Secrets d'État

Part 4

Chapter 43,918 wordsPublic domain

Quand je ne dînais pas au palais, j’allais à ce grand restaurant de la rue de la Paix, qui m’avait attiré dès le soir de mon arrivée, et qui s’appelait la Grande-Taverne. Je n’avais toujours pas trouvé la petite aventure sentimentale,--pas trop gênante et pas trop attachante,--que j’attendais depuis mon arrivée à Schoenburg. Plus le temps passait, plus je me sentais disposé à me montrer facile sur le charme et la classe sociale de la personne inconnue en question.

Je n’avais rencontré en fait de jeune femme que la jeune mariée du palais. Pas une minute, je ne songeai à troubler l’union du jeune ménage. Il n’y avait pas de femme chez le premier ministre. Je n’avais pas revu depuis mon arrivée le comte de Tolberg, et je n’étais pas pressé de le revoir, parce que je sentais bien que c’était de ce côté-là que viendraient certaines complications... Je pensais retrouver à la taverne cet insupportable officier, neveu du ministre, qui m’avait parié d’une nommée Irma, et qui devait avoir des amies. Mais il était en permission, et s’était en allé pour quelques jours à la campagne. Ces considérations me déterminèrent à choisir une table à la taverne, dans les environs de l’orchestre des dames. Quelques-unes étaient encore jeunes, et possédaient quelques charmes, abstraction faite, bien entendu, de leurs blonds cheveux, qu’il valait mieux ne pas faire entrer en ligne de compte dans la liste de leurs attraits naturels.

Après trois soirs de patience, je fis la connaissance de la plus agréable de ces dames, qui se trouvait être le chef d’orchestre elle-même.

C’était une dame belge de trente-deux ans, qui avait beaucoup voyagé, qui avait donné des leçons de piano, des leçons de français et fait travailler des animaux dans les music-halls. Elle avait un bel engagement pour diriger un orchestre dans une exposition d’appareils agricoles. Elle allait quitter Schoenburg le mois d’après; ce qui me décida à faire avec elle plus ample connaissance.

IX

Mon aventure avec le chef d’orchestre ne modifia pas ma vie. Il y avait dix jours que j’avais vu le roi pour la première fois, et il ne m’avait pas rappelé. Le ministre était content de moi. Je faisais régulièrement, à sa satisfaction, mon travail d’analyse. Mais j’avais trop vite réussi dans mes fonctions. Je commençais à trouver ma vie monotone... La suite prouvera qu’il ne faut pas se lasser de sa tranquillité, ni demander au destin un peu d’imprévu: il nous fait trop bonne mesure...

J’étais arrivé à Schoenburg un jeudi, et j’avais vu le roi le lendemain de mon arrivée: il ne me fit demander qu’une dizaine de jours après, c’est-à-dire le lundi, non de la semaine suivante, mais de la semaine d’après; le petit tonneau, conduit par un jeune cocher anglais, vint me chercher dans la matinée.

A ce moment, je me trouvais chez le premier ministre, et j’étais en train de lui lire un résumé que je venais de terminer. Il y avait dans son cabinet le secrétaire d’État de l’Intérieur, Von Müllen, un gros homme en baudruche qui s’était élevé aux honneurs comme un énorme ballon sans poids. Le comte de Fritz, petit homme carré d’épaules, arriva l’instant d’après. Il avait la réputation d’un grand tacticien, avant suivi pendant une dizaine d’années les manœuvres des armées étrangères. Mais comme il n’avait jamais, à proprement parler, fait la guerre, il était difficile de dire de lui que c’était un grand capitaine. On se bornait donc à le traiter de «haute personnalité militaire».

Il venait apprendre à Herner l’exécution d’un soldat des garnisons du sud, qui avait frappé un de ses chefs et dont la grâce, sur les instances de Herner, avait été rejetée par le roi.

Quand j’arrivai chez le roi, je fus un peu déconcerté par son accueil, très aimable, certes, mais pas aussi amical que j’avais pensé. Peut-être après son amabilité de la dernière fois, s’était-il repris... Je me demandais si j’avais fait quelque chose qui lui eût déplu... Peut-être Herner m’avait-il desservi auprès de lui, et cette préoccupation m’assombrit pendant une partie du repas.

Il y avait avec nous l’ami du roi, le comte de Herrenstein, un homme très grand et mince, aux yeux tristes; je l’avais déjà entrevu à ma dernière visite.

Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que je me sentis rassuré. Si le roi était de moins bonne humeur, c’était à cause d’une affaire qui ne me regardait pas. Il pensait à l’exécution de ce soldat dont Herner, la veille, après une longue discussion, lui avait arraché l’arrêt de mort. Le premier ministre avait mis en avant de bonnes raisons, et la nécessité de faire un exemple dans cette garnison où l’état d’esprit était très fâcheux.

--Il a tort, fit le roi, en brisant avec énergie la coquille d’un œuf qu’il venait de gober; il a tort!

Puis il nous dit des choses, assez belles vraiment. Il émit des idées très modernes et très «civilisées», qui prenaient d’autant plus d’importance qu’elles étaient exprimées par un roi.

--Aucune raison, affirmait-il avec énergie, ne doit prévaloir contre la nécessité d’affirmer que la vie humaine est sacrée...

Le comte de Herrenstein, moins par conviction que pour calmer les remords du roi, fit valoir les arguments les plus célèbres: la nécessité pour la société de se défendre...

Mais le roi répondit que le premier devoir d’une société était de ne pas donner l’exemple immoral du meurtre.

--La boutade bien connue: «Que messieurs les assassins commencent», est une des paroles les plus misérables qu’on ait pu prononcer. Le plus coupable n’est pas celui qui commence, mais celui qui continue, et la société est beaucoup plus coupable que l’assassin, parce qu’il est ignorant et corrompu, tandis qu’elle est savante et policée. En attendant qu’elle veuille bien commencer à être civilisée, la société se ravale au niveau de cet être barbare... Si la suppression de la peine de mort augmente dans quelques années le nombre des crimes, tant pis: tout vaut mieux que de propager pendant des temps infinis cette monstrueuse idée que la société intelligente a le droit de tuer...

Puis il parla contre la guerre.

--Quand on parle de supprimer la guerre, dit-il, on est traité de naïf et d’utopiste. Il est peut-être vrai qu’actuellement ce soit encore une utopie, mais c’est prolonger le règne de l’utopie que de la traiter éternellement comme telle...

Le bon roi nous dit assez de choses très judicieuses et très levées. A nous faire part de ses remords, il les éloignait peu à peu. Nous étions passés insensiblement des régions troubles de la vie dans le domaine plus serein de la spéculation et de la littérature.

Le comte de Herrenstein, après le déjeuner, se mit au piano. Ce grand homme mince, au visage un peu bronzé, parlait peu, mais écoutait très bien. La musique qu’il jouait, avec beaucoup d’émotion sur le visage, était d’une passion concentrée, coupée de silences profonds. Le morceau finissait toujours lamentablement... Les mains du pianiste demeuraient accablées et comme mortes sur les touches. Elles glissaient du clavier, le comte de Herrenstein tournait sur le tabouret, et nous regardait avec un sourire triste...

J’aimais mieux être seul avec le roi. D’abord leur musique ne m’intéressait pas. J’étais ému et transporté pendant une demi-minute. Puis je me mettais à penser à autre chose qui n’avait aucun rapport avec ce qu’on jouait. La fin du morceau arrivait subitement alors que j’étais à mille lieues de là. Il fallait se composer tout de suite un visage admiratif. Comme je n’avais pas pris part à leurs émotions, j’avais des tendances à croire qu’elles étaient «chiquées». Puis je faisais un retour sur moi-même... Quand je m’exaltais en compagnie du roi sur un poème, c’était pourtant bien sincère. Et cependant les gens qui ne comprenaient pas notre émotion pouvaient être portés à en nier le bon aloi. Mais si l’émotion du roi et du comte de Herrenstein était sincère aussi, il était un peu vexant pour moi d’en être exclu. Heureusement que nous allâmes, l’instant d’après, dans le jardin sauvage, où Charles XVI me pria de dire des vers. L’autorité du roi me dispensait de me faire prier. Le comte de Herrenstein m’écouta les yeux fermés, en hochant de temps en temps la tête d’un air meurtri.

Cependant le caractère de Charles XVI se précisait de plus en plus. Un jour, plus tard, dans un moment d’emportement où il ne se surveillait plus, le premier ministre s’oublia devant moi jusqu’à dire que son maître était un gros paresseux. Il y avait du vrai dans ce jugement un peu brutal. On pouvait discerner certainement beaucoup de paresse dans cette habitude distinguée de rechercher sans grand choix des sensations d’art. C’était par une paresse plus grave qu’il n’avait pas disputé à la féroce autorité de Herner la vie du soldat condamné. Mais la faculté qu’il avait d’appliquer ses principes libertaires diminuait la foi qu’il avait en eux. Il se contentait de corriger légèrement le conservatisme de ses prédécesseurs, représenté à la Cour par le baron de Herner.

Il devait d’autant plus se repentir d’avoir cédé à son premier ministre que l’exécution du soldat Hassen fit très mauvais effet dans la ville où le régiment était en garnison. Des bandes de manifestants parcoururent les rues et allèrent jusqu’à pousser des cris de mort devant la maison de l’officier qui avait présidé le conseil de guerre; des arrestations furent faites par la police, et quelques-uns des manifestants étaient sous les verrous. Il s’agissait de les déférer devant un tribunal.

Leurs partisans qui comptaient sur un acquittement réclamaient la cour d’assises. Mais le préfet du district,--représentant de Herner,--voulait les envoyer devant des juges professionnels dont on avait quelques raisons d’escompter la sévérité.

J’eus l’occasion de voir pendant cette période agitée un Herner que je ne connaissais pas. Cette espèce de férocité autoritaire que je croyais purement théorique, je la vis «sortir» sur son visage, comme sort une maladie éruptive longtemps couvée. Un matin, j’étais allé le chercher pour lui dire que le préfet en question était à Schoenburg et l’attendait au palais. Je le trouvai chez lui en compagnie de sa mère, et leur ressemblance me frappa encore plus vivement qu’au premier jour. Mais la vieille dame avait encore quelque chose de plus âpre. Ces deux êtres m’étonnaient beaucoup, car avant de les connaître, je ne croyais pas qu’il existât des méchants qui fussent vraiment des méchants. Je croyais qu’il y avait des envieux ou des maladroits, et que les gens qui semblaient agir méchamment ne pensent pas dans le fond d’eux-mêmes être vraiment méchants. A vrai dire, le baron de Herner avait toujours cette excuse qu’il semblait agir pour le bien de son pays; mais il avait vraiment un goût de la vengeance qui était monstrueux, quelque mauvaise opinion qu’on pût avoir de l’humanité. Il aimait obliger les gens parce que c’était une façon de leur manifester sa puissance. Mais il n’aimait pas le goût de la joie d’autrui. Bien qu’il ne tînt pas au luxe ni à la bonne chère, il détestait tous ceux qui pouvaient s’offrir ces jouissances, à cause du plaisir qu’ils en éprouvaient.

X

Un matin que j’étais en train de lire mes journaux français dans le petit bureau que m’avait fait aménager, à côté du sien, le baron de Herner, on frappa à ma porte, et l’on entra sans que j’aie eu le temps de dire: «Entrez!»

Un jeune homme en vêtement clair se tenait devant moi, me souriant d’un bon sourire. C’était Henry de Tolberg.

--Eh bien! monsieur le secrétaire particulier, il me semble que l’on oublie ses amis une fois qu’on est dans les grandeurs! C’est moi qui m’excuse, continua-t-il en souriant. Aussitôt mon arrivée... cette personne que vous connaissez est allée passer quelque temps chez une tante à elle qui habite un vieux château terrible à vingt lieues d’ici. Il se trouve que je ne suis pas trop mal vu dans la maison et que cette tante a bien voulu m’inviter aussi, de sorte que nous avons passé deux heureuses semaines qui, malheureusement, sont passées... Mais ce qui nous console, c’est que nos affaires avancent. Quelqu’un de très bien en cour a parlé à la belle-sœur du roi. Et le comte de Herrenstein a dû parler au roi lui-même, qui n’a encore rien dit mais qui, je crois, va souscrire au divorce. Je ne crois pas que le premier ministre fasse une forte résistance, étant donné les difficultés de l’heure actuelle, qui doivent primer pour lui toute autre préoccupation. Et sans aller jusqu’à prévoir sa disgrâce possible, nous sommes peut-être autorisés à penser que, pour le moment, il cherche à ménager son crédit auprès de Charles XVI, et qu’il ne se soucie pas de heurter la volonté royale pour une affaire qui n’intéresse pas la chose publique... Je sais les arguments dont il s’est servi jusqu’à présent pour justifier sa résistance. Il n’y a eu que deux divorces à la Cour depuis la nouvelle loi... Et ces deux divorces ont fait mauvais effet dans le public. L’un, c’est celui de la princesse Breimingen, qui, après s’être séparée de son mari, parce qu’il était infidèle, a trompé elle-même son second mari d’une façon encore plus scandaleuse, de sorte que le tribunal ne sait que faire de leurs petits enfants... L’autre divorce présente avec celui de mon amie une analogie d’espèce un peu grossière, en ce sens que le mari de la surintendante, avec qui elle a divorcé, était, comme le mari de mon amie, enfermé dans une maison de santé. On reproche à la surintendante d’avoir épousé un homme très riche, alors que les affaires de son premier mari étaient en fâcheux état. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il n’y a rien de semblable dans le cas de mon amie. Son mari a une fortune personnelle beaucoup plus considérable que la mienne. Cette fortune retournera tout entière, en cas de divorce, à la famille du malheureux interné. Le baron de Herner le sait bien; mais cela ne l’empêche pas d’exploiter auprès du roi le fâcheux effet des deux divorces précédents... Le roi ne se doute pas naturellement des véritables raisons du premier ministre. Mais on les a dites au comte de Herrenstein, et nous espérons bien que Sa Majesté en sera informée par lui...

--Je pourrai peut-être lui en parler aussi, m’écriai-je, sans trop penser à ce moment à la petite vanité de déceler mon intimité avec le roi.

Depuis quelque temps, sans que j’eusse contre le baron de Herner des griefs personnels, je me sentais moins lié à lui. Il était vraiment trop différent de moi, avec son énergie presque brutale, son tempérament vindicatif,--qui surtout offensait chez moi cette impuissance de rancune, cette tendance à chercher et à comprendre les raisons de l’adversaire, si funeste à un homme d’action qui a besoin au contraire, pour lutter, de toute la force de sa conviction.

Je savais très bien que le baron de Herner était un de ces êtres avec qui, dans certains cas, on ne peut pas s’expliquer. Les relations ne sont jamais sûres avec les hommes de ce genre. On est toujours sous la menace d’une rupture possible. Ce sont ces gens dont le vulgaire dit qu’ils ont un mauvais caractère. J’avais dans ma jeunesse un camarade plus âgé que moi, qui «se fâchait» pendant des mois pour un rien. Toute discussion avec lui me faisait trembler. Je craignais toujours qu’elle se terminât par une de ces brouilles si longues, et si pénibles pour mon cœur d’enfant.

Plus âgé, mais toujours aussi sensible, j’avais pris le sage parti de fuir ces sortes d’amis.

Je ne pouvais donc plus hésiter entre Tolberg et le baron, d’autant qu’il ne me semblait pas qu’il existât entre le baron et moi des liens de reconnaissance assez puissants pour que la démarche que j’allais faire auprès du roi, et qui contrecarrait les plans de Herner, pût être considérée comme un acte de trahison envers un bienfaiteur.

D’ailleurs, si j’avais pu avoir une hésitation sur la conduite à tenir, elle eût été dissipée le soir même, car j’eus l’occasion de revoir Bertha.

C’était au bal du ministre de l’intérieur. J’avais reçu une invitation et j’avais d’abord hésité à m’y rendre. C’était une des dernières soirées que le chef d’orchestre passait à Schoenburg avant son départ pour Vienne. Son engagement avec la Grande-Taverne avait pris fin. L’orchestre de dames s’était dispersé, et avait fait place à des Hongrois chanteurs qui criaient comme des malheureux, de sept heures du soir à une heure du matin. Le chef d’orchestre, qui n’avait pas eu une soirée à elle depuis trois ans, aurait voulu aller au théâtre de Schoenburg, où l’on jouait ce soir-là un drame émouvant. Je n’ai d’ailleurs jamais vu d’âme aussi naïve, et aussi simple que celle de cette dame voyageuse, qui depuis son adolescence avait vécu dans tant de villes, et joué de divers instruments dans une cinquantaine de cafés, sous des costumes les plus divers. Je lui expliquai en dînant avec elle que les exigences de ma profession m’obligeaient à me rendre à un bal. Elle avait une âme de fonctionnaire modèle, et comprit admirablement mes raisons.

A dix heures, vêtu d’un frac, d’une culotte de gala, et orné, Dieu me pardonne! d’une épée au côté, je me rendis au ministère de l’intérieur. Les réceptions de M. Von Müllen étaient justement renommées. Le ministre avait une fortune colossale et Mme Von Müllen passait pour une personne fort distinguée. C’était une grande blonde languissante, toujours un peu malade, et qui, assise dans un fauteuil comme dans un palanquin, régnait sur une foule d’invités dociles.

J’étais un peu préoccupé à l’idée de rencontrer Tolberg en présence du baron de Herner. Mais le premier ministre ne fit qu’une apparition très brève. Il paraissait absorbé. Il me serra la main en passant, et me dit: «Nous irons demain chez le roi. Nous avons une lettre importante à envoyer à Paris.»

Il me serra encore une fois la main, comme à son ordinaire, aimablement, mais sans trop d’expansion. Ce fut assez cependant pour me donner quelques remords.

Au moment où il sortait de la salle d’entrée,--je le suivais du regard,--je le vis se croiser avec Bertha, qui entrait. Il s’inclina devant elle. Elle le salua d’un léger signe de tête. Puis il sortit sans se retourner. Le cœur me battit. Je crois qu’à cette rencontre, j’avais eu plus d’émotion qu’eux-mêmes.

Je n’osai aller présenter mes hommages à la jeune femme avant l’arrivée de Tolberg: c’était par un vague souci de convenance, mais surtout par timidité. En attendant l’arrivée du jeune comte, je me promenai dans les salons. La première impression de luxe qui m’avait ébloui en entrant, se trouvait passablement modifiée quand on examinait en détail ces fonctionnaires étriqués et ces industriels à la forte encolure. Quant à l’aristocratie du Bergensland, elle n’était guère plus distinguée dans la majeure partie de ses échantillons, dont la noblesse était pourtant de vieille souche. Elle présentait cependant quelques beaux produits, comme Bertha et le comte de Tolberg. Mais Mme Horf, la femme du banquier, qui était la fille d’un marchand de bois, avait un visage extrêmement délicat, des gestes harmonieux, et des attaches très fines. Et le fils Kiéfer, dont le père avait débuté dans la vie en vendant des journaux dans les gares, le fils Kiéfer, gagnant du Prix des Habits-Rouges, au concours hippique, avait la noble dégaine d’un gentilhomme de race.

Bölmöller se cogna dans moi. Il portait une épée, ce qui me donna le désir de retirer la mienne. La devanture de son œil droit tombait de plus en plus, vu sans doute l’heure avancée. Mais son œil gauche redoublait de lumière. Il s’était fait friser les cheveux, et onduler la barbe; il avait emprisonné dans des bas de soie des mollets qui n’étaient pas, semblait-il, de la même dimension. Il se tenait dans les environs du buffet, qu’il butinait inlassablement, telle une abeille diligente.

J’eus également la satisfaction de voir le grand écuyer qui s’était assis dans la salle de jeu, auprès d’une table de whist. On ne savait toujours pas si ses yeux étaient fermés ou si quelque regard glissait à travers une mince rainure. Je ne l’avais jamais vu qu’à table; mais je pus constater que, même en dehors des repas, ses vieilles mâchoires obstinées continuaient leur lent travail de mastication. Il avait mis une culotte comme la plupart des invités; mais il n’avait pas cherché à dissimuler sa noble et invraisemblable maigreur. Et ses longs canons desséchés ne remplissaient point l’étui pourtant bien étroit de ses bas de soie blancs. De temps en temps, il passait sur son crâne et sur son visage sa longue main tremblante, claquait des dents deux ou trois fois, et recommençait à ruminer.

Comme j’étais en train de regarder les joueurs, quelqu’un me frappa l’épaule. Je vis, en me retournant, la figure souriante du jeune comte de Tolberg.

--On vous demande par là-bas.

Puis il m’entraîna doucement jusque dans un salon voisin, où Bertha nous attendait en compagnie d’une vieille parente. La jeune femme me sourit, en me voyant, comme à un véritable ami. Quand elle me souriait ainsi, aucune autre considération n’existait plus. Je crois que j’aurais trahi Herner, même si j’eusse été uni à lui par des liens de la plus inextricable reconnaissance.

Bertha vous souriait comme une compagne d’enfance. Il semblait qu’on l’eût toujours connue... Tolberg ayant pris à son bras la dame âgée et l’ayant menée pieusement vers le buffet, je restai seul avec l’amie de mon ami. J’étais heureux, au fond, de penser qu’elle était à un autre. Rien ne m’obligeait à me faire aimer d’elle. Je pouvais donc l’aimer en toute sécurité. Je m’abandonnais à la joie d’être séduit. Je l’écoutais parler, et lui parlais en toute confiance. Elle m’interrogea sur mes impressions de Schoenburg, et je lui contai avec une sincérité éperdue et heureuse, comme à un confesseur, tout ce que j’avais éprouvé depuis mon arrivée dans la ville. Je lui parlai du roi, du premier ministre, en lui disant, ce qui me soulagea beaucoup, tous les scrupules que j’avais éprouvés à l’idée que je serais peut-être obligé de trahir mon maître, même au profit d’un homme que j’aimais beaucoup, comme Henry de Tolberg. Toute réticence avec elle était impossible. Il me semblait, quand je lui parlais, que mon âme était de verre, et que rien ne lui eût échappé de mes plus secrètes intentions.

Elle me dit à son tour toutes ses préoccupations, et elle ne fut jamais plus charmante que pendant ces confidences. Elle apparaissait le plus souvent comme une personne très sage, très judicieuse et à d’autres moments, elle avait dans le regard l’ingénuité d’une petite fille de douze ans. Elle disait enfantinement: «N’est-ce pas? Je ne pouvais pas faire autrement?» Elle n’avait jamais l’air sûre d’elle-même. Et cependant elle ne donnait jamais l’impression qu’elle hésiterait, quand elle se trouverait en présence de certains devoirs... Je sais très bien qu’on se fait de belles illusions sur les vertus d’une femme quand on la voit pour la première fois, et qu’elle est très belle; mais je dois dire que rien dans la suite n’est venu infirmer cette bonne opinion que j’avais eue de Bertha.

Quand Tolberg revint, après avoir mis la vieille dans un lieu sûr,--à un baccara, je crois,--on décida que l’on souperait tous les trois à la même table. Ce n’était peut-être pas prudent à cause de Herner... Sans doute il se trouverait quelqu’un, à la suite de cette soirée, pour mettre le premier ministre au courant de notre intimité. C’était dangereux pour moi, et pour mon avenir à la Cour de Schoenburg. D’autre part, en affichant mon amitié avec Tolberg et Bertha, je me mettais en moins bonne position pour les servir utilement à la Cour. Mais ni l’un ni l’autre nous ne pûmes écouter les conseils de la prudence, tant nous étions contents d’être ensemble. Ce qui pouvait nous arriver de pis, semblait-il, c’eût été de nous quitter.