Part 6
Il y avait longtemps que midi avait sonné, et en présence des graves occupations qui agitaient le gouvernement du Bergensland, je n’avais pas osé parler de déjeuner. Le premier ministre, plus absorbé, fit moins honneur à ce frugal repas. Il parlait à une vieille paysanne, qui tenait l’auberge. Je ne connaissais pas encore suffisamment la langue du pays pour comprendre tous les termes de la conversation. Mais je devinais, d’après les gestes du baron de Herner, qui lui montrait alternativement les deux directions de la route, qu’il lui demandait si elle n’avait pas vu passer la voiture du roi. Cet interrogatoire ne paraissait donner aucun résultat. L’air paisible et la tête oscillante, elle se tenait sans rien dire devant le baron, qui, de guerre lasse, s’était mis à manger, visiblement aussi préoccupé qu’auparavant.
Puis soudain la vieille femme toujours avec son air paisible, se mit à dire quelque chose que je ne compris pas. Mais je vis le baron de Herner lever brusquement la tête, son visage pâlir, les yeux largement ouverts. Je le vis interroger la paysanne avec véhémence; puis il me dit: Venez...
Je lui demandai avec une curiosité ardente, et sans y mettre de formes:
--Qu’est-ce qu’elle vous a dit?...
Il paraissait ne pas m’entendre, et je n’osai pas répéter ma question.
Il poussait maintenant à grands coups de fouet le petit cheval, qui montait au galop la côte...
--Ce qu’elle m’a dit?... Vous voulez le savoir?... Elle m’a dit simplement, sans se douter de l’effet qu’elle allait me faire: «Qu’est-ce que c’était donc que ce bruit qu’on a entendu hier soir par là-haut? Ça a tonné comme un gros coup de canon. On aurait dit que les rochers allaient crouler... et j’en suis restée sourde pendant un grand quart d’heure!»... Voilà ce qu’elle m’a dit.
Je hasardai cette hypothèse qu’il s’agissait peut-être de travaux de mine, de rochers qu’on faisait sauter dans les carrières...
Mais le baron me répondit d’une voix altérée que les carrières étaient abandonnées depuis longtemps dans toute la région.
--C’est de ce côté qu’elle a entendu le bruit... Hier soir, à neuf heures, à l’heure où la voiture, dit-il en baissant la voix, devait passer par ici pour rentrer au palais.
Depuis que les carrières n’étaient plus exploitées, cette route était absolument déserte. Elle conduisait de Schoenburg au village de Simstadt, une petite ville ancienne dont le commerce était tombé. Et les rares transactions qui se faisaient entre cette localité et la capitale utilisaient plutôt une autre route plus commode et plus courte, qui suivait le cours du canal.
Nous étions arrivés au haut de la côte. Et la route continuait pendant un demi-kilomètre jusqu’à un nouveau tournant... Le baron me le désigna de l’extrémité de son fouet, qui tremblait au bout de son bras.
--Il y a là une autre carrière...
Et il cessa de fouetter le cheval; on eût dit qu’il craignait d’arriver trop vite à cet endroit... Le coude était très brusque. Comme nous allions tourner une arête de rocher, le poney stoppa, et fit un écart. Je sautai à terre, et j’allai le prendre à la bride. Mais en passant devant la voiture, j’aperçus toute l’étendue de la carrière, et je vis qu’elle était pleine de corbeaux qui couvraient le sol, comme un tapis funéraire.
--Des corbeaux...
A son tour, le ministre sauta en bas de la voiture...
--Attachez le cheval...
J’attachai le cheval à un arbuste qui avait poussé sur le talus, entre deux rochers.
Le ministre, le fouet à la main, s’avançait vers les corbeaux, qui formaient un tas plus serré au milieu de la route. Il brandit son fouet. Des oiseaux s’envolèrent, et pendant un instant, l’air s’obscurcit de leurs ailes, comme si le crépuscule était venu tout à coup. Puis nous vîmes, épars sur le sol, une roue de voiture, presque intacte, la tête et l’avant-main d’un cheval, à l’état de squelette, des morceaux de bois peints en bleu, à la couleur des carrosses royaux.
Le baron de Herner allait et venait au milieu de la route, regardait et inventoriait tous ces débris avec un calme effrayant. En dehors du chemin, sur le sol de la carrière, nous aperçûmes d’autres débris encore plus impressionnants. C’étaient cette fois des morceaux de squelettes humains.
L’explosion avait dû être terrible. Elle avait emporté très loin le corps des deux hommes, et il ne restait plus des chevaux qu’une moitié de carcasse complètement dénudée. Il était facile de retrouver, entre les deux squelettes humains, quel était celui du roi. Le cocher Hofman, avec qui il était parti la veille, était de petite taille, et bien qu’il eût la moitié des jambes emportée, nous pûmes voir facilement, en comparant la longueur des épines dorsales, que cet autre assemblage d’os qui se trouvait plus près de la route, presque sur le bord, était tout ce qui restait du roi.
Il n’avait pas été, semblait-il, atteint par un projectile, mais la commotion l’avait tué. Il était tombé couché sur le côté. Un des bras déchiqueté, avait une position anormale et contournée. Il est probable que dans leur besogne immonde les corbeaux avaient changé la position des membres.
Nous revenions en silence auprès de notre voiture, quand le baron aperçut autre chose. Il quitta la route, et se dirigea vers un renfoncement de la carrière. Arrivé là, il me fit signe de la main... Il était arrêté devant un troisième corps, plus affreux à voir que les autres, parce que les corbeaux ne l’avaient pas encore achevé... Les os de la tête étaient déjà dénudés. Le corps était encore couvert de ses vêtements, et nous vîmes qu’il était vêtu à la russe, avec des bottes et des culottes bouffantes. La plupart des réfugiés étaient habillés de la sorte. Ils arrivaient d’ordinaire, même les étudiants, avec des costumes de moujiks, et trouvaient ainsi moyen, faute d’autres ressources de se faire embaucher pour les travaux des champs.
Nous étions certainement en présence de l’homme qui avait lancé la bombe. Il avait dû être blessé mortellement par quelque projectile. Il était mort plus tard que les autres. C’est ce qui expliquait que les corbeaux ne se fussent approchés de lui que quelques heures après.
Il ne nous restait plus qu’à reprendre le chemin de la ville, à prévenir les magistrats et à faire faire les constatations officielles, j’allai détacher le cheval, et, le baron et moi, nous reprîmes place dans la voiture.
Le ministre ne disait rien. Il avait posé le fouet dans le porte-fouet, et laissait le petit cheval aller à sa guise. Nous descendîmes la côte, et nous repassâmes devant la petite auberge. Le baron de Herner paraissait de plus en plus absorbé. Deux ou trois fois, la voiture s’arrêta. A ce moment il avait un sursaut, comme un cocher qui s’éveille, et remettait le cheval en mouvement, en secouant nerveusement les rênes.
Tout à coup, il arrêta le poney de son plein gré, se tourna de mon côté, et se mit à me regarder dans les yeux. Puis il me dit:
--Descendons.
Il attacha lui-même le cheval à une branche d’arbre. Ensuite il me prit le bras, et me fit marcher à ses côtés. Il était dans un état de surexcitation extraordinaire. Il avait les larmes aux yeux et ne pouvait parler.
Nous marchâmes quelques instants en silence. Il me serrait fébrilement le bras. Puis il se mit à me regarder comme l’instant d’avant, à me regarder profondément.
--Humbert, me dit-il, les dents serrées, Humbert, je ne veux pas quitter le pouvoir! Je ne veux pas m’en aller bêtement et stupidement parce que le sort me force à m’en aller... Je ne veux pas céder la place à ces gens. Je veux rester le maître... Vous m’entendez?
Il me prit le bras et nous marchâmes de nouveau en silence.
--Il n’y a que nous qui ayons vu... ce que nous avons vu... Il n’y a encore que nous qui sachions ce que nous savons. Tout le monde ignore que la succession du royaume est ouverte: quand on la proclamera ouverte, c’est parce que nous l’aurons dit...
Il est déjà arrivé, continua-t-il, que le roi s’absente pendant plusieurs semaines pour une destination mystérieuse. Dans ces cas-là, il ne prévenait que moi. Et c’était moi qui disais simplement aux ministres: «Sa Majesté est partie pour quelque temps.» Et je n’avais d’autres comptes à rendre à personne...
«Nous sommes les seuls témoins de la disparition du roi... Il n’y avait là que l’assassin, et il ne parlera plus. J’ai tout lieu de croire qu’il n’y a pas eu de complot. Les crimes anarchistes ont souvent ceci d’effrayant que, comme un crime de droit commun, ils sont conçus et exécutés par un seul être, qui ne s’en ouvre à personne. Et l’assassin anarchiste est d’autant plus difficile à retrouver que nul lien connu, comme dans les crimes passionnels, ne le rattache à la victime, et qu’il n’est pas dénoncé, comme le voleur, par le produit d’un vol, dont il sèmerait des traces derrière lui... En admettant que cette fois le criminel ait des complices, ils croiront que le coup est manqué.
«... Nous allons remonter là-haut pour plus de sûreté, dit le baron.»
Je commençais à deviner ce qu’il avait l’intention de faire. Nous revînmes à la terrible carrière, d’où nous ne nous étions pas trop éloignés. Il poussait de nouveau fortement le malheureux petit cheval, pour qui c’était décidément une rude journée. Il fallait maintenant ne pas perdre de temps... Il ne passait d’ordinaire personne sur la route; mais il pouvait passer quelqu’un ce jour-là. Et justement, comme nous arrivions à la carrière, nous vîmes un chemineau en arrêt auprès de la voiture royale. Le baron me fit signe de ne pas descendre du petit tonneau. Il mit simplement son cheval au pas, l’arrêta en arrivant près du chemineau, et regarda d’un air indifférent tous ces os et ces morceaux de bois.
Le chemineau lui dit quelques mots que je ne compris pas, mais dont je pus, grâce à des gestes de l’homme, reconstituer le sens. Il agita les deux poings avec la prétention visible d’imiter le galop d’un cheval. Puis il tourna les mains l’une autour de l’autre, pour donner l’impression d’une chute finale. Il fit une sorte de moue philosophique et prit sans transition un ton beaucoup plus apitoyé pour parler de ses affaires personnelles et de ses embarras financiers, que le baron soulagea avec empressement par l’offre d’une large pièce blanche.
Puis nous feignîmes de continuer notre route, au pas, comme des gens qui font souffler leur cheval. Ce damné chemineau ne s’en allait pas. Il marchait avec une lenteur!
Enfin nous le vîmes tourner le coin de la route...
Notre tâche, assez pénible, allait commencer.
XIII
Nous prîmes d’abord les débris de bois et nous les portâmes dans un recoin de la carrière, derrière un tas de pierres, qui les dérobait à la vue des passants.
Nous roulâmes jusqu’à cet endroit la seule roue qui restât du carrosse royal.
Puis il fallut emporter les ossements; il fallut abandonner dans ce coin de carrière ce qui restait du malheureux roi. Nous n’avions aucun outil et la terre était trop dure pour que nous puissions donner à ces misérables restes une sépulture même improvisée. Mais le baron de Herner n’était pas sentimental. Il avait aimé le roi; ce fut cependant sans émotion apparente qu’il mania avec moi ces ossements. D’ailleurs, moi-même qui avais approché le roi, et qui avais été tellement séduit par lui, j’exécutai ce travail macabre sans autre émotion que celle d’un dégoût physique, car il restait encore après ces os quelques rognures de chair que les corbeaux avaient laissées.
Le baron était désormais d’une tranquillité parfaite. Cette tranquillité me surprenait. Il ne suffisait pas d’avoir pris l’audacieuse résolution qu’il avait adoptée. Il me semblait que ce plan téméraire était difficile à exécuter. Ce mensonge pouvait durer deux mois, six mois, mais il arriverait bien un moment où l’on s’étonnerait de cette absence prolongée... Il voulait d’abord rester au pouvoir suffisamment de temps pour consolider son œuvre. Après, il s’occuperait de la suite. Je crois qu’il pensait qu’il serait toujours temps de faire mourir le roi _officiellement_... Un souverain, comme jadis Louis II de Bavière, pouvait trouver la mort dans une partie de bateau... Mais d’ici là, le baron de Herner, seul maître du pouvoir, aurait dicté au Parlement les lois nécessaires, les lois de justice, les organisations militaires nouvelles. Il pourrait même modifier la constitution du Bergensland en ce qui concernait les familles régnantes, prévoir l’éventualité d’une régence, et l’interdire par avance aux princesses de famille étrangère, de façon à écarter définitivement du pouvoir cette princesse bavaroise et la séquelle ennemie qui l’entourait.
Le baron était tout entier à cette confiance exagérée que l’on éprouve quand on a échappé par son propre effort à un danger qui vous avait fortement effrayé. Il n’était pas loin de se croire invincible et invulnérable.
Nous étions remontés en voiture. Il fouettait le cheval et le stimulait de la voix avec bonne humeur. Et vraiment les gens qui nous auraient rencontrés n’auraient pas pu, en nous voyant, soupçonner ce que nous venions de faire. Nous avions l’air de deux bons amis en promenade d’agrément.
Comme nous passions devant l’auberge, le baron se sentit pris d’une belle fringale. Il mit pied à terre et se fit servir tout ce qu’on put trouver dans la cuisine, du saucisson et une omelette au lard.
XIV
Par bonheur, le cocher Hofman, célibataire, ne laissait pas après lui une famille que sa disparition pût inquiéter. On prévint tout de suite les gens du château que Sa Majesté serait absente pour un long mois. Le ministre laissa entendre à ses collègues du cabinet qu’il connaissait la retraite du roi, que Sa Majesté lui avait à lui seul révélée... Il voulait se réserver, au cas où surgirait une difficulté inopinée, la faculté de pouvoir aller, soi-disant, trouver le roi dans cette retraite mystérieuse, et de rapporter sa décision. Il avait pour les cas graves quelques blancs-seings du roi dont il pouvait faire usage; je crois d’ailleurs qu’au point où il en était arrivé, la perspective de commettre un faux ne l’eût pas effrayé.
Dès le soir même, il me fit venir chez lui et travailla avec moi à cette loi de procédure qu’il était très pressé de faire voter par le Parlement. C’était une simple question de travail matériel et de formalités, car les représentants du peuple, pour une forte majorité, étaient entièrement au service de Herner.
Nous travaillâmes jusqu’à une heure assez avancée. Ma nuit précédente et ma journée avaient été très dures; mais je ne sentais aucune fatigue. J’étais trop surexcité pour dormir; ce travail que nous fîmes ensemble nous calma tous les deux. Ce fut lui le premier qui se sentit las. Il me dit d’aller me coucher. Au moment de nous quitter, il me serra la main comme à son ordinaire. Puis il parut se souvenir des événements de la journée, et il me donna sur l’épaule une tape plus amicale... mais qui n’était pas spontanée, et je sentis que cette forte association, qu’avait créée entre nous cette grave journée, n’était peut-être pas une union véritable; nous ne nous quittions pas comme des amis, mais comme des complices.
Le lendemain, je reçus la visite de Tolberg, qui voulait savoir si j’avais parlé au roi. Je lui dis, sans trop de gêne, que le roi était parti pour un temps indéterminé. Ce qui me rendait ce mensonge assez facile, c’est que j’y étais absolument obligé.
--Alors je n’ai plus aucun espoir, dit Tolberg, d’un air de détresse. La demande de divorce doit passer d’ici très peu de temps au tribunal suprême. Si elle n’y arrive pas avec un avis favorable du roi, elle sera rejetée; le ministre leur fera connaître l’avis du gouvernement, et si même, par esprit de justice, ils passaient outre et l’acceptaient, Herner ferait agir le prêtre. Il n’y a plus aucun espoir d’arriver à notre but en suivant les formes régulières. Perdu pour perdu, j’essaierai d’autres moyens... Vous savez que tout un parti s’est formé contre le premier ministre. Ce parti s’était flatté d’agir sur l’esprit du roi et de ruiner la faveur de Herner. Mais notre souverain ne gouverne plus. Vous voyez qu’il choisit le moment où la situation est très critique à l’intérieur pour disparaître tout à coup. Puisque nous ne pouvons plus compter sur lui pour défendre le droit, nous compterons désormais sur nous-mêmes...
Je ne demandais qu’à ne pas recevoir les confidences de Tolberg. Ma situation était déjà compliquée. Mais les gens avaient décidément en moi une confiance intarissable.
--On conspire sérieusement contre Herner, me dit Tolberg en baissant la voix. Nous avons déjà avec nous plusieurs officiers de la garnison de Schoenburg. Le départ du roi peut très bien activer les choses. Il nous permettra de dissiper les hésitations de quelques personnes d’importance, qui voulaient bien marcher contre le premier ministre, et qui n’auraient jamais pris les armes contre le roi. Car vous ne vous y trompez pas, Humbert, l’absence du roi dans les circonstances présentes produira certainement un très mauvais effet.
Je ne pouvais pas arrêter Tolberg dans ses indiscrétions, et lui dire que le fait de savoir tout ce dont il m’instruisait allait rendre assez fausse ma situation auprès du premier ministre. Je ne devais ni ne pouvais révéler les liens d’intimité forcée qui existaient entre Herner et moi. Je laissai donc parler le jeune diplomate, en me disant que je me souviendrais le moins possible de tout ce qu’il me racontait là.
--Nous aurons avec nous la princesse Elsa, continua Tolberg. Elle est assez populaire à Schoenburg. Le prince Henry, son défunt mari, le frère du roi, était très aimé du peuple, et l’on sait qu’elle a très bien élevé ses deux enfants... Mais j’allais oublier de vous dire pourquoi surtout j’étais venu ce matin. Bertha est de nouveau installée chez elle. Elle veut que, toute affaire cessante, vous veniez dîner ce soir avec nous.
Je pensai que je les étonnerais beaucoup en refusant, et je promis à Tolberg de venir, tout en me disant à part moi que j’enverrais un contre-ordre.
Je considérais toujours que mon intimité avec ce couple était une sorte de trahison à l’égard de Herner. N’avais-je pas encore moins le droit de le trahir, depuis qu’il m’avait associé à son terrible secret? Agacé de ces complications, j’eus presque envie d’envoyer tout le monde promener, et de retourner à Paris... Ce n’étaient pas des velléités bien sérieuses. Non seulement je n’en fis rien, mais je n’envoyai même pas de contre-ordre à Bertha, et je me rendis tout de même chez elle, au mépris de toute autre considération, simplement parce que je m’ennuyais et que c’était un plaisir pour moi de dîner en compagnie de mon ami et de cette jolie femme.
J’avais revu le baron de Herner dans la matinée. Il paraissait fatigué cette fois. L’après-midi, il ne vint pas au palais. Il avait fait venir chez lui deux magistrats avec qui il rédigeait en termes juridiques son fameux projet de loi. Moi, mon travail d’analyse terminé, j’étais allé me promener au Jardin des Plantes. Je m’ennuyais. Le chef d’orchestre était parti la veille pour Vienne. Peut-être la dame de Leipzig était-elle à son hôtel. Je m’y rendis, en me répétant que c’était absurde, que j’allais encore me lancer dans une histoire stupide, que le meilleur qui pouvait m’arriver était qu’elle ne fût plus là. Elle n’était plus là, hélas! et je n’eus pas la force de m’en féliciter.
Après une heure passée au Jardin des Plantes, je revins me promener dans la rue de la Paix, avec l’espoir secret de retrouver le capitaine de Lincke, le neveu du premier ministre, celui qui connaissait une nommée Irma. Mais le capitaine ne devait pas être revenu de permission. Il n’était pas à la terrasse de la Grande-Taverne, ni au café Grinzel où se réunissaient habituellement les officiers.
Il y avait au palais une magnifique bibliothèque remplie de ces chefs-d’œuvre des temps passés que je connaissais si mal. Je m’étais dit bien des fois: «Si j’ai une journée de libre, je viendrai me plonger là dedans.» Je fis quelques pas timides vers le palais, puis je m’arrêtai... «Non, ça ne vaut plus la peine, il est trop tard.»
Mon maître, le baron de Herner, était le véritable roi de Schoenburg, et je détenais en somme une partie de sa puissance, puisque je connaissais son secret. Et je me trouvais triste et sans ressources morales dans les rues de cette ville que je pouvais considérer comme m’appartenant un peu. C’est ce jour-là que je me blasai pour jamais sur les charmes du pouvoir.
Je vis enfin qu’il était six heures et demie et que je pouvais me rendre, en marchant doucement, chez Bertha, où l’on m’attendait vers sept heures. Il fallait traverser la longue promenade publique, où trois fois par semaine la musique de la garde venait jouir à cinq heures. La musique était partie; mais on n’avait pas encore retiré les chaises. Des enfants s’y étaient installés et imitaient les musiciens en jouant de la trompette dans leurs poings, pendant qu’un autre enfant, debout au milieu du cercle, battait la mesure avec un bâton de cerceau. Je les regardai un instant avec l’intérêt lassé que j’étais disposé à accorder ce jour-là à n’importe quel spectacle, quand je sentis qu’on me touchait le bras... Je vis alors une femme, aux traits fatigués, mais dont le regard profond m’impressionna.
--C’est bien monsieur Humbert? me dit-elle... Cet enfant que voici, le fils de la concierge du palais, vous a désigné à moi. Je vous cherche depuis trois heures et je désespérais de vous trouver.
Elle me fit signe de venir un peu à l’écart.
--Excusez-moi d’arriver brusquement ainsi. Vous ne me connaissez pas, mais moi je sais qui vous êtes... Le roi m’a souvent parlé de vous... Je suis affolée depuis hier. J’attendais le roi hier à déjeuner, et il n’est pas venu. J’ai passé une journée abominable... sans personne à qui me confier. Ma jeune sœur, qui habite le château de Reinig, est partie précisément en Angleterre avant-hier avec le Comte de Herrenstein, le seul ami que j’aie en dehors du roi. Je leur ai envoyé une dépêche. Mais je n’étais pas sûre de leur itinéraire et je n’ai reçu aucune réponse. Ce matin je n’ai plus pu y tenir. Je suis arrivée comme une folle au château royal. Le gardien m’a dit que le roi était parti pour un mois... deux mois... parti sans me prévenir! Je me suis permis de venir vous trouver... pardonnez-moi... je suis seule... je me suis permis de venir vous demander si vous saviez quelque chose... Le roi vous aime beaucoup, monsieur: peut-être vous a-t-il fait part de ses projets?...
Je répondis que je ne savais rien et que je croyais que le roi avait dû s’absenter pour une raison politique, une raison que connaissait sans doute le premier ministre.
--Je n’ose pas aller lui parler, dit cette pauvre femme avec angoisse.
--Je ne pense pas qu’il puisse vous dire quoi que ce soit... C’est sûrement un motif grave qui a déterminé le roi à s’absenter si vite...
--Et sans me prévenir! Non, je ne puis concevoir qu’il ne m’ait pas prévenue!
--Peut-être a-t-il chargé le ministre de vous faire dire quelque chose; et le ministre, qui, je le sais, a de gros soucis, a-t-il négligé de s’acquitter tout de suite de la commission...
Je disais ce que je pouvais pour la rassurer. Je lui conseillai d’aller même voir le ministre au palais le lendemain. D’ici là, je me proposai de prévenir le baron de Herner, qui saurait bien imaginer un faux message du roi pour la rassurer, et arrêter en même temps ses investigations. Car il semblait impossible à cette pauvre femme que le roi pût la quitter ainsi, et la première idée qui lui était venue, en ne le voyant plus, fut qu’il avait été victime d’un accident. Il valait mieux que son esprit ne s’arrêtât pas plus longtemps à une telle hypothèse.
--Je regrette vivement, lui dis-je, de ne pas pouvoir rester avec vous; mais je suis attendu. Est-ce que vous allez de ce côté?
Elle me répondit qu’elle allait n’importe où, qu’elle passerait la nuit dans un hôtel quelconque, et qu’elle attendrait fiévreusement le lendemain et l’heure d’aller voir le ministre.