Part 8
--Non, dit Tolberg, gardez-le. Toutes ces histoires-là ne sont pas finies. Le coup d’aujourd’hui manquera peut-être. Et je peux être désigné demain pour une autre affaire. Si je suis désigné à l’improviste, je pourrais très bien n’avoir pas le temps nécessaire pour vous porter ça. Et je suis plus tranquille de le savoir ainsi entre vos mains. Sur ce je vais aller faire une surprise à mon amie qui ne m’attendait pas à déjeuner. Bien entendu, elle ne savait rien de tout ce qui se passait ce matin. Et, comme je ne suis pas très sûr de mon courage, j’avais prévu l’éventualité où je serais désigné, et je ne voulais pas être obligé d’aller déjeuner avec elle avec ce petit secret sur le cœur.
Nous nous serrâmes la main. Je terminai rapidement mon déjeuner, et je rentrai au palais, où m’attendait mon travail d’analyse, que la visite de Tolberg m’avait empêché de finir le matin.
En rentrant, je trouvai sur la table un mot du premier ministre. Il avait reçu des nouvelles de France, au sujet de la petite affaire coloniale qui divisait le Bergensland et le gouvernement français. Il y avait une réponse à préparer, et le ministre me recommandait de l’attendre au palais dans l’après-midi. Alors je pensai à ce que m’avait appris Tolberg. Jusqu’à ce moment, je n’avais été préoccupé que du sort de mon ami. Maintenant que le tirage au sort l’avait mis hors d’affaire, je pensai tout à coup que la vie de Herner était menacée, que je le savais, que j’allais passer l’après-midi avec cet homme, et que je ne lui dirais rien...
Je n’avais pas le droit de parler, la confiance de Tolberg m’avais mis en possession de ce secret: il fallait le garder pour moi comme un confesseur.
Et, d’autre part, c’était un peu ma faute si Tolberg avait eu la légèreté de me le confier. Je ne lui avais jamais dit exactement quels étaient mes rapports avec le ministre. Je lui avais toujours parlé en termes défavorables de son ennemi... Ce n’était pas par duplicité; mais vraiment, quand je me trouvais avec Tolberg et Bertha, je pensais toujours, et de très bonne foi, beaucoup de mal de Herner.
Après tout, mon devoir était bien simple et ne souffrait pas la discussion. Il m’était interdit de parler; je n’avais rien entendu; je ne savais rien... C’était une dure épreuve à passer, mais il fallait la subir.
Si je parlais, Tolberg avait, de mon fait, les torts les plus graves envers son parti. En se confiant à moi, il avait commis une imprudence qui était presque une trahison. Cette imprudence, c’est moi qui l’avais provoquée. Mon ami, à mes yeux, pour moi qui savais bien ce qui s’était passé, n’avait eu d’autre tort que d’avoir en moi une confiance excessive. Est-ce que je pouvais trahir cette confiance.
Quand Herner arriva, la paix s’était faite en moi. Je n’avais plus aucune hésitation sur la conduite à tenir. Un événement fortuit m’avait mis en possession d’un secret que, sous aucun prétexte, je n’avais le droit de livrer. De même, quelque temps auparavant, le ministre lui-même m’avait confié un secret très grave, et je savais bien que ce secret était en sûreté absolue!... Tant pis pour cet homme, après tout! C’était dans la vie un terrible joueur. Il faisait des coups audacieux. Il avait une politique dangereuse, dont il subissait tous les risques. Et puis, toutes ces affaires-là ne me regardaient pas. J’étais un étranger, je n’avais qu’à laisser ces gens s’égorger entre eux, et à ne pas m’en mêler.
Herner était assis à son bureau. Il m’avait dit: «Je vais, au sujet de cette réponse, jeter sur le papier quelques idées qui me sont venues en route. Nous reprendrons cela ensemble, et nous verrons s’il y a quelque chose à en tirer.»
Je le regardai écrire. Je pensais qu’il allait mourir, que je le savais et que je ne ferais rien pour empêcher cela. Jamais il ne m’avait paru si intelligent, si brillamment doué que ce jour-là. Il s’arrêtait par moments d’écrire et regardait fixement devant lui. Et je sentais en lui une puissance exceptionnelle de réflexion. Il donnait l’impression d’une vitalité d’esprit intense. Et je pensais: «Tout cela va s’arrêter, va être détruit. Cette chose mystérieuse, la vie humaine, qui vient d’on ne sait où, nous allons la supprimer, et en faire nous ne savons quoi.»
Je me dis avec beaucoup de force: «Cet homme de valeur est un homme malfaisant. Il gêne d’autres êtres: il fera périr d’autres êtres; c’est lui qui a tué le soldat Hassen, en somme... puisque le roi voulait le gracier, et que lui, Herner, n’a pas voulu.
«Mais ce soldat Hassen, il ne le connaissait pas. Il n’avait contre lui aucune haine personnelle. S’il l’a tué, c’est qu’il pensait que sa mort était nécessaire.
«Moi, je pense que l’on n’a pas le droit de tuer--pour quelque raison que ce soit.
«Oui, mais si l’on n’a pas le droit de tuer le soldat Hassen, on n’a pas non plus le droit de tuer le ministre Herner.
«Le ministre Herner, qui est un homme dont je connais la haute valeur, a pris sur lui de laisser tuer le soldat Hassen, et je l’ai désapprouvé. Aujourd’hui, c’est moi qui vais laisser tuer le ministre Herner. Et par qui est-il condamné?
«Par une bande de mécontents, par ce faible et charmant Tolberg, qui s’est laissé entraîner dans cette affaire, et qui d’ailleurs poursuit la ruine du ministre pour la satisfaction d’intérêts privés. Herner est condamné par ce gros professeur de stratégie, cette solennelle nullité, que son ambition déçue et sa haine personnelle du ministre de Fritz ont amené à conspirer.»
Et je pensais à ces hommes tremblants et lâches, qui tiraient au sort dans un chapeau. C’était de ces gens-là que j’étais le complice, puisque je laissais leur crime s’accomplir...
Mais je pensais aussi à ce chimiste ardent dont m’avait parlé Tolberg.
Celui-là n’était pas poussé par un bas intérêt, et il y avait sans doute encore dans le parti d’autres hommes honnêtes et réfléchis qui avaient jugé, dans leur conscience, que la mort de ce ministre autoritaire était utile à l’État et à l’humanité, que cette mort servirait d’exemple à d’autres despotes, et que, grâce à ce sacrifice humain, nécessaire, on éviterait à beaucoup d’autres malheureux le sort du soldat Hassen.
En somme, ce n’était pas seulement quelques mécontents médiocres que je trahirais, c’étaient ces citoyens libertaires qui, pour des raisons que je ne connaissais pas, et que je n’avais pas à connaître, avaient décidé la mort du ministre Herner.
Je ne pouvais pas trahir ces gens-là. Je ne pouvais pas trahir mon ami Tolberg... Ces raisonnements me semblaient irréfutables. Cependant, quand le ministre se leva et me dit: «Je vois que cette réponse est plus difficile que je ne pensais. Nous l’écrirons demain; il se fait tard; il faut que j’aille dîner à la campagne, chez ma mère», quand il se dirigea vers la porte, je me levai aussi, déterminé à sauver cet homme, en dépit de tous les raisonnements et de tous les devoirs, simplement parce que j’avais sa vie entre les mains, et que je ne voulais pas le laisser mourir.
XVIII
Il fallait empêcher Herner de s’en aller sur cette route où l’attendait l’assassin. Mais quel moyen employer? Je ne savais qu’inventer, et le temps pressait; la voiture du ministre était dans la cour. Allons! Allons! il n’y avait pas à chercher de petites ruses, à lui demander, par exemple, de prendre un autre chemin pour me conduire à tel endroit où soi-disant j’étais obligé d’aller. Je ne connaissais pas assez la topographie du pays pour trouver sur-le-champ ce prétexte, d’ailleurs bien misérable. Et puis, à supposer que le ministre évitât la mort à l’aller, il était probable que l’homme embusqué l’attendrait au retour... Ou bien le coup recommencerait le lendemain... Non, puisque j’avais décidé de le sauver, il fallait le sauver tout à fait.
Pourquoi avais-je trahi les conjurés? Car, en somme, je les trahissais. Était-ce pour m’épargner un moment douloureux? Non, c’était pour sauver la vie d’un homme. Je me répétais donc qu’il fallait le sauver tout à fait.
Je descendais l’escalier avec lui, affolé de ne rien trouver pour le retenir. C’est ce désarroi qui me fit brusquer les choses et m’amena à en dire plus que je n’aurais voulu.
Comme il arrivait dans le vestibule d’entrée, je lui touchai le bras...
--Monsieur le ministre...
Il s’arrêta, étonné.
--Monsieur le ministre, j’ai besoin de vous parler... Dans une circonstance que je n’ai pas besoin de rappeler, vous avez fait appel à ma discrétion,--qui, d’ailleurs, vous était due et acquise,--m’empressai-je de dire. Aujourd’hui, il se passe quelque chose... quelque chose de très grave... Je sais que votre vie est en danger... Je vous prie de ne pas chercher à savoir comment je le sais...
Il m’avait écouté avec ce visage hautain de ces hommes autoritaires qui veulent bien, de leur plein gré, vous parler comme à un égal et vous demander des services, mais voient avec humeur qu’on leur rende un service qu’ils n’ont pas demandé.
--Il ne faut pas que vous alliez ce soir où vous comptiez aller. C’est tout ce que je puis vous dire.
--Alors vous me défendez de vous interroger? Vous oubliez qu’un complot dirigé contre moi intéresse la sûreté de l’État, et que j’ai le devoir de me renseigner...
Il avait dit ces quelques mots avec cet air mauvais qu’il avait quelquefois, et qui m’éloignait tant de lui.
--Au fait, reprit-il, si vous ne voulez pas parler, c’est votre affaire... Et je vous remercie, ajouta-t-il, comme avec un effort... Je vous remercie, répéta-t-il encore en me serrant la main.
... Rien au monde ne donnerait à nos relations cette cordialité naturelle qui leur avait toujours manqué. Mais cela, je le savais déjà, je ne m’attendais à rien d’autre. Et je n’avais jamais songé à gagner le cœur étranger de Herner. S’il y eut une surprise pour moi, ce fut au contraire de trouver chez lui des marques de gratitude plus répétées que je n’aurais cru. Et je dois dire même que j’en fus un peu inquiet, d’autant qu’il ne me dit rien des mesures qu’il comptait prendre pour assurer sa sécurité. Il m’était venu le soupçon terrible qu’il connaissait mes relations avec Tolberg, et qu’il pouvait deviner que mon ami était du complot. Il quitta le palais l’instant d’après, et me laissa en proie à l’inquiétude et à un remords grandissant.
J’évitai ce soir-là de sortir du palais et d’aller dîner au restaurant. J’aurais pu rencontrer Tolberg, et je ne me sentais pas le courage d’affronter sa vue. J’aime beaucoup les gens qui disent: «Il faut avoir le courage de ses actes et en accepter la responsabilité.» Je n’ai pas autant de confiance en moi, et je n’ai pas, comme ces gens, la hardiesse de penser que le parti que j’ai choisi est nécessairement le seul auquel il fallait s’arrêter.
Je dînai donc à la table de l’intendant. Mais ce soir-là, les convives ne m’égayèrent pas. Quand le dîner fut terminé, j’eus hâte de m’en aller dans la ville, pour apprendre quelque chose. Au palais, au siège du gouvernement, on ne savait rien de rien; les fonctionnaires royaux vivaient à mille lieues de la ville et à mille ans en deçà de leur époque.
Je me promenai dans cette rue de la Paix, que j’avais foulée, quelque temps auparavant, avec tant d’indépendance et de tranquillité. Et dans quels événements n’avais-je pas été jeté! J’étais comme un promeneur innocent et rêveur que le hasard conduit au milieu d’un terrible jeu de quilles.
Dans la rue de la Paix, qui est comme «le boulevard» de Schoenburg, c’était, ainsi que tous les soirs, une animation tranquille. Les crieurs vendaient des journaux du soir; mais ces journaux n’annonçaient rien. Ils ne pouvaient rien annoncer encore. Peut-être, si j’avais pu aller dans un bureau de rédaction, eussé-je appris quelques nouvelles. Mais à part un courriériste de théâtre, vaguement critique, que j’avais rencontré au café, je ne connaissais personne dans les journaux. J’eus un moment l’idée d’aller chercher le courriériste aux bureaux de son journal, _la Presse_ de Schoenburg, afin de tâcher d’entendre là, sans avoir l’air de rien, si on ne parlait pas d’un complot éventé, de mesures de police. Une timidité m’arrêta... Il y avait bien au palais un employé chargé des rapports avec la presse. Mais je le connaissais très peu; je savais d’ailleurs que toutes les communications sérieuses étaient faites directement par Herner, et que cet employé était un homme sans importance et qu’il n’avait que le titre de ses fonctions... Décidément, je n’apprendrai rien avant le lendemain. J’étais partagé entre l’idée de rentrer immédiatement, de tâcher de m’endormir le plus tôt possible pour que cette nuit fût plus vite finie, et le besoin de ne pas me retrouver seul, de rester longtemps dans cette ouïe étourdissante, où pourtant je n’évitais rien des obsédantes idées qui venaient me hanter tour à tour. Je pensais constamment à Tolberg, dont j’avais, dans une circonstance si grave, trompé la confiance... Je pensais à ces conjurés qui avaient patiemment préparé cette œuvre essentielle, pour laquelle ils risquaient leur vie, et je voyais surtout, comme en un rêve de malade, cette tête ardente de chimiste, que m’avait décrite Tolberg, cette tête d’apôtre passionné.
... Je l’avais trahi, lui et les autres. Et je me disais que si j’avais sauvé le ministre, c’était par faiblesse... Mais ce qui me calmait un peu, c’est que je sentais bien que cet acte de faiblesse, je le recommencerais encore, je le recommencerais toujours.
Cependant ma trahison n’allait-elle pas les atteindre d’une façon plus grave? Peut-être avais-je commis un autre crime que de leur dérober leur victime. Peut-être... certainement le ministre allait chercher à les atteindre! Mais oui! Il ne pouvait pas faire autrement! C’était une folie de penser qu’il s’en tiendrait là et que, mis en éveil, il n’allait pas, pour la sûreté de l’État, pour sa sûreté personnelle, faire disparaître ce danger permanent, en mettant la main sur les coupables.
Il n’avait pas, comme moi, des raisons pour les ménager. Je me figurais sans doute que, pour me faire plaisir, pour ne pas troubler mes relations avec mes amis, il allait se priver de prendre contre les conjurés les mesures nécessaires!
Voilà pourtant ce qu’oublient toujours les gens à qui l’on confie un secret. Ils le répètent à une autre personne, qui a encore moins de raisons qu’eux-mêmes d’être discrets. A mesure qu’un secret s’éloigne de son origine, les raisons de ne pas le trahir s’affaiblissent...
J’étais malheureux de ne rien savoir, de n’être pas fixé sur la portée de mon acte. J’étais comme un chasseur qui a tiré dans la nuit, qui a cru entendre un cri humain et qui doit attendre jusqu’au jour pour savoir s’il n’a pas blessé ou tué quelqu’un...
Déjà, dans la rue de la Paix, les passants se faisaient plus rares. Encore une heure, et j’allais sentir la solitude autour de moi... Je me dirigeai vers le palais, lorsque quelqu’un me toucha le bras. Je me retournai brusquement. J’étais un peu troublé, et je ne reconnus pas tout de suite le lieutenant, neveu de Herner, avec qui j’avais dîné chez le premier ministre.
Il revenait de permission. Il était allé passer quelques jours avec sa mère, et s’était, disait-il, tellement ennuyé à la campagne, qu’il revenait avant l’expiration de sa permission. Il avait hâte de reprendre pied à Schoenburg, où sa vie désœuvrée le réclamait.
--Mon cher! la campagne! me dit-il avec son accent extraordinaire. Vraiment vous ne pouvez pas vous figurer! C’est la mort!
Il m’emmena dans un restaurant de nuit. Et je me laissai entraîner. Il arrivait vraiment au bon moment. Je crois que, cette nuit-là, j’étais disposé à lasser son noctambulisme, et à écouter ses propos oiseux jusqu’au jour.
--Vous savez, mon cher, cette petite chanteuse, qui était à l’Alhambra avant mon départ!... Ah! non! c’est vrai, vous ne l’avez pas connue. Ce n’était pas avec vous... Elle chante... (il fit une moue dédaigneuse)... la figure... (autre moue méprisante), mais enfin (geste d’acquiescement résigné), c’est suffisant. Ici, mon cher, nous ne sommes pas gâtés. Je pensais qu’elle avait dû quitter la ville, et je l’ai justement rencontrée en descendant de la gare. Malheureusement, je n’avais pas la veine, elle doit souper ce soir avec des camarades. Mais je crois que peut-être elle sera chez elle vers une heure du matin, et que l’on pourra prendre une tasse de thé. Mon cher, pourquoi vous ne prenez pas de ce rosbif? Je vous assure; c’est vraiment très convenable. C’est meilleur que chez mon oncle, ajouta-t-il en riant d’un gros rire...
Mais à propos de mon oncle,--il changea de ton, il prit un air intéressé qui fixa tout de suite mon attention, et me donna comme un petit frisson,--à propos de mon oncle, vous ne me parlez pas des nouvelles de ce soir? Il paraît que cet oncle vient d’échapper à un grand danger. J’ai vu tout à l’heure l’officier qui est de garde à la prison militaire. On a arrêté ce soir un des conspirateurs, qui se trouvait porteur d’un engin. Oui, on l’a trouvé sur la route de Boern, que suivait tous les soirs mon oncle pour aller voir la vieille grand’tante... Mais ce conspirateur, vous ne devinerez jamais qui c’est? C’est une connaissance à moi, mon cher, un garçon charmant, un de nos attachés à l’ambassade de Paris. Hé parbleu! je crois que vous le connaissez aussi, c’est le comte de Tolberg...
XIX
Quand j’essaie de me rendre compte à distance de l’impression que firent ces paroles, je crois me souvenir que j’avais la tête comme vide, et que ces mots «le comte de Tolberg» résonnèrent en moi, sans que je pusse en saisir le sens. Je restai là, les yeux perdus et sans pensée, avec l’impression vague qu’il était arrivé un grand malheur.
--Qui est-ce qui aurait pu se douter de cela? répétait l’officier. On disait qu’il y avait entre les deux une rivalité de femme. Mais ce petit Tolberg est fou de s’en aller faire des choses pareilles. Sans compter que l’oncle n’est pas commode. Une histoire comme cela avec l’oncle, mais on y laisse sûrement sa tête...
Comment? par quelle monstrueuse combinaison du hasard était-ce Tolberg qui s’était trouvé sur la route de Boern et non l’homme que, le matin, le sort avait désigné?
Tolberg m’avait-il menti? Était-ce lui dont le nom était sorti du chapeau? Me l’avait-il caché pour ne pas m’alarmer, ou pour m’empêcher de le détourner de son projet?
Mais non, ce n’était pas lui... Je revoyais très bien sa figure du matin... ce n’était pas celle d’un homme qui ment.
--Vous savez qu’il faut nous dépêcher, si nous ne voulons pas arriver trop tard chez la petite.
J’étais sur le point de m’excuser, de prétexter une fatigue subite, car j’avais besoin maintenant de me retrouver seul. Mais le lieutenant insista tellement que je l’accompagnai, peut-être parce que je craignais qu’il ne devinât mes terribles soucis. Et je me disais aussi depuis un instant que le lendemain il faudrait aller en personne, coûte que coûte, voir Tolberg. Le lieutenant ne venait-il pas de me dire qu’il connaissait l’officier de garde? C’était sans doute un moyen d’avoir un accès auprès du prisonnier...
Je tenais à voir Tolberg parce que je voulais tout lui dire. Il fallait qu’il sût de moi-même que c’était par ma faute qu’il avait été arrêté.
Ce n’était pas seulement chez moi un besoin éperdu de franchise: il ne fallait pas qu’un autre que moi lui révélât qui l’avait trahi. D’autant que moi, je pourrais plaider ma cause... Certes, j’étais un grand coupable, mais j’avais des circonstances atténuantes. Je n’avais pas trahi pour trahir ou parce que j’y avais un intérêt... Il fallait que Tolberg se rendît compte de tout cela au moment même où il serait mis au courant de ma trahison... Car, ces circonstances atténuantes, Tolberg ne pouvait les imaginer lui-même... On n’excuse un ami que si on a confiance en lui. Or, le fait de ma trahison devait lui faire perdre toute espèce de confiance...
Voilà ce que je me disais pendant que l’officier égayait notre route par toutes sortes de facéties, telles que de racler violemment avec son sabre les devantures des boutiques, ou de lancer des pierres dans les vitres des réverbères. Il accomplissait comme des rites ces plaisanteries consacrées. Il sonna au passage à quelques portes. Mais comme j’étais trop absorbé pour faire du succès à ces petites manifestations, il y renonça, et marcha sagement à mes côtés, en chantant toutefois un air en vogue pour entretenir sa gaîté et ne pas la laisser s’éteindre.
Nous avions pris quelques rues étroites du vieux Schoenburg, et nous arrivions sur la place où était l’Alhambra. Elle était, cette petite place, toute changée, méconnaissable, maintenant que se trouvaient éteintes les brillantes girandoles du café-concert. Les petites maisons voisines reprenaient leur âge et leur aspect modeste.
--C’est par ici, dans la seconde rue, me dit l’officier. Vous voyez son nom sur l’affiche.
A côté de l’affiche du concert, se trouvaient les affiches particulières des différentes attractions. La chanteuse en question s’intitulait: Mam’selle Jane; elle chantait en français, en allemand et en anglais... Cette promenade nocturne, vers des logis inconnus, ressemblait à un rêve. Je ne pensais plus à rien. Je suivais l’officier. Il frappait maintenant à des volets. Je ne m’étais pas arrêté, croyant à une nouvelle farce. Mais il paraît que nous étions arrivés. Au bout d’un instant, une porte s’ouvrit, et la chanteuse elle-même nous fit entrer.
Elle avait gardé sa jupe courte, qu’elle mettait pour chanter ses chansons polyglottes, et danser des danses de différents pays. Il n’était pas aisé de dire à quelle nationalité elle pouvait appartenir. Et son âge, la couleur de ses cheveux étaient également assez difficiles à déterminer. Elle ne connaissait de la langue française que les paroles de ses chansons, et je vis, d’après différents essais de conversation qu’elle tenta avec le lieutenant, qu’elle parlait très mal l’allemand et l’anglais. Elle finit par nous dire qu’elle était de New-York; mais nous sentîmes que ce n’était pas absolument irrévocable.
Elle avait préparé du thé; mais elle n’avait que deux tasses, et l’officier eut la faveur de boire dans la même tasse qu’elle. Je m’en consolai en pensant que ma tasse ne servirait qu’à moi.
Mam’selle Jane était venue s’asseoir sur les genoux de mon compagnon, qui riait d’un gros rire embarrassé, et la baisait sur ses cheveux blonds ou roux, de provenance incertaine. Au bout d’un instant, il voulut par politesse qu’elle vînt s’asseoir aussi sur moi, et je dus m’appliquer à ne pas donner trop d’énergie à mon geste de dénégation.
Je ne sais pas ce que cet officier, dans son for intérieur, pensait de Mam’selle Jane, mais il sentait bien qu’elle ne me plaisait pas outre mesure, et son impression personnelle en fut influencée. Cinq minutes se passèrent dans le silence et dans l’indécision, pour savoir dans quelle langue on allait prendre congé.
Quand nous sortîmes de là, le lieutenant commença à se moquer de cette chanteuse; ce qui me déplut un peu, bien qu’à ce moment je fusse assez loin de ce qu’il me disait. Il semblait qu’il voulût rompre toute attache avec cette femme, et ne pas garder vis-à-vis d’un «Parisien» la responsabilité d’une telle présentation. Quand il m’eut reconduit jusqu’à ma porte, il ne me quitta pas avant que nous ayons pris jour pour souper avec des amies à lui.
Je compris qu’il allait remuer ciel et terre pour m’amener de jolies personnes, afin d’effacer de mon esprit la fâcheuse impression qu’y avait laissée sans doute cette chanteuse de l’Alhambra.