Sept ans en Afrique Occidentale

Part 18

Chapter 184,011 wordsPublic domain

Au Dahomey, les suicidés, comme les criminels, sont voués à l’exécration publique: on leur coupe la tête et on l’envoie au roi, à Abomey, aux frais des parents ou du maître. «Voici, dit M. Courdioux, une légende que j’ai recueillie de la bouche d’un de nos catéchumènes, et qui montre l’aversion générale qu’ont les nègres pour ce genre de mort.

«Un homme, étant tombé dans l’indigence, n’eut bientôt plus rien à manger. Il fit réflexion que sa vie était détestable. Il prit une corde, monta sur un arbre et se mit en mesure d’attacher sa corde à une branche pour se la passer au cou.

«Soudain, jetant un regard au-dessous de lui, il aperçoit un lépreux qui prenait un bain à quelques pas de là. Il lui crie de s’en aller au plus vite. Le lépreux, ayant achevé de se laver, prit son pagne et s’enfuit en disant: «--Je vais chez moi jouir de la vie.»

«Celui qui était sur l’arbre, étonné de ces paroles, s’écria: «--Comment! De quelle vie va donc jouir ce malheureux, qui n’a ni mains, ni pieds, et dont les chairs ont été dévorées par la lèpre? Moi, j’ai de bonnes mains, de bons pieds, et je vais me pendre! Ce misérable lépreux, qui est rebuté de tout le monde, qui manque de tout, trouve encore du charme à vivre, et moi qui suis infiniment moins à plaindre, je me détruirais! Oh! non. Je laisse là ma corde, et je vais chez moi pour jouir encore de la vie.»

Un mot du deuil.

Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans l’intérieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l’appellent au dehors, elle ne sort qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance: tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes se voilent la tête avec un _acho_ de cette couleur.

Après les quarante jours du grand deuil, la parenté vient consoler la veuve; on lui rase la tête, et elle prend des vêtements propres.

Les danses et les libations recommencent. Et comme tout cela deviendrait ruineux, chacun porte son présent, afin de contribuer aux grandes dépenses que nécessitent les circonstances. Pour faire honneur au défunt et à sa famille, les amis riches envoient leurs esclaves, avec des fusils et de la poudre, à leurs frais; et les fêtes se prolongent ainsi davantage.

«Les familles du Dahomey ont un grand respect pour les mânes de leurs ancêtres. Après plusieurs années de sépulture, les crânes des défunts sont retirés de la fosse, et on les conserve religieusement dans des vases de terre. Ces vases sont placés dans un coin de l’habitation et servent ainsi de fondement et de consécration au culte à rendre à tous les fétiches ou dieux domestiques.» (COURDIOUX).

Ce que raconte M. Féris ne regarde, sans doute, que les Minas d’Agoué. Encore, je n’oserai pas affirmer que le deuil, tel qu’il se pratique ordinairement, exige toutes ces particularités. «Lorsque les femmes perdent leur mari, dit-il, elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a été enseveli. Pendant ce temps, elles se tiennent dans l’inaction complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et ne changeant jamais de vêtements. Leur famille apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre; on dirait que les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les émanations putrides.

«Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des débris d’amandes de palme et des écailles d’huîtres; et là, les parents du défunt leur donnent la _chicote_ (fouet portugais) pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités que leur mari avait pour elles.

«Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes s’affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaître.

«Quelques jours après ces cérémonies, elles vont, au lever du soleil, se laver à la plage, se rasent les cheveux, coupent leurs ongles et les jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d’une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.

«On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un copieux repas, après lequel elles sont libres.

«Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil, c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus devant la ceinture.

«Les hommes qui ont perdu leur première femme se retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.

«Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche; le pommeau du bâton est aussi orné, quelquefois, d’un lien de ce genre.»

CHAPITRE XII

LITTÉRATURE.

Le plus beau génie s’étiolerait dans le milieu où vivent les noirs. Leur vie matérielle et terre à terre en étoufferait les inspirations; ne cherchons donc pas le génie chez eux. Mais si leur pensée manque le plus souvent d’élévation, leurs discours dénotent une grande facilité et beaucoup de finesse. On ne saurait contester aux nègres un sens droit, le talent et la richesse d’imagination.

Point d’écriture; partant, le développement intellectuel est enrayé. L’écriture ne soulageant pas la mémoire, la pensée n’a pas tout son essor; elle s’arrête au premier jet de l’improvisation.

Entraîné par la rapidité plus ou moins vertigineuse du langage, celui qui parle n’a pas le temps de rechercher le mot propre; il ne rencontre souvent que des expressions vagues, sans précision et sans clarté. De là l’habitude de s’interrompre fréquemment par des interpellations de ce genre: «_Ogbo?_ Comprenez-vous?»

Le langage des nègres est bref et rapide, d’autant plus énergique et expressif qu’à la parole se joint toujours l’action: vives et fréquentes exclamations, gestes passionnés, musique délirante, mimique continuelle. On n’a qu’à se rappeler ce que nous avons dit au chapitre sixième, en parlant des _plaisirs et réjouissances_. Ici, nous considérons les contes ou _alos_ simplement comme productions de l’esprit et monuments de littérature.

Ce que Laharpe disait des peuples de l’Orient est peut-être plus vrai encore des nègres: «Ces peuples amollis par le climat et intimidés par le despotisme ne se sont pas élevés jusqu’à la vraie philosophie. Mais ils ont habillé la morale en paraboles et inventé des contes amusants.»

Les _alos_ ont pour but principal de plaire et d’amuser. Outre ceux que nous citons dans ce chapitre, d’autres sont épars dans le corps de l’ouvrage.

LE CIEL ET LA TERRE EN DISCUSSION POUR UN ÈMO.

Mon conte a trait au ciel et à la terre.

Après avoir tué un _èmo_[82], le ciel et la terre se le disputaient: chacun des deux arguait de son droit d’aînesse. Cependant la terre se rendit maîtresse de l’èmo, et le ciel, fâché, se retira chez lui. Plus de pluie: le haricot fleurissait sans fructifier; le maïs venu en épis ne mûrissait pas.

[82] _Èmo_, espèce de rat brun.

Tous les animaux se réunirent en congrès. Et ils chantaient: «Le ciel et la terre, _adja nrété dja!_ ont tué un èmo; _adja nrété dja!_--La terre dit qu’elle est l’aînée, _adja nrété dja!_--Plus de pluie, _adja nrété dja!_--Le haricot fleurit et ne fructifie pas, _adja nrété dja!_--Le maïs venu en épis ne fructifie point, _adja nrété dja!_»

Ils prirent l’èmo et le livrèrent aux oiseaux. Chacun s’élançait pour le saisir, et chacun reculait avant de l’avoir pris. Tous les oiseaux avaient fait ainsi, quand vint le vautour. Le vautour prend l’èmo. Les animaux voulaient lui bâtir une maison, mais le vautour le porta au ciel. Et le vautour s’élevait dans les airs; et il n’avait pas parcouru la moitié de l’espace, que la pluie tombait à torrents. Il ne fut plus question de maison, et on laisse le vautour à la pluie.

Voilà pourquoi le vautour n’a pas de maison.

* * * * *

Voici des scènes où l’astuce est en jeu:

LE LÉZARD ET LA TORTUE.

_Alo! Alo o!_

Voulez-vous savoir pourquoi la carapace de la tortue n’est pas unie?

La famine sévissait: dans tout le pays la disette était extrême. Le lézard alla aux champs et découvrit une grande roche remplie d’ignames. Le maître du champ était près de la pierre. Quand il voulut y entrer, il s’écria: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Et quand il fut sorti, il dit: «Pierre, ferme-toi»; et la pierre se ferma.

Le lézard vit tout, entendit tout; et il rentra chez lui.

Au premier chant du coq, il s’en alla voler des ignames, les emporta dans sa maison et les mangea tout à loisir. Chaque jour il renouvela son larcin.

Une fois il fut rencontré par la tortue-_adjakpa_. Celle-ci lui demanda: «Où as-tu trouvé de quoi manger, mon cher ami?» Le lézard répondit: «Je me garderais bien de te le dire ou de t’y mener: on me tuerait.» L’adjakpa répliqua: «De grâce! mène-m’y: je n’en soufflerai mot à personne.--C’est bien!» dit le lézard; et il ajouta: «Au chant du coq, viens m’éveiller: nous partirons.»

La tortue rentre chez elle, et le lézard rentre chez lui, de son côté. Le coq n’avait pas chanté encore que la tortue était déjà près de la maison du lézard. Une première fois, une seconde fois, elle fait _kékéréké!_ Et elle court appeler le lézard, disant que le coq a chanté. Le lézard lui répondit de le laisser se reposer: le coq n’a pas chanté encore. «C’est bien!» dit la tortue. Ils se recouchèrent jusqu’à ce que le coq chantât.

Alors, le lézard se leva, et ils s’en allèrent. Dès qu’ils furent arrivés là, le lézard dit: «Pierre, ouvre-toi»; et la pierre s’ouvrit. Le lézard entra, prit des ignames et ressortit. Il dit à la tortue-adjakpa qu’il fallait partir. Elle répondit de rester un instant à garder. «C’est bien!» dit le lézard, et sans plus attendre, il se retira.

Cependant la tortue-adjakpa se chargeait d’ignames: elle en mit à la tête, aux pieds, aux bras; elle en attacha aux cheveux de sa tête.

Quant au lézard, il était déjà chez lui, dormant les pattes en l’air. Il avait allumé du feu et se tenait comme quelqu’un qui était mort, ce jour-là même.

Notre adjakpa ne sut se rappeler comment il fallait dire à la pierre pour qu’elle s’ouvrît. Elle criait depuis longtemps sans résultat... Survient le fermier qui la saisit, qui la frappe, qui l’assomme. La tortue déclara que le lézard l’avait conduite à cet endroit. Le fermier l’attacha avec une corde et la conduisit chez le lézard.

Le fermier se présente: il trouve le lézard couché à la renverse, gisant comme un mort. Il lui dit: «Cette adjakpa prétend que c’est toi qui l’as conduite dans mon champ.--Comment l’aurais-je fait? je vous le demande; voyez si je l’aurais pu. Depuis trois mois, je suis ici couché: je ne connais le champ de qui que ce soit.»

Le fermier prit la tortue et la tua. Et la tortue, d’une voix gémissante: «Cancrelat, raccommode-moi, dit-elle; fourmi, viens me raccommoder.»

Là où le cancrelat et la fourmi la raccommodèrent, c’est là que la tortue est raboteuse.

LA PRINCESSE GUÉRIE DE SURDITÉ, OU POURQUOI LA TORTUE RÉUSSIT EN TOUTES CHOSES.

_Alo! Alo o!_

Un certain roi avait une fille qui était sourde-muette. Cette fille avait nom Bola. Le roi fit tout ce qu’il put afin de donner l’ouïe à sa fille: tout ce qu’on fit ne réussit à rien. L’enfant n’était pas à la ville: on l’avait reléguée à la campagne.

Or, voici que la tortue aux mille industries se présente au roi et lui demande ce qu’il lui donnera, quand elle aura réussi à faire parler son enfant. «Je partagerai ma maison en deux, dit le roi, et je t’en donnerai une part.»

L’adjakpa va acheter une bouteille de miel et vient dans le bois où demeure l’enfant. Elle dépose le miel et va se cacher. L’enfant arrive près de cette bouteille de miel, y porte la main. La tortue sort de sa cachette, se glisse par derrière, donne un soufflet à la jeune fille: «Voleuse! s’écrie-t-elle: c’est ainsi que tu voles le miel, pour aller le manger.--Moi! dit la jeune fille; je t’ai volé du miel pour le manger, moi!»

La rusée tortue l’attache avec une corde, et elle chante ce provocant refrain: «Bola a volé du miel pour le manger, _kiyin-kiyin!_--Bola est une fourbe, _kiyin-kiyin!_ Bola est une insigne voleuse, _kiyin-kiyin!_»

A ces chants de la tortue, l’enfant répondit «qu’elle allait dans les bois de l’éléphant avec l’éléphant; qu’elle allait avec le buffle dans les bois du buffle; et la tortue vient l’accuser d’avoir volé du miel pour le manger! _kiyin-kiyin!_»

La maligne tortue emmena l’enfant. Toutes deux se répondaient dans leurs chants, en sorte que lorsqu’elles arrivèrent chez le roi, celui-ci poussa un cri de surprise: «sa fille, qu’on n’avait plus entendue parler, parle aujourd’hui.»

Le roi divisa son palais en deux et donna une part à la tortue adjakpa.

Voilà pourquoi la tortue réussit dans tout ce qu’elle entreprend.

L’ONCE ET LE SINGE.

Écoutez l’aventure de l’once.

Un jour, l’once s’était fatiguée à chasser sans pouvoir rien prendre. Épuisée, elle alla s’asseoir. Or, les poux ne lui laissaient aucun repos.

Elle voit passer un singe; elle l’appelle, le prie en grâce de l’épouiller. Tandis que le singe l’épouille, elle s’endort. Lors, le singe prend la queue de l’once, l’attache à un arbre et s’enfuit.

L’once s’éveille; elle veut se lever, mais elle se trouve prise par la queue. En vain s’épuise-t-elle à vouloir se dégager, elle n’y peut réussir; elle est là, haletante.

Survient un escargot. «De grâce, détache-moi la queue», lui crie-t-elle du plus loin qu’elle l’aperçoit.--«Ne me tueras-tu point, si je te délivre?» repartit l’escargot.--«Certes, je me garderai de te rien faire,» reprit l’once.

L’escargot détache l’once. Celle-ci rentre chez elle et va parler à tous les animaux: «Quand viendra le cinquième jour, annoncez que je suis morte et qu’on va m’enterrer.»

Tous les animaux dirent: «C’est bien!»

Et le cinquième jour, l’once était couchée, faisant la morte. Et tous les animaux vinrent, et tous dansaient autour d’elle, ils dansaient... L’once se lève tout à coup; elle bondit pour terrasser le singe. Mais le singe a déjà sauté sur un arbre: il fuit.

Aussi, ne pensez pas que le singe reste à terre: il a trop peur de l’once.

LA MÈRE ET L’ENFANT.

Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle n’avait pas même un pagne autour du corps; elle attachait l’enfant sur son dos avec une feuille de bananier.

Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois pour le vendre, se trouvait un aranran[83]. Il y avait un grand arbre sous lequel la pauvre femme venait s’asseoir, et où elle couchait son enfant par terre.

[83] _Aranran_, espèce d’oiseau.

Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons aranran vient prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle a fait son fagot; elle vient voir son enfant; elle arrive à l’endroit où elle l’avait couché; elle ne l’aperçoit pas. Elle cherche partout: plus d’enfant! Elle court en tous sens à travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes; elle arrive; elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de ce méchant aranran. Elle se met à crier: «Aranran, _èyè-igbo-igbo!_ prends mon enfant, rends-le-moi vite, _igbo!_--Voici une corde faite de feuilles de bananier: attache vite mon enfant, _igbo-igbo!_»

Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta un sac de coraux. Cette mère délie le sac, regarde: son enfant n’y est pas!... Elle jette le sac à terre. Et elle chante toujours son même refrain.

L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. Et la mère regarde en toute hâte: son enfant n’y est pas!... Et elle crie.

L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La mère vole auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que l’aranran avait jeté à terre pour elle, et elle l’emporta au logis, et de la pauvreté elle passa à l’abondance.

Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux à son _iyallé_[84]. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant d’une autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de la même façon que la femme dont nous venons de parler. Mais quand elle s’éloigne pour couper du bois, l’aranran prend l’enfant, le tue et le mange.

[84] _Iyallé_, la première femme, la maîtresse de maison.

De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne voyant plus l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. Et l’aranran de fienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette à terre. La femme accourt, délie le sac et ne trouve que des bananes de fiente dedans. Elle rejette le sac avec dégoût.

La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde fois, l’aranran urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tête de la femme.

Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de son enfant et les lui lance dessus. Elle regarde: ce sont les ossements de son enfant. Alors, elle chante à tue-tête: «Ce n’est pas mon fils, c’est le fils d’une autre que cet oiseau a tué, croyant tuer le mien.» Et elle se retira.

La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci répondit qu’il se portait bien.

Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère porta la cause devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui s’était passé, raconta que l’iyallé avait pris l’enfant de ses mains, et qu’après deux longs mois elle ne l’avait pas encore ramené.

Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita: elle vint et subit son interrogatoire: «Comment donc a-t-elle traité l’enfant d’autrui? Qu’en a-t-elle fait?--Que voulez-vous que j’en aie fait?»

Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda: «Si cette femme dépendait de vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir?» Toute la ville s’écria: «Si elle dépendait de nous, nous n’hésiterions pas un instant, nous la tuerions.--Alors donc, dit le roi, qu’on la mette à mort.» Et on alla la tuer.

Que tout ceci nous serve de leçon: lorsqu’on vous offre quelque chose, si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par l’envie.

SIGO, ESCLAVE DE LA TORTUE, EST DÉLIVRÉ PAR SA MÈRE.

Écoutez mon histoire: elle a trait à une femme du nom d’_Olou_.

Cette femme eut un fils qu’elle appela _Sigo_. Après maintes réflexions, l’enfant résolut de s’adonner à la chasse. Son père lui donna un cheval; sa mère, un mouton. Et ils lui dirent de se livrer à la chasse. Et l’enfant, prenant ses flèches, monte à cheval et s’éloigne dans la direction du bois.

Il chemina longtemps, pour arriver enfin au repaire des animaux.

Mais voici que le ciel s’obscurcit; on ne distingue plus rien; la pluie tombe à torrents, et sa violence est telle qu’elle entraîne Sigo au fond d’une fosse. Là, gémissant, se désolant, il fait pour sortir d’inutiles efforts.

Cependant la pluie cesse; la tortue, toujours prête à profiter des occasions, arrive des champs. L’enfant allonge le cou et se met à crier: «Tortue _adjakpa_[85], ohé!» La tortue se penche sur le bord de la fosse, afin de découvrir au fond celui qui l’appelle. «Que fais-tu là?» dit-elle à l’enfant. Il répond que la violence de la pluie l’y a précipité.

[85] _Adjakpa_ est un surnom donné à la tortue. Il peut vouloir dire: fée chauve. Comment le traduire en français?--Nous le traduirons diversement selon les cas.

La tortue lui ayant demandé ce qu’il lui donnerait si elle l’en retirait, l’enfant lui répondit qu’il serait son esclave. «C’est bien!» dit la tortue _adjakpa_. Elle descendit dans la fosse, elle en retira l’enfant, et elle lui dit: «Je vais faire un grand tam-tam, tu t’y tiendras dedans, et quand nous arriverons à la maison, si je bats le tam-tam avec la baguette, garde-toi bien de chanter.» L’enfant dit: «J’entends!»

Arrivée chez elle, la tortue _adjakpa_ va trouver le roi et lui parle avec éloge de son tam-tam. Le roi lui demande de venir battre du tam-tam devant lui, afin qu’il en entende le son. «C’est bien! dit la tortue. Convoquez toute la ville à la danse.» Et le roi: «C’est bien!» Et il envoya dans toute la ville prier tout son monde de venir danser.

Dès qu’on se fut rendu, le roi manda l’_adjakpa_. L’_adjakpa_ prit son tam-tam et vint au milieu de l’assemblée, et elle battait son tam-tam de la baguette, et le tam-tam résonnant disait: «Sigo est fils d’Olou, _agba-mi-réré!_--Sa mère lui donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, _agba-mi-réré!_--Son père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, _agba-mi-réré!_--Écoutez ce que je dis: il alla au repaire des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de la tortue, _agba-mi-réré!_»

Un long murmure parcourut la foule. Le roi dit à la tortue de battre encore le tam-tam, afin qu’il en entendît les sons. La tortue battit son tam-tam pour la seconde fois, et les assistants crièrent encore plus fort. Lors, la tortue rentra chez elle.

Bientôt, les _iyas_[86] de notre enfant se présentèrent chez la tortue pour l’inviter à présider leurs jeux. L’_adjakpa_ dit: «C’est bien!» Elle prend son tam-tam et part.

[86] _Iyas_, la mère et ses compagnes de la même maison.

Dès qu’elle fut venue, on prépara de l’_oka_[87]; on acheta du tafia et l’on demanda à la tortue de battre son tam-tam. La tortue battait son tam-tam, et le tam-tam disait: «Sigo est fils d’Olou, _agba-mi-réré!_--Sa mère lui donna un mouton et lui dit d’aller à la chasse, _agba-mi-réré!_--Son père lui donna un cheval et lui dit d’aller à la chasse, _agba-mi-réré!_--Écoutez ce que je dis: il alla au repaire des éléphants; il alla au repaire des buffles, _agba-mi-réré!_--La force de la pluie m’a fait tomber dans la fosse, et je suis devenu esclave de la tortue, _agba-mi-réré!_»

[87] _Oka_, brouet préparé avec de l’amidon de manioc.

On fait manger la tortue: elle mange; on lui donne du tafia: elle boit, et tombant dans l’ivresse, elle s’endort. Tandis qu’elle dort, on prend son tam-tam, on le délie, on en retire l’enfant, on le remet en état.

A son réveil, la tortue prend son tam-tam et le bat: un corbeau se fait entendre dans le tam-tam. La tortue frappe encore: le corbeau croasse de plus belle. Et il criait le plus qu’il pouvait: «Pourquoi, lorsque tu manges, ne donnes-tu pas à manger au tam-tam? Et lorsque tu bois du tafia, pourquoi ne donnes-tu pas du tafia au tam-tam?

La tortue rentre chez elle, délie le tam-tam et trouve dedans un corbeau.

Apprenez de là à ne pas laisser aller votre enfant dans un endroit où il ne peut aller sans danger.

LE FRATRICIDE PUNI.

Il y avait deux enfants dont l’un avait appris bien des chants. On les invita à une réunion de leurs camarades tous les deux. Ils avertirent leur mère qu’ils se rendaient à cette réunion, et la mère dit: «C’est bien!»

Ils se mettent en marche, arrivent au lieu du rendez-vous, battent leur tam-tam avec grand entrain. On donna deux mille cauris au cadet et mille à l’aîné. Et ils reprirent le chemin de leur maison.

Chemin faisant, l’aîné tombe sur son frère et le tue. Il prend les cauris de son frère, les ajoute aux siens, et il rentre chez lui.

Il n’est pas plutôt rentré qu’on lui demande compte de son frère. Il répond qu’il l’a laissé en chemin. On chercha son frère partout sans pouvoir le trouver.

Or, un jour, la mère dit à l’aîné qu’elle allait arracher des feuilles.