Part 11
--Je ne compare pas! j’estime et je préfère. Vois-tu, ma bonne! la campagne est indiscrète et veut constamment se mêler à celui qui l’accoste sans bien la connaître. J’entends la vraie campagne, celle où l’on fane, fauche, moissonne, et non ces lieux où les lacs, les sources, les cascades et autres jeux de l’onde ne sont que prétextes à casinos et sénats de rhumatisants.--Voici un jeune homme qui a quitté Paris pour laisser pousser sa barbe et fleurir son talent; assis dans une ombre de branches, non loin d’un sillon et d’un pré que fréquentent des vaches paisibles et gonflées, il espère quelque bucolique savoureuse et rêve mollement, comme l’on rêve dans les romans de Mme Sand. Loin des visites importunes et des embarras de Paris, il voudrait décrire une idylle, fixer les douces réponses que se font deux amants, vanter les mérites d’un roman nouveau, quand une guêpe vient effrayer sa veine par un bourdonnement guerrier. Alors il constate que son corps est devenu le terrain de manœuvre de mille insectes, que des fourmis essayent une route nouvelle au dos de son veston, et que, de cette plante grimpante et fleurie qui pleure sur lui des larmes sucrées, sont descendues de petites bêtes rouges qui attaquent cruellement ses jambes. Il se secoue du mieux qu’il peut et tâche à retrouver le calme, mais c’est en vain. Trop de poules caquettent autour de lui en cherchant dans l’herbe leur ver quotidien; des moustiques offensent ses joues; un coq, satisfait et victorieux, chante brusquement à ses oreilles; déjà une araignée se suspend à son pied, et, maintenant, dans le champ voisin, un ruminant agite vers lui ses cornes comme pour engager une tauromachie.--Il fuit, et c’est le meilleur parti qu’il pouvait prendre. Oiseuse tentative que de chercher une inspiration directe et de cultiver l’adjectif en plein air! Rien ne vaut, pour travailler d’un esprit libre, soit que l’on crée ou que l’on juge, la barrière de quatre murs et le regard doré d’une lampe.
--Que fais-tu donc, dit l’hamadryade, des belles sensations que la nature donne et qui forment le plus clair de votre littérature descriptive?
--Je les garde en moi et les laisse mûrir. Un paysage, si beau qu’il soit, ne doit pas être rendu en mots par des procédés photographiques. Il est inutile de forcer les lettres à rivaliser avec les beaux-arts. Là n’est pas leur rôle. Le vocable ne doit point être confondu avec la touche de peinture et je pense que, dans le roman, l’impressionnisme n’a vraiment rien donné qui vaille. Pour faire voir la nature à l’aide du discours, avant de s’occuper des couleurs, il importe de fixer les plans, et l’on ne saurait disposer un paysage avec justesse qu’en le déformant. La mémoire artistique a ses façons de retenir. Elle résume. Certes, il est utile de savoir regarder, mais il est indispensable de laisser un classement se faire dans le butin de nos visions, et, plus tard, nous remarquons avec stupeur qu’un paysage, décrit par nous, loin du modèle, prend le relief et la vie que nous rêvions de lui donner à l’heure où nous tâchions en vain d’animer les froides notes, si justes, mais si mortes, que nous avions prises sur place.
--Je n’en reste pas moins votre muse, dit l’hamadryade à voix basse, et, bien que vous me fassiez subir mille avatars singuliers, je finis toujours par me reconnaître dans le portrait que tes frères ou toi vous avez peint. Va! ne critique pas, ce soir! viens! viens dans mes branches! Nous parlerons des eaux souterraines qui donnent la sève aux arbres et aux poèmes, de la brise qui souffle dans vos vers et dans mes frondaisons, de l’étang bleu qui reflète aussi bien les rêves que les nuées...
Chantons aussi la vieille terre! Elle a du bon.
BUBU AU MOUCHOIR
Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance et ce fut sans doute sous une heureuse étoile. Si Mme Bélu, lorsqu’elle donna le jour à un tel fils, ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage divin ne descendit du ciel pour prédire à sa lignée une gloire durable, c’est qu’à Paris de telles manifestations ne trouvent leur place que dans les vaudevilles,--mais les fées se conjurèrent autour du berceau et dotèrent l’enfant de vertus éminentes.
Celle de ces dames qui protège les athlètes de foire et les champions lutteurs lui donna la force des bras, l’assurance du regard et une démarche décidée; c’est grâce à elle que, plus tard, il put inscrire sur son blason cette fière devise: _Petit, mais costaud._
Celle qui préside aux effractions, aux enlèvements, aux coups de main, qui fut la patronne de Pâris, de don Juan et de Valmont, délia son esprit et ses doigts.
Celle de qui se réclament les gens de cour lui donna en partage la civilité des manières, l’accent d’une courtoisie persuasive et ce je ne sais quoi qui fit la gloire de Georges Brummel et des grands dandys.
Celle enfin, plus sérieuse d’aspect, qu’adorent les géomètres et les philosophes, la muse de Pascal et de Laplace, lui permit d’apprécier clairement le rapport des choses, et c’est ainsi qu’il préféra toujours sa maîtresse à d’autres délices, même lorsqu’elle lui apporta certains désagréments. Paolo bravant l’enfer près des lèvres de Francesca n’eut pas plus de mérite. (Je prie que l’on ne me chicane pas trop sur l’exactitude ou la mesure de cette comparaison.)
Avec un tel viatique, le nouveau-né pouvait courir d’une jambe alerte vers le jour de sa mort, avec mille occasions de fournir une belle carrière, et se découper, à son heure, une auréole très acceptable, mais sa mère, qui ne s’attendait pas, étant de condition modeste, à de tels honneurs, oublia d’inviter une vieille fée avec qui sa famille n’entretenait plus de rapports depuis longtemps, et celle-ci, par esprit de vengeance, condamna l’enfant à ne dépasser jamais le niveau social où ses parents avaient été placés.--Pour cette seule raison, M. Charles-Louis Philippe, au lieu de nous conter les exploits d’un grand capitaine ou les brillantes aventures d’un arbitre d’élégance, a dû se borner à nous décrire les gestes d’un protagoniste de condition médiocre, mais, pour humble que soit son état, Bubu n’en reste pas moins, et dans toute l’acception du mot, un homme de qualité.
Le chroniqueur de cette vie tumultueuse et pourtant si droite se montra, comme il sied, plein de passion et plein d’indulgence aussi pour les quelques écarts de langage ou de conduite de son héros. A vrai dire, il semble qu’il ait hésité vers le début de sa tâche. Il n’a pas su, au juste, comment grouper ses personnages et comment intéresser son lecteur quand le brillant, le nonpareil Bubu, soit qu’il fût enchaîné loin de ses amours ou simplement en voyage, quittait un instant la scène. Parfois aussi, voulant apprécier les faits dont le récit était offert, il lui arriva de s’attendrir un peu longuement, et l’ironie qu’il employait était d’essence si fine qu’elle se fondait, s’évaporait, ne paraissait plus. Des sanglots mesurés sont agréables au cours d’une histoire, ils délassent, mais ce trésor de larmes que tout romancier doit porter en son cœur, je crains bien que M. Charles-Louis Philippe ne l’ait trop déversé et qu’il n’ait trop souvent pris parti pour les petites femmes qui sont «marquées dès l’origine comme des bêtes passives que l’on mène au pré communal».
Si j’ai choisi _Bubu_ comme motif de divagation, c’est que ce livre me paraît, dans l’œuvre de Charles-Louis Philippe, le mieux venu, le plus représentatif de la manière... car, hélas! il y a une manière.--Peu importe, d’ailleurs, puisqu’elle est nouvelle et que nous n’en considérons qu’un seul exemple.--_La Mère et l’Enfant_, récit tamponné de mouchoirs, pleurait sur le même ton, à propos d’évènements moins bien noués; les romans qui suivirent sanglotèrent à l’envi sans que ces larmes eussent de quoi nous émouvoir... cela n’y était plus... Mais _Bubu_ reste un charmant livre.--Traiter un sujet de bas naturalisme avec les procédés littéraires de Bernardin de Saint-Pierre, voilà qui étonne à la première page et ne laisse pas d’avoir un peu étonné lorsqu’on touche à la dernière.
Il est un détail de composition que l’on ne saurait trop noter dans _Bubu de Montparnasse_, tant il est précieux. Nombre de peintures, célèbres, un moment, à cause de leur vigueur ou de leur coloris, ou encore de leur finesse ou de leur grâce, sont gâtées, soit par le rapport trop étroit, soit par le manque de rapport du sujet principal avec son ornement, et j’entends par _son ornement_ tout ce qui vient s’adjoindre pour concourir à l’effet d’ensemble. Tantôt les fonds ne s’arrangent pas avec les premiers plans, tantôt deux personnages sont peints dans un esprit trop semblable et, de ces analogies ou de ces contrastes, finit par naître un certain malaise.--Si Charles-Louis Philippe semble avoir abusé des larmes, du moins a-t-il eu le goût de ne pas laisser à sec un seul coin de paysage et a-t-il su varier ces diverses humidités fort plaisamment.
Les aspects de Paris qu’il nous donne sont d’une mélancolie très spéciale, d’une mélancolie sage et pleine de lassitude. C’est un Paris provincial, fatigué, où la brise, les pavés, la Seine, les bancs sont très vieux, ont déjà beaucoup servi. Les cris de la rue sont usés, les reflets de l’eau ont fait leur temps et restent tout de même agréables à l’œil.
On dirait d’une romance qui chanterait:
«Voyez! je suis banale, j’ai passé par un nombre incroyable de bouches, on m’a tout à fait prostituée... et, cependant je suis encore une bonne romance! en vérité, j’émeus encore!»
Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont ainsi. Elles sont tout à fait prostituées (vous ne sauriez croire combien!), elles ont servi à tant de bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant il me semble qu’elles émeuvent encore!
Connaissez-vous les bergeries de Gessner?--Les dialogues de _Bubu_ leur ressemblent, mais vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là, car souvent le style se relève et, dans un passage qui forme un fier couplet, atteint à la vraie vigueur.
Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce pas? est une bonne description d’agonie.
«Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de quarante-neuf ans. Il se coucha un soir, lourd comme une pierre, et, pendant quatre jours, se tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il crispa ses poings, s’étendit sur le dos et sentit peser ses sept enfants dans son crâne: Marthe avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et Saint-Lazare avec toute la gueuserie, Gustave collé à la grande Marie qui suivait souvent la feignantise, les trois petits gosses qui mangeaient tant de pain et qui restaient là avec leurs becs ouverts de moineaux,--et mourut, les dents serrées et la gueule en avant.»
Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au rire par un procédé classique et qui donna souvent de bons résultats. Présentez, dans un vêtement de coupe correcte, un homme du monde et, durant une conversation frivole, faites-le soudain parler comme un charretier. Si la scène est bien menée, elle fera rire. Pareillement Charles-Louis Philippe nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur. Il en a le vêtement, la démarche, les préjugés, les occupations enfin, et, cependant, à certaines heures de sa vie, il parle avec la retenue, la mesure d’un gentilhomme.--On rit.
Au fait! rit-on? Peut-être, mais d’un rire bien singulier!
Les moments où Bubu a de la courtoisie étant parmi les plus tragiques du livre, la gaîté que donnent ces formes de langage devient sinistre par ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur garde pour lui; qu’il goûte, mais n’exprime pas.--Si la joie finit par des larmes quand elle est trop vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée, trop obscure.--Il se trouve dans _Bubu_ des passages presque drôles qui furent écrits pour émouvoir plus profondément qu’une déploration, et qui y parviennent.
Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante dont le passage de quelques années donnera le juste prix, soit que _Bubu_ soit retenu, soit qu’on l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte le fasse oublier,--mais nous pouvons le regarder comme une curiosité esthétique des plus attachantes et qui a toujours,
_Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes._
LES DIEUX LARES
En feuilletant _le Voyage d’un Naturaliste_ de Darwin, je me suis arrêté au passage suivant:
«Après une course assez longue sur des laves récentes et fort rugueuses, nous atteignons le lac où les Espagnols que j’accompagne vont faire leur provision de sel. Ce lac est absolument rond et bordé de magnifiques plantes qui miroitent. Il y a quelques années, les matelots d’un baleinier assassinèrent leur capitaine dans cet endroit retiré. J’ai vu son crâne au milieu d’un buisson.»
Comment peut-on exiger du lecteur de ces lignes qu’il se penche ensuite sur une couverture jaune à trois francs cinquante et tâche à rendre compte des émotions qu’elle réunit? Pour ma part, je me sens incapable de penser à autre chose qu’à ce fragment. Cette saline, ces Espagnols, ces plantes qui miroitent, et ce crâne dans un buisson me passionnent autrement que tel ou tel récit de mœurs contemporaines. Pourtant, il ne faut point trop prolonger cette lecture. Darwin, après avoir superbement décrit, dans le décor de ces parages difficiles, les mœurs des tortues et les divertissements auxquels se livrent de délicieux petits alligators, commente durant trop de pages les variations de son thermomètre, et cette discussion paraît un peu traînante.
Vraiment, les savants en voyage devraient, entre deux coups de sonde et pour égayer un peu leurs observations météorologiques, s’attarder plus souvent à décrire les fleuves, les cratères, la végétation et les nuées qui sont l’ornement du pays qu’ils explorent. Quand, par hasard, ils y consentent, leur regard clair et l’absence de souvenirs livresques donnent des paragraphes d’un relief étonnant. Je préfère, à tel poète jeune et content de lui, qui, même pour nous rendre l’aspect d’une fleur, nous parle de son âme, tel botaniste aride qui dresse, à propos de cette même corolle, un procès-verbal sans grâce, cruel, mais exact.
Je ne sais, mais il me semble qu’un symbole, entre les plus parfaits qui se puissent trouver, se gâte par l’appropriation que s’en fait une duègne d’âge et respectable en sa tenue.--Est-elle vierge, le mal a plus de poids. Ce qui nous charmait naguère nous rebutera, car il est des choses qu’il faut laisser fleurir librement sous le grand ciel. Un savant seul a le droit de les étiqueter. Il les flétrit moins qu’un autre.
Je connais une corolle que la lumière du matin se plaisait à orner de cent façons nouvelles et dont les pétales au frais semis de pierreries faisaient mon enchantement. J’avais pour tâche quotidienne d’en admirer la parure frêle que composaient, avec des fils de la Vierge, la rosée de verre et le soleil. Or, un savant vint à passer, il vit la fleur, me la nomma (ce fut un peu pénible), puis, après en avoir pris délicatement la taille, le diamètre et la circonférence, la photographia et s’en fut. La fleur était sauve. Déjà je me réjouissais, quand une fille survint, passionnée de botanique sentimentale. Elle cueillit la fleur, la posa entre deux feuilles d’un papier qui en but jusqu’à la plus fine essence, qui se nourrit de ses couleurs en effaçant ses formes. Cette corolle mauve rappelait, paraît-il, un chaste souvenir d’amour. Elle doit exister encore, poussiéreuse et séchée, dans un tiroir, près d’une mèche de cheveux et d’un brouillon de lettre, mouillé de larmes.
La personne qui commit ce crime est vertueuse. C’est tant pis. L’eût-elle été moins, je lui eusse dit d’aller, vers l’heure où le jour déborde par-dessus l’horizon des collines et coule entre les bois moussus, près de l’étang que les grenouilles animent de leurs chants, et d’y chercher une fleur semblable. Elle l’aurait trouvée avec son petit fardeau de perles, se faisant valoir sous un rais de jour, minuscule, émouvante, jolie, si jolie que l’heure, la brise et la trame d’araignée conspirent afin de la mettre en valeur, si pathétique, si noble, si simple surtout, que l’on voudrait poser un doigt sur la bouche et passer... passer, sans plus,--pour ne point déranger, fût-ce par un geste ou un soupir, cette pure beauté.
Oh! laissons les fleurs vivre seules dans les bois. Ne leur amenons point d’admirateurs, fût-ce le plus intelligent, celui dont on prise la mesure et le goût. Malgré lui, d’un mot brusque et brutal, il gâterait tout le paysage, ou, en s’efforçant de bien concevoir le détail (teinte de pollen, courbe de tige) qu’on lui propose, il l’élargirait en généralité et, aussitôt, trouverait à parler de Dieu.
La fraîcheur, le charme, une éphémère perfection ne veulent pas être fixés avec trop d’insistance. Un savant définit ces choses, il les transporte sur un autre plan, celui de son esprit exact... Un homme du commun s’appesantit sur elles et, voulant les bien entendre, ne fait que les flétrir.
Pour aimer la nature dans ce qu’elle a de plus intime et de plus délicat, je pense qu’il convient d’avoir envers elle certaine retenue de bon goût, celle, à tout prendre, dont on use à l’égard d’une femme un peu altière, mais charmante, que l’on veut aborder sans présentation. Il faut agir avec discernement, ou, pour mieux dire, il faut simplement avoir de l’usage.--Gardons-nous de trop interroger les arbres, les eaux des bois, les eaux de l’air; ne parlons pas sans préambule aux pierres qui semblent dormir, mais, si une courtoisie prudente est recommandable quand on veut converser avec Cybèle, sachons, d’autre part, nous tenir dans une juste mesure et n’allons pas, sous prétexte que le saule et l’étang sont choses vivantes, les trop diviniser et leur donner figure humaine. Celui qui voit au fond de chaque source un visage triste et timide, sous toute écorce, une nymphe enclose, et, dans les vallons, la danse des oréades, ne saura bientôt plus voir l’onde dans sa joie et les libres jeux de l’écume, ni ne pourra-t-il entendre les accents plaintifs mais vraiment forestiers des chênes que la tourmente agite, si bien qu’à trop y mêler des voix de nymphes le murmure continuel de la montagne perdra pour lui son sens mystérieux.
Savants qui décrivez la nature et n’avez pas lu Jean-Jacques! je vous aime et je vous loue! Quel soulagement de voir qu’il est encore des gens de bien pour qui le monde extérieur n’est pas une vaine apparence, pour qui une fleur est une fleur, non un symbole spécialement inventé pour eux, et qui savent à n’en pas douter que
La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles,
... mais qui ne s’efforcent pas de traduire ces paroles, exprimées en langage de feuilles, de lac ou de nuée, par des vocables trop nettement humains; enfin à qui la lune ne fait pas de signes, à qui les iris ne posent pas des devinettes et qui n’en posent pas aux iris, qui n’ont pas foi dans les satyres des contes mal contés et ne sont pas crédules aux radotages des jeunesses hystériques!
O vous qui voyez les arbres avec leur écorce et n’apercevez jamais la naïade dans les petits ruisseaux! dites-nous la nature en sa vérité! Apprenez-nous à lui parler avec politesse, sans trop de romantisme et sans toujours la considérer comme un miroir de nos émotions! Bientôt, dirigés par vous, nous profiterons de vos enseignements. Ces duvets qui flottent dans l’air quand le printemps éclate en fleurs et en parfums, nous les laisserons poursuivre leur hasardeuse route sans leur imposer un destin. De cela, le vent, l’averse et la bête se chargent mieux que nous et tous les nids se font avec ces duvets qui passent.
D’ailleurs nous avons les nôtres, qui sont faits pour nous. Si l’oiseau happe une plume dans la brise pour en garnir son nid, notre foyer n’est-il pas orné de façon analogue? Les souvenirs, les rêves, les beaux regrets flottent constamment devant nos yeux; nous les cueillons au passage et ce sont eux qui font le charme des veillées. Ah! si l’on ne pouvait rêver d’aventures au coin du feu, parlerait-on de la douceur de rester chez soi? Si nous ne pouvions charger nos dieux lares de bijoux exotiques, les chéririons-nous d’un si grand amour? Un fauteuil près de l’âtre est le meilleur endroit où se blottir pour se trouver ailleurs, et les forêts d’Amérique, avec leurs grands arbres squelettes, sont si belles à imaginer, vertes, vierges et vivantes, au pied de la Cordillère qui fume par ses volcans!
LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE
pour Octave Maus.
Je voudrais parler de certaines façons qu’il y a de transcrire un paysage en poésie, mais, au lieu de cueillir des exemples, ici et là, à travers l’histoire littéraire, je les choisirai pour la plupart dans les œuvres d’auteurs contemporains qui surent animer d’anciens rêves éteints, redire les fables où les sources sont vivantes et les arbres enchantés, et rendre enfin le charme des grands parcs disposés en vue d’un noble effet, des allées que ferme un horizon artificiel, coupé d’une nymphe neigeuse, des ifs taillés, des colonnades blanches et des jardins bien disposés.
Au juste, j’entreprends de noter comment certains auteurs s’y prirent pour nous faire connaître en prose ou en poésie l’émotion qu’ils ressentaient devant la nature;--et c’est Henri de Régnier qui m’occupera d’abord.
Il a su nous révéler de nouveaux aspects du parc de Versailles, des aspects qui lui sont personnels, mais sa muse, qui se plaît à dessiner plus d’un décor, lasse du sable que le rateau nivelle, va souvent courir dans les forêts d’alentour, dans le bois sacré, cher à ces déesses dont Chavannes nous donna l’image.--Et, là, nul arrangement, rien de concerté, point de marbres, point de plates-bandes ni de perspectives autres que celles que nous présente la nature. On dirait que l’homme n’est jamais venu dans cette région... j’entends l’homme moderne. Mais écoutez!... écoutez bien la brise!--Ce n’est point aujourd’hui ce bruit d’ailes rapides qu’elle fait, ce bruit de fuite et de frôlement auquel nous sommes habitués, qui nous charme pourtant et parfois nous force à frissonner quand il passe avec le crépuscule... Non! les arbres murmurent de façon plus distincte; à chaque mouvement de l’air nous entendons mieux leurs paroles divines, nous en comprenons même la plus faible inflexion... Et c’est l’hamadryade d’un bouleau qui se plaint de rester engaînée, c’est la nymphe d’un chêne qui chante d’allégresse parce que la rosée se lève autour d’elle aux premiers sourires de l’aube,--et que cela est beau.--Voyez aussi quel pouvoir a le génie poétique... Cette impression que les prosateurs rendent avec peine et de manière insuffisante par tant de phrases, Henri de Régnier nous la donna maintes fois, dans son livre, parfaite en une strophe ou un vers!
Vraiment, il sait diviniser un paysage en ne retraçant que les traits éternels de l’arbre ou du sentier. D’ailleurs, et quel que soit le procédé qu’on emploie, l’étude d’un point de vue, d’un décor naturel, dès qu’on le transporte en rhythmes, offre de très singulières difficultés. C’est là que les poètes trébuchent. Tant qu’il est question de n’émouvoir que par le spectacle de ses passions, de ses regrets, de ses souvenirs, tant qu’il ne s’agit de parler que d’espoir ou d’amour, sans plus,--avec certaine facilité et quelque talent, un poète arrive aisément à être médiocre (je veux dire, à paraître bon), mais, quand il veut dépeindre ses émotions dans leurs rapports avec le monde extérieur, nous montrer sa douleur autre part que sous une lampe, rire, pleurer, se souvenir en plein air, le front dans la brise et les poumons gonflés,--c’est alors que les habitants du Bas-Parnasse défaillent, et que ceux-là seuls qui ne s’effrayent pas de l’air des cimes, de cet air difficile à prendre en soi dont nous parle Byron, donnent leur mesure et se révèlent en leur beau.
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