Secrets d'État

Part 5

Chapter 53,924 wordsPublic domain

D’ailleurs, le baron ne sut jamais que j’avais passé la soirée avec son ennemi, et la femme qu’il aimait. Il paraissait inévitable qu’il l’apprît; nous fûmes aperçus par plus de cinquante personnes de son entourage, et il ne sut jamais rien de cette sorte d’escapade. Il est vrai que les événements graves qui se passèrent les jours suivants eurent de quoi détourner son attention.

J’étais allé, en entrant, présenter mes hommages à la maîtresse de maison. Elle m’avait salué avec condescendance, comme on salue un vassal ignoré. Mais je fus ramené à elle pour une entrevue plus sérieuse par son mari lui-même, le ministre de l’Intérieur et des Finances. J’ai honte de dire que cet homme d’État qui suivait un régime très sévère contre l’embonpoint, passait la soirée à conduire des dames au buffet, pour s’alimenter lui-même, tout heureux de pouvoir tromper, à la faveur de cette fête, l’attention de sa femme et de son médecin.

M. Von Müllen arrivait à s’exprimer en français, mais au prix d’efforts énormes, qui le mettaient littéralement en sueur. Sa femme savait certaines phrases plus coulantes. Mais je crois, d’après le long sourire monotone qu’elle avait en vous écoutant, qu’elle ne comprenait strictement rien de ce qu’on lui répondait. Une longue conversation était difficile entre nous. J’avais pris le parti de sourire comme elle, sans rien dire. Mais je ne savais pas comment m’en aller. Une dame passa en ce moment, qui ne sut jamais pourquoi la ministresse, dans son besoin de me quitter à tout prix, se précipita sur elle avec tant de bonne grâce.

On soupait par tables de huit et de quatre couverts; Tolberg, après s’être assuré une table de quatre, eut l’excellente idée de me procurer une compagne de souper, qui n’était vraiment gênante pour personne. C’était une jeune femme de Leipzig, vaguement cousine de Bertha, et qui ne parlait et ne comprenait que l’allemand. Je pus être galant avec elle à peu de frais, grâce à quelques épithètes aimables que j’avais apprises durant les dix stériles années d’allemand que j’avais tirées au collège. Quand mes souvenirs me faisaient défaut pour distraire la dame allemande, je me rattrapais en lui mettant le plus de victuailles possibles sur son assiette.

Nous nous étions attablés dans un salon, qui n’était pas le salon d’honneur, et où le personnel, composé d’extras, ne gênait pas les invités; ceux-ci se servaient eux-mêmes de deux ou trois plats froids, qu’on avait posés et laissés à leur discrétion sur la table.

Cette dame de Leipzig eût été assez jolie, si elle avait eu des sourcils moins larges et moins épais. Elle mangea beaucoup et but tout le champagne. «Soyez sage en la reconduisant chez elle», me dit Bertha, en regardant dans une autre direction, pour n’avoir pas l’air de parler d’elle. «Son mari, qui est un haut fonctionnaire allemand, n’est presque jamais chez lui. Je ne crois pas qu’elle tienne beaucoup à lui. Mais je suis sûre qu’elle ne pense pas à avoir des amants. Elle travaille constamment à des ouvrages de broderie. Elle ne sait pas ce que c’est de s’ennuyer, ni de se distraire. Quand elle a fini de broder des taies d’oreiller, elle commence un chemin de table. Ne la détournez pas de sa vie tranquille.»

Je me mis à rire, et je protestai de mes intentions pures. Et la vérité est que je ne songeais pas à mal avant que Bertha ne m’eût parlé de cela. Mais à partir de ce moment, je me mis à penser qu’il allait peut-être se passer quelque chose dans la voiture. Et je versai un peu de champagne à la dame de Leipzig, dont les bonnes joues rouges et les yeux animés brillaient à l’envi. J’écoutai un peu distraitement ce que me dirent mes amis, et je commençai à me demander jusqu’à quand durerait la fête... Je ne savais pas à quel hôtel était descendue cette dame. Peut-être était-ce tout près du ministère... J’étais toujours très distrait quand on se leva après souper. J’écoutai mal le rendez-vous que me donna Tolberg. Bertha dit en allemand à son amie que j’allais la reconduire. Puis elle me répéta en français: «Vous allez reconduire ma cousine à son hôtel.» Je ne pus m’empêcher de rougir et je m’inclinai respectueusement.

J’allai chercher au vestiaire le manteau de soirée de la dame de Leipzig et, avec beaucoup de trouble, je l’aidai à passer les manches.

Qu’allait-il arriver? Je préférais ne pas y penser, ne rien prévoir, attendre tout du hasard. Au cas où l’aventure irait assez loin, ça deviendrait tout de suite plus compliqué...

Je ne pouvais pas l’emmener au palais, et je n’avais pas de chambre en ville. J’étais peu familiarisé avec les hôtels du pays. Descendre à son hôtel avec elle me paraissait assez difficile. Elle y était sans doute trop connue: c’était compromettant. Le mieux était de se fier au hasard.

Nous trouvâmes à la porte du ministère une de ces calèches de forme surannée qui font à Schoenburg le service de nos voitures de remise. Je donnai au cocher l’adresse de Münscher Hof, où la dame me dit qu’elle habitait; je ne savais pas au juste si c’était loin ou près, et je n’osai le demander au cocher, avec les quelques mots que je savais de la langue du pays. Il fallait donc, dans le doute, ne pas perdre de temps, et mettre tout de suite à profit les instants disponibles. Je pris la main de ma compagne, et la lui serrai doucement. Puis je m’approchai d’elle, et je lui dis: «Ich liebe Sie», sans autre préparation; mais ma connaissance imparfaite de la langue allemande m’interdisait l’art savant des gradations et des nuances. D’ailleurs cette façon de brusquer les choses fut assez efficace, et je créai par cette prompte entrée en matière un trouble que ma délicatesse française, avec ses ménagements timides, n’aurait pas su provoquer. A la faveur de cette émotion, je m’approchai plus près encore: ma compagne me rendit mes baisers en soupirant.

J’avais passé mon bras derrière son dos quand elle se mit à sangloter. Je voulus lui dire tendrement: Ne pleurez pas!... Mais je ne savais plus du tout comment on dit; _pleurer_ en allemand. Je me bornai à répéter: Nein!... Nein!... Elle commença à pleurer si fort que je la lâchai décidément. Et je ne sus que lui tapoter doucement les mains pour la calmer, en souhaitant désormais que le Münscher Hôtel fût très près de là.

La voiture s’arrêta enfin. Il me sembla convenable de prendre cette dame dans mes bras et de lui baiser les joues avec beaucoup de tendresse et de ferveur. Puis, je sus lui dire en allemand: «Je viendrai vous voir.» Je la fis descendre de voiture avec les précautions dont on entoure une personne très souffrante. J’attendis quelques instants que la porte fût ouverte. Puis je baisai la main de la personne avec tout le tact et toute la galanterie française.

Comme le cocher me ramenait au palais, je me pris à me demander si cette crise de larmes était, comme je l’avais pensé, une révolte ou bien simplement une manifestation nerveuse, qui n’atténuait en rien le consentement qu’on avait semblé me donner.

Il me fut insupportable de penser que je m’étais trompé, et que ma réserve discrète, au lieu de toucher cette dame, avait pu lui causer une certaine déception. Agacé par cette idée, et ne pouvant terminer la soirée sur cette impression fâcheuse, je donnai un contre-ordre au cocher, et je me fis conduire à l’hôtel où habitait le chef d’orchestre.

XI

Il faisait grand jour depuis longtemps quand mon domestique suisse entra dans ma chambre, et me dit en toute hâte que le premier ministre m’attendait au bureau. J’étais rentré au palais à quatre heures passées: je me levai précipitamment, très ému d’être en faute.

Je me débarbouillai aussi vite que je pus, pendant que le Suisse emportait mon costume de gala pour le brosser. Cet homme usait les vêtements en les brossant. Ce n’était pas par zèle, c’était par distraction. Il rêvait à ses collections de timbres et continuait à frotter avec ardeur. Rien ne lasse, au contraire, la patience comme de penser à ce qu’on fait.

Le baron de Herner m’attendait dans son cabinet.

--Eh bien! me dit-il, sans mauvaise humeur, mais d’un air toujours préoccupé, je pense que l’on s’est couché tard cette nuit? Cela vous amuse à ce point les réceptions officielles? Moi, je ne peux pas m’y voir. Il est vrai qu’en ce moment je ne suis guère disposé à m’amuser... Nous aurons beaucoup à faire aujourd’hui. Les socialistes du royaume ont reçu une adresse des socialistes français et des socialistes allemands. Il faut que nous écrivions à nos ambassadeurs... Nous avons aussi à écrire au gouvernement français pour une autre affaire de moindre importance: un petit traité de commerce relatif à certains trafics entre des possessions que nous avons en Afrique et des colonies françaises avoisinantes. Notre ambassadeur à Paris doit rédiger le document; mais je tiens à lui faire parvenir un projet tout préparé. Je ne suis pas fâché de montrer à notre représentant qu’il y a une direction à Schoenburg et qu’il n’est pas seul à mener nos affaires en France, comme il a des tendances, ce digne prince, à se l’imaginer quelquefois...

Vraiment, je ne suis pas un homme de parti... J’ai toujours une telle fidélité pour les gens avec qui je me trouve que je me sens devenir infidèle à ceux que je viens de quitter. Étais-je assez loin du premier ministre pendant cette soirée de la veille! Et maintenant que je me trouvais avec lui, maintenant qu’il me parlait si librement, et vraiment avec tout l’abandon dont il était capable, il me semblait de nouveau que c’était une trahison que de servir mes amis en contrecarrant ses volontés. C’est avec un cruel ennui que je pensais que, tout à l’heure, il faudrait parler au roi du divorce de Bertha. En somme, je suis de ces gens dont le vulgaire dit avec mépris qu’ils sont toujours de l’avis des personnes avec qui ils sont...

Eh bien! puisque je suis de ces gens-là, je suis qualifié pour prendre leur défense. Nous ne sommes peut-être pas si méprisables... Nous souffrons d’être dans la nécessité de faire de la peine à autrui, non pas à un autrui vague, mais à un autrui que nous avons approché. Et vraiment cette impuissance à nuire à son prochain--qualifiée de faiblesse honteuse par ceux qui s’en trouvent lésés--n’est pas un sentiment si répréhensible. Et quand deux parties sont en différend, nous avons des tendances à croire qu’il n’est pas forcé que l’une d’elles ait nécessairement tort, et l’autre nécessairement raison.

--J’ai encore d’autres préoccupations très graves, dit le baron de Herner. Je vous dirai cela en chemin, car il commence à se faire tard.

Il me fit prendre quelques papiers, et nous descendîmes à la hâte. Le landau officiel nous attendait dans la cour.

Le baron de Herner pensait tout haut devant moi. C’étaient des propos coupés de silences. Il suivait son idée obscurément. Puis, quand elle était élucidée, il la formulait à haute voix:

--J’ai reçu des nouvelles inquiétantes, me dit-il au bout d’un instant... des nouvelles incomplètes, naturellement, comme celles que sont capables de me donner les braves gens qui font partie de ma police.

Il haussa les épaules, puis ajouta:

--Nous avons toujours eu peur d’employer de véritables crapules à ce service-là. Alors, nous n’avons à notre disposition pour cette besogne louche que des serviteurs loyaux, mais imbéciles.

--C’est bien scabreux, lui dis-je, d’employer des coquins.

--Pourquoi? dit-il. Moi, je supporte très bien d’avoir affaire à des coquins intelligents.

--Mais c’est une méfiance continuelle...

--Eh bien! on se méfie, voilà tout! Il ne faut pas avoir peur de se méfier... Je sais bien que les hommes d’État sont souvent lâches et paresseux. C’est par paresse qu’ils veulent avoir à leur service des gens sur qui ils peuvent se reposer, comme ils disent... Eh bien! on ne doit pas se reposer; on doit se ménager tout au plus. On doit faire faire par d’autres le travail qu’on n’est pas absolument obligé d’exécuter soi-même. Ainsi on a plus de temps à soi. Mais il faut garder pour soi le plus de responsabilités possibles, et il ne faut pas craindre d’être sur le qui-vive. C’est, au contraire, une position qui me plaît, dit-il avec un grand air de satisfaction.

«Quand je serai le maître un peu plus que je ne le suis, quand je serai débarrassé des gens qui sont autour du roi, qui nuisent à mon crédit et diminuent ma puissance, je crois que je saurai m’entourer d’aides utiles, et d’aller dénicher n’importe où elle se trouve la vraie capacité. Et les canailles que j’emploierai ne me trahiront pas, je vous en réponds. Les gens n’ont pas le droit de se plaindre d’être trahis; ils n’ont qu’à faire attention.»

Le premier ministre resta ensuite quelques instants sans rien dire, mais il paraissait surexcité.

--Ah! je ferai de belles choses, si je continue à être le maître... Mais il ne faut pas, dit-il en s’assombrissant, qu’il arrive malheur au roi. C’est mon seul soutien. Nous avons parfois des dissentiments, mais il sait, lui, ce que je vaux... Si le roi disparaissait,--j’ai peur d’y penser,--ce serait un malheur pour moi et pour toute la politique que je représente...

Le premier ministre revenait si souvent sur cette disparition du roi, que je finis par lui demander si la santé de Charles XVI donnait des inquiétudes.

--Sa santé? Non, me répondit-il. Dans cette famille de Tornhausen, dont il est, ils sont forts comme des bêtes de somme. C’est là que d’autres familles régnantes débilitées viennent chercher des princesses qui soient des mères un peu solides, et qui revivifient les souches appauvries. Non, ce qui m’inquiète pour le roi, ce n’est pas sa santé, c’est son insouciance, la liberté imprudente de sa vie, son habitude de s’en aller à droite, à gauche, sans vouloir être gardé... J’ai peur de toutes ces affaires sentimentales dont il fait la confidence à son ami Herrenstein... Il lui faut un confident, et c’est ce maudit Herrenstein... Je ne dis pas cela par jalousie, car je ne le crains pas, mais s’il ne s’était pas trouvé là, c’est peut-être à moi que le roi aurait raconté toutes ses aventures, et je pourrais veiller au grain... Tout ce que je sais, c’est qu’il y a encore du nouveau; mes policiers me l’ont appris, ou plutôt fait deviner, car ces idiots sont capables de me fournir tout au plus de vagues indices... Je crois que le roi a une autre histoire en tête. On a vu sa voiture fermée ces jours-ci se diriger du côté du château de Reinig, où habite la jeune sœur de son amie! Oh! il est tellement compliqué!... C’est qu’il pourrait être maintenant amoureux de celle-là! Il en est bien capable!... C’est la seule femme qu’il voyait en dehors de sa maîtresse; c’était la seule qu’elle lui laissait voir, et c’était probablement encore une de trop.

«Le danger,--car, moi, le reste, ça m’est égal, il peut bien faire ce qui lui plaît,--le danger, c’est que, dans ses allées et venues, il est toujours seul ou à peu près. Il ne veut pas de la surveillance de notre police... Mais il a derrière lui une autre surveillance qui ne lui fait pas défaut: c’est celle des anarchistes réfugiés... Tout ce que mes limiers ont pu me dire, c’est qu’ils ont vu deux ou trois fois des promeneurs un peu suspects sur la route que devait suivre le roi. Ces anarchistes russes qui s’attachent à la piste du roi sont malheureusement d’autres gaillards que mes gens de la police. Ce sont des étudiants très instruits, pour la plupart assez fins, et surtout des hommes qui ne craignent rien. S’ils prennent des précautions, ce n’est pas pour garer leur vie, c’est pour préserver ce qu’ils appellent «leur œuvre». Ils sont dangereux. Nous ne sommes pas suffisamment armés contre ces gens-là.»

La voiture était maintenant à l’entrée de la très longue allée herbue qui menait à l’entrée du château royal.

--Chaque fois que je rentre dans cette allée, me dit le ministre, je me demande ce qui va m’arriver quand je serai au bout... ce que je vais apprendre.

--Mais n’avez-vous aucune crainte pour vous? Car, en somme, le même accident qui peut atteindre le roi menace également le premier ministre...

Si j’avais eu affaire à une âme inquiète, je n’aurais sans doute jamais posé cette question; mais, sans en savoir exactement les termes, j’étais sûr d’avance de la réponse qui me serait faite. Et peut-être y eut-il de ma part un peu de courtisanerie instinctive à fournir au premier ministre l’occasion de prononcer de belles paroles courageuses.

--Si c’est moi qui reçois la bombe, me dit-il en souriant, ça sera tout de suite fini, et je ne serai pas là pour voir ce qui se passera après. Et puis le roi sera toujours là. Je ne veux pas faire de fausse modestie, et dire qu’il me remplacera facilement; je ne le crois pas. Mais c’est un homme de grande valeur, et s’il n’a personne pour le seconder, eh bien! il gouvernera tout seul. Et même, ajouta le baron de Herner en souriant, ce ne sera pas peut-être un monarque aussi tolérant qu’on pourrait le croire. Il sait très bien que tant que je serai là, il ne risque rien à être tolérant... et que mon autoritarisme corrigera son indulgence excessive. Mais une fois qu’il sera seul, il ne se laissera plus aller à être aussi facilement débonnaire. Non, répéta Herner, pour beaucoup de raisons, il vaut mieux que ce soit moi qui m’en aille, si l’un de nous deux doit disparaître. D’abord, ajouta-t-il, avec cette expression de méchanceté soudaine cette sauvagerie originelle, qui faisait parfois irruption en lui, l’idée que cette...--il eut la force de retenir le mot violent qui venait à ses lèvres,--... que cette princesse Elsa peut venir au pouvoir avec sa tourbe de Bavarois, l’idée que tout ce que j’ai fait sera défait en un instant par une bêtise du sort... que je n’aurai pas fait voter ma loi de justice qui réglera une fois pour toutes la jurisprudence de nos procès politiques, et ne nous exposera plus à laisser juger des manifestants par des jurés stupides ou poltrons, l’idée que ces gens qui n’étaient rien seront les maîtres, et mes maîtres, je crois que je serais capable de me faire anarchiste à mon tour...

Il ne plaisantait pas. Il avait pris sa canne dans sa main crispée, et tapait avec violence le fond de la voiture... Il se calma un peu l’instant d’après.

--Vous voyez, me dit-il, avec un sourire un peu forcé, ce que c’est que la passion du pouvoir. J’en suis possédé, et je trouve, en dépit des philosophes, que je ne suis ni bas ni ridicule. Il faut connaître ces choses-là pour s’en rendre compte. On n’en jouit pas, mais on y tient. On y tient d’autant plus violemment qu’on n’en jouit pas, et que l’on sait bien qu’une fois parti du pouvoir, on n’en gardera aucun bon souvenir. Quand on est au pouvoir on méprise la considération des gens. Mais aussitôt qu’on est déchu, et qu’elle vous fait défaut, on souffre de ne plus sentir autour de soi cette estime, cette déférence, cette crainte...

Nous étions arrivés dans la cour et le ministre avait jeté un regard inquiet autour de nous. Il ne semblait pas que le roi fût au château. Au bout d’un instant la porte du perron s’ouvrit, et nous vîmes s’avancer jusqu’à nous le valet de chambre du roi, celui qui était spécialement attaché à sa personne et le suivait dans tous ses déplacements. C’était un petit bonhomme qui n’avait ni la solennité ni le style d’un domestique d’apparat. Avec ses cheveux courts mal plantés, sa petite moustache et de rares poils de barbe sur les joues, il ressemblait plutôt, dans son veston noir, à un cireur de bottes endimanché. Il vint dire au baron de Herner, d’un grand air de discrétion, que Sa Majesté n’était pas rentrée depuis la veille... Le fait en lui-même n’avait rien d’inquiétant; mais ce qu’il ajouta parut alarmer le ministre, déjà si disposé à l’inquiétude. Le roi, même dans ses fugues, gardait généralement quelques précautions d’homme rangé, et quand il s’absentait ainsi, prévenait son domestique qu’il rentrerait ou ne rentrerait pas. Mais cette fois, il n’avait rien dit en partant, et quand il ne disait rien, c’était qu’il avait l’intention de rentrer.

Il y avait donc de quoi s’inquiéter. Le petit valet de chambre ajouta cependant ce détail qui calma un peu l’anxiété du ministre, c’est que le roi, il s’en souvenait maintenant, était parti en voiture après l’avoir envoyé en course à la ville. Il était donc possible que Sa Majesté eût décidé qu’elle passerait la nuit dehors, changeant ainsi d’avis pendant le temps qui s’était écoulé entre le départ du domestique et son propre départ du château... Cette hypothèse ne tranquillisa pas le baron.

--Il y a là quelque chose de pas naturel, me dit-il quand le domestique se fut éloigné... Il a dû se passer un événement anormal. Comment expliquez-vous que le roi ne m’ait rien fait dire à moi? Nous avions aujourd’hui des décisions très graves à prendre ensemble... Humbert, me dit-il d’un ton énervé, il ne s’agit pas de chercher à me rassurer. Demandez-vous avec moi, sans avoir peur d’envisager les éventualités les plus graves, quelles sont les possibilités... Mon avis est que nous ne perdions pas notre temps à rester là; il est certainement allé au château de Reinig ou au château de Kreuzach où habite sa maîtresse. C’est sur la même route. Il faut aller le chercher là.

Je fis cette timide objection que l’on risquait de mécontenter le roi, en allant ainsi à sa recherche. Mais le baron ne s’y arrêta pas. Il ne craignait jamais de mécontenter les gens. C’était sa force. Il préférait agir d’abord, quitte à s’excuser après. Mais il ne voulait pas être entravé dans ses actions par des craintes de ce genre, qui pouvaient d’ailleurs être chimériques. «Ce n’est pas pour mon plaisir ou pour satisfaire une vaine curiosité que je vais à sa recherche. Le roi le sait bien.»

Il appela le cocher qui nous avait amenés et qui attendait des ordres pour savoir s’il devait dételer ou retourner à la ville... Puis il changea d’avis et fit atteler le petit tonneau. Je compris qu’il aimait mieux ne pas emmener de domestique avec nous.

XII

Nous partîmes donc tous les deux dans la campagne, par une route encaissée et sombre qui devait plaire au roi; car, avec plus de naturel, elle était un peu dans le goût de son jardin sauvage. Parfois les deux talus de verdure qui bordaient ce chemin comme deux murailles s’abaissaient tout à coup et nous traversions une carrière abandonnée.

--Quand je pense, disait le ministre, qu’il passe sa vie à s’en aller tout seul dans ces chemins et qu’on peut si facilement l’attendre dans une de ces carrières!

--Mais hier, il n’est pas sorti seul?

--C’est ce qui me rassure un peu. Je suis assez tranquille sur le compte du cocher. C’est un «serviteur loyal», comme tous nos gens... Pourtant, quand j’y réfléchis, cette circonstance, qu’il n’était pas seul dans sa voiture, m’inquiète maintenant au lieu de me rassurer. Je suis très étonné qu’il n’ait pas envoyé son cocher au château pour me prévenir, puisqu’il l’avait sous la main.

Le baron était décidément très énervé. Il avait poussé un peu trop le double poney qui nous emmenait, si bien que l’animal, à une montée, donna des signes de fatigue. Il était plus sage de nous arrêter quelques instants à une auberge qui se trouvait à mi-côte. Pendant que le cheval soufflait un peu, le baron nous fit servir du fromage et du pain. J’en mangeai avec un bonheur véritable. J’étais parti le matin sans prendre le café au lait qui était si bien servi au palais, où l’on avait de bonnes habitudes allemandes.