Part 7
Je connaissais à peine cette femme; mais je la connaissais assez pour que l’idée qu’elle allait passer une nuit d’angoisse me fût insupportable.
--Le roi a chargé le ministre de vous prévenir, lui dis-je. Je puis vous le dire tout de suite. Le ministre m’en avait parlé à moi, et c’est moi, sans doute, qu’il vous aurait envoyé. Je ne devrais pas vous dire cela; mais je vous vois si anxieuse que je crois pouvoir prendre sur moi de devancer l’ordre qu’on me donnera...
Elle me remercia et je sentis qu’elle était un peu soulagée. Mais quel soulagement passager! Et je me disais qu’avant trois mois celui qu’elle aimait _mourrait_ pour elle et pour les autres.
Comme elle était exténuée, je lui offris mon bras. Je la regardai à la dérobée. C’était presque une vieille femme. Son visage n’avait plus d’éclat, mais ses yeux étaient restés admirables. Il y avait dans l’expression de cette figure fine une telle douceur, une faiblesse si éternelle, que l’idée qu’elle pût souffrir vous était tout de suite intolérable.
Elle me dit qu’elle connaissait quelques personnes à Schoenburg, mais qu’elle n’irait certainement pas les voir. Elle me parlait avec un parfait abandon, comme si nous nous étions toujours connus.
Elle me dit encore qu’elle me reverrait le lendemain au palais, et me fit promettre d’aller la voir chez elle, à son château de Kreuzach.
J’étais arrivé devant chez Bertha; mais je fis encore quelques pas avec la maîtresse du roi pour la mettre sur le chemin du Grand-Quai, où il y avait des hôtels convenables.
XV
Quand j’arrivai chez Bertha, je la trouvai avec Tolberg et un monsieur pesant qui ressemblait beaucoup à certain gros vieillard que j’avais eu jadis comme professeur de mathématiques. Ce monsieur, qui marchait avec une certaine difficulté, était un colonel de chevau-légers, en garnison à Schoenburg. Je compris tout de suite qu’il faisait partie de la conspiration. Tolberg se hâta de me présenter comme un homme sûr. Il dit que j’étais secrétaire du premier ministre, mais que l’on pouvait se fier à moi. Très gêné, je crus nécessaire de faire une déclaration un peu émue, où je disais que mon ami Tolberg me connaissait assez pour savoir que je ne les trahirais point, mais qu’en aucun cas je ne pouvais les seconder. Ma qualité d’étranger... et je ne voulais pas non plus jouer un rôle de traître. Et puis le premier ministre n’avait jamais eu à mon égard de mauvais procédés.
Cette déclaration produisit un certain froid. Au bout d’un instant Bertha dit: «C’est très compréhensible.» Tolberg balbutia quelques mots dans le même sens. Quant au colonel, il finit aussi par approuver après quelques instants, en donnant toutefois à mes paroles un sens un peu moins noble que celui que je désirais leur voir attribuer.
--Oui, c’est bien naturel, un étranger n’a pas besoin de courir tous les risques qui nous menacent, pour une affaire qui naturellement ne lui tient pas à cœur comme à nous.
Tolberg m’en voulait de s’être lui-même un peu trop avancé, en promettant à la conjuration mon concours. Seulement, il n’était pas homme «à bouder». Il détestait être en froid avec ses amis. Et sa bonne humeur un peu forcée devint au bout d’un instant une cordialité véritable. Bertha, avec plus de grâce encore, s’ingénia à être aimable et y réussit si bien que, bientôt à nouveau conquis par elle, je m’efforçais de noircir dans mon esprit la figure de Herner, et je me demandais si vraiment il n’y aurait pas à le trahir une raison de justice. Mais je commençais à me connaître, et je savais bien que ces idées disparaîtraient aussitôt que je me retrouverais en présence du baron.
Le colonel, qui n’était pas attaché à moi par les mêmes liens d’amitié, garda vis-à-vis de moi une grande réserve; il ne fut pas question de la conspiration et l’on s’abstint de prononcer le nom du premier ministre. Mais le colonel avait une passion, sa haine du ministre de la Guerre. Il ne put s’empêcher de parler de M. de Fritz, et je vis clairement quel mobile l’avait poussé à se mettre du complot. Le général de Fritz était son camarade de promotion. Une âpre rivalité les avait enfiévrés pendant toute leur carrière. Un moment, le colonel avait dépassé son émule. Il avait été attaché à l’ambassade de France. Mais pendant le long séjour que le colonel avait fait à Paris, de Fritz avait intrigué. Il s’était fait désigner plusieurs fois pour suivre les manœuvres françaises... Tous deux avaient écrit des ouvrages de tactique, qu’ils réfutaient mutuellement dans des revues avec tant de férocité qu’ils risquaient de se démolir l’un l’autre et de ruiner mutuellement leur autorité. Heureusement, ces articles n’étaient lus que par eux.
J’écoutai avec tant de bonne volonté les diatribes du colonel et les histoires interminables destinées à illustrer l’incapacité du ministre de la Guerre, je prêtai une oreille si complaisante à d’oiseuses anecdotes qu’il avait rapportées de son séjour à Paris, que l’attitude du gros homme à mon égard changea beaucoup vers la fin du repas. D’autant que pour suivre un régime spécial, il buvait sans arrêt un thé très fort, additionné d’un rhum qui augmentait à vue d’œil son animation et son expansivité.
Après le dîner, on passa dans un petit fumoir. Tolberg et le tacticien se mirent un peu à l’écart, et je pus causer avec Bertha, qui me parla de Herner.
L’amour du premier ministre était surtout fait de dépit. Cet homme puissant s’était exaspéré parce qu’on lui résistait. C’était du moins l’impression qu’elle avait eue, et qui me semblait assez juste, étant donné le caractère du premier ministre, qui ne m’avait jamais paru troublé par le souvenir d’une femme.
Bertha occupait à Schoenburg une sorte de pied-à-terre. Elle habitait d’ordinaire dans le château de son mari. Et ses façons discrètes et familières avec Tolberg, l’espèce de tranquillité confiante qui les unissait, me faisaient croire qu’il y avait entre eux une intimité complète.
Nous autres Français, nous nous posons toujours ces questions, avec nos habitudes de curiosité libertine. Mais il est rare que nous sachions à quoi nous en tenir, parce que nous n’examinons pas avec assez de désintéressement les sujets ainsi mis en observation. Exemple: le désir de voir un mari trompé nous fait désirer que «cela soit». Et nous souhaitons, par contre, que cela ne soit pas, par la crainte jalouse de savoir un amant heureux.
Moi, j’étais très content de penser que Bertha et Henry «étaient bien ensemble», parce que je les aimais beaucoup tous les deux, et parce que je me disais qu’ils étaient heureux. Et, en même temps, je regrettais moins de ne pas pouvoir leur venir en aide, en avançant leur mariage; je pensais en effet que, tout réduit qu’il était par cette contrainte où ils vivaient, leur bonheur n’en était pas moins considérable. Je trouvais le jeune homme bien imprudent d’engager sa vie dans une conspiration qui me paraissait pleine de périls.
J’entendis bientôt que Bertha partageait mes angoisses, et qu’elle s’était efforcée de le détourner de ce projet dangereux. Et pourtant elle se désespérait de ne pas vivre constamment avec lui.
--Vous ne m’avez jamais vue qu’en sa présence, me dit-elle en souriant. Il faut me voir quand il n’est pas là. Ce n’est pas une vie. Tout m’affole, au point que, moi qui l’aime tant, qui sais ce qu’il vaut, qui connais sa loyauté d’homme et sa fidélité... d’ami, je vais jusqu’à le soupçonner des trahisons les plus invraisemblables... Mais quand il n’est pas là, je n’ai pas mon bon sens, je mène une vie absurde, une vie de cauchemar.
«... Non, je ne peux plus vivre ainsi. Il m’a souvent proposé de nous en aller ensemble. Mais de quoi vivrions-nous? Il n’a de ressources que ce que lui donne sa famille, des gens terribles, d’un rigorisme de vie indomptable, et qui ne lui enverraient plus rien s’il arrivait un scandale pareil. Et puis je me dis aussi qu’il ne peut pas sacrifier son avenir. Vous me répondrez qu’il risque autant en conspirant; je le lui ai répété maintes fois. Mais il me dit alors que c’est un jeu où il peut gagner... En somme, quand il n’est pas là, je souffre tant d’être séparée de lui que je me sens prête à jouer le terrible jeu dont il parle. Mais quand je l’ai là, près de moi, continua Bertha, je tremble de peur à l’idée que je peux le perdre...»
La soirée tirait à sa fin. Le chef militaire de la conspiration n’aimait pas à se coucher tard. Au moment où il s’en allait, Bertha et Tolberg me dirent: «Restez encore, vous n’êtes pas pressé...» Tolberg avait d’abord fait mine de s’en aller avec nous. Je me dis que ma présence lui fournissait peut-être, vis-à-vis du colonel, un bon prétexte pour rester encore.
--Vous voyez, Henry, dit Bertha, votre ami Humbert est de mon avis. Il pense que c’est une folie de se lancer dans cette conspiration...
--Mais non, dit Tolberg, ça ne sera pas si dangereux... Nous avons à peu près renoncé à l’idée d’un coup de force. Nous ne sommes pas assez sûrs des militaires. Nous nous exposerions à faire battre nos soldats les uns contre les autres. Une pareille révolution serait très impopulaire. Nous vivons dans un pays de commerçants tranquilles et d’industriels timorés. En admettant que nous triomphions, jamais ces gens-là ne seraient de bons soutiens pour un gouvernement qui les aurait terrorisés...
«... En somme, l’homme que nous visons, c’est le premier ministre seul. Celui-là, l’idée de le tuer ne nous effraie pas. Mais il nous semble inutile, pour l’atteindre et pour le jeter à bas du pouvoir, de sacrifier la vie d’un tas de braves gens qui n’en peuvent mais.
«On va tâcher de s’en débarrasser avec une simplicité tout orientale... J’ai l’air d’être un sauvage, parce que je parle de ces projets de mort avec une apparence de légèreté. Si j’en parle ainsi, c’est qu’en vérité, je ne peux pas croire à la réalisation de ces choses barbares et anormales. Dans les conseils que nous tenons, j’ai toujours, au moment où ces questions viennent sur le tapis, un petit air détaché, qui, à la longue, va me faire une réputation de férocité froide.
--Un beau barbare, dit Bertha, un terrible justicier! Non, je ne crois pas non plus que vous soyez fait pour conspirer. Vous avez trop de sagesse.
--J’ai ce que beaucoup d’autres conjurés n’ont pas, dit Tolberg; j’ai une conviction... Oui, je crois fermement que la réussite du complot vous rendra heureuse... Et voilà qui me fournit une bonne raison d’agir, la meilleure.
Il s’approcha d’elle si tendrement que je m’avisai tout à coup qu’il était tard. Je m’apprêtai à prendre congé d’eux...
--Attendez, je vais avec vous, dit Tolberg, avec un peu d’embarras.
--Mais non, mon cher. Nous n’allons pas du même côté.
--Ah! ce Humbert, dit-il en riant, qui ne veut pas être vu en compagnie d’un conspirateur.
--C’est vrai que ce n’est pas prudent, dis-je en feignant d’adopter cette idée.
--Si vous n’êtes pas trop fatiguée, chère Bertha, nous allons bavarder un peu.
--Un quart d’heure, dit Bertha.
--Pas plus, dit Tolberg.
Petite comédie charmante, qui ne trompait personne. Mais nous restions ainsi des gens bien élevés et de bonne tenue.
XVI
Le lendemain, de grand matin, j’attendais le ministre au palais et je le mettais au courant de mon entrevue avec la maîtresse du roi.
--Vous la recevrez vous-même, me dit-il, et de ma part, officiellement, vous lui confirmerez ce que vous lui avez dit hier. Je préfère ne pas la voir. Elle m’interrogerait. Il lui faudrait des détails complémentaires: avec moi, elle insisterait. Vous ne saurez, vous, que ce que je vous ai dit: «Le roi est parti, et des raisons politiques très graves obligent le premier ministre à taire la raison de son absence.» Ce n’est pas absolument vraisemblable. Mais nous n’avons pas le choix. Et vous, au moins, vous n’avez pas d’explications à donner...
--Vous savez, ajouta Herner avec entrain, que mon projet de loi va très bien, qu’il est entièrement rédigé, et qu’il sera soumis au Parlement d’ici quelques jours!
La maîtresse du roi arriva quelques instants après. Elle fut très déçue de ne pas voir le premier ministre, de qui elle espérait évidemment recevoir des détails plus circonstanciés sur l’absence du roi. Elle dut se contenter de ce que je lui répétai. Je lui promis d’aller la voir le plus tôt que je pourrais à Kreuzach, et de la mettre au courant de tout ce que j’aurais appris.
--Peut-être vais-je trouver une lettre en rentrant, me dit-elle.
--C’est possible... Mais n’ayez pas de déception si vous n’en avez pas. Car j’ai bien l’impression que les intérêts auxquels le roi obéit sont supérieurs aux siens propres, et à toute considération. Il faut évidemment qu’il garde un silence absolu sur tout ce qui concerne ce voyage. Il ne veut pas qu’on sache où il se trouve, et même la poste n’est pas tout à fait sûre. Il est donc infiniment probable que toutes les nouvelles du roi vous arriveront par l’intermédiaire du premier ministre. Comme il ne m’a rien remis pour vous ce matin, il est à peu près certain qu’il n’est rien arrivé entre ses mains; il faut donc encore prendre patience. Soyez certaine que s’il arrive quelque chose, je ne serai pas long à vous en avertir.
Elle partit sur ces mots. Quelques instants après, comme je rêvais, le front appuyé contre la fenêtre, je la regardai traverser la cour. Je me rendis compte, bien que je ne l’eusse pas connue avant, qu’elle avait vieilli considérablement depuis le départ du roi.
Ce n’était pas seulement la souffrance; c’était qu’elle n’était plus soutenue, maintenant qu’il n’était plus là, par cette surveillance désespérée d’une femme qui ne veut pas changer. Lui parti, elle s’était affaissée tout à coup. Et, toute en noir au milieu de la cour, elle avait plutôt l’air de porter le deuil d’un fils que celui d’un amant.
J’allai rendre compte au baron de tout ce qui s’était dit dans cette visite. Il m’écouta avec une espèce d’air méchant qu’il avait quelquefois, et qui m’était odieux. C’est dans ces moments que je me disais: «Je vais, sans me presser, prendre mes dispositions pour rentrer à Paris. Je ne veux plus lier partie avec cet homme-là.»
Depuis la mort du roi, je n’étais pas retourné à la table de l’intendant. La vie du palais, une petite vie paisible et bien réglée, s’y poursuivait avec les mêmes rites. Ce jour-là, cependant, il y avait deux convives supplémentaires, et deux convives de marque. C’étaient les deux élèves de Bölmöller, les deux neveux du roi, et je me pris à penser que l’aîné, âgé de quatorze ans, était, sans qu’aucun de ces gens s’en doutât, le véritable roi du pays.
Je n’avais jamais vu les deux jeunes princes, ni la fameuse princesse Elsa qui habitait d’ailleurs en dehors de Schoenburg, à deux lieues de la ville. Les deux enfants étaient pâles et blonds. Ils étaient habillés à la mode anglaise, avec de grands cols blancs, de courtes vestes noires et des pantalons gris. Je crus comprendre qu’on avait dû d’abord les servir à une table séparée, mais qu’ils avaient demandé à manger avec tout le monde; ce qui avait amené un bouleversement dans le placement des convives. Du coup, la femme du second gentilhomme de chambre, la fille de l’usinier, en était devenue muette. Le chevalier Finck déployait toutes ses grâces pour éblouir les petits garçons. Quant au vieil écuyer, dont les aïeux, depuis plusieurs siècles, avaient mis en selle tous les princes du sang, il était tout ragaillardi par la présence de ces Altesses royales. Il était malheureusement le dernier de cette lignée de cavaliers, et il s’abstenait de parler d’un fils indigne établi pharmacien à Varsovie. Mais il recevait cependant par la poste des paquets mystérieux, et des poches profondes de sa culotte de peau de daim, il tirait, pour en faire hommage aux chevaux du roi, d’inépuisables réserves de boules de gomme.
Bölmöller ne manquait pas, pour affirmer son autorité de précepteur, de dire à ses nobles élèves: «Cet après-midi, il faut que nous fassions ceci... ou que nous allions là...» Mais les jeunes princes, complètement indifférents à ses paroles, semblaient ne pas se douter qu’il existât de par le monde un individu du nom de Bölmöller.
Les deux jeunes gens, après le déjeuner, s’approchèrent de moi, et entamèrent une conversation. Ils parlaient le français difficilement; mais je connaissais assez leur professeur pour les excuser d’avance.
Ils me posèrent des quantités de questions sur la tour Eiffel, sur la vitesse des automobiles, sur les différents uniformes de l’armée française.
Le plus jeune, le prince Frédéric-Georges, me demanda si j’avais des timbres français de l’Empire. Il avait la même passion que mon valet de chambre. Puis le prince Frédéric, l’aîné, après s’être recueilli comme pour un grand effort, me dit, tout d’une traite, cette longue phrase: «Vous nous ferez l’amitié de venir déjeuner au château. La princesse, notre mère, aura plaisir à faire votre connaissance...» Puis il s’arrêta, tout essoufflé.
Je les remerciai et promis d’aller les voir. Ensuite, après avoir recueilli protocolairement les salutations des personnes qui se trouvaient là, ils sortirent, et je les vis traverser la cour l’instant d’après, à grandes enjambées athlétiques, tandis que Bölmöller, qui trottait derrière eux à petits pas, se donnait l’allure d’un homme pressé, pour ne pas avoir l’air de leur courir après.
Je pris l’habitude, tous ces jours-là, de revenir à la table de l’intendant, où je trouvais une bonne petite tranquillité de pension de famille. J’entendais parler ces gens sans trop les comprendre. C’était distrayant et ce n’était pas fatigant. Ma vie était confortable. Je passais mes matinées dans un bureau clair qui donnait sur la cour et qui était attenant à une spacieuse bibliothèque, dont les grandes fenêtres ouvraient sur le magnifique parc du château. Si l’on m’avait décrit à Paris cette existence et ce décor, j’en aurais été enthousiasmé, et je n’eusse rien rêvé de plus tentant qu’une telle vie, au milieu de richesses intellectuelles admirables et d’une somptueuse verdure. Or, je m’ennuyais mortellement. Mes journées étaient interminables. J’avais cru, au moment de la mort du roi, et du mensonge de Herner, que mon existence allait être bouleversée. Et maintenant, il me semblait que rien ne s’était passé. Et je n’avais même plus l’impression que le roi était mort. La fiction créée par Herner avait pris pour moi tout l’aspect d’une réalité.
Un matin, j’étais dans mon cabinet en train de parcourir les journaux de Paris et je songeais, tout en lisant, que j’étais malheureux sans avoir, en réalité, de sérieuses raisons de l’être. Or, je l’avais déjà constaté, le sort n’aime pas que nous nous attristions pour des choses aussi imprécises. Il nous envoie dans ce cas un bon sujet d’alarmes, bien positif et bien sérieux pour que nous ne perdions pas notre temps à être ennuyés pour rien.
XVII
Tolberg entra, presque sans frapper. Il était affairé, plutôt que soucieux. Il s’assit près de mon bureau, me tendit la main, et me dit sans préambule:
--J’ai quelque chose de très grave à vous confier. Les événements ont marché depuis que nous nous sommes vus. L’attentat contre... est décidé. C’est aujourd’hui, ce soir, qu’il doit se produire. Nous avons pensé qu’il fallait profiter de la présence des réfugiés russes à Schoenburg pour exécuter ce que nous avons projeté. On mettra cette histoire sur leur compte, et les gens du complot ne seront pas inquiétés. Cette combinaison manque un peu d’élégance. Elle n’en a pas moins été adoptée par nos conjurés, qui ne sont pas tous courageux.
«Il se peut très bien que je sois désigné pour lancer la bombe. Le tirage au sort a lieu tout à l’heure et nous ne sommes que six qui tirons. Il s’agit de savoir qui se postera sur la route de Boern. C’est là que le ministre passera vers sept heures. Dans l’hypothèse où ce serait moi qui serais désigné, j’ai voulu vous prévenir et vous remettre cette lettre fermée, où vous verrez quelques instructions...
--Ainsi, c’est donc vrai? lui dis-je. Ces résolutions barbares auxquelles vous ne pouviez croire...
--J’y crois encore à peine maintenant. Pourtant j’ai pas mal de chances d’être choisi. Un numéro sur six. Aux petits chevaux, où j’ai souvent joué, j’avais une chance sur neuf de gagner, en misant sur les numéros pleins. Et il m’est arrivé quatre ou cinq fois de gagner du premier coup en entrant dans la salle de jeu. Ici, mes chances sont encore plus fortes... Une chance sur six d’être chargé de tuer quelqu’un... Et pourtant je n’y crois toujours pas. C’est par un effort de raison que j’ai pris ces quelques dispositions que je suis venu vous communiquer.
«S’il m’arrive malheur, je vous prie d’ouvrir cette lettre... Vous voyez, je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de rire, en vous disant ces choses graves, et dont la solennité, malgré moi, me paraît absurde et enfantine.
--Et à quelle heure saurez-vous si vous êtes désigné?
--Tout de suite; mais vous avez l’air, vous, de croire que «c’est arrivé»?
--Prévenez-moi aussitôt que vous le saurez, pour que je sache à quoi m’en tenir. Je rirai plus volontiers avec vous si vous n’êtes plus en jeu.
--Une fois que je ne serai plus en jeu, dit Tolberg, je serai plus sérieux. Car, au fond, que ce soit moi ou un autre qui agisse, à ce moment, l’assassinat sera en train... Quelque noble nom qu’on donne à de tels actes, il s’agit d’un assassinat... Et, c’est ce qui fait que j’ai tout de même une petite peur d’être choisi. N’y pensons pas, et allons tirer au sort.
Le baron de Herner ne devait pas venir ce matin-là. Il y avait conseil de cabinet, et les ministres s’étaient réunis chez Von Müllen, qui souffrait d’une attaque de goutte. Je pus donc sortir de mon bureau avec Tolberg, et traverser la cour avec lui. Je l’accompagnai jusqu’à la porte d’entrée, et je lui fis promettre de venir me prévenir tout de suite, aussitôt qu’il saurait à quoi s’en tenir. Puis je remontai dans ma chambre, pour mettre en lieu sûr, dans un petit coffret que j’avais, le pli que le jeune comte m’avait confié.
Je déjeunai ce jour-là à la terrasse de la Grande-Taverne. Il fut convenu que Tolberg, dès qu’il aurait du nouveau viendrait me le dire en passant. J’étais installé devant ma table depuis un quart d’heure, et mon déjeuner tirait à sa fin, quand j’aperçus la tête fine et blonde de mon ami. Il fut quelque temps sans me voir, et il me sembla tout de suite, d’après son air, qu’il n’avait rien à m’annoncer de ce que je craignais. Pourtant je pouvais me tromper et précisément cet air-là... A ce moment, ses yeux rencontrèrent les miens et il me fit tout de suite de la tête un petit _non_ rassurant.
Puis il vint jusqu’à ma table. Je n’avais pas de voisins immédiats, et il n’était pas obligé de me parler tout bas.
--Eh bien! Voilà! ce n’est pas moi! et je n’en suis pas fâché... J’ai eu une petite émotion quand on a mis la main dans le chapeau pour tirer le nom. Mais je n’étais pas le plus ému. Il me restait assez de sang-froid pour regarder les autres. A part un préparateur de chimie, qui a fabriqué l’engin, et qui est une espèce d’illuminé, mes compagnons montraient des pâleurs impressionnantes, ou des sourires forcés qui n’étaient pas beaux à voir. Celui dont le nom a été tiré était précisément un de ceux qui souriaient ainsi. Quand on a dit son nom, il nous a regardés d’un air égaré, en souriant davantage... Je ne crois pas que l’engin soit en de bonnes mains. Sur ces six hommes, il y en avait au moins trois qui n’étaient pas courageux, et qui sont venus là avec une confiance de joueurs, en comptant que le sort ne les désignerait pas.
--Dans ces conditions, dis-je à Tolberg, je puis vous rendre le pli que vous m’avez confié. Mais je l’ai mis dans ma chambre en lieu sûr. J’irai vous le rapporter cet après-midi.