Sentiments

Part 7

Chapter 73,828 wordsPublic domain

Pour ma calanque, elle me ravit davantage, chaque fois que je vais la visiter. Les teintes de ses eaux sont celles de la tunique d’Amphitrite et sa plage de galets blancs brille au soleil entre les deux petites falaises qui l’enserrent.

Contre les parois du rocher étincelant qui baigne dans les flots et les brises bleues sont attachés des touffes de romarin et des coquillages. Au-dessus de l’eau, c’est la région des parfums agrestes; au-dessous, celle des couleurs humides. Et voici un plaisir qui peut toujours satisfaire celui qui s’y livre avec sincérité:

Un nouveau plant de romarin vient d’écarter deux cailloux; un coquillage, dont le beau manteau de nacre se couvre d’algues minuscules, s’est fixé pour tout de bon sur un galet que chaque frisson de flot submerge. Timides, l’un et l’autre, mais promettant de bien faire, ce sont les enfants de la dernière nuit. Que deviendront-ils? Chaque jour je suis leur progrès.--Le romarin est mort ou bien le romarin a grandi; non, il fait mieux: il a délogé une pierre gênante et répand sur une autre sa verdure sèche, divisée et sombre. Il en va de même pour le coquillage: parfois il reste solitaire et parfois je retrouve tout un banc. Plus tard, j’en détacherai un individu qui grossira ma collection, et, de la plante, je couperai une tige avec sa fleur pour la sécher dans le dictionnaire français-arabe où je choisis pour mes moments de colère des imprécations pittoresques et fort mystérieuses.

Voilà qui fait de charmants amis. Je me les suis découverts, et, si je leur demande une part d’eux-mêmes pour mon musée, ce n’est pas la vaine passion du collectionneur qui me pousse, non! c’est le désir de me les mieux rappeler.

Chères délices! mais que l’on ne peut goûter qu’en certains coins de nature. En d’autres lieux, et particulièrement chez les mammifères, de pareils plaisirs sont décevants. Vous notez, aux pages d’une revue un article signé d’un nom aussi inconnu que l’est mon romarin ou mon coquillage... vous lisez, dans un journal, dans une feuille de province, quelque poème dont la couleur est vive, l’auteur obscur... à moins qu’en place de cœur vous n’ayez une dalle et que les épanchements des gazettes quotidiennes suffisent à nourrir votre admiration, vous voilà tout ému, n’est-ce pas?--Constater qu’un jeune homme débute par une œuvre précieuse, quand bien même elle serait de courte haleine, est chose infiniment plaisante.

Eh bien! il est tout à fait inutile de vous exciter. Neuf fois sur dix, vous en serez pour vos frais d’admiration. L’auteur a déjà signé, pendant quarante années, des historiettes médiocres, des odes plates; goutte d’eau sale qu’un souffle égaré façonna par hasard en bulle irisée, il redevient goutte d’eau sale. Et si, d’aventure, il est jeune, à gonfler sa bulle de façon si étincelante, je gage qu’il s’est époumonné. Il deviendra courtier d’assurances, clerc de notaire, amateur vague. Ou bien encore, ce sera une vieille fille qui, de toute son âme racornie, aura exprimé une émouvante fiction et se remettra ensuite à tricoter pour les _petits Annamites_ et les _Madeleines repenties_... Tant de gens n’ont qu’un mot à dire, le disent bien parce que, ce jour-là, un élégant nuage passait dans le ciel de mai, et puis se taisent! Aussi, le plaisir que donne la découverte est-il trop mélangé de mélancolie pour être vraiment doux.

Tout de même, il arrive, de temps en temps, qu’une œuvre nouvelle offre, avec des qualités qui séduisent, ces promesses de durée que la force du style, la sûreté de la composition, l’originalité de la pensée, semblent déjà tenir.--Il n’est pas impossible d’imaginer une première œuvre qui soit déjà un chef-d’œuvre (entendez le mot non point dans le sens étymologique, mais dans son acception courante) et qui, par la qualité même de son excellence, promette de ne point rester solitaire.

J’eus une pareille surprise en lisant le recueil de contes par lequel débuta M. Claude Farrère: _Fumée d’opium_.

Entre toutes les vertus qu’un auteur peut avoir, je prise fort celle qui oblige à la crédulité.

Tel poète me montre du doigt un chêne, majestueux au milieu de ses feuilles, et dit:

«Voyez un dieu!»

Mais je continue à voir le bel arbre entouré de verdures et chargé d’oiseaux.

«Voyez un dieu!» dit tel autre poète.

Aussitôt, devant moi, se dresse une stature divine et la frondaison n’est qu’un manteau de sinople, et, si je continue à entendre ramager les fauvettes, c’est par les trous d’une flûte immortelle.--Je dois croire.--Je ne puis que croire.--Celui-là seul qui m’y contraignit par la force de sa parole et la persuasion de son geste est le vrai poète.

«Soyez en tel lieu!»

Déjà je m’y trouve!

«Souffrez! riez! troublez-vous! rêvez!»

Et je souffre, je ris, je me trouble, je rêve!

Le trésor des bons artistes est fait d’une plante et d’un tissu: l’herbe magique des métamorphoses qui change l’homme en dieu ou en bête, et le tapis des quatre Facardins qui transporte son possesseur où bon lui semble.

Je veux bien qu’il soit malaisé pour un romancier de montrer une ville de province, voire un lieu quelconque du monde avec une si vive exactitude que le lecteur croit y habiter, mais il me semble plus ardu et d’un art subtil d’emmener celui qui vous écoute dans les nuées sans qu’il pense à s’en étonner ni qu’il souhaite se trouver ailleurs.--Exhorté par M. Claude Farrère, il est tout à fait inquiétant et terrible de vivre devant la Lampe, la Pipe et l’Aiguille, tandis qu’alentour s’infléchissent, fuient, se déroulent et rôdent les vapeurs noires de la Bonne Drogue.

Dans les dix-sept contes qui forment _Fumée d’Opium_, nous nous voyons assaillis par dix-sept épouvantes dont aucune n’a même visage ni même expression, et c’est, de la part de l’auteur, un élégant scrupule d’émouvoir non seulement par la sincérité de l’accent et la saveur du style, mais par la diversité des méthodes.

Quel est donc le procédé de ces contes qui, en nous parlant des plaisirs et des peines de l’opium, nous donnent d’abord un étrange sentiment de gêne, pour, peu à peu, nous pousser jusque dans l’effroi? Chez Claude Farrère quel est donc le véhicule de l’épouvante? Hoffmann, dans ses histoires surfaites, regarde le rêve à travers sa chope de bière. Marcel Schwob nous mène à la peur par les sentiers retors d’un labyrinthe. C’est par son raisonnement mathématique qu’Edgar Poe nous alarme; par son évangélique sincérité que Thomas de Quincey donne ce ton de désespoir à ses _Confessions_ et à ses _Suspiria de Profundis_. Rider Haggard nous stupéfie par la disposition de son paysage, et comment ne pas accepter l’horreur quand elle nous surprend dans les _Mines du Roi Salomon_? Stevenson saisit qui l’écoute comme un puissant orage, et Wells, par son aisance à franchir les siècles et à nous parler d’heures non encore échues. Si Boissière nous inquiète par ses _Fumeurs d’Opium_, c’est que le scrupule de sa description inspire confiance en ce qu’il va dire, et c’est enfin par son calme affecté que Maupassant semble bien avoir atteint les dernières désinences de la peur, en nous imposant la vue de tout le visage de Méduse.

Pour son premier livre, Claude Farrère s’est permis la singulière audace de varier ses effets, à tel point que pas un des contes du recueil ne se ressemble ou n’est construit de même. A risquer d’avoir cette méthode, on risque aussi de se casser les reins. Claude Farrère paraît ne point trop se ressentir de son exploit, puisqu’il a fait, sans parade ni coups de cymbale préparatoires, un livre plein de variété et d’un intérêt puissant.

Il est plaisant, même un peu triste, de voir la gêne que nous éprouvons à louer nos contemporains. Eh! je sais bien qu’ils promettent souvent beaucoup et ne tiennent rien, mais à quoi donc cela peut-il mener, après avoir copieusement bâillé, comme il convient, tout le long de l’insipide _Princesse de Clèves_, que d’accorder du génie à Mme de Lafayette, si morte de toutes les manières, quand nous savons ne pas en penser un mot? et pourquoi ne pas dire à voix haute et vive, qu’un livre récemment paru et déjà relu vingt fois, qui est devenu notre compagnon, avec qui nous avons associé nos songes, en un mot le vrai livre de chevet, le livre frère, a des traits d’excellence à cause de sa force, de son unité et d’inoubliables pages?--Peu m’importe que l’auteur soit vivant, car si vraiment la louange est excessive, il aura toujours des amis pour le lui faire sentir, et, si elle est juste, ces mêmes amis ne le lui laisseront pas croire.

Donc, poussé à écrire et déjà, par une faveur du ciel, maître de son style, Claude Farrère, ayant choisi l’opium comme inspirateur de ses rêves, s’est toutefois bien gardé de lui en permettre l’organisation. Il n’a pas asservi son art à l’opium et, de là vient, sans doute, une part de cette liberté de composition qui nous charme et toute cette joyeuse passion avec laquelle il nous culbute au sein de l’épouvante. Dans ce voyage vers des pays inconnus, dans cette course à l’abîme, l’opium est le point de départ, sa fumée obscure, nous la voyons encore au fond du gouffre, mais c’est Claude Farrère seul qui nous a conduits; aussi ne faudra-t-il pas s’ébahir si sa prochaine œuvre nous parle d’autre chose. Il paraît être un de ces hommes qui devinent toutes les _possibilités_ d’un rêve, en épuisent les formes puis qui passent à quelque émotion nouvelle, tandis que nous rêvons encore aux beaux contes qu’ils nous contaient.--Comme l’a fortement dit l’admirable artiste qui fit la préface de _Fumée d’Opium_: «Il est des écrivains à qui une seule expérience suffit pour imaginer un monde nouveau et qui, en jetant la seule pipe d’opium qui ait jamais touché leurs lèvres, savent ainsi prolonger indéfiniment une heure de songe et d’extase...» Et Pierre Louÿs est de ceux qui peuvent ne point disserter de ces choses en ignorant.

Les divisions mêmes de _Fumée d’Opium_ promettent la variété de ton sans laquelle dix-sept cauchemars successifs formeraient un supplice insoutenable.--D’abord, Claude Farrère nous parle des _Légendes_ de l’opium, de son origine mystérieuse et des héros demi-divins qui s’en grisèrent les premiers,--puis, il nous dit les _Annales_ de la bonne drogue, et nous sommes en Indo-Chine dans le palais du Ton Doc, et nous sommes à Versailles avec M. de Fierce que nous voyons mourir dans un combat naval... (et, ce conte-là est un des meilleurs du livre, plein d’artifice, presque drôle par endroits,--tout à fait inquiétant). _Les Extases_ nous donnent les joies de l’opium; _les Troubles_, ses angoisses; _les Fantômes_, ses épouvantes; _le Cauchemar_, sa folie.--Cependant, l’auteur nous a entraînés, avec lui, des fumeries tonkinoises, bruissantes de moustiques et de cloportes, à Constantinople, dans les jardins du Palais Rouge, gras d’ancien sang répandu, de la baie d’Along où ricanent de monstrueux rochers, jusqu’à cette chambre du boulevard Thiers où un clown jaune et bleu écouta le latin médiéval d’Héloïse et puis s’occupa d’autre chose, l’opium lui ayant sans doute montré des visions plus merveilleuses.

Examinons les façons subtiles et sûres par lesquelles Claude Farrère nous amène à subir cette impression de gêne un peu stupéfaite, d’anxieux étonnement, qui est, dans ses contes, la porte du cauchemar.

Tantôt, c’est, au cours d’une description presque banale en sa simplicité, la survenue de quelque accident bizarre qui déconcerte, ou c’est encore, coupant une période dont la langue est choisie, la familiarité soudaine d’un mot grossier. Tantôt, l’entêtement illogique que met l’auteur à noter plusieurs fois le même trait nous déroute, bien que ce trait n’eût rien qui pût surprendre, mais il arrive à inquiéter, parce qu’il est rappelé avec insistance et hors de propos. Ici, l’accumulation de détails étranges, le paysage exotique, les parures du style créent tout de suite une atmosphère particulière, et là, au début même d’un conte, souvent à la première ligne, une proposition manifestement absurde nous stupéfie, d’autant plus que son absurdité, qui n’en est souvent une que de langage, est bien mise en lumière, est éclatante, est frénétique.

Ce n’est pas tout.--Parfois, un effet préparé pendant plusieurs pages, effet qui semble être la fin du conte, rate tout à coup; parfois, le mélange du réel et du rêve est tellement intime, que l’hypothèse qui sert à conclure paraît dès l’abord improbable.--Et encore, si Claude Farrère raconte une histoire tout unie, toute sage, qui n’offre rien d’anormal, ne voilà-t-il pas qu’il lui propose une morale par laquelle, soudain, nous voyons la série des événements sous un nouveau jour, sinistre à l’ordinaire! ou bien il offre deux solutions parallèles, qui, toutes deux, expliquent les faits, mais dont l’une est si banale que nous la rejetons pour prendre celle qui touche à la folie; ou bien il nous fait un effrayant récit et passe outre, comme si l’historiette n’avait rien que de négligeable; ou bien, enfin, il nous lance, tête première, dans l’atroce, le mystérieux, l’ahurissant, et nous en fait manger, et nous en fait boire, et nous en gave, et nous en saoule, si bien que nous ne savons plus s’il faut croire ou douter, mais que nous ne cessons pas de frémir...

Et j’oublie l’âpre gaîté qui passe souvent dans ces contes pour en accentuer le mystère, et aussi cette mélancolie grise qui met de la brume à certaines pages, et le grand soleil qui brûle certaines autres,--et le style, surtout, mâle et souple, caressant et brusque, plein d’audaces à la manière classique, un style d’essence française et de grand effet dont quelques phrases sont, dirait-on, jetées et d’autres retenues, sans compter celles qui s’interrompent, on ne sait pourquoi (on le sait au paragraphe suivant), et celles, sinueuses, qui mènent l’esprit à des pensées que l’on aurait voulu fuir,--et encore, l’humanité de ces contes, la vérité des foules, la vérité des individus, car il est très joli de montrer un fantôme, mais il vaut mieux faire croire qu’il existe.

Claude Farrère nous présente des invraisemblances tout à fait vraisemblables, des revenants pleins de vitalité, des rêves de midi (et ce choix de l’heure double leur atrocité), des suppositions de chair et d’os, des égarements rationnels et un délire où le bon sens n’a rien à reprendre... et je pense qu’en somme il vaut mieux que vous lisiez vous-même ce livre que de m’entendre disserter à son sujet.

LA QUALITÉ DU RIRE ORCHESTRAL

Je m’ennuie, je m’ennuie beaucoup.--Allons! venez dans ma chambre, tous, tant que vous êtes, vous que j’aime, qui avez de bonnes figures et qui ne pleurez pas! Venez avec votre fard, vos clochettes, vos fleurs de papier! Ayez sur le visage toutes vos grimaces, dans la gorge tous vos rires, dans l’âme toute votre folie, et racontez-moi les histoires que vous savez si bien raconter.

Oui, te voilà! je te reconnais, c’est bien toi qui fus enlevée par le berger fils de Priam et d’Hécube et, pour certifier que tu valais dix ans de siège (_Il ne faut pas s’ébahir, disaient les bons vieillards..._) tu remues ta hanche et tu montres tes seins agréables à considérer. Tu me plais, ô toi, destructrice de vaisseaux, ô toi femme pendue à un arbre, ô toi pourvue de trois maris (à savoir: Thésée, Ménélas et Pâris), ô facile Hélène qui m’as fait tant rire!

Et toi, bel amiral, fils helvète de Nelson, toi qui portes des éperons pour dompter les vagues et dont toujours l’habit a craqué dans le dos, bel amiral suisse que j’imagine dirigeant ton escadre sur un glacier et faisant suivre à tes torpilleurs le cours impétueux de l’avalanche, combien tu m’as charmé par tes séductions vocales!

Et je vous vois aussi, brigands de grandes routes qui firent rêver les petits romantiques, ô fils délurés de Mandrin, de Cartouche, de Fra Diavolo, de Sacripanti! ô traboucaires! ô pendards! ô gens de sac! ô malandrins! ô coupe-jarrets! ô bandouliers! vous qui fréquentez cette route étrange qui va de Grenade à Mantoue, qui chantez des canons dont la forme est correcte, tandis que les carabiniers se hâtent d’arriver trop tard, quelle merveilleuse joie vous dispensiez! et que je vous en savais gré!

Hélène, Falsacappa, Orphée, Calchas, Barbe-bleue! Roi de Béotie, grâce à vous, Offenbach asséna sur nos têtes une implacable gaîté, avec ce certain air d’Alcide en goguette que lui seul peut avoir. Et, en sortant du théâtre, notre démarche se cassait, malgré nous, selon le chant qui dansait sur nos lèvres, nous étions forcés d’avouer que l’on ne pouvait rire davantage, mais, comme le propre de l’homme est de raisonner, le désir nous vint de distinguer mieux la qualité de notre allégresse.

Cette joie ne provenait-elle pas autant du jeu des acteurs que de la musique et du livret?--Et il nous parut alors (ingrats que nous étions!) il nous sembla qu’au lever du rideau nous avions éprouvé quelque peine à suivre Offenbach vers les régions musicales où il voulait nous mener, et qu’à certaines imitations d’opéras italiens nous n’avions ri que par entraînement et comme de confiance.

Les dieux antiques sont toujours vivants et, quand Calchas, dans _la Belle Hélène_, nous en parlait avec impertinence, le sacrilège nous ravissait. Nous goûtons moins la parodie d’une beauté qui semble déchue. Pour amusant qu’il soit, cet orchestre sonne bien maigre à nos oreilles habituées à de la polyphonie, et, si nous apprécions encore l’éclat de rire que tonne la batterie au prélude de _la Belle Hélène_, d’autres détails, et fort nombreux, nous échappent. Songeons qu’à l’époque où l’on jouait ces opérettes, les œuvres montées par l’Opéra avaient les mêmes moyens d’expression; c’est en les empruntant pour créer du rire qu’Offenbach atteignit à l’essence la plus parfaite de la gaîté.

Il n’en reste pas moins qu’à la longue nous éprouverions du malaise à toujours nous figurer vivant sous le second Empire, quand l’envie nous prend d’écouter de la musique joyeuse. N’aurons-nous jamais un compositeur qui, du drame lyrique, fera jaillir le rire, comme Offenbach l’évoqua de l’opéra italien?

Tout reste à faire dans cette voie ouverte par Wagner; une forme d’art, un nouveau genre théâtral: la bouffonnerie lyrique est à créer. A peine quelques exemples guideront-ils.

Richard Strauss nous a révélé des drôleries inouïes, quand il boucha ses cuivres pour faire bêler et piétiner dans la poussière le troupeau de moutons où don Quichotte voit une armée ennemie; déjà Vincent d’Indy nous a récréés quand, dans _Wallenstein_, deux moines s’avancent ridiculement, mus par le contrepoint habile de deux bassons; de même, Dukas nous réjouit lorsqu’au cours de son _Apprenti sorcier_, après la pluie crépitante et l’inondation, nous atteignons au rire franc, du fait de ce balai magique dont les deux tronçons se prennent à fuguer. Et, pour quitter la musique de concert, Berlioz nous enseigna une ironie charmante par la sérénade que Méphisto chante sur l’accompagnement en pizzicato des instruments à corde; sans oublier, parmi les innombrables gaietés de Wagner, le luth pincé de Beckmesser. Le timbre d’un orchestre polyphonique recèle des trésors de joie et ce n’est là qu’un de ses moyens d’expression. Le rhythme seul nous force à rire dans la tétralogie, quand l’orchestre sautille pour suivre les piaillements de Mime, et, parfois, une charmante drôlerie espiègle et bon enfant se balance, tandis que les violons à l’aigu, les flûtes et le glockenspiel nous disent les facéties de Loge.

Dans quelles délicieuses folies de rhythme un compositeur pourra-t-il se jeter! Il semble vraiment que les opérettes modernes ne peuvent dépasser les effets faciles d’un éternel trois-temps. Que de valses nous furent infligées, où toutes les têtes de l’orchestre battaient une mesure ternaire!

Où est-il le compositeur qui, délaissant pour un temps le soin de faire mourir son héros, sérieusement, tandis que sonne aux cuivres un vague thème de rédemption, voudra, poussé par une immense joie, et sur le livret que lui aura soufflé la verve d’un Aristophane, broder la large symphonie lyrique, bouffonne et hurluberlue où une savante et nombreuse masse orchestrale éclaterait de rire?

ODEURS SUAVES ET GALANTERIES

La première fois que je le vis, il faisait les cent pas devant son étalage, dans une de ces ruelles bien colorées, poussiéreuses et malodorantes (le souk des parfums, je crois) qui font le charme de Tunis. Il m’engagea, par beaucoup de prières et de courbettes, à visiter sa boutique. J’y consentis. Il y avait là, dans des caisses, des corbeilles, de l’ouate, des copeaux, du son et de la sciure, tout un assortiment de fioles et de flacons soigneusement bouchés avec de la cire. Les uns contenaient cette «essence ravie aux vieillesses des roses»; les autres, de la pommade au jasmin; enfin, de petits pots blancs, sur lesquels un palmier était figuré, recélaient des confitures fort pimentées.

Séduit par tout cet appareil, je goûtai, m’enduisis, me parfumai, et m’en allai, le cœur sur la main, la tête alourdie d’une incroyable migraine.--Je jurai bien de ne plus approcher de ce palais des mille et une senteurs et, pourtant, le lendemain même, je me rendais dans la ruelle coupée d’ombre et de lumière.

Du plus loin qu’il m’aperçut, le Tunisien, haussant la voix, se répandit en paroles de bienvenue et, dès l’abord, me traita comme un vieux camarade. Quelques instants plus tard, devant une boîte de _rahat lokoums_, gluants à souhait, et malgré l’odeur incessante de friture que dispensait la boutique d’à côté, je l’entendais, avec plaisir, me raconter des histoires de femmes. Il me nomma ses maîtresses, me les décrivit, exactement et sans rien oublier, me les vanta, me les conseilla, me donna leurs adresses, soupirait à leur souvenir, et ses yeux ne montraient plus alors que du blanc.--J’eus, au cours de sa conversation nombreuse, entremêlée de mots arabes qu’un geste traduisait, une vision nouvelle de la vie. Au fait, je l’avais eue presque pareille, étant tout enfant, quand on me confia que le palais de la fée Grignotte était bâti, de la cave au toit, en sucreries et qu’à lécher les murs on encourait d’inoubliables satisfactions.

De même, pour mon ami tunisien, les heures coulaient, délicates et mielleuses, la terre n’était qu’une conjuration de divans, de coussins, de soieries, et la femme, plus douce que la pâte de narcisse, pulpeuse comme une banane, agréable aux lèvres plus que la meilleure confiture, participait fort de la nature des bonbons et, tout entière, figurait assez bien un fondant.--Le geste mou, le frémissement des lèvres, les doigts nerveux de mon interlocuteur accentuaient cette impression, mais une saveur âcre de cantharide relevait ce que ces propos auraient eu de décidément fade, ce que cet idéal de pâtissier eût présenté de trop écœurant.--Excité quelque peu par un concours de jolies femmes, ce Tunisien eût fort bien réussi à Paris dans le rôle de conférencier mondain, tant le cosmétique, le bouc et la rose se mariaient aimablement en ses paroles.

De retour en France, je crus avoir à tout jamais perdu mon ami de Tunis. Je me l’imaginais, avec un peu de tristesse, traînant ses babouches et son burnous maculé dans les souks en pente raide, et fumant au soleil des cigarettes de tabac blond, mais, un jour, je retrouvai sous sa figure européenne, un malaise analogue à celui qu’il m’inspirait. A ce sujet, je voudrais vous décrire un autre paysage.

Il est une île singulière qui fait face à la berge de Billancourt et dans laquelle je vais parfois me promener, le dimanche soir. On peut y admirer les danses et les agitations de quelques dizaines de couples saisis par de légères ivresses et secoués par une joie exultante, une joie à saccades. Bientôt la nuit tombe, et mon plaisir commence.