qu’ils causent. Toutefois, «c’est bien présumer du hasard que de compter sur les bienfaits du temps.

«L’attention empêche l’homme de se tromper.

«Donnez votre attention à ce que vous faites.--Plus une affaire est obscure, plus il y faut réfléchir.

«Une aiguille tombe-t-elle des mains d’un lépreux, on ne la ramasse qu’avec précaution; une affaire se présente-t-elle, on ne la traitera qu’après y avoir réfléchi.

«On ne laisse pas brûler ce qu’on garde avec soin.

«C’est le chien agile et dont le flair est sûr qui force le lièvre.»

_Dans un cas embarrassant_, imitez «celui qui s’est planté une épine au pied: il s’en va, clopin-clopant, trouver celui qui peut la lui arracher.--Si l’on vous donne un conseil, profitez-en.--N’entreprenez pas ce que vous ne pouvez mener à bonne fin.--Si vous ne pouvez dès l’abord bâtir une maison, logez-vous dans une hutte.»

_Fuyez le danger_: «Le piége inspire des appréhensions aux plus forts.--A la vue de l’épervier, on n’expose pas ses poules sur un rocher.--Si une tique se prend au museau du renard, ne demandez pas à la poule de la gober.--Le chien ne va pas aboyer dans l’antre de l’once.--Celui qui fuit le danger ne se donne pas le temps d’arracher l’épine qui le blesse, ou de choisir les mets qui lui plaisent.

«Faites en secret ce que vous voulez qu’on ignore.--La rivière n’est jamais pleine au point de soustraire les poissons aux regards.»

Nous pourrions multiplier nos citations; mais nous sommes obligés d’abréger pour dire un mot de chaque vertu. Ceux qui désirent de plus longs développements pourront consulter les _Noirs peints par eux-mêmes_.

JUSTICE.

La justice rend à chacun ce qui lui est dû: à Dieu, ce qui est à Dieu; à l’homme, ce qui est à l’homme.

Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre connaît Dieu et ne lui adresse pas son culte; le culte, il le rend à l’idole, à l’_oricha_. Nous avons parlé de Dieu et de l’oricha; il nous reste à parler de l’homme.

«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure; aux égaux, la concorde; aux inférieurs, la discipline.»

Et les Nagos: «Honorez les anciens: ce sont nos pères.--Que l’enfant ne s’arroge pas le droit de parler à la place des anciens.--Imitez votre père; ce qu’il ne se permet pas, évitez-le.»

«Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa couronne;--les impôts lui reviennent de droit;--les rebelles ont tout à craindre de lui.»

Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. «Tous les hommes sont proches, disent-ils.--Un fou d’Ika et un _idiot_ d’Ibouka ne peuvent se rencontrer sans sympathiser.--L’enfant ne se perd pas comme les bêtes.--On ne vit pas sous le même toit sans se parler.--Quiconque méprise autrui se méprise lui-même.»

Dans la société, les uns travaillent pour les autres. «Celui qui fabrique des serpes les fait pour autrui.--Le boucher tue la bête, les débitants la mettent en pièces.--Le sel gemme est un produit _haoussa_; le tabac en rôle vient du pays des Blancs; le _gombo_, d’Iré.»

S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit: «La plante des pieds se salit à l’ordure du chemin.--On ne s’en va pas en pagne blanc au milieu de l’huile de palme.--Après s’être vautré dans le bourbier, le cochon va se frotter à ceux qui sont propres.--Si les maisons ne se touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à l’autre?»

AUX INFÉRIEURS LA DISCIPLINE, dit saint Bonaventure, déterminant une des pratiques essentielles de la justice. _Aux inférieurs la discipline_, c’est-à-dire _l’instruction_ et _l’éducation morale_. Le docteur catholique parle en théologien; il expose la doctrine du _Maître_ par excellence, doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des instruments de domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance. Le nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître: «_Que celui qui est le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme celui qui sert._» Toutefois, la raison et la conscience lui suggèrent des principes dignes d’être notés.

PAUVRES. «On suppose le pauvre moins sage que le riche.--Dès qu’on est en haillons, on paraît ne pas mériter des égards.--Si le pauvre, donnant son avis, opine qu’une poutre est assez longue, _à priori_ on ne l’écoute pas; à la fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai.--Pour tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est toujours à la peine: pour lui, pas de fête!

«Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se retire.--On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence.--Les nuages voilent le firmament; un temps nuageux ne laisse pas arriver jusqu’à nous les rayons du soleil.»

Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme des êtres de nature inférieure. Cette fausse supposition est repoussée par les nègres: «La naissance ne diffère pas de la naissance: comme est né l’esclave, ainsi naît l’homme libre.--L’esclave était libre dans la maison de son père.--L’esclave n’est pas un morceau de bois; quand il meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on éclate en sanglots, à la mort de l’homme libre. Or, dans la maison de sa mère, l’esclave n’était-il pas libre?

«L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré la journée au service de son maître.--Tout le dérangement est pour le couvercle (image de l’esclave); et pourtant, le couvercle n’a que la vapeur, tandis que le pot (le maître) a ce qui est bien.--Le serpe (_entendez: l’esclave_), la serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit; elle élague la haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non plus; elle s’use à force de servir, elle sera bientôt hors d’usage; cinq cauris suffisent à la faire entourer d’un anneau, et elle clôt encore la ferme du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est fortement armée pour de nouveaux travaux.»

JUGES. «Les présents aveuglent les juges et les empêchent d’être justes.»

TÉMOINS. «Le témoin éclaire la justice; un témoin n’est pas un partisan.

«Le coupable est inquiet.--Celui qui voudrait se cacher des autres croit toujours qu’on s’entretient de lui; il s’inquiète, comme s’il était coupable.--Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite les autres.--L’épervier s’enfuit dès qu’il a pris une poule: il a conscience de son méfait.