Part 8
Sur le plancher inégal, poussiéreux et jaune à cause de trois lampes tremblantes, les quadrilles se dissolvent et perdent à chaque figure quelque danseur. La mélancolie qui monte du fleuve fait frissonner les jeunes femmes et trembler les lèvres des garçons à casquette... C’est alors que les maigres bosquets de l’île deviennent curieux à visiter. On y perçoit des gémissements, des jurons tendres, à demi étouffés, et, contre le tronc d’un saule, le soupir continuel de la Seine qui s’épanche. Dans l’atmosphère humide, flotte une odeur de vin médiocre, de tabac moisi, de sueur et de linge. Peu à peu, le spectacle devient d’une lubricité assez noire. J’entends un rire aigu, pointu, strident, un crachat, un bruit de brise, un juron, une branche et un busc de corset qui craquent.
Je ne sais pourquoi, mais il me semble retrouver les cris de cette île joyeuse avec les causeries de mon ami tunisien dans tout un genre de littérature qui, depuis quelque temps, paraît en bonne production et de bonne vente. Ces livres aux couvertures plus ou moins illustrées sont une transposition élégante et souvent raffinée des scènes que je viens de rappeler.--Même sensualité triste dans les uns, même fadeur pimentée (si l’on peut joindre ces deux mots) dans les autres. Ils passent pour des livres gais. Leur trait le plus visible est d’être affreusement mélancoliques.--Oui, c’est bien cela! je reconnais l’odeur de mort, les relents de pourriture spirituelle, ou bien l’odeur écœurante des parfums à bon marché, les relents des confiseries médiocres.
Oh! les pauvres tentatives de joie!
Je ne demande pas du tout que l’amour soit gai. Les plaisanteries sur l’adultère et le cocuage finissent par lasser un peu. D’autre part, il est plus d’une belle histoire passionnée depuis _Manon_ jusqu’à _un Amateur d’Ames_ qui nous fait entendre le tragique duo de l’amour et de la mort, et, pour citer enfin le roman que des gens de sens et de goût délié proclament le chef-d’œuvre de la narration courte, _la Femme et le Pantin_ ne nous montre-t-il pas le masque le plus tragique et le plus horrible que puisse prendre l’amour? Oui, mais tout cela se passe dans les hautes régions; ces œuvres ont un caractère commun: on n’y trouve point de grivoiseries, et c’est à cause d’un certain air grivois que les romans de Willy, par exemple, ses _Claudine_ particulièrement, avec un style délicat, une composition habile, d’indéniables qualités d’émotion et des caractères vivants, me semblent être les fruits blets d’un mauvais arbre.
Voici qu’une impulsion galante se révèle à nouveau dans le roman français; bientôt on ne s’occupera plus du tout d’amour, mais seulement de gymnastiques amoureuses, et, de la première page aux dernières lignes, si l’alcôve reste ouverte, la lampe ne sera certes pas baissée.
Ce sera tant pis!--Qu’on fasse le compte de ce que ce genre littéraire nous a laissé... nous trouverons un seul nom, celui de Crébillon, le fils, et encore, je pense que personne ne le lit dans un autre dessein que celui de tâcher à ravir le secret de son admirable style.--Tout le reste est allé à l’égout, et le nom même de cent auteurs d’ouvrages galants et pommadés sont allés rejoindre les vieilles lunes, sans que nous ayons gardé le moindre souvenir de leurs gentillesses.
Mais, puisque j’ai pris comme exemple les _Claudine_ de Willy, je m’y tiens. Je crois sentir, tout aussi bien qu’un autre, le charme qu’il y a en elles. Willy décrit la nature en traits vraiment campagnards et ses façons de la peindre sont très sympathiques.--Il court une émotion vive et prenante dans les amours de Claudine et du grand Renaud, vers leur début... mais ensuite, et avant, et tout le temps, en somme, quelle douceur provocante, quel érotisme triste dont on ne parvient pas à sortir!
Voyez-vous! tout cela découle du goût immodéré que les auteurs de second plan ont pour le laid. Sous le prétexte imprudent que Baudelaire avait extrait la beauté du Mal, chacun a voulu se faire extracteur de beauté à son tour, et, Dieu juste! en quels étranges lieux sont-ils allés la chercher!
Or, qu’on le remarque bien, enlevez aux _Claudine_ les qualités de facture et d’émotion, il restera une horrible petite chose dans le genre _leste_ et _retroussé_.
Il y a, dans ces livres, deux parts à faire: l’une est composée des pages où l’auteur nous dit son amour pour la campagne, les occupations légères qui sont la menue monnaie de la vie, la tristesse et les sourdes angoisses de la passion; cette part-là est exquise et souvent même belle; mais il s’en trouve une autre où nous sont décrites, lentement et sans rien oublier, des caresses trop prolongées, de mauvaises mœurs et des derrières de petites filles malpropres.
Eh bien! je pense vraiment que cette part-là ne vaut rien.
C’est tout ce que je voulais dire.
PLAGES
Une plage plaît en toute saison,--à l’époque de sa plus grande gloire, quand, illustrée par les toilettes des femmes, les harnachements de bain et les calices renversés des parasols, elle semble, avec son arroi de tentes, le campement d’une guerre en dentelles,--à l’époque de sa plus grande désolation, quand elle est rendue tout entière à son flot, à ses vents, et que la barque sombre des pêcheurs vient seule mêler une note humaine au courroux du paysage,--à l’époque, enfin, de son renouveau, quand, sous les brises, plus tièdes, dirait-on, d’heure en heure, des fleurs semblent sourire dans la courbe de chaque vague; mais son aspect me paraît plus séduisant, oui, et plus instructif, mille fois, vers l’époque, où, avec la saison finissante, le tumulte des baigneurs s’apaise, où la décroissance du flot n’est plus suivie par tant de mioches vêtus de rouge, où la vague n’est plus déparée par tant de gens mouillés et criards, et, surtout, où l’air n’est plus saturé par la mélodie des orchestres tziganes.
Sur la plage que je viens de quitter, le premier jour de septembre fut le dernier de la saison élégante. Dès le matin, la gare retentit, grinça, bourdonna, et les hôtels se vidèrent comme par magie. Les petits-chevaux du casino accomplirent encore un petit tour, afin qu’on les pût essuyer, puis ils s’en furent dormir.
C’est alors que l’on vit, dans ses traits les plus comiques, le tête à tête de l’homme et de la nature, car tout le monde n’était point parti (quatre familles, une dizaine de couples, trois individus solitaires prolongeaient leur séjour) et la mer était toujours là.
Au mois d’août, l’homme qui est venu se reposer des tracas de la ville devant l’océan ne regarde pas l’océan. Il a trop à faire. Il regarde ses semblables, il parle, il fume, il lit le journal, et, surtout, il se souvient, car c’est le temps des bavardages rétrospectifs et des anecdotes.--Quand il va visiter le flot de plus près, quand il se baigne, c’est avec ses compagnons, c’est en troupe. D’ailleurs, n’osant pas affronter le large, il tourne le dos à l’horizon et se mouille en considérant ses semblables, groupés devant lui sur la plage. Parfois une vague le surprend, alors il se tord, il rit, il hurle et se démène comme un insensé. Ce sont là voluptés de bain. La pelure dont il couvre sa nudité le faisant ressembler à un singe en mascarade, il accentue la ressemblance par des gestes désordonnés et naïfs. Rien n’est plus inconvenant que le spectacle d’un mortel entre deux âges qui s’agite, sans mesure et puérilement, dans l’écume. De tels jeux ne sont excusables que chez des enfants. J’ai pourtant vu des citoyens chauves et gras les priser fort.
En septembre, un homme ne trouve plus guère, sur le sable, de compagnons pour s’ébrouer. Il connaît toute l’histoire de ceux qui partagent son exil, leur vie n’a rien qui puisse, désormais, l’intéresser ou l’ébahir; il ne lui reste plus, comme passe-temps, que de contempler la nature. Finies, les petites causeries sur l’adultère dans la tente zébrée de rouge et de blanc, finies les minutes énigmatiques et pas très rassurantes où le destin, par l’entremise de miss Isis, cartomancienne et chiromancienne experte, se dévoile après l’offrande modique, faite à la prêtresse, d’un écu de cinq francs!... On a beau avoir vécu sa vie de bourgeois tout comme un autre, on a beau avoir une femme, des enfants et du bien au soleil, on a beau ne pas croire en Dieu et très peu au diable, il passe quand même dans le dos un petit frisson quand on vous annonce, sans crier gare, de graves nouvelles pour la fin de la journée ou qu’une lettre chargée se perdra par négligence postale... Oui! on a eu peur, mais c’était bien agréable tout de même!
Maintenant, plus d’amis, plus de devineresse!--Les vagues jasent, elles aussi, et il se pourrait bien que l’Océan fût mystérieux... fadaises que tout cela! C’est fini de rire, on va s’ennuyer.
Depuis quelques milliers d’années que l’homme se promène sur la croûte mouillée qu’il habite, sa vie durant, il n’a pu encore lier commerce avec elle!--Il lui faut des êtres de chair pour sympathiser.--A certaines époques, l’homme se rapproche des arbres, des eaux, des nuages, et, bien qu’il le fasse timidement, sans confiance, les arbres, les eaux, les nuages se murmurent les uns aux autres:
«Il va nous parler enfin!»
Mais l’homme balbutie difficilement quelques paroles...
De toutes leurs voix unies, les éléments répondent... Alors, l’homme prend peur, se cache, se gare la figure avec son bras.
Et, cependant, quelle admirable affection il méconnaît ainsi! Il méconnaît le geste paternel des chênes et les frémissements familiers des choses vagues de l’air; il méconnaît la constance des rochers qui le fixent et l’amitié des étangs qui lui sourient... il méconnaît tout, et préfère la fille qui lui cligne de l’œil, accotée à un réverbère.--Songe-t-il jamais que la première nuée de l’aurore est mieux fardée qu’une prostituée, a plus de séduction, et n’est point vénale?
Non, l’homme ne veut sourire qu’aux êtres de son plan et, devant ses frères éternels, il bâille.
Il bâille, vous dis-je.
Regardez! Le voici:
Notre homme (moi, si vous voulez, ou bien vous-même) a posé sa chaise sur un rocher et s’est posé sur elle, il a croisé ses jambes et, sur son genou, a fermé ses mains irréprochables. Il regarde. Il est seul devant tout ce bleu, devant tout ce vert et devant toute la pourpre du soleil couchant.
Eh bien! je ne veux pas insister, faire preuve de malveillance, abuser du contraste, je ne voudrais pas médire d’un de mes semblables... je tiens seulement à indiquer, par quelques touches, les deux personnages qui tiennent la scène.
D’un côté, la mer, aérée, striée de houle, gémissante et joyeuse, plaintive dans les crevasses du roc et riant par ses écumes, baisée par le vol des mouettes, ombrée par celui des voiles, frôlée par les brises et les beaux rayons du jour, chaude, étincelante, parée, traînant sur la plage le bas de sa robe salie et le tirant à elle d’un geste mystérieux, la mer enfin, ironique, vertigineuse,--d’un côté la mer...
Et de l’autre Monsieur X... qui bâille et croit rêver.
LA DAME QUI N’AIME PAS PAUL ADAM
Le plus souvent on discourait (confusément) sur l’immortalité de l’âme.
Ce soir-là, nous parlâmes de Paul Adam.
J’aime ces heures silencieuses où l’on poétise une fin de digestion par des arguments métaphysiques. En écartant le rideau de la fenêtre, on voit des flots que la lune ourle d’argent, quelques pins tordus et un ciel clouté d’étoiles, un ciel bleu plus que de raison, bleu d’un bleu profond, mais prétentieux et agressif.--Il est bon d’avoir, à portée du regard et de la main, un paysage d’une si belle tenue, car l’admirer simplement, sans emphase ni froideur donne une contenance durant ces instants où nous ne trouvons rien de bien neuf à dire sur la septième Ennéade de Plotin. On parvient alors, sans peine, à rompre les chiens et faire dériver la conversation vers une matière que l’on possède à fond et des idées que l’on sait exprimer en leur beau.
Mais cela n’est qu’une digression; je voulais vous dire comment nous en vînmes à parler de Paul Adam.
Ce fut ainsi: la muse de la demeure où j’écris est une vieille dame à cheveux blancs et qui, au mépris des plus sages conseils de son docteur, goûte fort les longues veillées. Elle nous donne, dès le jour fini, son avis sur toutes choses, d’une voix dont le timbre est resté pur et les inflexions délicates. Elle rappelle, par la grâce courtoise de son langage, cette illustre Madeleine de Scudéry dont tant d’honnêtes gens se montrèrent amoureux et qui composait de longs romans où ses contemporains se reconnurent.
Piquée de cette comparaison que nous fîmes, un jour, en sa présence, notre muse désira lire une des œuvres de son modèle.--Le lendemain, je lui apportai _Artamène ou le grand Cyrus_ (10 vol. in-8º).--Ainsi que je m’y attendais, ces dictionnaires lui déplurent, et, de ce fait, elle me fit, une heure durant, mille reproches.
Comme je m’humiliais et lui baisais les mains, elle s’écria:
«Enfin! je vous pardonne, mais c’est pour vous gronder encore. Eh! quoi! ces livres que vous paraissez estimer, ces romans historiques de Paul Adam, sont, d’après ce que vous m’en dites, conçus dans le même esprit que ces pauvretés.»
Et, tandis que je frémissais d’avoir pu desservir par mes gloses un auteur que j’aime, elle ajouta:
«Mais oui! la demoiselle avait des renseignements inédits sur les batailles et la stratégie du grand Condé par l’entourage de ce prince qui était de ses amis. Ces traits d’histoire secrète expliquent suffisamment la vogue de telles fadaises. Je crois que l’attention que vous portez aux livres de Paul Adam provient de raisons analogues.
«Ce romancier que je n’ai jamais vu, mais qui doit être, j’imagine, fort vieux, à en juger par les vingt ouvrages dont vous me citiez hier les étranges titres... (_Les Images sentimentales_! voyons! est-ce raisonnable? _Chair molle_... pouah! _Être_... serait-ce une grammaire? on ne le dirait pas à voir le style de Paul Adam)... ce romancier semble vous avoir fourni, sur toute une époque de notre histoire, des indications qui vous surprirent, des renseignements tout à fait inédits. Suivant lui, nos plus belles révolutions ne sont plus de brusques angoisses du pays, mais le résultat, prévu par quelques initiés, de combinaisons mystérieuses.
«Une chronique, expliquée par des manœuvres de sociétés secrètes, ne me dit rien qui vaille. De mon temps, on rendait l’histoire logique en faisant intervenir la Providence à tous les coins d’un règne. Cela, du moins, était simple. Je ne crois pas que des parlotes de francs-maçons aient pu empêcher Napoléon de gagner des batailles et d’en perdre. C’est vraiment trop enfantin. Aussi, je tiens Paul Adam pour un méchant auteur qui essaye de m’en imposer par ses considérations historiques, et, se fût-il contenté de composer des romans romanesques, il ne me déplairait pas moins, car j’ai lu de lui, dans le temps, un livre où il nous racontait en un français difficile et avec un grand appareil d’hyperboles, de paraboles, de syllepses et d’ellipses plus biscornues que gracieuses, les aventures d’une jeune écervelée du nom de Clarisse et de fort mauvaise éducation, qui m’enlève toute envie de pénétrer plus avant dans les ténèbres de ses considérations historiques.»
Elle s’éventa rapidement avec un délicieux petit éventail où des amours gouachés poursuivaient des nymphes sur un fond d’arbres taillés en pyramide, et se tut.--Elle avait dit.
Je respecte fort ma vieille amie, et, le plus souvent, je la laisse discourir comme bon lui semble, mais, en vérité, il est des jours où, abusant de l’excuse que lui fournissent son âge et cette grâce fanée qui la singularise, elle passe la permission et parle trop insolemment d’un temps qui n’est plus le sien. Je crus de mon devoir de protester, et, m’installant dans un fauteuil, je me carrai comme pour pérorer tout au long.
Je tâchai d’abord de la faire revenir sur son premier grief.
«Les romans historiques de Paul Adam, lui dis-je, cette série qu’il intitule: _Histoire d’un Idéal à travers les Siècles_, et qui s’étend de Byzance, durant les jours de sa gloire, à Paris durant les heures contemporaines, ne sont pas des chroniques écrites par fantaisie, ni des paysages humains vus à travers des lunettes colorées. Point du tout. Les faits, les mobiles, les intentions ne sont pas déformés par l’œil qui les observe, et, en cela, je vous l’accorde, ils figurent par comparaison de fort mauvais romans historiques. Ce genre, que d’aucuns veulent aujourd’hui ranimer et faire refleurir, était, entre tous, le plus détestable.
«Un écrivain prenait quelque fable, plus ou moins historique par son essence ou ses entours, et la façonnait à l’image que lui proposait sa fantaisie du moment. Quel vilain portrait il nous donnait là! Moïse, Vercingétorix, Pierre le Grand et Mme du Barry parlaient avec un esprit qui sentait de loin son dix-neuvième siècle. Leurs sentiments, leurs préjugés, leurs amours, étaient d’aujourd’hui, et, faute plus grave, leurs opinions politiques avaient le ton de celles que les chroniqueurs sérieux se sont faites rétrospectivement par la confrontation des textes. De plus, les héros des romans historiques sont toujours de merveilleux divinateurs. Cicéron, qui parle dans tel conte de l’antiquité latine, se doute bien, tandis qu’il se promène, pensif, sur le forum, que la loi du Christ sera la loi du monde. Saint Louis, sous son chêne, prévoit le code civil et en blâme avec esprit certains articles, et quel délice que d’entendre Christophe Colomb, traversant de nouvelles écumes, prophétiser la colonisation anglo-saxonne du nord de ce continent qu’il va découvrir!
«Voilà, dis-je, en levant les yeux vers ma vieille amie pour voir si elle m’écoutait toujours, voilà de la laide besogne. J’avoue que, parfois, elle prête à rire. Un auteur dérange volontiers Jésus-Christ ou Colbert pour le faire causer un moment avec le héros obscur d’une aventure galiléenne ou classique, et de grands hommes, exhibés ainsi pour un court instant, comme un acteur célèbre qui vient réciter une fable à un concert de charité, font piètre figure.--Cela me rappelle l’ironique et si facétieuse biographie de Napoléon que nous donnent MM. Cerfberr et Cristophe d’après _la Comédie humaine_.»
Je pris un volume sur la table et lus:
«_Bonaparte (Napoléon), empereur des Français, né à Ajaccio. Il excusa les manèges infâmes du policier Cotenson. (L’Envers de l’Histoire contemporaine.) En avril 1813, sur la place du Carrousel, il dit à Duroc une phrase courte qui fit sourire le grand maréchal. (La Femme de trente ans.)_
«Ce qui est tout naturel chez Balzac devient ridicule chez plus d’un romancier. Je n’aime guère voir la _figure connue_ passer dans le fond du décor comme dans les revues de fin d’année. Ne dérangeons pas les grands hommes.
«Paul Adam procède suivant une méthode un peu différente. Certes, le style des narrations, la facture extérieure du roman, le côté descriptif sont bien à lui, et je ne laisserai pas sans réponse le reproche que vous faites à mon auteur d’écrire mal, mais poussons plus avant. Quels sont donc ces dialogues singuliers, ces bizarres façons, ces coutumes inconnues, ces émotions étranges, ces discours inouïs?--Ce sont simplement les dialogues, les façons, les coutumes, les émotions, les discours de l’époque dont traite l’écrivain. Ah! que nous voilà donc loin des Messaline en gutta-percha et des Héliogabale à figure Louis XV! Les personnages sont vrais, ils sont criants de ressemblance, non comme des photographies, mais comme de bons portraits. Quand un costume nous est décrit, ce n’est pas la gravure de mode que nous revoyons, c’est de la chair habillée. Tant pis pour nous si nous ne reconnaissons pas nos arrière-grands-parents.
«Un auteur, sollicité par le désir d’être pittoresque et d’intéresser l’œil, tombe volontiers dans ce travers un peu bas d’insister, dans ses descriptions de costumes, sur les parties de l’habillement ou de la parure qui ne sont plus en usage. On dirait que les seigneurs du XVIIe siècle, vus à travers la fiction romanesque où ils nous sont décrits, couchent avec leur épée, que les chevaliers ne descendent jamais de cheval et croiraient déchoir s’ils ôtaient leur casque à visière, fût-ce pour boire ou baiser une belle bouche.--Le lecteur ne s’offense pas de ces puérilités à cause du plaisir qu’il trouve à voir un personnage tel qu’il se l’est toujours imaginé depuis les bancs de l’école. Il ne se figure pas Louis XIV sans perruque plus qu’il ne peut se représenter un saint sans auréole.
--N’empêche, interrompit notre muse, que les événements dont Paul Adam nous parle ont un je ne sais quoi d’étrange qui me rebute un peu. L’histoire honnête m’apprit, jadis, que tel grand personnage mourut dans son lit paisiblement et votre auteur me dit, par la bouche de héros, peut-être peints de façon très exacte, que ce même grand homme a succombé grâce à une obscure conspiration dont je ne puis dire si elle s’occupe de politique, d’astrologie ou de morale. Y a-t-il donc tant de philosophes par le monde? et qui dirigent l’histoire et font le destin des peuples? Je ne crois pas beaucoup aux souterrains, aux menées obscures, aux masques de fer. Cela me paraît convenir aux seuls petits enfants, lassés des dragons, des sorcières et des farfadets! Est-ce beaucoup plus vraisemblable? J’aimais mieux les inventions féeriques. Elles avaient du charme et de la couleur, quelque chose de plaisant qui faisait sourire et le grand mérite de n’avoir pas d’importance, au lieu que les imaginations de Paul Adam ont certain air de prophétiser, de bouleverser les idées reçues et d’obscurcir la plus simple chose, qui me déplaît fort!
--Vous pensez, répondis-je, que l’histoire est, dans ces romans, machinée de façon romanesque? Vous n’aimez pas le carbonarisme ou ce qui lui correspond? Vous montrez peu de goût pour les sociétés secrètes? Leurs rites et leurs petites manies vous déplaisent? Mais songez donc à l’étrange idée que nos arrière-petits-neveux auraient des années contemporaines si jamais on les leur décrit d’après les premières pages des journaux d’opinions extrêmes, ces journaux que lit votre concierge, mon valet de chambre et la fruitière d’en face! Ajoutez-y les racontars du coin du feu recueillis par des âmes simples, et les mémoires des gens passionnés. Voyez maintenant quelle inquiétante histoire vous avez composée! Combien de mines bien creusées nous seraient décrites où jésuites et libres penseurs travailleraient sourdement à de tragiques choses! Et, sans parler des temps à venir, figurez-vous seulement une chronique des années où l’anarchie commença de se répandre, écrite par un anarchiste littérateur et par conséquent de second plan.
«Nous ne voyons plus, à certaines époques de l’empire romain, que la petite Église chrétienne. Elle est pour nous le centre du monde et, pourtant, nous savons bien que nous faussons l’histoire, puisque les chrétiens étaient alors de très petites gens dont personne ne se souciait. Demain, supposez que le mormonisme convertisse le monde, les mormons nous paraîtront avoir toujours formé une secte redoutable dont toujours nous nous défiâmes, au lieu qu’en vérité on sait d’eux seulement qu’ils prenaient plusieurs épouses, habitent près d’un lac très salé et ne s’occupent guère de nous.