Part 3
Après tout, je ne savais pas si ce haut personnage était vraiment l’homme que je dis et si certains de ses actes ne sont pas en contradiction avec la définition de son caractère. Je me suis mis en garde, depuis pas mal de temps déjà, contre le danger qu’il peut y avoir à définir les gens trop tôt; car on est amené par la suite à examiner leurs actes avec le parti pris d’un homme qui a classé, localisé un sujet, et qui, sous aucun prétexte, ne veut avoir la peine de recommencer son petit travail.
Quand le dîner fut terminé, nous passâmes au fumoir, où Mme de Herner, que le cigare ne gênait pas, nous accompagna. Le baron de Herner me prit à part et se mit à me parler avec assez d’abandon.
Je pensais, non sans satisfaction, que j’avais à ses yeux plus d’importance que l’officier, et même que le poète national. Il me dit que je serais attaché à sa personne et à la personne du roi, et que mon travail consisterait à analyser tous les journaux et autres documents français qui arrivaient à l’ambassade. Dès le lendemain, nous irions ensemble voir le roi qui, bien que la saison fût un peu avancée, était encore à la campagne, dans sa résidence d’été...
J’étais obligé de faire de grands efforts pour ramener mon attention. Car, tout occupé à me dire: «Le ministre me parle!» j’avais peine à écouter ce qu’il me disait.
Ce qui l’intéressait le plus dans les journaux français, ce n’était pas seulement la politique extérieure de la France, mais le mouvement socialiste... «Nous n’avons pas encore beaucoup de socialistes chez nous, me dit-il. Nous avons, en revanche, pas mal de réfugiés russes, qui réussissent à tromper la surveillance de notre police. Ils complotent contre la famille impériale russe et, pour se faire la main, contre notre bien-aimé roi. Nous avons surpris l’année dernière des préparatifs d’attentat. Le hasard est venu en aide à nos policiers, qui n’auraient certainement rien trouvé sans le secours du ciel.
«Je suis servi par des brutes prétentieuses. Je ne me risque même pas à leur reprocher leur manque d’initiative... Quand ils s’avisent d’en avoir, ils sont encore plus dangereux.»
La soirée ne se prolongea pas très tard. Le premier ministre se levait de très bonne heure. Je sortis avec le poète et le militaire, et nous allâmes bourgeoisement prendre de la bière, dans ce grand café éclatant de lumières où l’orchestre de dames continuait à faire rage. Le neveu du baron se fit apporter du jambon, en disant qu’il mourait de faim, et que c’était toujours ainsi chaque fois qu’il mangeait chez sa grand’tante. Je vis bien, aux plaisanteries que le poète national fit à son tour sur ce sujet, que c’était un thème familier aux invités du premier ministre.
Je leur offris un rire plus timide, plus prudent, juste ce qu’il fallait pour n’avoir pas l’air de désapprouver leurs sarcasmes.
L’officier nous proposa de nous emmener chez une nommée Irma. Mais le poète dit qu’il était fatigué. Je sus plus tard qu’il était le prisonnier d’une gouvernante, une petite femme desséchée, d’une cinquantaine d’années, dont on retrouvait les longs cheveux pâles dans maint sonnet du maître...
Quant à moi, je refusai également l’invitation de l’officier. Je ne voulais pas rentrer trop tard au palais pour le premier soir. Je revins, accompagné de mes deux nouvelles connaissances, jusqu’à ma royale demeure. Le chemin était un peu plus long qu’en venant, parce qu’à cette heure tardive, je ne pouvais pas rentrer par le fond du jardin. Le poète, en suivant ma route, ne se détournait pas trop de son chemin. Quant à l’officier désœuvré qui ne pouvait pas se résoudre à aller se coucher, c’était la providence des gens qui ont peur de rentrer seuls le soir. C’est en cette considération qu’on le tolérait l’après-midi, à des heures plus claires de la journée, où sa présence n’avait pas cette utilité tutélaire.
Les portiers des palais royaux dorment aussi lourdement que ceux de la rue Saint-Jacques, où jadis, les yeux vers le prochain angle de rues, il m’était arrivé souvent de me livrer à des constatations indignées sur la profondeur spéciale du «premier sommeil»...
A Schoenburg, au moins, j’avais pour me rassurer le factionnaire de garde, qui donnait des coups de crosse dans la porte, pendant que je tirais sans espoir une sonnette argentine, trop faible pour troubler le doux sommeil du concierge, capable seulement de compléter d’un léger bruit de clochettes un songe de verdure et de bergerie.
Quand la porte, enfin condescendante, s’entre-bâilla, je pus me mettre en campagne, au travers de la cour obscure, avec d’innombrables relais d’allumettes. Grâce à cette course au flambeau à rebours (où c’est le porteur qui change de torche, et non la torche de porteur), j’arrivai jusqu’à ma chambre, en essayant de faire le moins de bruit possible pour mon premier soir, bien qu’en somme j’eusse une excuse, puisque je venais de chez le premier ministre: c’était un service commandé.
Je pénétrai avec un peu d’angoisse dans ma grande chambre sombre. Je fis le tour du grand lit à baldaquin, qui s’entourait de rideaux sinistres. Je les secouai au passage pour faire tomber les guerriers armés. Il y avait dans les recoins du plafond des ombres qui étaient peut-être des trous, et où devaient nicher des araignées énormes et venimeuses. Je constatai avec plaisir que les draps étaient en vieille toile très douce. La servante âgée m’avait mis sur ma table une Bible, qui, avec sa reliure de maroquin, me parut mieux faire que le marbre de la cheminée pour supporter ma montre. Il y avait un sucrier, et de l’eau dans la carafe. Mais était-ce de l’eau filtrée?
VII
Le lendemain, à dix heures, je montai en voiture, dans un landau découvert, à côté du premier ministre. Nous allions voir le roi.
J’avais endossé cette fois la redingote officielle. Le baron de Herner était dans le même costume. Je constatai avec un certain plaisir que mon haut-de-forme, dont c’était d’ailleurs la première sortie, était plus brillant que le sien.
J’étais un peu surpris de l’abandon avec lequel me parlait le premier ministre. Il faut croire que j’inspirais vraiment de la confiance aux gens. Le comte de Tolberg m’avait parlé avec la même liberté. Le hasard m’avait amené à être le confident de ces deux ennemis. Comment tout cela allait-il tourner? Pour le moment, je m’abandonnais à une quiétude paresseuse. Le jour où un conflit se produirait, il serait peut-être temps de s’en préoccuper. En prévision de complications, qui n’arriveraient peut-être jamais, je n’allais pas gêner, par un air de trop grande réserve, l’expansion dont ce grand personnage voulait bien me favoriser...
Le landau traversa la ville, en passant sous une vieille tour qui commandait une des entrées. C’était par là qu’avaient pénétré dans la ville, à je ne sais plus quelle époque, des soldats étrangers de je ne sais quelle nation... Toujours est-il qu’on s’était battu dans le faubourg, qu’il était mort un grand nombre d’hommes, et que les cloches, comme dans toutes les histoires de ce genre, n’avaient cessé de sonner.
La campagne était très paisible, coupée de canaux et de longues allées d’arbres. De temps en temps, nous croisions un bicycliste obstiné, ou un grand tombereau attelé de quatre bœufs, ou une voiture de maraîchers, que traînaient trois chiens agiles. Le premier ministre me parlait du roi et se réjouissait qu’il fût bien portant. Si, par malheur, il lui arrivait un accident, le royaume passerait entre les mains de sa belle-sœur, la femme de son frère défunt, qui gouvernerait au nom de son fils aîné âgé pour l’instant de quatorze ans. Et cette princesse, qui venait des États de l’Allemagne, amènerait avec elle toute une séquelle de gens de son pays... Le baron de Herner me surprenait. Il dérangeait fortement la conception que je m’étais faite des hommes d’État, que je me représentais comme des personnages mystérieux et fermés, évitant d’employer un langage simple et net pour parler des affaires publiques.
Celui-ci n’y allait pas par quatre chemins et me donnait carrément son avis sur les hommes et sur les choses...
En sortant d’une allée d’arbres, j’aperçus tout à coup, sur une sorte de monticule de verdure, un château d’architecture antique, mais qui était un château reconstitué ainsi qu’en témoignait la blancheur de sa pierre. C’était la résidence d’été. Je sentais toujours en moi beaucoup de curiosité, mais aucune émotion: j’avais désormais ma petite habitude des grands de ce monde. C’est curieux comme on prend vite pied dans les grandeurs.
Nous étions entrés dans une cour d’honneur et nous allions gravir le perron qui conduisait au salon de réception quand nous entendîmes un: Hep! qui n’avait rien de protocolaire. C’était le roi qui nous appelait d’une des salles du rez-de-chaussée, où il faisait de la photographie. Je reconnus le visage du monarque, dont j’avais vu plusieurs portraits.
Il nous invita d’un geste à entrer dans son atelier. Il était vêtu d’une culotte de drap beige, de molletières de cuir fauve et d’une chemise de soie écrue, dont les manches étaient relevées jusqu’au coude. Sans la moindre formule de bienvenue et en s’adressant à moi, comme s’il me connaissait depuis longtemps, il nous montra des épreuves qu’il venait de terminer, dont l’une représentait un coin de forêt, et l’autre un cheval en liberté, en train de bondir dans un pré. Moi, je regardais ces épreuves avec une attention exagérée: mais je ne pensais qu’à examiner Charles XVI, qui m’apparaissait comme un bon garçon enjoué.
Je crois que je n’aurais vu en lui rien d’autre si l’opinion favorable que m’avait exprimée sur son compte le jeune Tolberg ne m’avait prévenu en sa faveur. Il y avait chez ce gros homme beaucoup plus de philosophie que d’insouciance, ou plutôt c’était une insouciance naturelle qu’encourageaient sa volonté et sa raison. Il pensait qu’il ne fallait pas agir au delà du nécessaire, qu’il fallait plutôt surveiller les événements que les provoquer. Il s’occupait des affaires de l’État juste assez pour ne pas les négliger.
D’ailleurs il avait trouvé chez Herner une activité très précieuse, du moment qu’il était là pour la réfréner.
Je ne sais pas s’il s’était fait toutes ces réflexions et s’il s’était volontairement conformé à cette philosophie. Il me semble plutôt qu’il l’avait instinctivement adoptée...
Je n’ai jamais vu un homme capable d’un travail aussi extraordinaire et aussi rapide. Il lui est arrivé dans certains moments, où il y avait intérêt à se renseigner rapidement sur la situation, de faire avec moi l’analyse dont j’étais chargé et il me laissait littéralement en route, moi qui ai pourtant le travail facile. Et cet homme, merveilleusement doué pour accomplir en deux journées un travail surhumain, était capable également de rester des mois entiers dans l’inaction, à vivre une vie presque animale, sans songer à rien et sans avoir le moindre remords de sa paresse.
Il baissa sans façon ses manches sur ses poignets, remit tout seul une veste de chasse qu’il avait posée sur une table. Herner, qui connaissait ses habitudes, ne fit aucun mouvement pour l’aider à l’endosser. Puis nous sortîmes tous les trois dans la cour. Il me regarda un instant, me demanda comment je trouvais Schoenburg. Puis il s’éloigna avec son ministre pour causer des affaires courantes. Je les regardais marcher l’un à côté de l’autre. La marche du roi n’avait rien de vulgaire ni de majestueux. On l’eût pris pour un propriétaire de campagne qui parlait affaire avec un notaire de la ville. Mais le propriétaire et le notaire «dégottaient» assez bien. Et tout à coup, au moment de prendre congé après que cet homme en veston eut tendu la main à cet homme en redingote, il y eut dans la simple différence des saluts, le salut profond de celui-ci et une inclinaison de tête de celui-là, il y eut quelque chose de barbare et d’antique, une subite inégalité, que leur promenade côte à côte de tout à l’heure rendait étrange et inconcevable.
Je restai donc seul avec cet homme, mon semblable d’aspect, et qui se trouvait, en vertu de certaines conventions, un être surnaturel. Il passa familièrement sous le mien son bras symbolique et m’entraîna vers la salle à manger.
Ce fut pour moi une après-midi admirable, une de ces journées où l’on fait feu des quatre pieds pour éblouir quelqu’un, avec l’angoisse de tout gâter soudain par une parole inférieure. C’est une conquête que l’on veut faire par des moyens loyaux et sans tricherie, pour avoir une sorte de contrôle de sa propre valeur.
J’étais obligé, de temps en temps, de me répéter, pour ne pas l’oublier, qu’il était un roi.
Il avait lu plusieurs de mes livres de prédilection: mais il y en avait quelques-uns qu’il ne connaissait pas encore. Je pus lui en parler. Et quand je lui récitai certains des passages que j’aimais, nous éprouvâmes de ces émotions communes qui vous rapprochait tant.
J’étais très exalté et un peu inquiet. Je me disais que ce roi qui s’ennuyait et qui paraissait se plaire en ma compagnie, me garderait peut-être auprès de lui. Or c’était un compagnon un peu fatigant, à cause des frais continuels qu’il fallait faire. J’avais peur de ne pas pouvoir me soutenir et de lui plaire moins.
Après déjeuner, nous étions allés nous promener dans un jardin inculte, dont le roi aimait beaucoup la sauvagerie, soigneusement entretenue par un habile jardinier. Nous y passâmes près de trois heures à dire des vers et à raconter des histoires héroïques. Quand nous rentrâmes dans la maison, je vis qu’un petit tonneau de promenade était attelé dans la cour.
--Je vais vous reconduire jusqu’aux portes de la ville, me dit Charles XVI. Je n’entre pas à Schoenburg dans un tel équipage.
Comme nous allions monter en voiture, un homme d’une quarantaine d’années, très distingué d’allures, entra dans la cour. Le roi alla à lui avec empressement, et lui serra la main avec une vive amitié. Ils se dirent quelques mots, et revinrent lentement vers la voiture. Le roi était tout songeur... Il me présenta à son ami qu’il me nomma: le comte de Herrenstein, lui dit: «A tout à l’heure», et monta en voiture avec moi.
Il ne me disait rien. Je ne savais si je devais me taire, ou s’il fallait lui parler. Je lui fis remarquer que le paysage ressemblait bien au cadre d’un roman dont nous avions évoqué certains passages. Il approuva avec un peu trop de précipitation pour un homme qui s’intéresse vraiment à ce qu’on lui dit.
Quand nous arrivâmes à une centaine de pas de la vieille porte de ville, le roi arrêta la voiture et me dit qu’il me ferait chercher un de ces jours prochains. Je le suivis un instant du regard; puis je vis qu’au lieu de rentrer au château, il quittait la grande route, et prenait un petit chemin sur la gauche. Où allait-il?... Alors, quoi? Charles XVI me faisait déjà des cachotteries?
VIII
--Ce comte de Herrenstein, me dit le premier ministre qui m’avait interrogé d’un ton adroitement aisé et naturel sur mon entrevue avec le roi, ce comte de Herrenstein est une espèce de misanthrope sans ambition apparente, qui est très lié avec Sa Majesté. Il est le confident de certaines affaires sentimentales de sa vie... et d’une liaison que, cela va sans dire, nous connaissons aussi. C’est une histoire qui remonte à très loin. Le roi ne vous en parlera pas, même s’il vous accorde sa confiance amicale comme il a l’air d’en prendre le chemin...
Je n’avais cependant pas trop insisté sur le plaisir que Sa Majesté semblait avoir eu à me voir. Un secret instinct m’avertissait que cette amitié du roi pouvait porter ombrage au premier ministre. Mais il savait à quoi s’en tenir, et le ton simple et dégagé qu’il avait pris pour m’en parler, ne voulait pas précisément dire qu’il n’attachait à ces marques d’amitié aucune importance.
--Le roi, même s’il se lie avec vous, ne vous parlera pas de cette histoire, que jadis, dans le feu de sa passion, il a racontée au comte de Herrenstein. Il ne vous en dira rien, non par manque de confiance mais parce que maintenant ce n’est plus qu’un devoir douloureux dont il ne peut plus parler avec joie.
«Il a aimé pendant plusieurs années une femme attachée à lui. Cette femme a vieilli... Mais le roi est bon: il ne peut pas supporter de voir souffrir les gens. Il est beaucoup plus à elle maintenant qu’à l’époque où elle était séduisante.
«Von Hölen, mon prédécesseur, qui était un peu mon maître (quoique je sois peut-être moins dur que lui), me disait qu’il ne fallait pas faire attention à des souffrances isolées. Il me disait qu’il y en avait beaucoup sur la terre. Il disait encore qu’un homme d’État ne devait jamais regarder autour de lui, trop près de lui... Von Hölen est mort pauvre et détesté. Il avait une dureté inflexible. Il a refusé des grâces qu’un Torquemada eût accordées. Le jour de sa mort, des habitants de Schoenburg n’ont pas eu honte d’illuminer leurs maisons.
«Or, il laissait le royaume plus prospère que jamais, deux fois plus riche qu’à la mort de son prédécesseur, le sage et indulgent Berzach.
«Au fond, continua M. de Herner, il est assez bon pour le roi qu’il ait eu cette histoire dans sa vie. Il a été beaucoup mieux préservé des aventures par la douce et puissante influence de cette femme, qu’il n’en eût été détourné par le souci de la majesté royale. Il n’y a aucune pose dans sa vie, ni la moindre affectation de fantaisie. C’est simplement un esprit libre. Or, un esprit libre, qui agit simplement, s’expose à commettre mille folies...
«Analysez-moi donc ce paquet de journaux. Il n’y a rien d’important ces temps-ci. Mais ce sera pour vous comme un exercice, qui vous servira à vous constituer pour l’avenir une méthode de travail rapide. Dans ces derniers mois, comme je n’avais personne, j’avais eu recours à cet imbécile de Bölmöller. Vous n’avez aucune idée de ce qu’il m’a livré! C’était un fatras, une confusion abominable. Des nouvelles sans intérêt étaient _résumées_ en un texte deux fois plus long que le texte français.
«Je vous ai fait allouer huit cents francs par mois, ajouta M. de Herner. C’est un peu plus que ce qu’on a dû vous dire à Paris. Mais nous ne vous connaissions pas. Et, d’autre part, j’ai pensé qu’il ne vous serait pas toujours agréable de prendre vos repas au palais. Venez quand il vous plaira à la table de l’intendant, où votre couvert sera toujours mis. Mais ne vous privez pas du plaisir d’aller déjeuner ou dîner en ville. Je ne suis d’ailleurs pas fâché que vous vous mêliez un peu à la vie de Schoenburg. Vous êtes un homme discret. Je sais que rien de ce qui se passe au palais devant vous ne sera divulgué dans la ville. Mais il n’est pas mauvais que l’état d’esprit de la capitale soit pénétré par quelqu’un du palais.»
Je remerciai le baron de Herner, comme je remercie les gens, en balbutiant quelques paroles indécises. (Mais je sais aussi que ce genre de confusion, que je n’affecte pas, que j’utilise peut-être, est aussi apprécié que quelques phrases correctes et clichées.)
J’étais assez content que cette latitude me fût laissée d’aller prendre mes repas à droite et à gauche: évidemment je me plairais mieux à la table de l’intendant, du moment que l’on ne m’obligeait pas à y figurer. Sans parler de la petite économie qui en résulterait pour moi. (Depuis que j’étais un monsieur «à son aise», je me sentais devenir un peu plus regardant.)
La veille, en revenant de chez le roi, j’avais dîné au palais. Je m’étais présenté à sept heures dans la salle à manger de l’intendance, encore vêtu, par paresse de me déshabiller, de la redingote neuve, endossée pour aller chez le roi. J’étais prêt à m’excuser d’être venu en tenue cérémonieuse... Mais je vis que tout le monde était en habit, et je dus m’excuser de n’avoir pas eu le temps de me mettre en toilette de soirée.
Bien que le roi ne fût pas au palais et qu’en son absence aucun protocole n’ordonnât le frac, ces gentilshommes de chambre, et officiers du palais, par goût de l’étiquette, persistaient à revêtir leur habit de demi-gala.
Il y avait là l’intendant qui portait encore plusieurs titres surannés, tels que «grand officier de bouche», un très haut vieillard incapable, que secondait, heureusement pour lui, son épouse, Hedwige de Brahmhausen, une grande femme aux cheveux très blancs, dont l’air de race était un peu trop classique, et qui se montrait d’une âpreté sans exemples avec les fournisseurs.
Le grand écuyer était célibataire. C’était un homme de quatre-vingt-deux ans, long plutôt que haut, car une définitive courbature l’empêchait de se redresser de toute sa taille. Il était arrivé à cette époque critique, où un vieil homme, jadis blond, cesse de se teindre, de sorte que pour exprimer la couleur de sa moustache, de ses favoris et de ses longs cheveux du front qui arrivaient de très loin par derrière, il était bon d’attendre patiemment que cette sorte de mue eût cessé.
Comme il avait la vue très basse, il ne montait plus à cheval, mais c’était toujours lui qui examinait les chevaux qu’on amenait aux écuries du roi, lui qui jugeait de leur silhouette en leur caressant la tête, en leur tâtant le garrot et la croupe, et qui s’assurait, en leur palpant les canons, que leurs membres étaient sains... A table, il mangeait les yeux fermés, très lentement, sans un instant d’arrêt. Il buvait à tout petits coups, les lèvres crispées au bord du verre, en sifflant; ce petit sifflement était le seul bruit qui émanât de lui, car il ne parlait jamais.
Le chevalier Finck, gentilhomme de chambre et grand majordome du roi,--je me perdais dans leurs titres,--était un gros garçon blond et rasé, dont les yeux, tout rapprochés, s’embusquaient derrière un tout petit binocle sans monture. Il avait l’air d’un principal clerc affairé et curieux. Il était particulièrement odieux à Sa Majesté, à cause de ses prévenances excédantes, et du sourire écœurant avec lequel, à partir d’un certain titre, il écoutait les gens. Aussitôt que le roi était de retour, on violentait tous les usages pour envoyer ce gentilhomme de chambre en voyage, investi de n’importe quelle mission.
Le grand écuyer et le chevalier Finck étaient célibataires. Le deuxième gentilhomme de chambre était marié. Sa femme remplissait je ne sais quel office auprès de Mme de Brahmhausen. Ce couple qui, avec Bölmöller (et l’officier qui se trouvait commander le peloton de garde), complétait la table de l’intendant, semblait chargé d’apporter «la note de jeunesse» dans cette assemblée de vieilles gens.
Lui, fils d’un député récemment anobli, elle, fille d’un usinier des environs de Schoenburg, ne se lassaient pas, depuis six mois, de la joie de manger, et d’habiter au palais royal. Aussi remplissaient-ils en conscience leur rôle d’oiseaux joyeux, et répondaient-ils avec une grande bonne humeur, d’ailleurs peu communicative, à toutes les questions qu’en leur posait.
Personne ne parlait français à cette table, en dehors de Bölmöller, et, à cet égard, je savais ce qu’il fallait attendre du précepteur. Il ne me parla pas moins avec volubilité, pour étonner, je crois, les autres, et j’eus la condescendance d’avoir l’air de le comprendre. Le reste du temps, je suivis la conversation animée des convives. Je crois, d’ailleurs, que l’on se rend mieux compte du caractère des gens quand on n’entend pas ce qu’ils disent, et qu’aucun verbe menteur ne vous induit à vous tromper sur l’aloi de leur regard et la sincérité de leur sourire.
Après le dîner, on allait prendre le café dans un petit salon indien. L’intendant offrait aux fumeurs des cigares où un brin de paille était piqué. Mme de Brahmhausen allumait, pour son usage personnel, une cigarette de tabac jaune, fine et démesurément longue. Puis on arrivait fatalement à conduire au piano la jeune personne, qui exhalait sa gaîté en une demi-douzaine de valses hongroises. Il y avait longtemps à ce moment qu’on avait couché le grand écuyer. Enfin on se disait bonsoir, et l’on rentrait dans ses appartements.