Secrets d'État

Part 9

Chapter 93,807 wordsPublic domain

En traversant la cour du palais, je pensais à ce que serait ma journée du lendemain. Mais j’étais un peu soulagé par la résolution que j’avais prise d’aller trouver Tolberg, et de lui raconter tout ce qui s’était passé. Je pensais avec plus d’appréhension à ce qu’il faudrait dire à Bertha: si Tolberg était homme à me pardonner, malgré la faute que j’avais commise, je savais bien qu’il n’y avait aucune miséricorde à attendre de la jeune femme. J’avais perdu son amant; j’étais un être exécrable, que rien à ses yeux ne pourrait absoudre... Soudain, je pensai au pli que Tolberg m’avait confié... Étais-je encore qualifié pour en prendre connaissance? A qui pourrais-je rendre ce dépôt? Pourrais-je le faire parvenir à Tolberg? Il ne m’avait pas autorisé à le remettre à Bertha. Le mieux était d’attendre d’avoir vu le prisonnier, et de lui demander à lui-même qu’il fallait faire de cette lettre.

Oui, mais le jeune homme n’avait-il pas spécifié que je devais ouvrir l’enveloppe s’il lui arrivait malheur ce soir-là? Ces instructions concernaient peut-être des mesures à prendre sans retard. Il me semblait que j’obéissais mieux à la volonté de mon ami, en m’assurant dès le soir même de ce que pouvait contenir cette enveloppe.

Je ne veux pas par sévérité chercher à ma conduite des motifs trop bas, mais je crois bien que dans cette lutte d’arguments, ma curiosité intervint discrètement, et, sans avoir l’air, fit pencher la balance.

Aussitôt que j’eus décidé d’ouvrir la lettre, je montai à ma chambre avec une certaine hâte. Je me dépêchai, une fois entré, d’allumer ma bougie et j’allai jusqu’à mon armoire où j’avais enfermé mon coffret. J’eus une commotion de surprise: l’armoire avait été ouverte, le petit coffret avait été brisé, la lettre de Tolberg ne s’y trouvait plus...

XX

Vraiment, on n’avait pas idée d’une pareille audace. Et il n’y avait pas de doute possible: Herner et sa police avaient passé par là.

Je demeurai d’abord comme accablé. Puis je me calmai au bout d’un moment. Le ministre, par cet acte d’hostilité stupide, se mettait en guerre contre moi. Vraiment ce n’était pas d’une habile politique. C’était même un coup d’une imprudence stupéfiante... Il se mettait mal avec moi, avec moi qui connaissais ses secrets et qui pouvais le perdre d’un seul mot! Je lui parlerais le lendemain.

Je me couchai rapidement; mais, irrité et énervé, j’eus beaucoup de mal à m’endormir.

Je recommençai dix fois mon entretien avec le ministre. Je lui parlai avec une telle animation qu’à plusieurs reprises, incapable de rester au lit, je me relevai pour parcourir la chambre à grands pas et pour répéter à voix haute ma diatribe à l’adresse de Herner. Puis je fus pris d’un grand mal de tête; j’essayai de m’endormir en faisant tous mes efforts pour oublier mes agitantes préoccupations. Je ne les perdis pas en trouvant le sommeil. Mes songes se passèrent à chercher Herner, et à le manquer...

Je ne dormis que trois heures à peine, et je me réveillai sans courage, effrayé du poids de la terrible journée qui commençait. La veille, j’avais trop de choses à dire au premier ministre. Je me voyais lui parlant d’abondance et l’écrasant sous des discours irréfutables. Et maintenant, mal disposé et faible, je me demandais comment j’allais commencer ce décisif entretien, si je n’allais pas tout compromettre en m’y prenant mal, si, en lâchant tout de suite mon arme principale, je n’allais pas me démunir dangereusement et me trouver sans moyens de défense quand il s’agirait de sauver Tolberg... Pourtant il fallait parler dès ce matin. A la vérité, j’avais eu un instant l’idée de ne rien dire pour le moment. C’était bien toujours cette politique d’attente--ou de paresse--que me conseillait ma lâcheté matinale.

Mais tout de même je ne pouvais pas ne pas m’être aperçu de la perquisition--ou du cambriolage--que Herner avait eu l’audace de faire pratiquer chez moi. Il fallait absolument que ce fût sur un ton d’irritation ou de digne reproche, obtenir une explication.

Malgré mon indécision et ma crainte, j’avais une certaine hâte de me retrouver en présence de Herner. C’était de la curiosité; c’était aussi une satisfaction d’avoir de justes griefs contre quelqu’un.

Je descendis à mon cabinet d’assez bonne heure et j’attendis le ministre avec une émotion impatiente. La petite pièce claire où je travaillais était attenante à son bureau. La plupart du temps, la porte de communication restait ouverte. C’était le baron qui la fermait quand il recevait quelqu’un. Un moment, je guettai par la fenêtre; mais je réfléchis qu’il arrivait quelquefois à pied par le jardin. Alors, pour tromper l’ennui agacé de cette attente, je me mis à faire rapidement ma besogne quotidienne, à dépouiller les journaux français, que je trouvais chaque matin rangés sur ma table de travail par les soins du garçon de bureau.

J’étais arrivé à faire ce travail assez vite. Au début, j’y mettais une conscience exagérée. C’était complet et confus. Maintenant je me perdais moins dans les détails. Mon résumé était plus clair et plus court. Les premiers jours, j’éprouvais un véritable scrupule à ne pas mentionner certaines nouvelles, qui me paraissaient d’abord sans intérêt et qui toujours, à la réflexion, prenaient de l’importance.

C’est cette timidité de caractère qui vous empêche de vider un tiroir rempli de vieilles lettres; on se dit toujours que précisément la lettre que l’on a jugée insignifiante, et que l’on jette au panier, sera justement, par la suite, celle que l’on regrettera d’avoir sacrifiée.

J’avais achevé la lecture des journaux, et je commençais à rédiger mon rapport, quand j’entendis s’ouvrir la porte du cabinet à côté et le ministre dit quelques mots au garçon de bureau... C’était le moment. Ce cabinet à côté était effrayant comme un cabinet de dentiste où l’on va entrer d’un instant à l’autre. Et c’était moi qui donnerais le signal. Irais-je trouver Herner tout de suite ou un peu plus tard?... Soudain sa voix se fit entendre.

--Humbert!

Je passai dans son bureau. Il continuait à écrire sans lever la tête.

Au bout d’un instant, il se renversa dans son fauteuil, me regarda gravement et me dit:

--On s’est servi vis-à-vis de vous d’un procédé inqualifiable. J’avais envoyé hier chez vous le chef de la police. Car, ainsi que je vous l’ai dit hier, l’intérêt de l’État me commandait d’avoir des éclaircissements complets. Cet animal--je vous ai déjà dit que je n’étais servi que par des brutes--a pris sur lui de se livrer chez vous à une perquisition. Il m’a rapporté triomphalement un pli qu’il avait trouvé dans un petit coffret. Il l’avait ouvert et en avait pris connaissance. Ce qu’il contient est assez grave, puisqu’il émane de l’homme arrêté, qui prend des dispositions dernières, et qui donne ainsi la preuve que son crime était prémédité. Je vous rends ce papier, qui était déjà dans les mains du procureur, et je vous donne l’assurance que je ferai tout mon possible pour qu’il n’en soit pas fait état dans le procès... Je voulais vous dire également que j’avais beaucoup réfléchi depuis douze heures à ce que je vous dois, et que les raisons que j’avais de vous vouloir du bien ont encore augmenté depuis la journée d’hier. Je ne pourrai pas l’oublier... Apportez-moi le résumé.

J’allai chercher le résumé sans répondre, et sans penser à quoi que ce fût. Pendant qu’il parcourait sous mes yeux ma note analytique, je me dis qu’il fallait tout de même lui parler de Tolberg.

--Monsieur le ministre, vous pensez bien qu’en faisant ce que j’ai fait hier, j’ai agi sans arrière-pensée, et que je ne cherchais pas à obtenir une récompense. Cependant il s’est passé cette chose effroyable que mon acte a causé la perte d’un homme que j’aime beaucoup. Je sais très bien qu’il vous serait difficile d’arracher cet homme à la rigueur des lois. Mais je pense cependant avoir acquis le droit d’intercéder en sa faveur...

--A l’heure qu’il est, me répondit Herner, il m’est impossible de faire quoi que ce soit. Il est entre les mains de la justice. Et la justice ne le lâchera pas. Mais je verrai s’il est en mon pouvoir de concilier la nécessité politique d’un châtiment et le désir que j’ai de vous être agréable. Terminez-moi ce résumé. Je vous reverrai avant mon départ.

Il m’accompagna jusqu’à ma porte, qu’il referma, ayant probablement du monde à recevoir. Resté seul, je me mis à repasser dans mon esprit tout ce qu’il m’avait dit. J’avais d’abord eu une impression de contentement, en voyant que l’entretien ne prenait pas une tournure hostile. Ce n’est pas que je redoute les «attrapages». Mais je m’y sens inférieur. Je les conduis mal, sans aucune progression. Je lâche mes arguments principaux, et si, même sans être réfutés, ils ne produisent pas sur l’adversaire tout l’effet que j’attendais, je me sens tout à coup comme un soldat désarmé, qui a brûlé toute sa poudre. J’étais donc assez heureux de cet entretien pacifique, et qui semblait tout de concessions. Mais ceci posé, et en y réfléchissant, je ne pouvais me dissimuler que j’avais été _roulé_.

Il eût fallu ne pas connaître le ministre pour croire un instant que cette perquisition s’était faite, comme il le disait, sans son aveu. Je savais fort bien qu’il n’était jamais arrêté dans ses projets par la crainte de mécontenter les gens; son système, je m’en étais déjà aperçu, était d’agir d’abord, et de s’excuser après... Il était évident qu’il cherchait à me ménager, à cause du secret dont j’étais le détenteur.

Je n’avais aucune confiance dans les assurances qu’il m’avait données au sujet de Tolberg. Il avait évité soigneusement les promesses formelles; il m’avait parlé de cette affaire avec une prudence très habile, de façon à me laisser le droit d’espérer, sans prendre aucune espèce d’engagement.

Cependant, il m’avait laissé voir assez clairement le besoin qu’il avait de me ménager. Mais si la connaissance de son secret m’était utile comme une menace, je me demandais avec un peu d’effroi comment il faudrait m’y prendre si j’avais besoin tout à coup de me servir de cette arme. A qui devrais-je m’adresser, si l’attitude du ministre m’obligeait à le trahir?

L’idée de me trouver subitement en lumière m’effrayait beaucoup. Je ne suis pas dénué d’ambition. Et c’était sans appréhension que, dans mes rêves de gloire, je me voyais arriver aux plus grands honneurs. Mais alors j’y arrivais tout doucement, paisiblement, par la force de mon mérite, et non brusquement par la volonté soudaine du hasard.

XXI

Je résolus, en attendant, de demander au ministre la permission d’aller voir Tolberg en sa prison. La combinaison à laquelle j’avais songé tout d’abord, et qui consistait à obtenir l’accès de cette prison par l’intermédiaire de l’officier de garde, me parut à la réflexion trop aléatoire. Non, le mieux était de profiter des bonnes dispositions apparentes de Herner, et de m’adresser carrément à lui.

Je terminai rapidement mon résumé et je frappai à sa porte. Il était seul dans son bureau. Vraiment, je m’illusionnais beaucoup quand je m’imaginais dominer cet homme, parce que le hasard m’avais mis en possession de son secret. Jamais je ne serais maître de lui. Je l’abordais toujours avec la même timidité craintive. Je dus faire, comme à l’ordinaire, un grand effort pour entamer la conversation. C’est à peine si j’entendais les premières paroles que je lui disais. Une fois que j’étais lancé, mon ton s’affermissait un peu.

--Monsieur le ministre...

Il me semblait que lorsque je lui disais: Monsieur le ministre, il avait l’air de penser: Allons! qu’est-ce qu’il a encore?

L’idée d’être un importun, que l’on tolère par obligeance ou par politesse, m’a toujours horriblement gêné.

--Monsieur le ministre, j’ai à vous demander une faveur...

J’essayais, par la façon dont je prononçais le mot faveur,--avec une certaine fermeté,--d’indiquer que je n’étais pas un solliciteur, que cette faveur était presque un droit, et que ce n’était que par politesse que je consentais à employer cette expression... Mais quand j’y réfléchis, je crois que ces nuances n’étaient perceptibles que pour moi-même, et qu’elles eussent échappé au plus fin des auditeurs.

--Je ne veux pas vous cacher les liens d’amitié qui m’unissent à Henry de Tolberg. Vous pouvez vous imaginer la peine que j’ai éprouvée quand j’ai appris son arrestation. Je vous prie de m’autoriser à aller le voir dans sa prison.

--Avant de vous accorder cette permission, me dit-il après un instant de silence, je suis obligé de vous demander si cette visite est une simple manifestation d’amitié, ou bien si vous avez quelque communication spéciale à lui faire. Dans le premier cas, si c’est une visite purement amicale, je vous demanderai de bien vouloir l’ajourner, et la remettre à quarante-huit heures, afin que le juge ait terminé sa première enquête. Vous savez qu’il est seul maître d’accorder des permis de visite, et je ne voudrais pas empiéter sur ses attributions. D’ici deux jours, je pourrai, sans avoir l’air de venir troubler de mon autorité l’instruction de cette affaire, lui demander une carte d’accès auprès du détenu... Maintenant, s’il s’agit d’une communication urgente au comte de Tolberg, c’est une autre affaire. Vous comprendrez que je ne puis pas vous laisser aller auprès de lui sans savoir en quoi consiste cette communication. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’ai, dans cette affaire politique, publique, le devoir de tout savoir.

--Je n’éprouve aucun embarras, monsieur le ministre, à vous exposer ce que je compte dire au comte de Tolberg. Je veux qu’il sache à quoi s’en tenir sur mon rôle dans cette affaire. Je veux qu’il sache que c’est moi qui l’ai trahi. Mais je lui dirai pourquoi... C’est en somme une confession que je veux lui faire. Je suis coupable envers lui. Je veux qu’il le sache, et qu’il sache dans quelle mesure j’ai pu l’être. Je serai très soulagé quand je lui aurai dit cela.

--Humbert! Humbert! me dit le baron, avec un accent familier et presque affectueux. Quel garçon compliqué vous faites! A quoi cela servira-t-il que vous alliez lui raconter cela? Il ne saura jamais que s’il a été arrêté, c’est à la suite des révélations que vous m’avez faites. Vous ne l’avez pas trahi pour le trahir. Vous avez fait votre devoir en me prévenant du péril qui me menaçait. Et vous ne saviez pas que c’était sur lui que ça retomberait. Vous n’avez rien à vous reprocher dans cette affaire-là. Il est absurde d’aller lui faire cette confession...

... En lui disant que le coup est venu de vous, vous allez l’affliger davantage.

... D’autre part, moi j’ai un intérêt politique sérieux à ce que ces gens-là et tout le monde croient que ma police a tout découvert. Nous savons à quoi nous en tenir, nous, sur l’imbécillité de ces limiers. Mais je ne suis pas fâché de leur donner ainsi un peu de prestige, et de laisser croire au peuple et aux fauteurs de troubles que le gouvernement est bien gardé.

... Ah! mon ami, vous voulez vous soulager! Vous ne pouvez pas vivre avec des remords? Savez-vous qui vous me rappelez? Vous me rappelez ce pauvre roi que nous avons connu. Il aurait été un profond politique, s’il avait eu un peu plus de force d’âme. Mais il ne pouvait pas vivre avec un souci... Il ne faut pas être aussi douillet que ça pour sa tranquillité d’esprit. On vit très bien avec des soucis. Le tout est d’en prendre l’habitude. Que d’initiative et de temps on laisse perdre quand on a peur des soucis et qu’on cherche à les éviter!

Je quittai le baron de Herner en me disant, résigné et presque satisfait, que je n’étais qu’un enfant auprès de lui. Je me sentais brisé et un peu lâche. J’avais depuis la veille trop discuté avec moi-même. Je sentais le besoin de faire en moi un peu de trêve. La pensée que j’avais trahi Tolberg, qu’il était en prison, qu’il serait condamné et qu’il mourrait peut-être, cette pensée affreuse était comme endormie... Je me disais aussi pour le moment, en suivant docilement l’idée du ministre, qu’il valait mieux ne rien dire à Tolberg, et ne pas l’affliger du récit de ma trahison.

En somme, Herner me l’avait clairement expliqué: son intérêt n’était pas de dire à Tolberg que c’était moi qui l’avais dénoncé. Je pensais alors à lire le pli que m’avait confié Tolberg, et qui avait passé par les mains du chef de la police. Il ne contenait, heureusement, que des choses insignifiantes: l’indication de quelques sommes d’argent à recouvrer, les adresses où il fallait les faire parvenir...

Il me disait aussi de remettre à Bertha quelques objets, des bagues et des chaînes d’or. Rien ne précisait, heureusement, les relations du jeune homme et de la jeune femme... Pourtant, il fallait aller la voir. C’était pour moi une terrible épreuve! J’allais la voir... moi, la cause de son malheur! quelle figure allais-je faire auprès d’elle?...

Mais, puisqu’il le fallait... il le fallait! comme dit l’autre...

Je me rendis chez elle après déjeuner, et je la trouvai beaucoup plus courageuse que je n’aurais pensé. Tolberg--je ne sais comment--lui avait fait parvenir une lettre où il lui racontait en peu de mots qu’il était pris... mais il ne paraissait pas découragé.

Que pouvait-il espérer, grand Dieu?... Et je reconnus chez Bertha une confiance qui me fit mal, cette folle confiance que veulent avoir malgré tout, ceux dont le malheur est irrémédiable.

Enfin Tolberg serait très probablement condamné à mort, et si je réussissais à obtenir sa grâce, il ne s’en tirerait pas à moins d’une détention perpétuelle... Lui et Bertha seraient séparés pour toujours; ils ne semblaient s’en douter ni l’un ni l’autre.

Et c’était moi qui étais cause de tout cela! Cette pensée que je chassais continuellement rentrait toujours en moi, au bout de quelque temps, et j’avais toujours, en la retrouvant, la même impression de détresse.

Oh! comme j’aurais été soulagé si j’avais pu faire ma confession à Bertha!... me faire maudire par elle!...

Je n’avais pas l’énergie de mon maître, le baron de Herner, cette tranquillité souveraine avec laquelle il vivait en plein mensonge: il était aussi confortablement installé dans sa puissance royale que si elle n’eût pas reposé sur une duperie.

Pourtant cette fiction aurait un terme. D’ici deux, trois ou six mois, il faudrait agir. Mais Herner était de ceux qui emploient toute leur force à ne songer qu’au présent... Et, moi, la confiance de Bertha dans les événements me désespérait. Je ne me consolais pas en constatant en elle cet état d’esprit. Au contraire, il redoublait ma détresse, car je voyais à quel point ses espérances étaient précaires!

Elle me dit que Tolberg avait déjà fait choix d’un avocat, un de leurs amis du barreau de Schoenburg, un jeune homme très écouté et très avantageusement connu dans le parti libéral.

On connaissait assez son dévouement pour savoir qu’il plaiderait le procès de Tolberg, et ne chercherait pas à faire une manifestation politique, utile, sans doute, pour la propagande du parti, mais qui ne manquerait pas d’être funeste à notre malheureux ami.

J’allais la quitter, et je finissais par être un peu rassuré malgré moi, gagné par son besoin d’optimisme et par sa vaillance, quand elle me parla du comte de Herrenstein, leur ami. Et je vis avec désespoir qu’un des grands éléments de sa confiance était que ce comte de Herrenstein intercéderait auprès du roi!

Ainsi donc, c’était dans le roi que cette pauvre femme espérait?...

--J’ai écrit, me dit-elle, au comte de Herrenstein... Malheureusement il ne doit pas être ici en ce moment, car je n’ai reçu aucune réponse à une lettre que je lui ai envoyée il y a cinq ou six jours et qui a dû le suivre en voyage.

A ce moment il me vint une idée que je communiquai à Bertha. Je pourrais peut-être, par une personne que je connaissais, savoir à peu près où se trouvait Herrenstein. Le comte de Herrenstein était parti avec la sœur de Mme de Linstein. Peut-être la maîtresse du roi connaissait-elle son adresse actuelle. Je résolus d’aller la voir dès le lendemain... J’avais pensé tout à coup que si la conduite de Herner me forçait à «manger le morceau», c’était au comte de Herrenstein, à l’ami du roi défunt, que j’irais d’abord tout raconter. Et cet homme, qui m’avait toujours paru intelligent et réfléchi, me donnerait certainement le meilleur conseil.

XXII

Je n’avais pas revu Mme de Linstein depuis le matin où elle était venue au palais. Ne recevant aucune nouvelle, elle m’avait écrit une lettre désespérée que j’avais communiquée au premier ministre. Herner m’avait alors chargé pour elle d’un faux message du roi, message verbal où Sa Majesté indiquait pour son retour une date approximative, et naturellement assez éloignée.

Je me rendis donc le lendemain, dans l’après-midi, au château de Kreuzach. Il était situé à une lieue de la gare de Mizdagen qui se trouvait elle-même à une demi-heure de Schoenburg. J’avais prévenu Mme de Linstein de ma visite, mais comme je craignais qu’elle en conçût une fausse joie, je lui avais dit en même temps que le message dont j’étais porteur était à peu près semblable au précédent.

Le lendemain, à la première heure, je pris le train pour Mizdagen. Je me souviens qu’il y avait dans le compartiment un gros homme blond, accablé de chaleur. Il contemplait la campagne comme s’il ne devait plus jamais la revoir, d’un regard profond et alangui de jeune captive. De temps en temps, par désœuvrement, il empoignait un journal, tout plein, je le devinais, de nouvelles du complot, et il le lisait, lui, citoyen du Bergensland, avec une belle indifférence de matière gouvernable.

Quand le train entra en gare de Mizdagen, je vis de l’autre côté de la barrière Mme de Linstein, qui m’attendait dans sa voiture, et j’eus, en la voyant, un mouvement d’étonnement charmé. Ce n’était plus du tout la femme vieillie et fatiguée que j’avais rencontrée à Schoenburg. Avec sa claire robe d’été, son grand chapeau blanc, c’était une femme de trente ans, svelte et souple. Peut-être lui fallait-il son cadre habituel, ce pays de Kreuzach où elle ne sortait jamais? Il m’avait semblé déjà que la robe qu’elle portait à Schoenburg était d’une coupe un peu ancienne, tandis qu’à Kreuzach, je la retrouvais habillée avec un goût parfait. C’était l’endroit où elle vivait; c’est à ce décor habituel que s’accommodait instinctivement sa mise.

Elle me prévint tout de suite que je dînerais avec elle au château, qu’il y avait un train à dix heures et demie du soir, et qu’au besoin, elle me ferait reconduire à Schoenburg par sa voiture.

--J’étais heureuse, me dit-elle avec fougue, heureuse, heureuse, quand j’ai reçu votre lettre. Je pensais, sans doute, que vous m’apportiez des nouvelles du roi, mais j’étais aussi contente de vous revoir.

Elle n’était pas seulement jeune de visage et d’allures. Elle avait un sourire et un abandon de petite fille, et ce n’était pas pénible comme chez certaines dames âgées qui jouent au petit enfant: c’était d’une ingénuité et d’une innocence éternelles.

Je n’eus pas besoin de lui demander le renseignement que j’étais venu chercher; ce fut elle qui me le donna dans la conversation. Elle avait précisément reçu des nouvelles de sa sœur et du comte de Herrenstein. Sa sœur lui disait qu’ils étaient encore à Londres, mais qu’ils allaient partir tout de suite pour l’Écosse ou pour l’Irlande; ce n’était pas encore fixé.