Part 9
«C’est là le défaut de toute histoire contemporaine. Paul Adam l’a bien vu et de ce défaut il s’est servi. Il a tâché de nous rendre l’aspect d’une époque par les yeux des gens qui vivaient à cette époque. C’est la biographie d’un grand homme faite par son secrétaire, adolescent passionné, imaginatif, de parti pris, mais qui a vu son modèle de près, qui a vécu avec lui et connaît bien les petits travers du dieu, les traits qui le rendent plus humain;--c’est le récit d’une émeute fait par un passant qui se trouvait dans la foule. Sans doute a-t-il vu de trop près... du moins il a vu.--Sur Napoléon, nous entendons tenir, dans les livres de Paul Adam, de bien singuliers propos... mais tels étaient les propos que des gens estimés comme penseurs, guerriers ou sensualistes, tenaient sur Napoléon, durant l’empire. Un homme d’imagination pense volontiers que l’univers est ligué contre lui; l’histoire ne retient pas sa crainte. L’histoire a-t-elle retenu les craintes et les espoirs des parents du jeune Héricourt qui, dans _l’Enfant d’Austerlitz_, est le protagoniste de Paul Adam? Je ne sais, mais ces mouvements n’en ont pas moins existé dans leur âme et, si l’historien les enregistre à peine, le romancier peut leur donner une grande place. Un cas d’autosuggestion aussi vive est une marque de l’époque, un chroniqueur psychologue aurait tort de le dédaigner. Quand les fouriéristes et les saint-simoniens parlaient d’eux-mêmes, ils semblaient former le centre de l’univers, quand, maintenant, il veut parler d’eux, un biographe est bien forcé de noter cet orgueil et cette illusion qui donnent une physionomie si spéciale à ces socialistes rêveurs. L’histoire, vue de près, est toute imprégnée de rêve. Ce rêve disparaît quand on s’éloigne, les documents le remplacent, l’homme-dieu redevient un homme tout court, ses actions font son histoire, et, par contre, l’homme qui rêva, qui participa aux rêves de ses contemporains, devient une façon de dieu, ses rêves font sa légende. Or, Napoléon était, outre un homme de génie, un homme aussi. Qui sait si les émotions de ses contemporains ne le touchaient pas secrètement et ne déterminèrent pas un peu les plus illustres de ses gestes? Les travers et les retours de sa fortune, les interférences que produisit son étoile dépendraient donc non seulement du hasard, de ses calculs, des conseils qu’il reçut et des ordres qu’il donna, mais aussi d’influences difficilement appréciables quand un siècle les a lourdement effacés. Encore une fois, cela est possible, et cette possibilité suffit à ce que les opinions, paradoxales à première vue, de Paul Adam, se trouvent justifiées.»
Ma vieille auditrice m’interrompit:
«Mais ce n’est pas cela que je vous demande! et je n’ai que faire de vos interférences! J’ai peut-être tort, mais les romans de Paul Adam m’ennuient. Les parlotes de bourgeois idéologues n’ont rien qui me séduise et, si elles ne valent pas plus cher, à ne considérer que leur style, les longues histoires de Dumas père m’amusent davantage.--Écoutez!--La porte du fond s’ouvre, les courtisans se rangent, la marquise de ce que vous voudrez étouffe un soupir d’émotion, un homme chamarré annonce:
«Le Roy!»
«Et on a envie de répondre:
«Je le marque!»
«C’est toujours plus drôle que _l’Enfant d’Austerlitz_!»
Notre muse manquait de sérieux. Je tâchai de le lui faire sentir.
«Vous badinez, mais votre plaisanterie est cependant critique. Voyons! n’en venez-vous pas à mépriser bien vite le ridicule artifice qui donne aux romans historiques du commun le semblant de la vie et leurs grâces de parade. Rien n’est plus romanesque, paraît-il, qu’un adultère couché dans un lit célèbre et les mésaventures conjugales d’un prince du sang ont toujours de quoi intéresser le public. L’auteur prend ainsi la plus misérable intrigue, dont il ne voudrait certes pas pour un conte moderne, et la sauve en plaçant ses péripéties contre un décor que les images ont popularisé. L’alcôve ou le panorama font ainsi passer l’idylle ou la bataille. Paul Adam a visé plus haut.
«C’est une œuvre énorme qu’il a entreprise. Un idéal change suivant le cerveau qui l’a rêvé. Il se transforme ainsi que le fait une personne vivante. Il est une personne vivante, et, dans les romans de Paul Adam, il faut le considérer comme tel. Chacune des «volontés merveilleuses» qui le dictèrent à la foule y mit un peu de sa propre ressemblance et quand cet idéal grisa le petit Omer Héricourt, c’est, dans l’âme incertaine d’un enfant, d’un adolescent, presque d’un homme, d’obscures luttes qui nous sont décrites. L’idéal est parfois trop élevé. Pour atteindre à cette émotion dépensée que prône Paul Adam, il faut des forces vives qui se rencontrent peu aux époques de relâchement. On n’est pas impunément l’enfant d’une victoire, ou, du moins, risque-t-on de devenir l’homme d’une défaite. Et ne voyez pas, dans cette âme, un combat aussi intéressant (je prends le mot dans son sens le plus vulgaire) que parmi les méandres d’un roman parisien?
«Intelligent et sensible, Héricourt est le reflet équivoque et mélancolique des temps troublés où il se développa. Il souffre de ne pouvoir se former à la ressemblance altière de ses aînés. Il plie sous les chaînes que jetèrent sur lui la famille, le temps, l’heure, les influences, et, s’il se désole d’être prisonnier, son indécision s’en accommode. L’époque ne permet pas d’imiter ces beaux caractères, tout raidis de volonté, qui l’entourent. Ils ne sont plus que les représentants superbes d’un monde en démolition, et le grand coup d’épée qui faisait à son homme une fière allure ne vaut plus que par sa beauté de souvenir. Il faut se composer un nouveau personnage, il faut innover dans les méthodes, il faut inventer sa conscience, et, pour un adolescent, la tâche est dure.
«Ballotté par mille désirs, mais tremblant d’effroi, Héricourt porte en lui une France nouvelle. Elle garde la défroque étincelante et scrupuleuse du temps où soufflait le vent d’épopée. C’est encore de quoi habiller de façon héroïque un jeune homme incertain de la qualité des parures.»
Ma vieille amie agita vivement son éventail et, après avoir créé autour d’elle un petit tourbillon, dit avec l’insolence du dieu qui parle dans sa nuée:
«Un idéal? un idéal! cela est fort joli. Paul Adam a donc fait l’histoire d’un idéal; il nous a rendu les variations de cet idéal, il nous a montré le reflet de cet idéal en divers cerveaux humains. Très bien! Vous oubliez seulement de me dire quel est cet idéal. Est-ce un idéal traditionnel ou romantique? Touche-t-il à la morale ou à l’art? Est-il...»
J’interrompis:
«Le définir est très simple.
«Un homme tue un autre homme; une bête massacre une autre bête.--La force seule agit. Passons.
«Un homme évite l’attaque d’un autre homme; une bête s’évade et dépiste une poursuite dangereuse.--La ruse seule est en jeu.
«Un homme est vainqueur d’un autre homme, sans armes, par la seule réflexion, par l’ascendant que lui donne sa pensée.--L’esprit seul est en jeu. La lutte s’est déplacée. L’émotion cérébrale a vaincu l’émotion physique.
«Un homme se trouve devant une statue. Il est subjugué.--C’est la dernière victoire; celle d’une émotion de pensée.
«Voilà ce que prône Paul Adam.
--Et pensez-vous, sérieusement, qu’avec un tel point de départ Paul Adam arrive jamais à faire vivre ses personnages? Rappelez-vous, mon cher, les romans de chevalerie! Le héros éperonné, casqué, monté sur un beau cheval, armé d’un grand sabre, est tellement perdu dans le rêve qui l’occupe de conquérir une princesse que jamais, jamais, entendez-vous? il ne songe à manger ou à dormir! Les lecteurs des romans idéalistes ont une belle âme, je vous l’accorde, mais ils n’ont pas d’estomac (et ne voyez pas dans ce mot une basse plaisanterie); leur bouche n’est faite que pour le baiser, elle ignore la nourriture, leurs dents mordent mais ne mâchent point, leurs yeux regardent une belle, ils croiraient déroger, sans doute, en se fermant pour le sommeil! Ces hommes sont de purs esprits; dans leurs aventures, je cherche en vain ce trait de vérité qui me laisserait entendre qu’avec une âme ils ont un corps, comme aussi, dans leurs discours, ne trouve-t-on jamais cette phrase simple qui, non seulement exprime une idée, mais nous montre celui qui l’exprime. Qu’il parle lui-même ou fasse parler, Paul Adam ne cesse jamais d’employer un langage obscur.
--Il me semble, chère Madame, répondis-je, que sur ces deux points: vérité de caractère, vérité de style, vous faites par excès de sévérité une lourde erreur.
«Tel romancier nous décrit un personnage et nous nous ébahissons: quelle exactitude! Tout est rendu, depuis la coupe de l’habit jusqu’à la palpitation des narines! Quelle merveille sobre et précise!--Donnez-vous la peine de regarder de plus près.--Oui, tout est rendu de ce que l’on voit quotidiennement des gens occupés de petites choses, tout est rendu de leurs gestes, du commun de leurs pensées, tout est rendu à un certain point de vue.--Encore une fois, Paul Adam cherche d’autres effets artistiques. Peu lui importe que l’un de ses héros apparaisse toujours dans notre souvenir avec une verrue sur le nez, mais il triomphe quand nous ne pouvons nous rappeler ce personnage sans qu’aussitôt nous soyons forcés de repenser ses pensées, de voir la direction de ses désirs et de connaître leur essence la plus subtile.--La ressemblance des héros de Paul Adam est celle-là même que savent donner les grands peintres et à laquelle les plus habiles d’entre les photographes n’atteignent pas.--Voulez-vous me faire dire que ces hommes sont dessinés plus grands que nature?... Oui, cela est presque vrai. Leur démarche est parfois démesurée, leurs paroles, ils les jettent aux quatre vents, à l’aide d’une trompette immense, trompette de gala, toute tintante de grelots, enrubanée de soies rouges, de soies vertes, de brocarts, de bannières et de drapeaux qui sentent la poudre et en sont tachés; une vive intelligence du monde les retient, un vent de sensualité folle les pousse; ils ont le prestige des statues colossales qui voient plus d’horizon que nous. Ce n’est pas là notre humanité?... Eh! j’en suis bien fâché, mais c’en est une autre!... Et la façon dont elle est décrite nous donne à chaque instant de beaux exemples de ce mauvais style de Paul Adam qui vous trouble si fort!
«Sans doute, il n’est point parfait.--A l’époque où Paul Adam commença d’écrire, les néo-naturalistes parlaient une langue étrange, contournée, excessive, dure par le son et ridicule par le choix, les symbolistes ne parlaient aucune langue, ils balbutiaient difficilement un patois brouillé, liquide, affecté à l’extrême; ils voulaient, par le placement de leurs vocables, rendre le tintement de la première goutte de rosée qui tombe dans un lys au crépuscule du Vendredi Saint et l’écho du soyeux murmure que faisaient, sur une dalle de porphyre, les sandales de Cléopâtre. Amusettes pour les Petites-Maisons!
De ces écoles, Paul Adam a gardé de mauvais ornements. La parure de son style reste défectueuse, mais le fond est excellent. Ce sont des broderies imparfaites sur une trame solide. Ce n’est pas un beau style. C’est un style musclé. Il ne coule pas, au hasard d’une fantaisie de malade, comme les déliquescentes extravagances de tel poète que l’on vanta. Si ses fleurs semblent parfois artificielles, ses fruits sont les fruits lourds d’un arbre touffu mais bien ramifié.
«Le style de Paul Adam! Je gage que vous le reconnaîtrez sur quelque feuille que vous le trouviez. Il bouscule, fait crier, tranche, étonne, éblouit brusquement, puis caresse et soupire...
«Ce n’est déjà pas si mal pour un méchant style.»
Il y eut un silence, car je perdais haleine. Notre muse, qui tricotait allègrement sous la lampe, leva ses beaux yeux vifs.
«Mais alors, dit-elle, avec un petit sourire ambigu, Paul Adam serait, à vous entendre et suivant l’expression vulgaire dont vous vous servez parfois, un _très gros monsieur_?
--Et je me souviens toujours, repris-je, sans vouloir prendre garde à cette interruption, je me souviens toujours, quand on parle légèrement d’un auteur dont la pensée, la force et la grande production devraient au moins inspirer le respect, à la vilaine figure que font ces jugements lorsqu’on vient à les rappeler quelque dix ans plus tard!
--Oh! cher ami, voilà un mot cruel! dans dix ans, songez donc combien ces choses me seront indifférentes! Seule, j’espère, la voix des séraphins...»
Et, sur ces mots, notre causerie fut interrompue.
BÊTES DE PLAISIR
Je vous parlerai du cochon et d’un songe dont le propos est analogue, songe qui fit l’agrément de mon sommeil d’hier. Mais c’est du seul cochon que je vous parlerai d’abord.
Je l’ai admiré, ces derniers soirs, dans sa plus grande exaltation. Rose, ardent, emporté par un fier galop, il tournait autour d’un orgue qui jetait des rhapsodies à la foule accourue. Cochons qui rendez la foire de Neuilly plus joyeuse que nulle autre! cochons luisants! cochons bousculés par un orage mélodique! ah! je compris bien, en vous voyant bondir, circulairement, sous le poids de tant de jeunes femmes riantes et que vous décoiffiez par votre vive allure, cette pensée de je ne sais plus quel moine hollandais de la Renaissance:
«Le cochon est un animal d’une lubricité toujours inassouvie.»
Tandis qu’à vos côtés des vire-vires, composés de galères d’or, de barques, voire de chevaux, n’attiraient point le monde ou n’étaient occupés que par des gens de peu, les belles adolescentes se disputaient vos croupes sellées et vous chatouillaient le groin avec complaisance. D’un œil révulsé par la luxure, vous contempliez vos aimables fardeaux, et le frôlement d’une jupe, la pression d’un genou vous faisaient renifler voluptueusement.
«Être libres! pensiez-vous, gambader dans une prairie bien arrosée et clapotante, sur les traces de ces enfants!»
Mais toute gloire a sa peine, et l’orgue implacable vous entraînait, sans merci, vers votre destin qui est, comme celui de beaucoup d’hommes, de voir les plus beaux fruits et de ne point vous en repaître.
Pourtant, dans cette avenue de Neuilly, votre personnalité se manifestait de façon si surprenante que je ne songeais point à vous plaindre, et, d’ailleurs, je ne lisais aucune tristesse dans vos prunelles. Tout entiers, vous vous livriez, semblait-il, à l’agrément de l’heure et vos cavaliers participaient à cette joie. J’aperçus des bourgeois de sens, et qui paraissaient, pour le moins, des notaires, trouver du plaisir à chevaucher votre cou, ou bien, allongés autant que le permettait leur anatomie, à vous embrasser et vous parler à l’oreille. De telles gentillesses, pardonnables chez des femmes étourdies ou des vierges folles, mais incompatibles avec la gravité des gens dont je m’occupe, étaient l’indice d’un puissant émoi.
Charitables amis qui dispensez une heureuse paix aux hommes, combien je trouvai inexact et vil, pour tout dire, ce mot de Toussenel qui ne vous aima point: «Le porc est l’emblème de l’avare, et l’avare n’est bon qu’après sa mort.» Il pensait ainsi vous déprécier! Quel démenti vous lui donnez, sous les lustres de foire, par le brillant et l’air triomphal de vos attitudes d’aujourd’hui.
Cochons victorieux! cochons choisis! cochons roses! vous êtes au sommet de votre courbe! Qui donc, à vous voir bondir ainsi, émules de Pégase, penserait aux bas articles des dictionnaires, faits à l’usage des hommes par d’autres hommes studieux, et où l’on voit que le terme _cochon_ s’applique, dans la mauvaise société, aux êtres malpropres et répugnants! Dites! cochons! vous traitez-vous d’_hommes_, les uns les autres, en témoignage de mépris? Si je considère avec justice notre conduite, où trouverai-je le cœur de blâmer, et que dirait ma conscience quand elle sait trop bien que nous fûmes pour vous de mauvais frères.
Et je me souviens des jours d’obscure souffrance que vous endurâtes, et de cet individu de votre race (une truie, exactement) qui allaitait ses quatorze enfants, tandis qu’elle n’avait, l’infortunée, que douze tétines. Elle considérait d’un œil triste la fraction de sa progéniture qu’elle était forcée de vouer au trépas, et sa détresse était fort émouvante. J’ajouterai que la fermière vint prendre les deux affamés et les nourrit au biberon, ce qui l’obligea à se lever trois fois par nuit. D’ailleurs, elle n’agissait ainsi que par cupidité et non par amour, car elle usait, communément, envers vous de façons cruelles et me dit même, un jour, qu’il était mauvais de donner à un cochon plus de quarante compagnes durant le temps de sa vie. Une si forte affirmation, faite d’un ton doctoral et déplaisant, diminua à mes yeux la vertu de cette femme, qui, vis-à-vis de vous, jouait le rôle par lequel fut jadis illustrée la louve latine, nourrice de jumeaux.
Pourquoi les hommes vous forcent-ils, cochons! à vous bauger en des lieux nauséabonds? pourquoi restreignent-ils votre polygamie, quand il est de science courante que vous prisez les belles formes et qu’un rien d’embonpoint rose ne vous rebute pas? pourquoi réservent-ils, à vous qui fîtes rire le roi Louis XI par vos gentillesses et, conséquemment, méritez les honneurs que l’on donne aux courtisans de choix, pourquoi, dis-je, vous réservent-ils l’opprobre le plus bas et l’insulte la plus aiguë?
C’est ainsi que j’en arrive à croire que vous valez mieux que nous, et, à cette heure où, la foire s’éteignant, vous rentrez peu à peu dans l’ombre, je veille sur vos rêves. Maintenant, j’ai regagné mon logis et ma chambre; pensif, je projette d’écrire sur vous un bel ouvrage; déjà, je vous chante d’une voix intérieure, et, tandis que le plan de l’œuvre se dessine en mon esprit, un songe me visite, car j’ai glissé dans le sommeil.
Sur une plage, où se promènent des cochons de teintes diverses, je me trouve moi-même transporté. Je sais que je suis sur les bords d’une île légendaire, et, là-bas, dans le bois de pins où des cigales fredonnent, je reconnais le couple qui passe, enlacé: n’est-ce point la subtile Circé en compagnie du plus subtil Ulysse!... Mais ce sont les cochons qui forment le sujet de mon rêve.--Ils se promènent, parmi les bocages fleuris et les sources claires; ils broutent ce _pain de pourceau_ que, prétentieusement, on nomma plus tard: cyclamen; ils conversent en langage secret, ils rêvent, ils sont heureux. Voilà plus d’une lune et demie que l’enchanteresse, fille d’Europe et d’Hypérion, les ravit à leur figure humaine et leurs allures s’en ressentent étrangement.
Parmi les compagnons d’Ulysse il en était d’intelligents et d’imbéciles. Les premiers, dans l’avatar, perdirent l’esprit, une âme d’homme ne pouvant se loger dans un corps de porc. Ils devinrent des cochons médiocres et sans distinction. Mais, un des plus jeunes matelots, célèbre pour sa belle simplicité, ce qui le faisait traiter en esclave, se trouva très à l’aise dans sa nouvelle peau, et celui-là devint un cochon d’esprit.--Quand je le vis, il s’essayait à dessiner des emblèmes sur le sable avec sa patte gauche d’avant. Bientôt, il s’éloigna, tenu à l’écart à cause de son génie. Ses compagnons, qui délibéraient depuis quelques instants, firent lentement le cercle, comme des enfants pour une ronde, mieux: comme les cochons de bois d’un vire-vire... Soudain, ô merveille! ils se mirent à tourner en bondissant, et tous, à voix jointes, sous l’œil complaisant d’Ulysse et de Circé, ils grognaient une valse entraînante.
SUR L’INCONVENANCE D’OUTRAGER LES MORTS
aux Chercheurs d’inédits.
La tristesse de ce ciel d’hiver, la neige grise et l’incapacité où l’on est d’imaginer, même vaguement, ce que peut être un soleil d’août, m’incitent à méditer un peu sur certain poème de Jules Laforgue intitulé: _Complainte de l’oubli des morts._
Cet homme nous est d’un aide précieux aux jours où il pleut sans répit, où la bise exagère, où le brouillard emmitoufle la ville comme avec un cache-nez de laine sale. A ces moments, si l’on n’a pas à portée de la main un album de Beardsley, pour fréquenter quelque princesse suivie d’un nègre, ou se faisant coiffer, ou cueillant d’impossibles fleurs avec des gestes difficiles, les vers de Laforgue et ses _Moralités_ sont, pour l’âme, une excellente médecine.
Ce soir, je veux, avec Laforgue, plaindre les pauvres morts et détester les ouvreurs de tombes dont les journaux nous content chaque jour les affreux exploits. Hélas! si le violateur de sépultures est puni par le code quand ses petits travaux ont le décor d’un vrai cimetière, si le gazetier frémit et s’indigne quand le crime est, simplement, de chercher, dans un cercueil de vieille dame riche, un bijou enlevé à la circulation, combien il change de ton, quelles fleurs ne cueille-t-il pas dans son memento de rhétorique, lorsque le sacrilège fut caché sous un masque pieux, ou que la sépulture violée était une sépulture spirituelle!
Les insultes subies par un cadavre se payent chèrement, les injures faites à une mémoire sont à l’ordinaire glorifiées et les souvenirs ne se plaignent pas plus que les cadavres:
Les morts, C’est discret; Ça dort Trop au frais.
Un auteur vient-il à mourir, qui brilla quelque peu et fut de bonne vente, il se trouve un grand nombre de gens à l’affût du moindre lambeau de papier marqué de son écriture. Les invitations qu’il envoya, les billets que reçut son cordonnier ou sa blanchisseuse, une carte de visite cornée de sa main, forment le fond de la collection; les lettres à ses amis (celles où le tutoiement est employé sont plus précieuses), les réclamations aux éditeurs, en sont les joyaux. Le bibliophile gardera-t-il au moins ces reliques dans une cassette bien close, loin des yeux de la foule, pour sa seule joie? Point du tout! il les portera à la revue où il est agréé, les publiera, les illustrera d’une préface et de notes, et ceux qui liront cette feuille sauront que X..., le grand poète, _décédé à la fleur de l’âge_, portait des cols rabattus, dînait à huit heures, sautait de son lit du pied gauche, et, par aventure, qu’il souffrait de douleurs intestinales.--Aimables détails!--Mais qu’importe!--l’impunité du bibliophile est assurée:
Les morts, C’est sous terre; Ça n’en sort Guère.
... Et, quand les parents et les amis du mort l’auront un peu oublié, quand ils en seront venus à surveiller moins strictement ses manuscrits, alors le petit jeu reprendra de plus belle, et les bibliophiles se mettront à la recherche des inédits. Le romancier a-t-il parfois essayé sa plume avant d’entreprendre son travail, le malheureux poète a-t-il, un jour, écrit deux vers imbéciles sur l’album d’une jeunesse qui l’en priait, a-t-il déroulé un mirliton impromptu au bas d’une lettre à sa maîtresse, l’amateur les recueillera dans son carton, puis les publiera tous en volume, réunis par un commentaire larmoyant et faussement respectueux.
Telle est la destinée de l’écrivain. Et passe encore s’il n’avait à souffrir que durant sa vie, et d’une main hostile, ou de sa propre main! mais quel excès d’opprobre que d’avoir à souffrir, après sa mort, de la main de ceux qui prétendent l’aimer!
C’est gai, Cette vie! Hein, ma mie, O gué?
Voilà pourquoi on peut reprocher à tant d’amateurs sans vergogne, non seulement de tenir sur les morts des propos éhontés, mais encore de leur faire de cruelles blessures.
Lorsqu’un écrivain de valeur a jeté l’un de ses manuscrits, il est assez probable qu’il n’espère pas le voir, plus tard, tiré de l’ombre; au moins peut-on le supposer.--Croit-on vraiment que cela ajoute grand’chose au renom d’un poète que de publier les vers qu’il bégaya? et à la gloire d’un romancier que de mettre en vente le roman qu’il écrivit en nourrice?--Ceux qui manquent ainsi de respect aux morts sont de mauvais disciples qui ne savent pas aimer un maître.--Mais ce sont là sensibleries puériles:
Importun Vent qui rage! Les défunts? Ça voyage!