Sentiments

Part 6

Chapter 63,763 wordsPublic domain

--Point du tout. Je pense simplement que cette méthode convient seule à la race, au climat, aux habitudes des Iles Britanniques, qu’elle a autant de défauts qu’une autre, et dont les Anglais se plaignent amèrement.--Et d’abord, le placement des Universités loin des grands centres, s’il a des avantages, a aussi plus d’un inconvénient. Le Quartier latin de Paris ne sert pas uniquement à rapprocher, dans un but de commodité, les lieux de culture, mais rapproche aussi les intelligences, crée une sorte d’atmosphère intellectuelle enivrante, bienfaisante aussi. Ce commerce idéal qui naît entre étudiants est presque méconnu en Angleterre. Le système d’instruction s’y oppose. Lorsqu’un enfant apprend par cœur certaines notions très précises, avec la manière de s’en servir, il ne pense guère qu’à garder ce trésor pour lui, au lieu que, chez nous, l’enfant, devant plus ou moins trouver lui-même sa méthode, a dans l’esprit des notions non définies, des forces non dirigées, et, parmi ces richesses, il puise pour discourir, pour converser, pour discuter. La science, chez l’étudiant français, devient une valeur d’échange dont il se sert libéralement. Il cherche à systématiser son intelligence en s’enquerant des systèmes voisins, en visitant l’esprit de ses condisciples, en respirant l’air de la rive gauche, en s’inspirant des leçons de l’heure passée.

«Penser par soi-même!--Beaucoup de maîtres anglais déplorent de voir leurs élèves en être incapables. Il y a cinquante ans, cela n’avait que peu d’inconvénients. Les derniers développements de l’industrie ont montré le danger.--Ces temps-ci, on a fait en Angleterre beaucoup d’écoles techniques, et, dans certaines Universités, des sections techniques importantes. Elles ont produit des hommes qui connaissaient fort bien les éléments de leur science, qui étaient pleins d’érudition, mais qui, de cette érudition ne savaient pas se servir. Prenons, comme exemple, les études d’électricité. C’est dans les ateliers, non dans les écoles que sont nés les hommes utiles. Les ateliers avaient une atmosphère d’émulation corporative et scientifique qui manquait aux écoles, et mieux vaut un ouvrier habile qu’un ingénieur bon humaniste, mais maladroit.

«Voilà qui nous mène à une autre question. Chaque année l’Angleterre a besoin d’un plus grand nombre d’administrateurs pour ses colonies, puisque ces colonies se développent. L’industrie, le commerce, lui enlèvent des hommes tous les jours, mais l’Inde et les autres terres anglaises n’ont pas moins besoin d’être administrées. Or cette théorie chère aux Anglais qui met à la tête du pays une élite de patriciens commence à faiblir. L’aristocratie anglaise, je veux dire celle qui dirige le pays, devient fictive en tant qu’aristocratie lettrée. On est obligé de prendre les maîtres sur un plan moins élevé. Bientôt, les directeurs de l’Angleterre ne seront plus tous ou presque tous des _classiques_, car les familles ne peuvent plus payer leur éducation et l’on ne trouve pas, chez l’Anglo-Saxon, ce puissant amour de la culture qui fait se saigner les familles allemandes.--L’Anglais, épris de réalités visibles, montre moins d’enthousiasme que l’Allemand pour se dévouer à un idéal lointain. C’est une des tares de son caractère et dont la raison est facile à découvrir, puisque, durant toute sa jeunesse, on lui a montré l’importance des faits en négligeant d’indiquer celle des réflexions.

«Ces défauts que je te montre, certains Anglais les voient fort bien. Ils essayent d’y remédier, non point par une révolution à la façon française, par des décrets qui jetteraient le trouble dans tout le pays et paraîtraient sacrilèges aux hommes épris de tradition, mais par des efforts insensibles et continus, donnés sans lassitude et sans nervosité, suivant la manière habituelle de ce grand peuple.

--Oui, dit Étienne qui suivait sa première idée, on ferait un bon roman en prenant, comme sujet d’étude, quelques spécimens de cette race dangereuse et antipathique, quelques beaux spécimens de petits _gentlemen_ bien portants, obtus et crevant de vanité... Et, maintenant que j’y pense, il me semble que lorsqu’il me quitta, mon ami John S... sifflotait le _Rule Britannia_ d’une façon un peu ironique!»

Mais je n’écoutais plus mon ami; je prêtais l’oreille à des aboiements rauques et singuliers que je situais assez loin, par delà l’oasis.

«Qu’est-ce donc? demandai-je.

--C’est un chacal, sans doute, quoiqu’il soit bien tôt encore. Si tu veux, nous pouvons aller lui rendre visite avec nos fusils.

--Volontiers! m’écriai-je. Emmenons-nous Saïd?»

Le sloughi d’Étienne tendait vers moi sa tête fine. C’est une vaillante bête, vigoureuse, têtue et dénuée d’esprit.

«Nous l’emmenons, dit Étienne, mais ne le caresse pas trop: il a des puces.»

LE KIOSQUE VERT PRÈS DE L’ÉTANG

Disposer sa bibliothèque suivant un plan préconçu est une tâche délicieuse, mais imaginer ce plan est plus agréable encore. D’ailleurs, je n’en approuve qu’un seul. Tous les autres, pour logiques et harmonieux qu’ils semblent, à première vue, finissent par devenir incommodants et m’irritent à la longue.--Ainsi, pourquoi mettre les livres d’histoire sur le même rayon, et ne point séparer les romans? Quels avantages procure donc ce classement par espèces?--Thiers voisine mal avec Michelet; quelle insupportable obligation pour Gautier que d’avoir à toute heure, avec Laforgue, une reliure mitoyenne! et, croyez-moi, il est presque malhonnête de laisser fréquenter à Chateaubriand les nouvelles de Mérimée. Joindre _Atala_ et _Carmen_!... n’en sentez-vous point l’indécence?

Je goûte encore moins un système qui mettrait à ma portée les livres dont je me sers le plus souvent. C’est me forcer à tolérer une compagnie qui peut être agréable, mais me devient odieuse à l’instant où je m’aperçois qu’elle est imposée.--Il me déplaît d’avoir ainsi à prendre en horreur, parce qu’il se trouve trop à portée de ma main, un ouvrage que je lis fréquemment, et, s’il me vient tout à coup l’envie de feuilleter le _Tyr et Sidon_ de Jean de Schelandre ou le _Mémoire sur Vénus_ de M. Larcher, ou encore de considérer les _Images de plate peinture des deux Philostrates, sophistes grecs_, avec les épigrammes du sieur d’Embry qui les complètent, pourquoi m’obliger à les querir en des réduits lointains, sous l’odieux prétexte que je ne fais pas de ces volumes ma lecture quotidienne?

Je pense que l’on doit classer sa bibliothèque suivant la seule émotion que les livres dégagent, suivant la qualité de fièvre, d’intérêt, de joie ou d’ennui qu’ils nous donnent.--Il y aurait par exemple le rayon de _la Douceur du foyer_, celui du _Regard intérieur_, celui des _Agréments et inconvénients d’une maîtresse_, celui des _Beautés naturelles_; enfin, dans un réduit secret, on réunirait, non loin d’une lampe et d’un grand fauteuil de cuir, certains livres, sous l’étiquette: _Parfums exotiques et autres (Livres de voyage)_.

C’est la seule collection que j’aie tâché de me former. Sur ce rayon, je trouve _la Prière sur l’Acropole_, oraison qui convient aux beaux départs, _les Moralités légendaires_, _le Centaure_ de Maurice de Guérin, _Fumée d’opium_ de Claude Farrère, la _Léda_ de Pierre Louÿs, quelques vers et quelques proses de Rimbaud, recopiés dans un cahier, _la Mort de Venise_ de Maurice Barrès et ses _Aventures d’Astiné Aravian_, les _Petits Poèmes_ de Baudelaire, arrachés, au mépris de toute bibliophilie, à l’exemplaire courant et reliés avec ce titre que j’aime et dont le poète nommait parfois son ouvrage: _le Spleen de Paris_; la prodigieuse _Histoire des boucaniers d’Amérique_ d’Œxmelin, enfin la _Connaissance de l’Est_ de Paul Claudel, dont les poèmes chinois me charment en tous points, dont la couleur de couverture tient le milieu entre celle d’une sauce végétale et celle d’une eau stagnante, qui n’est point paginé, n’a pas de table des matières, où l’on se perd comme dans un labyrinthe d’idoles et de qui le titre même, si paradoxal et si exact, m’est cher, car, en lisant ces mots: _Connaissance de l’Est_, ne dirait-on pas d’un traité de stratégie ou d’un pamphlet sur le démantèlement des forteresses? au lieu qu’il s’agit de pluies, de navigations nocturnes, d’un temple de la conscience, de vérandas, de banyans, de maisons haut perchées, d’une araignée noire suspendue par le derrière, de sources, de flots et d’une arche d’or dans la forêt!

Ce sont là mes vrais livres de voyage. Ils me transportent en tel lieu de la terre et du rêve qu’il me plaît de choisir, aux heures de mélancolie où l’on voudrait être en tout lieu de la terre, sauf en celui dans lequel on se trouve.

Aujourd’hui, j’ai pris le dernier venu de ces livres. Il a pauvre aspect, mais, croyez-moi, il est très précieux _et garde sa splendeur comme un trésor secret_. Je l’ai formé avec des poèmes repris dans ces revues que pour la plupart une même saison vit naître et mourir.--Pages qui débordent les unes sur les autres, papiers divers, caractères contrastés... tout cela est cartonné, tant bien que mal, avec ce titre: _Cinquante poèmes_. L’auteur: Paul Valéry. Je crois posséder au complet son œuvre poétique.

Sa plus fine particularité est qu’on ne peut en lire dix vers sans être aussitôt transporté en d’étranges contrées. Je ne sais si ces vers sont toujours excellents; je crois même que, parfois, ils portent un peu la marque des années de symbolisme où ils furent écrits, mais à coup sûr leur auteur est un ingénieux magicien, tantôt

Il évoque, en un bois thessalien, Orphée Sous les myrtes, et le soir antique descend. Le bois sacré s’emplit lentement de lumière Et le dieu tient la lyre entre ses doigts d’argent.

Tantôt:

Celles qui sont des fleurs légères sont venues, Figurines d’or, et beautés toutes menues Où s’irise une faible lune... Et les voici, Mélodieuses, fuir dans le bois éclairci.

Ou bien enfin:

La Princesse, dans un palais de roses pures, Sous les murmures et les feuilles, toujours dort. Elle dit en rêvant des paroles obscures Et les oiseaux perdus mordent ses bagues d’or.

Mais le lieu vers lequel les poèmes de Paul Valéry me conduisent le plus souvent est un bois, très retranché du monde où dort un étang. Près du bord, des femmes sont assises, très parées ou très nues. _Celle qu’une eau légère encore diamante_ vient de se coucher sur l’herbe: _des larmes de soleil ruissellent sur ses flancs_. D’autres, qui se baignent, jouent avec des nénufars. Je vois une barque passer sur l’eau égale; des femmes, encore, s’y trouvent qui, rêveusement suivent

les magiques ronds Que font les perles qui tombent des avirons Et ce pétale fin qui tournoie et qui file.

Cependant la nuit descend, _la nuit lactée et douce et le pâle silence_.

Près de cet étang, à demi réel, à demi enchanté, s’élève un petit kiosque vert (je ne sais pourquoi, mais je le vois toujours vert), un peu japonais, un peu chinois, entouré de fleurs, kiosque baroque, un peu prétentieux, un peu simple, tout chargé de clochettes, kiosque au toit de branchages à travers lesquels la brise chante... _et quelle voix vaudrait ce vent musicien_! kiosque d’un accès difficile, à l’intérieur duquel doivent fleurir des fleurs très rares, dans de très rares porcelaines, kiosque vert qui me paraît être une figure tout à fait juste de l’œuvre poétique de Paul Valéry.

Entendez bien qu’il ne s’agit pas ici d’art lyrique. Ce sont, si vous le voulez, des jeux diaprés (et l’eau est toute chatoyante), des coups d’ailes... des coups d’ailes dans une volière (mais les plumages sont si précieux! et la volière est toute en or!) Il s’agit de complications ravissantes, analogues à celles que l’on voit en rêve, d’images vives et bizarres qui se replient sur elles-mêmes, ou se divisent;--il s’agit d’une folie ornée et précise, d’arbustes nains qui rappellent les cèdres de la forêt, et font sourire, de sons de flûte qui étonnent, n’ayant rien de pastoral en leur étrange harmonie, de fleurs-insectes et d’insectes-fleurs, d’un labyrinthe musical et parfumé.--Jeux d’eau, disais-je, et coups d’ailes en volière... Ne cherchez ni grand fleuve, ni grand essor,--non! tout se passe au sein du petit kiosque, si délicieusement vert, et dans ses alentours humides _où de pudiques lys grandissent en silence_.

Art volontairement restreint; art délicat. On dirait d’un panneau d’Orient où la disposition des couleurs et des laques sentirait son heure. Mais les couleurs sont vives, mais les laques sont pures, et leur ensemble, certains jours, est vivement évocateur... Rêves qui transportez ailleurs! qui donc vous crée? les chanteurs à la grande voix de cygne ou les musiciens compliqués?...

Et, puisque je fais des comparaisons, voici une image que je vous propose: c’est l’image d’une esquisse au pastel que je vis chez Armand Rassenfosse, le peintre graveur de Liège.

Sur une haute terrasse de marbre, close par des rinceaux de lierre sombre et de vignes sanglantes, une femme, drapée de blanc, debout contre la nuit, chante, les mains pleines de fleurs. Elle chante et son âme mélodieuse s’exhale par le sourire des lèvres entr’ouvertes.--Assis presque à ses pieds, sur la dernière marche qui conduit à la terrasse, accoté contre un vase où deux satyres se poursuivent dans le bronze, un fou joue d’une flûte dont, semble-t-il, il _tire un futile vent d’ombre et de rêverie_. Il est plié sur son instrument et l’on dirait qu’en le pressant à sa bouche il lui confie des secrets. Il est vieux, sa figure, toute en rides, se plisse et ses yeux brillent d’un air ambigu. Son costume est bariolé, orné, brodé, historié, fait de pièces éclatantes et chargé d’ornements. A la pointe de son chapeau s’ouvre, au milieu de trois clochettes, une rouge tulipe. Il écrase sa marotte sous son soulier de soie.--Rien ne lie les deux musiciens.--La femme est perdue dans son chant, le fou dans les méandres de sa musique, mais le peintre nous a donné, avec ses personnages, l’inspiration qui les ravit tous deux; au delà de cette clôture sombre et sanglante que font les vignes et le lierre, au delà du marbre de la terrasse, un paysage s’étend, et c’est d’abord ce grand arbre tout proche qui occupe la moitié du ciel. Dans le dédale des branches, dans le lacis compliqué des rameaux, dans le monde des feuilles, la lune se joue et fait un éden de verdure, une ruche de joyeux rayons; sur la terrasse elle dessine des boucliers d’argent et sur le chapeau du fou fait briller les clochettes. Plus loin, c’est la plaine voilée d’une poussière de nuit; le dessin des choses s’y perd, on ne voit plus, sous les étoiles, qu’un cortège indécis de teintes fumeuses, que marque parfois le détail d’une colline, d’un bois ou d’un village. Partout c’est la paisible et bienfaisante nuit.

Et dans l’immensité bleuissante et profonde Les astres recueillis baissent leurs chastes yeux.

Ce pastel inachevé me séduisit, non pas seulement par ses beautés de dessin et de couleur, mais par l’exemple qu’il donne de deux façons de chanter...

Et je sais bien que l’une d’elles est plus sûre, plus éternelle, en quelque sorte, mais l’autre, croyez-moi, console mieux d’être mis sous clef par le spleen, car il vous fait évader vers ces régions étranges où près du kiosque vert, séduisant et baroque, l’étang sommeille, chargé de fleurs, tandis que, dans un ciel d’estampe japonaise, se lève cette amie des chercheurs de pierre philosophale, _la lune, agréable aux insensés_.

ÉLÉVATION

_Où il y a beaucoup de bien_, dit l’Ecclésiaste, _il y a aussi beaucoup de personnes pour le manger_. Trois amis et ma maîtresse sont venus partager le festin de mélancolie que j’avais préparé pour moi seul. Ces commensaux fâcheux se repaissent de mon rêve sans en apprécier la chère amertume, et ils parlent obstinément, et discutent, et font des gestes, ce qui est une façon particulière et personnelle d’être ému par un souvenir. Moi, je sanglote en silence et je regarde d’un air mauvais ces convives qui n’aiment point la méditation.

Ainsi, l’homme tâche à dégoûter l’homme de sa pensée par des gloses impudiques, et, pourtant, l’esprit du contemplateur retourne volontiers vers le spectacle de la détresse et c’est raisonnablement qu’il se plaît à l’écho des larmes du monde. _Il vaut mieux aller à une maison de deuil qu’à une maison de festin, car, dans celle-là, on est averti de la fin de tous les hommes, et celui qui est vivant pense à ce qui lui doit arriver un jour._

Méditer sur ces grands efforts que fait la nature pour se jouer de nous est un passe-temps de prix; s’étonner que les volcans prononcent des discours de feu, que les nuages grondent et s’embrasent, que la mer se dresse en muraille et qu’il pleuve parfois de la cendre d’ossements, vaut mieux que parler de l’âme immortelle, car les débats métaphysiques mènent à la discorde, tandis que l’ébahissement devant les spectacles élémentaires mène à l’humilité; et, tout aussi bien, est-il oiseux de spéculer sur les causes et d’édifier des théories, en effet, _celui qui considère les nuées ne moissonnera jamais_.

Je veux être laissé avec le pain et le vin de ma tristesse pour fortifier mon corps et griser mon esprit; c’est pourquoi je soupire de contentement quand mes trois amis me quittent enfin, pour aller répandre leurs paroles ailleurs, et que ma maîtresse s’endort lourdement sur l’ottomane comme une bête lasse.--Sa figure est ensevelie dans la soie d’un coussin, la lampe, indécise et verte, habille sa chair d’une teinte sinistre, et, tout entière, ma maîtresse ressemble vraiment à un jeune cadavre.--En faut-il davantage pour que mon esprit aille, dans le passé, chercher des similitudes?

Cette foule prosternée, tandis que passe l’heure mortelle, ces gens qui hâtent, accumulent et embrouillent leurs signes de croix, au pied d’une montagne dont la gueule bave, sont, à l’avis de chacun, parfaitement émouvants et le signe qu’ils font ennoblit même la qualité de l’émotion qui les tient agenouillés et que nous savons être une peur assez basse.

Sans le vouloir explicitement, un homme épouvanté donne belle allure à ses gestes. Nous retrouvons une âme de l’an mil chaque fois qu’un écho de l’an mil se fait entendre, et les imprécations des volcans propagent une terreur que les siècles n’affaiblissent pas.--Dessiner les voies souterraines du feu, apprécier sa puissance, compter les pulsations des montagnes creuses courbe le front des savants; une étincelle jaillie courbe le front d’un peuple entier, car les spéculations et les prédictions ne valent que le poids léger de la vanité qu’elles inspirent à leur auteur, et, d’ailleurs, _tout se fait par rencontre et à l’aventure_.

J’aime ce passage d’un vieux livre où Jean de Marcouville, gentilhomme percheron, nous raconte avec simplicité et ce ton naïf et crédule qui seyait alors aux descriptions merveilleuses, l’éruption du mont Etna, et, plus loin, comment l’empereur Caligula s’enfuit devant «la grande impétuosité de feu que vomissait cette montagne», exemple que Pline eût bien fait de suivre au lieu d’examiner, orgueilleux et imprudent, l’ardeur tumultueuse du Vésuve. Pour un lecteur moderne, le tour naïf de cet obscur essayiste force à sourire, et de telles grimaces ne laissent pas d’être inconvenantes. L’usage en est cependant assez répandu et ces gens sont en grand nombre qui ne craignent pas de commenter sans révérence le deuil le plus sublime et le plus désolant. Il est triste qu’il faille à toute force que tout finisse par des chansons et, parfois, l’on se prend à espérer, vainement d’ailleurs, que certaines larmes pourront être répandues sans couplets ni ritournelles. Pour des drames de cette dignité, il n’est de compassion effective que le silence, et qui donc oserait compter des paroles humaines quand discourent les volcans? Ils n’ont besoin de chantres ni pour la louange, ni pour la raillerie, car ils savent se célébrer eux-mêmes en donnant une âme, une véritable âme de feu, aux poèmes que le premier venu compose.

Les très antiques banalités où les poétereaux s’abreuvent ont, en pareille occasion, une singulière noblesse et comme un regain de vigueur à se voir puissamment illustrés. Si je sais, en considérant cette épouvante dans son lieu et par rapport à tous les autres lieux de la terre, qu’elle n’est pour ainsi dire qu’une flammèche dans l’immensité, je sais aussi que, jadis, une ville heureuse vivait sous le soleil, épanouie comme une rose, et qu’en un jour elle fut toute souillée par la cendre et le feu.

Cependant, tout refleurira dans la nature et dans l’esprit; les arbres étendront leurs rameaux pour les tresser à la brise; des femmes seront belles et des hommes en ressentiront du désir; des oiseaux reviendront se poser sur les laves et chanter leurs chansons, tandis que les nuages, tordus et retordus dans l’espace, dévideront leurs chastes quenouilles, et que la mer reflétera le ciel.

Les tourbillons d’une flamme fréquente n’empêchent pas les vignes de pousser aux coteaux de Torre del Grecco, plus qu’ils n’empêcheront la Martinique d’être, dans quelques années, une émouvante corolle éclose dans l’écume. Tout sera de même: la mémoire des hommes est courte, ils ne dédient jamais à leurs morts qu’une urne brève, _car la lumière est douce et l’œil se plaît à voir le soleil_.

Oui, dans peu d’années, les enfants de la Martinique iront chercher sur la grève les coquillages aux belles couleurs qui charment leurs yeux étonnés, et si, dans les replis du sable, ils trouvent d’aventure un crâne noir et luisant, ils en auront de la gaieté et se le montreront les uns aux autres avec des éclats de rire, ou, peut-être, ces trouvailles seront-elles si communes qu’ils n’y prendront point garde et ne s’arrêteront pas de jouer.

Mais, si les enfants des morts oublient vite les tombes de leurs aïeux, tombes qu’ils ne voient plus sous l’amoncellement des guirlandes, on ne saurait plaindre d’un cœur assez sincère les hommes de la génération présente qui ont échappé à la destruction. Les survivants d’une guerre, restés debout au milieu de plaines lourdes d’un double sang, peuvent surseoir à leur douleur par de beaux gestes d’exécration ou des mouvements d’orgueil, aussi bien n’ont-ils eu affaire qu’à des forces humaines et ont-ils mérité de leur race; pour eux, le crêpe se marie au laurier vert. Combien plus grande est la détresse de ceux que le destin fit naître au pied de la sinistre montagne, qui ont vu les jours d’épouvante et ne furent pas poussés dans la grande ombre!--Ils vivront, hantés par un incessant souvenir qui les brûlera, les noiera et les torturera chaque nuit. _La continuelle méditation de l’esprit_, dit l’Ecclésiaste, _afflige le corps_; eux, traîneront une vie désolée parce qu’il plut à la terre de toucher l’homme de son ardeur; ils se rappelleront en pleurant les bois anciens, les maisons claires et les sourires d’autrefois; la plupart ne vivront pas jusqu’à l’âge où ils pourront voir reverdir les nouveaux bois, s’habituer aux nouvelles maisons et, toujours, ils resteront indifférents aux nouveaux sourires.--A bien considérer cette génération, _j’ai préféré l’état des morts à celui des vivants_.

Pour moi, je songe une minute encore, ma maîtresse gémit sourdement, je m’approche d’elle, je regarde son sommeil, et, durant que les vitres pâlissent parce que c’est l’aube, je considère le nombre harmonieux de sa respiration.

LES RECETTES DE L’ÉPOUVANTE

Il est, en Provence, un petit golfe aux bords escarpés, une _calanque_, ainsi que l’on dit chez nous, dont les contours et les couleurs m’émeuvent étrangement. Il fait face à l’île de Calseraigne, rocher minuscule et dépourvu de toute végétation, qui flotte à quelques centaines de brasses de la côte, entre le bec de Sormiou et Maïre. Peu de gens connaissent ces «pays». Ils sont fort désolés, stériles à souhait, d’un abord malaisé, mais baignés d’une mer si bleue!