Sentiments

Part 10

Chapter 103,758 wordsPublic domain

Sensibleries de même ordre que de vouloir cacher des amours. Les amours célèbres doivent être exposées, les baisers surpris et les alcôves ouvertes.--Rien ne pique si fort la curiosité que deux bouches illustres qui se joignent.

Ah! pour Dieu! une fois qu’ils ont vécu leur premier rôle jusqu’au bout, permettez aux grands de la terre de dormir comme des mendiants! et ne les troublez plus!--C’est une vile chose que cette curiosité qui pousse à troubler les morts, à prostituer leurs rêves, à répandre leurs fautes littéraires, leurs défaillances et leurs plaisanteries.--Si vous faites d’un homme un dieu, gardez-lui sa stature de dieu et, aussitôt le monument mis en place et doré, ne découvrez pas la faiblesse du modèle! ne dites pas:

«Celui que vous voyez, en marbre, et si fier, sur cette place, fit à vingt ans un mauvais sonnet. Peuple! écoute-le!»

C’est la plus basse des trahisons.

Que l’on donne les variantes d’un chef-d’œuvre littéraire, voilà qui peut être d’un bon enseignement, car le livre fut parfait par l’auteur; que l’on expose les esquisses d’un beau tableau, cela peut être excellent, car elles ont porté déjà leur fruit qui est, précisément, le tableau, et il est bon de voir la fleur qui se transforma en un fruit si précieux; que l’on publie, à la rigueur, les papiers d’un poète inégal et curieux, d’un prosateur au talent intermittent, ces nouveaux fragments pourront n’être pas plus mauvais que ses moins bonnes productions... mais qu’on laisse dormir les morts!

Un jour, quelque bibliophile, collectionneur, monomane ou gazetier sans pudeur se verra brusquement châtié à la façon que prévoit Laforgue, et le romancier, l’artiste, le poète, trop insulté dans sa tombe, repoussant la pierre blanche, viendra d’une main furieuse

Le tirer par les pieds, Une nuit de grand’ lune.

... Et, ce soir, tandis que ma gouttière pleure par brusques sanglots et que le vent s’amuse tristement dans les cheminées, je songe que bise et pluie sont peut-être la voix des morts qu’on outrage.

LE CHARTISTE ET LE CONCIERGE

Un homme tombe dans la rue et meurt sur le coup. Il y avait là peu de témoins: une blanchisseuse qui allait à son travail, un député socialiste, une jeune femme vêtue avec élégance, un ouvrier électricien et... qui encore?... mettons, si vous voulez, un arroseur.

A tous ces gens, on demandera leur opinion sur le décès du passant, car le passant était un personnage politique de valeur qui siégeait à droite et dont le brusque décès ne laisse pas d’être important. Or, la blanchisseuse, trop émue pour fournir un avis avec précision, parlera de la maladie de cœur que le saisissement lui a sans doute donnée. Elle s’occupe d’elle-même et se voit seule en cause. Lui apprend-on la qualité considérable du défunt, aussitôt elle n’a plus rien vu, elle devient muette, elle craint d’être compromise. La laisse-t-on en paix, sans interrogatoires, comme si on ne se souciait guère de son témoignage, la voilà transformée. Un puissant orgueil la possède. Elle pense avoir son portrait dans les gazettes, des journalistes à son seuil, sa page d’histoire. Elle a tout vu. Elle seule a tout vu. Ni l’ouvrier, ni l’arroseur, ni le député socialiste n’ont pu rien voir et la jeune femme bien vêtue fait un récit mensonger.

Le député socialiste répond avec plus de réserve. La réserve est même la seule chose qui importe. Le mort siégeait à droite. On doit du respect aux morts; pourtant, il convient aussi de saisir toutes les occasions qui se présentent pour prêcher la bonne parole, aussi, à voix basse, donnera-t-il quelques anecdotes qui discréditent affreusement la victime et se terminent toutes par ces mots:

«D’ailleurs, mettons que je n’ai rien dit.»

Raisons politiques!

La jeune femme vêtue avec élégance, désireuse surtout qu’on ne la remarque pas, car elle sortait de chez son amant, tâche à rester dans le vague:

«L’homme passait. Il est tombé. On m’a dit qu’il était mort.»

Voilà qui ne convient à qui que ce soit, et, déjà, on soupçonne ce témoin d’avoir quelque chose à cacher. Sa voilette est bien épaisse! Pourquoi veut-elle partir si vite? Cela est louche...--D’autant plus que l’ouvrier électricien, tenant beaucoup à ce que le trépas soit dû à l’électricité, est vexé de ne point trouver de plot dans le voisinage, et que l’arroseur accuse de ce décès subit le seul Phébus qui flamboie excessivement.

Entre tant d’avis divers, que, toutefois, vous pouvez peser à votre aise, quel avis suivrez-vous? Entre tant de témoins, qui déjà mettent de l’amour-propre à n’avoir point tort et s’intéressent plus à leur version de l’accident qu’à l’accident lui-même, auquel donnerez-vous raison?... Et, quand les docteurs auront apporté leurs expertises (toutes contradictoires) et mis leur point d’honneur à imposer une opinion, et quand les concierges auront épilogué, et quand, enfin, la grande voix du peuple se sera fait entendre, pensez-vous? pensez-vous sérieusement, que la cause de l’accident sera mieux connue? Car, au fait! de quoi ce monsieur qui passait est-il donc mort?

Eh bien! transportez-vous maintenant par la pensée à quelques siècles en arrière et tâchez de savoir si Sémiramis avait le mollet bien fait, si Moïse était cornu et dans quel sens tournait la spirale de ses cornes, enfin si le troisième amant de Cléopâtre prisait l’oseille plus que la chicorée et quels étaient les motifs de cette préférence!

Ce petit préambule n’a d’autre but que de me rappeler plus vivement la charmante surprise que j’eus en lisant, pour la première fois, l’_Introduction aux Études historiques_ que M. Ch.-V. Langlois écrivit en collaboration avec M. Seignobos. Ce livre, dont on a peu parlé, je pense, hors d’un milieu d’érudits, et qui a besoin du concours de la boîte des quais ou, comme il advint dans mon cas, de l’entremise d’un ami pour être goûté par des profanes, manque tout à fait de ces grâces romanesques qui séduisent à bon compte, et, sa qualité étant sans apprêt comme aussi celle des _Questions d’Histoire et d’Enseignement_ de M. Ch.-V. Langlois qui lui servent en quelque sorte de marginalia, son excellence ne laisse pas de rester un peu nue.

Tout lecteur, connaissant peu les procédés et les ambitions des histoires d’aujourd’hui aura, je pense, le même étonnement lorsque MM. Seignobos et Langlois lui auront révélé leurs petits secrets. Le plus souvent, il sait (et cela d’une façon vague et timide) que l’histoire n’est plus un exercice d’orateur où une belle comparaison tient lieu de preuves et quelques concetti de documents;--peut-être comprend-il que de Mézeray à Fustel de Coulanges, de Macaulay et Motley à Green et Seeley, on a fait des progrès et que la jeunesse, la passion, la bonne volonté, qui donnent, ailleurs, des résultats appréciables, ne suffisent plus, seules, quand il s’agit de débrouiller des questions historiques; mais je crois que, si ce lecteur dont je parle a une âme honnête, il s’ébahira sans réserve ni honte et que l’_Introduction aux Études historiques_ l’initiera, sur la façon de faire revivre les siècles échus, à des idées nouvelles.

Il fut un temps où l’historien devait avoir, avant tout, des qualités de conteur;--aujourd’hui, s’il peut négliger d’un cœur léger l’étude, conseillée jadis, de la poésie épique et des dramaturges, s’il peut se passer des ouvrages généraux qui enseignent à écrire l’histoire comme on enseignerait la charité, par de pieuses exhortations,--il doit se rendre un compte exact de la qualité de sa tâche, qui n’a rien à voir avec la morale et tout avec la science. La spécialisation des sciences ayant chassé de l’histoire une foule de choses, tout se réduit à se rendre clairement compte de ce que l’on fait et ne rien faire malgré soi. C’est déjà tout un programme.

«Nous nous proposons ici, disent MM. Langlois et Seignobos dans leur _Introduction aux Études historiques_, d’examiner les conditions et les procédés et d’indiquer le caractère et les limites de la connaissance en histoire.» Certes, les idées développées dans ce livre doivent être la monnaie courante dans un monde de chartistes, mais, en France, le public conserve jalousement un goût déplorable pour l’éloquence, et, volontiers, il accorde plus de poids à une parole dite avec âme, esprit ou passion, qu’à une affirmation déterminée par de bons documents, bien classés et bien interprétés. Cela et l’amour des fleurs fit commettre de singuliers méfaits à des historiens dont les intentions étaient pures. Et, cependant, comment leur en vouloir, quand on est déjà charmé par un exorde vif et systématique et que le plaisir ne fait que croître lorsqu’on retrouve, au cours du livre, ces images fortes en couleur qui sont l’illustration des romans historiques et auxquels les poètes firent ajouter créance par la propagande de leurs chants?

En vérité, c’est s’engager en une dangereuse aventure que de vouloir, de nos jours, composer la plus humble monographie. Même Hubert Howe Bancroft, qui écrivit, à l’américaine, les trente-neuf volumes de son _History of the Pacific States_, ne put résister, malgré son arsenal d’armes scientifiques et de précision, au plaisir d’orner son œuvre d’_agréments_ divers, choisis dans les bons auteurs. Supposons pourtant le cas d’un auteur qui se serait dépouillé de tout orgueil, imposé une forte discipline et résigné, par un héroïsme singulier, à ne point s’exagérer la valeur des documents qu’il possède, quelles sont les épreuves qui l’attendent avant même qu’il ait écrit la première page de son livre?

M. Langlois nous en donne l’effrayante liste.

Et d’abord, les bibliothèques sont incomplètes, les lexiques mal faits, les récits inexacts. Les quatre documents qu’il a trouvés et qui lui donnaient le précieux appoint d’une opinion unanime sont copiés sur un original qu’il ignorait et, par ce fait même, perdent toute valeur. Reste ce document original. Est-il authentique? Une supercherie est délicieuse lorsqu’elle crée Clara Gazul, actrice espagnole, Hyacinthe Miglanovitch, barde illyrien, ou la pieuse Bilitis.--Elle est honteuse quand, œuvre de faussaire, elle donne lieu à la méprise dont Daudet nous conte les épisodes réjouissants dans _l’Immortel_.--Sans avoir la robuste foi de Michel Chasles, qui collectionna des _inédits_ de Vercingétorix, Sapho et Marie-Madeleine, un historien risque toujours d’être pris au piège de son document, et, chaque année, une critique sévère rend à la légende des anecdotes que l’on croyait appartenir à l’histoire.

Même authentique, un écrit peut encore trahir. Souvent un copiste malhabile, ignorant ou partial, le déforma, et de telles erreurs sont parfois difficiles à réparer. A ce propos, M. Langlois nous cite une correction de Madvig qui est vraiment un bel exemple d’ingéniosité. Ayant pensé à se représenter une lettre de Sénèque dans le type d’écriture d’après lequel elle devait avoir été copiée (sans ponctuation ni séparation entre les mots) Madvig sut lire un texte resté incompréhensible dont les mots avaient été coupés au hasard.

Il n’est pourtant de vérité que dans le document et l’on ne peut se servir, pour construire, de matériaux de seconde main, car c’est doubler, par paresse, les chances d’erreur. Tant d’historiens sont atteints de cette maladie à laquelle Froude, historien anglais, a attaché son nom, maladie que M. Langlois compare assez plaisamment au daltonisme et qui consiste à mentir de façon constante et presque ingénue, à ne point savoir distinguer le vrai du faux, à la façon de certains yeux qui différencient mal le vert d’avec le rouge.

Même quand un document est sans reproches au point de vue de son authenticité et de sa provenance, il est une autre critique que l’on doit lui faire subir: celle de sa vraisemblance et de son exactitude. Si l’on est vivement sollicité de falsifier des documents quand on écrit avec des idées préconçues, des idées de _siège fait_, on l’est encore plus de raconter incorrectement un événement dont on fut témoin. Paraît-il important, on l’exagère; paraît-il indifférent, on le note à peine. Un témoin dit toujours trop ou trop peu. Questionnez-le, il répondra par monosyllabes; laissez-le parler, vous serez étouffé par une éloquence qui, toujours, restera fumeuse. De plus, ce qu’il vous dira sera subordonné à ses occupations du jour, à l’humeur de sa femme ou à ses goûts politiques. N’exigez pas d’un homme que la question posée occupe seule, fût-ce un instant, toute sa conscience, cela serait excessif. On peut apprendre à écrire l’histoire contemporaine en suivant des débats de cour d’assises. L’homme n’a de respect que pour le passé... et MM. Seignobos et Langlois nous montrent avec quel cynisme on le traite.

Ils découvrent encore mille pièges auxquels le plus avisé se laisse prendre, et montrent les travers qui défigurent l’œuvre faite avec le plus de soin. A trop respecter les documents, on finit par oublier que ce ne sont là, en somme, que des matériaux; ils cessent d’être un moyen pour devenir un but, et l’historien en arrive à s’éloigner à tel point de l’histoire que son travail prend tous les traits de la manie du philatéliste ou du collectionneur de cartes postales.

Il faut lire la charmante description que M. Langlois nous donne des risques professionnels de l’érudition. L’habitude de l’analyse critique mène à l’impuissance, à la paralysie historique; l’abus de la critique mène à des excès de méfiance auxquels nul texte ne résisterait et qui font voir un problème là où il n’y en a pas; enfin, le dilettantisme en critique mène à s’occuper de choses qui n’en valent pas la peine, à critiquer pour critiquer, quelle que soit la matière, pourvu qu’elle soit obscure,--quelle que soit l’énigme, même si la solution n’en peut être intéressante.

Cette _Introduction aux études historiques_ présente, en son ensemble, un délicieux cours de bon sens, et, par la façon limpide et logique dont ils nous font part de ce qu’ils savent et savent si bien, ses auteurs rendent attrayante sans la vulgariser une matière que l’on tiendrait pour sèche et lourde.

Savoureuse lecture!--elle clarifie un esprit troublé, elle supprime les penchants trop vifs au romanesque; sans doute, elle nous parle peu des bibelots historiques offerts à l’enfance comme moyens de mnémotechnie ou motifs de récréation, mais, moins douce aux âmes sensibles qu’un recueil de légendes, elle a l’inappréciable vertu de ne point nous tromper, fût-ce par les vives couleurs d’un mirage.

LA SUISSE ET JEAN MORÉAS

Si quelques personnes ont pris la Suisse en horreur et se sentent soulevées lorsqu’un orgue de barbarie se prend à détailler _Guillaume Tell_, c’est que, dès l’abord, elles se sont choquées du caractère essentiel de ces paysages, de ce caractère qui, précisément, séduit l’inlassable cohorte des touristes, je veux dire l’abondance de ce qu’en art on appelle _le trait_.

Plongés dans la neige jusqu’aux oreilles, haussés sur un pic, attablés devant un _point de vue_, accrochés à une dent, penchés sur un gouffre, pensez-vous que ces malheureux hommes, que ces bourgeois enfiévrés se sont mis en de si singulières postures afin de pouvoir contempler la montagne, la forêt, la glace ou les abîmes? Non pas! Vous imaginez-vous que, dans la _Symphonie pastorale_, ils écoutent la musique?--Ils sont tous sollicités par ce _trait_ qui les ravit.

Au concert, ce sera l’onomatopée, le bruit du vent, la phonographie du ruisseau, et, particulièrement dans Beethoven, les imitations d’animaux; dans la montagne, ce sera un rocher à figure humaine, un pin qui se courbe sur un trou noir, et, là! (oh! regardez!) une cabane solitaire, solitaire à en pleurer de compassion. Voilà qui fait leur fièvre et leur joie; voilà qui, dans un paysage, forme la vertu qu’ils jugent seule excellente et seule délectable: _le pittoresque_.

Pour moi, je sais des paysages tout unis, calmes et prévus, où l’herbe verdoie avec tranquillité, où le soleil poudroie avec bienséance et qui me sont d’un meilleur agrément que tel assemblage, même inédit, de rochers, de cascades et de sentiers en tire-bouchon. Ces tableaux, dans lesquels tout est réduit à la portion congrue, éveillent en moi une complaisance qui se prolonge. Nul objet n’asservit despotiquement le regard; les champs, les coteaux, les bosquets, le ciel et les ruisseaux jouent honnêtement leur partie dans un concert tranquille, et mon admiration, plus répandue, également divisée, n’en est que mieux satisfaite.

J’éprouve un goût de pareille qualité pour les _Stances_ de Jean Moréas. Ces harmonieux développements, sobres d’images et dont l’expression est comme retenue, fixent d’ordinaire un lieu commun ou figurent une élévation poétique. Leur lyrisme est plein de mesure et leurs accents, pour émus qu’ils soient, ne se forcent point. Le poète souffre-t-il d’une douleur amère, il ne se déchire pas le visage et ne nous livre pas son cœur découpé en petits morceaux. Non. Il préfère se voiler simplement la face avec un beau geste classique ou, se détournant, nous montrer la course légère des nuées dans un ciel pur.

En somme, les _Stances_ semblent participer assez peu de l’art auquel les poètes nous accoutumèrent durant ces dernières années. A une époque où l’on tâche de faire dire aux mots plus qu’il n’y a dans eux, où l’on plie la langue à des exercices inusités, où l’expression est contournée, disloquée et parfois même rompue par d’insolites gymnastiques, Jean Moréas va s’abreuver à des sources plus claires. Parfois ses vers nous paraissent presque fades; habitués que nous sommes aux émotions violentes, nous cessons de percevoir le charme liquide de son inspiration. La faute n’en est pas au poète, et c’est d’un regrettable exemple que de voir des critiques, trop amateurs d’orchidées, apprécier difficilement les parfums d’un bouquet champêtre et la ligne gracieuse d’une gerbe liée.--A trop vivre dans un hôpital, on ne sent plus la fraîcheur d’une prairie où la brise, en place d’éther et de phénol, ne nous apporte que le facile arome de la saison.

Seules les impressions rares semblent valoir aujourd’hui d’être retenues, et ce n’est pas pour en tirer une loi générale que l’on s’occupe de ces monstruosités particulières, ce n’est pas pour construire une violente synthèse que l’on se penche sur ces exceptions, mais bien pour goûter la joie de les décrire.

Soit! décrivez des monstres; occupez-vous du veau à cinq pattes, de l’homme à deux têtes et faites votre ami d’un mangeur de serpents, mais, quand l’heure sera venue de transposer leur charme par votre art, rendez-nous cette horreur avec des mots exacts et dans un vocabulaire assez choisi pour montrer ce qu’il y a d’éternel dans toute difformité.--Filtrez votre langue, rhythmez votre style et, surtout, choisissez, parmi tous les exemples dont vous faites collection, ceux-là seuls qui peuvent éveiller une pensée.--Élevez-vous, en un mot, au-dessus de votre sujet.--Les nains de Velasquez sont l’honneur du Prado.

Voilà qui s’appelle prêcher en vain!--Pour contenter les amateurs de raretés, il faut que la forme puisse concourir honorablement avec le fond. On écrit, non plus pour se faire entendre, mais pour suggérer, pour évoquer... que sais-je encore!--Ah! qui dira les puérilités du style évocateur, des phrases suggestives!

Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d’un sou Qui sonne creux et faux sous la lime?

Ce que Verlaine disait de la rime s’applique si bien à d’autres sujets!

Les phrases n’ont plus la cadence honorable qu’on leur connaît. Elles ne marchent plus, elles gigotent. Les mots sont placés au petit bonheur. La période se développe comme elle peut; on y fourre tout ce qu’on trouve. C’est compacte comme du mastic. Quand l’auteur, malgré sa folie, a du talent, les trouvailles sont parfois heureuses, mais que diriez-vous d’une moisson de fleurs pressée dans un petit coffret jusqu’à former une pâte vaguement odorante? Le livre, construit suivant cette méthode, fait plutôt l’effet d’un mont-de-piété que d’une œuvre d’art, et le dictionnaire dont l’auteur se servit présente vraiment l’aspect d’une _Histoire des Martyrs_.

Il faut savoir gré à Jean Moréas, qui paraît préférer Malherbe aux poètes _Style moderne_, d’avoir écrit un livre de poèmes lyriques auquel l’exactitude et la prudence de l’expression donnent, avec le choix du sujet, une espèce de force tranquille. De ces qualités nous étions tout à fait déshabitués, après tant d’ouvrages dont les auteurs nous grisèrent de boissons si nombreuses et de mélanges si américains que nous en venions bientôt au dégoût d’une ivresse absurde et sans rêves.

CONVERSATION AVEC UN ARBRE

Les paysages du Berkshire valent surtout par des arbres un peu centenaires, arbres forés, tragiques, dans le tronc desquels de très vieilles hamadryades achèvent de se dessécher. Ces derniers jours, elles m’ont raconté, à voix basse, de singulières légendes, tandis qu’à l’horizon des ramures le soleil déclinant édifiait un ciel de Turner.

Hier, je venais de porter sous un chêne deux ou trois livres d’essence analogue, bien que fort différents par leur premier aspect, et, couché dans l’ombre verdâtre, je comptais lire, au hasard du doigt et de l’œil, certains passages pour me trouver soudainement transporté dans quelque région où il ferait bon vivre avec un songe et où l’on découvrirait sans peine de quoi bâtir un article critique, mais, comme j’admirais la décoration tortueuse de toutes ces branches qui me servaient d’abri, la divinité de l’arbre, écartant sa robe de mousse et d’écorce, me laissa voir son vieux visage encore harmonieux qui semblait vraiment être la figure de la Longévité.--Sous le regard des prunelles vert de rêve qui me souriaient, je baissai les yeux avec modestie, car il est toujours troublant d’être considéré par une déesse.--Soudain, remuant faiblement ses lèvres d’ombre qui paraissaient souffler la poussière des temps, elle dit:

«Que pourrai-je te conter aujourd’hui? Te dirai-je quelque belle histoire sylvestre du siècle où j’étais petite fille, où la main d’un soldat de Rome fit plier mes jeunes rameaux? Te dirai-je mes secrets et comment on fabrique, avec l’œuf d’une poule noire couvé sous une conjonction heureuse de la lune et d’Aldébaran, la mandragore californienne? Veux-tu parler du népenthès, de l’aconit, de la belladone, du pavot noir ou de ces livres que tu tiens sous ton bras et que tu tâchais de parcourir d’un air fatigué?

--Voilà qui me convient, m’écriai-je, si tu m’aides à faire mon article. De ta voix chaude et légère tu me dicteras des phrases pleines d’équité. Je veux être injuste aujourd’hui, mais j’ai honte de ce désir.

--Comment! dit l’hamadryade, la nature ne t’inspire donc pas l’indulgence? peut-on user de sévérité quand le ciel sourit? Tout au plus aurais-je compris que tu ne pouvais critiquer par besoin de créer... et... vraiment... sous ce bel azur, ne sens-tu pas une ode naître en ton esprit... une ode où, par exemple, tu ferais ma louange?

--Oh! pas du tout! répondis-je, et, d’ailleurs, tu n’y entends rien! L’été venu, un mortel, qui exerce le beau métier des lettres et n’a rien pu faire qui vaille durant les mois urbains, aspire volontiers au repos des champs pour achever cette œuvre curieuse dont il a tant parlé devant les tables des brasseries, mais il est rare que sa retraite soit fructueuse et je ne sache pas qu’il arrive souvent à rassembler ses rêves loin du monde familier que lui faisaient les réverbères, les automobiles et les marchands de journaux du soir. Ah! pour m’inciter au travail, qui me rendra ce doux cri: «La Presse! deuxième édition! importantes nouvelles!» au lieu du vagissement de la brise entre tes doigts!

--Comparer!... dit l’hamadryade stupéfaite... comparer les bruits vulgaires de la rue à mes divins murmures?