Part 2
--Il a l’air nonchalant, n’est-ce pas? Mais je vous assure qu’il veut bien ce qu’il veut... Comme il est prince et de famille presque royale, Herner est obligé de le ménager. Heureusement que l’ambassadeur me soutient, parce que j’ai dans le premier ministre un ennemi capable de tout, et terrible, beaucoup trop terrible pour moi. Je ne manque pas de courage, mais je ne peux en avoir qu’à l’occasion. Je ne suis pas combatif, je crois que je donnerais très bien une minute d’héroïsme, mais je ne suis pas un homme à lutter constamment... J’ai l’âme trop faible... Je ne dis pas cela par veulerie ou par lâcheté. Je me l’affirme de temps en temps parce que je ne suis pas fâché de m’en rendre compte, et parce que je sais ainsi mieux ce que je peux attendre de moi: une force rapide, presque indomptable... mais aucune opiniâtreté. Je sais que, dans bien des cas, je ne peux pas compter sur moi: c’est un grand avantage d’être renseigné là-dessus.
--Voulez-vous me permettre de vous dire, bien que ce soit un peu prétentieux de ma part, que vous aurez un allié là-bas?
--Je vous remercie. Soyez persuadé que ce que vous dites n’a rien de prétentieux. On vous donnera à Schoenburg un poste de confiance dont l’importance doit dépendre de la valeur de l’homme qui l’occupera. Vous pourrez me rendre de grands services... Je les accepterai, si je ne dois pas gêner ainsi vos intérêts, et si je ne compromets pas votre situation à la Cour. Je vous remercie donc, et croyez bien que lorsque je vous ai abordé, je l’ai fait sans arrière-pensée... Ce n’était pas pour m’assurer un allié...
--Vous n’avez pas besoin de me le dire. Quand je vous connaîtrais depuis dix ans, je ne saurais pas mieux que maintenant à quel point vos sentiments sont désintéressés...
Je m’arrêtai. Nous abandonnâmes, d’un accord tacite, ce sujet de conversation. Il nous semblait que nous nous étions déjà dit pour ce jour-là suffisamment de choses agréables.
IV
Il y avait près d’un jour que nous étions en route, et nous approchions de Schoenburg. Mon compagnon et moi, nous avions passé des heures charmantes... Mais à mesure que le train nous rapprochait de Bertha, je sentais le comte plus distrait.
J’étais un peu ébloui par tout ce qu’il me racontait au sujet de l’emploi que j’allais occuper à la Cour, et ce qui m’étonnait dans cette fortune subite, c’était d’avoir été choisi, moi, un inconnu, pour une fonction qui pouvait devenir très importante. J’allais jusqu’à me demander si c’était bien là un effet unique du hasard, et si je n’avais pas été appelé à ce poste pour une raison secrète. N’y avait-il pas quelque mystère dans ma naissance, une aventure romanesque? Mais aussi loin que je pouvais remonter dans ma famille, on n’avait jamais connu, chez ces paisibles marchands de Mâcon, de landgraves, de ducs ou d’archiducs en voyage.
Le comte de Tolberg m’expliqua pourquoi ces gens du Bergensland avaient fait choix d’un étranger pour tenir l’emploi qui m’était destiné; c’est parce qu’ils savent bien qu’un homme qui n’était pas de chez eux ne pourrait jamais parvenir, quelle que fût son influence, aux plus hautes fonctions officielles.
--D’ailleurs, ajouta-t-il il y a peu de personnes là-bas, en dehors du roi, du premier ministre, de l’ambassadeur et de moi, qui sachent très bien le français. Moi, je n’ai pas comme vous l’avantage d’être _barré_ d’avance pour les situations élevées. Si grand que devienne votre pouvoir,--et il deviendra grand, j’en suis sûr,--vous ne serez jamais qu’un fonctionnaire sans titre.
Cependant, nous arrivions à une gare qui se trouvait à une demi-heure de Schoenburg, et nous aperçûmes sur le quai une grande jeune femme brune. Tolberg tressaillit en l’apercevant. Elle le regardait avec un visage faible, comme exsangue... Ses lèvres tremblaient; c’était une expression si violente qu’on ne savait si elle était de joie ou de douleur.
Il sauta sur le quai, alla lui prendre la main, et l’attira doucement jusqu’au wagon, enfantinement, comme un petit garçon va chercher une petite fille. Ils se regardèrent en silence. Au bout d’un instant, Tolberg me désigna de la main: «Un très bon ami.» On ne prononça aucun nom; je m’inclinai et je m’éloignai dans le couloir, mais en évitant de mettre, à les laisser seuls ensemble, une précipitation trop indiscrète.
V
Cependant il était temps de quitter mon ulster et ma casquette de voyage et de remettre dans ma valise, avant de la boucler, mes livres et mes journaux.
Quelle émotion à la pensée que dans un instant on va se trouver en présence d’une grande ville inconnue!... Puis c’est toujours une déception. La ville nouvelle est pareille à d’autres: ces omnibus, ces grelots, cet hôtel en face de la gare... Il y a trop peu de temps que les chemins de fer existent; toutes les gares sont de la même époque; c’est la même civilisation qui a édifié ces bâtiments, aménagé ce grand espace vide devant la station. Et ces trottoirs où des employés d’hôtel, pour se servir de langues diverses, emploient toujours les mêmes formules de racolage... Ils vous parlent un langage connu ou inconnu avec la même expression de visage. Les gares les plus étrangères ont le même costume, un uniforme banal et triste, pour accueillir le voyageur. Dans le brouhaha de l’arrivée, j’avais perdu de vue le comte de Tolberg. En passant dans le couloir qui conduit à la sortie, je le vis à deux pas de moi, et il eut le temps de me dire en souriant:
--N’ayons pas l’air de trop bien nous connaître.
Quant à son amie, à qui il avait parlé de moi, elle me regarda si gentiment que mon cœur en battit, et que dans un élan intérieur je lui vouai une de ces affections qui durent la vie entière...
Je remarquai qu’ils s’en allaient chacun de leur côté, et, malgré moi, je suivais des yeux la jeune femme, pendant qu’elle montait en voiture, lorsque je m’entendis appeler par mon nom... J’avais devant moi un homme à barbe grise, de petite taille, qui me regardait de tout son œil gauche, et d’une partie de son œil droit, sur lequel tombait une paupière désemparée, comme un de ces stores à l’italienne qui ne fonctionnent plus.
C’était le précepteur des neveux du roi. On l’avait dépêché à ma rencontre parce qu’il savait un peu de français. Il parlait notre langue avec plus d’intrépidité que de bonheur. Il se lançait dans une conversation française avec une audace que rien ne décourageait; les obstacles ne le rebutaient pas; il en rencontrait à chaque mot; mais il en triomphait en remuant le bras, en tapant du pied, à moins qu’il n’abandonnât résolument sa phrase pour aborder la phrase suivante. A défaut de vocables exacts, ses gestes étaient si abondants, si expressifs, qu’on finissait par le comprendre. Mais il valait mieux ne faire aucune attention aux mots qu’il prononçait et qui, non seulement ne servaient en rien à l’intelligence du texte, mais encore lui nuisaient fortement; car il employait constamment des expressions les unes pour les autres, supprimait les négations, en ajoutait d’intempestives, et quand il se trouvait dans un encombrement inextricable, raidissait tous les muscles de son visage, puis s’écriait: «Voilà!» avec un air de triomphe...
Il me fit monter dans un landau, et je vis tout de suite, au ton qu’il prit avec le cocher et le valet de pied, qu’il cherchait à se donner à mes yeux une grande importance. Mais ses desseins n’étaient pas secondés par les domestiques qui ne lui parlaient pas précisément comme à un prince du sang.
Dans la voiture, M. Bölmöller, qui n’avait pas été long à me dire son nom et ses titres, se mit à me parler pêle-mêle, sans nuances, avec des gestes énormes, de tous les personnages de la Cour. C’était peut-être parce qu’il savait que je me trouverais en relations avec ces différentes personnes, et que je pourrais leur répéter à l’occasion tout le bien qu’il me disait d’elles. Il était assez capable de ces calculs ingénus. Mais je crois plutôt qu’uniquement occupé de lui-même, il n’avait aucune opinion précise sur les gens, et qu’il en adoptait au hasard une quelconque, de préférence favorable, pour ne pas se compromettre.
Il me parlait depuis cinq minutes à peine, et j’avais déjà renoncé à l’écouter. Je regardais à travers les vitres du landau la ville que nous traversions. Le temps était froid et gris. Approchions-nous du palais? Les chevaux trottaient à bonne allure le long d’un boulevard bordé de petites maisons basses, qui avaient chacune devant elles un petit jardin.
En me penchant un peu, j’apercevais au loin une vague place. Était-ce là? Je ne voulais rien demander à mon voisin. J’aimais mieux en avoir la surprise.
Oui, c’était certainement ce grand bâtiment carré où je voyais de loin un soldat en faction. Elle était un peu sévère, cette bâtisse, mais elle avait une certaine grandeur... J’étais tout de même déçu que ce fût cela. J’attendais je ne sais pas quoi, mais autre chose...
Cependant, le landau passa devant le palais, sans y entrer. Le factionnaire, reconnaissant la livrée royale, avait présenté les armes à tout hasard.
Puis soudain, quelques minutes après, comme je ne m’y attendais plus, comme j’y avais presque renoncé, nous arrivâmes... Le cocher tourna brusquement sur une place, entra sans prévenir sous une grande porte, et traversa la cour pavée du palais royal. La voiture s’arrêta devant un perron très haut, et qui, bien que les marches fussent basses, devait être dur à escalader par les grandes chaleurs.
Il n’y avait personne dans le vestibule d’entrée, et j’en eus, malgré moi, une petite déception. Assurément, je ne pensais pas que le roi et toute la Cour dussent venir à ma rencontre. Mais personne!... J’avais ressenti une sorte de vanité inconsciente de tout ce que m’avait dit mon ami Tolberg, au sujet de l’importance possible de mes fonctions...
Bölmöller, pour faire venir quelqu’un, toussa avec autorité. Mais cet appel resta sans effet, et si une grande femme âgée fit son apparition l’instant d’après, ce fut bien, semble-t-il, le résultat d’un hasard. Cette femme avait des boucles de cheveux gris, comme un vieux portrait, mais en quantité vraiment anormale. Elle me parla dans la langue du pays comme si j’allais comprendre d’emblée avec la tranquillité de Bölmöller lui-même, quand il se lançait dans une conversation française. Bölmöller me traduisit ses paroles avec sa bonne volonté ordinaire. Puis, de guerre lasse, ils se dirigèrent, sans insister davantage, vers un petit escalier, en me faisant signe de les suivre.
Ma chambre était au troisième. Le toit en était mansardé; il était assez élevé en certaines parties; cette chambre était en somme une grande et imposante mansarde. On l’avait meublée avec des vieux meubles qui avaient sans doute une grande valeur; mais je ne m’y connaissais pas. C’étaient des meubles étrangers, et des vieux meubles, c’est encore plus étranger que les meubles neufs. Ils ont été mêlés à trop d’existences inconnues. On avait cardé à neuf le matelas, qui bombait un ventre énorme. Je pensais que je serais mal couché pendant une ou deux nuits. Et cela m’attrista. A ce moment, je regrettai ma vie de Paris, médiocre et à peu près tranquille.
La femme âgée nous avait quittés, et j’avais commencé à faire ma toilette après avoir ouvert mon petit sac de voyage (ma malle était restée à la gare). Bölmöller continuait à me parler avec animation. Il me parlait à propos de tout, de la forme d’une brosse, de l’eau du pays, qui était très saine. Je ne l’écoutais pas; cependant j’avais pour lui un petit attachement, un peu de l’affection de Robinson pour Vendredi. Je sentais bien que je le lâcherais aussitôt que j’aurais trouvé mieux. Mais, pour le moment, c’était le seul être que je connusse dans ce palais inconnu.
Je mettais fin à un premier nettoyage hâtif, quand on frappa à la porte. Un grand domestique, plus dédaigneux encore que le cocher pour la personnalité de Bölmöller, vint proférer quelques mots que mon interprète me traduisit d’une façon à peu près claire... Le premier ministre me faisait demander.
Et, pour la première fois, j’eus un sentiment de crainte, à l’idée que j’allais comparaître devant quelqu’un, qu’on allait m’interroger, comme pour un examen, et que peut-être je ne ferais pas l’affaire.
Je suivis le grand domestique. Bölmöller m’accompagna jusqu’au premier étage. Là, il me serra la main, en me disant: «Je n’entre pas», du ton d’un homme occupé ailleurs. Il ajouta qu’on se reverrait un peu plus tard à la table de l’intendant.
Je traversai, précédé du valet de chambre, une salle d’attente, ornée de grands tableaux fumeux. Puis nous entrâmes dans le cabinet de M. de Herner. Un homme au visage froid, mais sympathique, se leva d’une table de travail et me tendit la main. C’était le premier ministre.
Je fus surpris de son air de jeunesse. J’ai su depuis qu’il avait quarante ans bien passés, mais il paraissait trente-cinq ans à peine. Il avait une figure un peu longue, une moustache châtain clair, des cheveux de même couleur un peu crépus. Mais je regardais surtout ses yeux bleus, nets plutôt que froids, et je vis avec satisfaction que son regard ne me gênait pas comme certains regards, même d’amis, que j’affronte avec une certaine gêne.
Il parlait français avec des hésitations que, fort adroitement, il masquait par des silences, qui semblaient être de songerie ou de réflexion. Je le regardais pendant qu’il parlait et je me disais que Tolberg avait peut-être tort, que ce Herner n’était pas le mauvais homme qu’il semblait dire, et que, quoi qu’il en pensât, le jeune comte se laissait influencer par ses rancunes dans le jugement qu’il portait sur le premier ministre. Sans que la sympathie naturelle que j’avais ressentie si vite pour mon compagnon de voyage diminuât, je commençais à regretter de lui avoir promis mon aide; cette promesse me donnait déjà un peu à mes yeux une allure de traître vis-à-vis de ce Herner qui m’accueillait si bien.
Il me pria de dîner chez lui le soir même. Il me donna l’impression d’un homme que la satisfaction de commander ne satisfaisait pas complètement, et qui s’ennuyait; et je fus flatté que ce grand de la terre songeât à moi pour se distraire.
Je n’avais pas mon habit qui était resté dans ma malle. Mais le baron de Herner me dit en souriant que le dîner où il me conviait n’avait rien de protocolaire. Puis il me tendit la main et me dit: «A sept heures.»
Bölmöller, de son côté, m’avait donné rendez-vous à la table de l’intendant. Où pourrais-je le prévenir?... Je le rencontrai sur le palier du premier, où il se trouvait comme par hasard. Cette curiosité me déplut. Je commençais déjà à me détacher de lui. Et je m’en aperçus moi-même au ton un peu méchant de regret poli que je pris pour lui dire que je ne dînerais pas le soir en sa compagnie. J’ajoutai, de l’air le plus naturel du monde, que j’étais invité chez le premier ministre. Il me répondit, du même air, qu’il n’y avait jamais dîné, qu’il ne savait pas comme on y mangeait... Lui n’avait jamais mangé qu’à la table du roi,--assez fréquemment, ajoutait-il, et la chère y était fort remarquable. Ce petit Bölmöller n’était pas très fin; mais quand il était piqué par l’envie, il trouvait des répliques assez ingénieuses.
A partir de ce moment, il fut pour moi une manière d’ennemi ou tout au moins de rival, un rival que je méprisais et dont j’avais honte, mais que je ne pouvais me retenir d’humilier le plus souvent possible, tout en me répétant que c’était un être sans importance, dont vraiment je n’aurais pas dû m’occuper.
Je remontai dans ma chambre. Ma malle était arrivée, et je m’en aperçus avec une certaine tristesse: car alors, je n’avais plus d’excuse pour rester en costume de voyage. Il fallait mettre une redingote. Je déteste m’habiller, et je suis toujours partagé entre la paresse de changer de vêtements et même de me laver, et un cruel souci de convenance et de propreté.
En même temps que ma malle, je trouvai le valet de chambre qui m’était affecté, un suisse de mauvaise mine, qui paraissait plutôt «en dessous»; la vérité est que je n’ai jamais rien eu à lui reprocher, mais il ne m’inspirait pas confiance: il semblait animé d’une préoccupation secrète et ce ne fut qu’au bout de quelques semaines que je la découvris. Deux ou trois fois des enveloppes de lettres se perdirent; et il me mentait visiblement quand je l’interrogeais sur leur disparition.
Je m’aperçus un jour que c’était un innocent collectionneur de timbres-poste...
VI
Pour aller chez le premier ministre, ainsi que le suisse me l’expliqua, il fallait sortir du palais par le jardin, et suivre un petit canal bordé d’arbres. Le jardin du palais, avec ses grandes pelouses voluptueuses, ses arbres puissants et doux, était plus tiède que les rues de la ville. Pourtant, le canal, très abrité, donnait la même impression de climat indulgent et calme. C’était à cet endroit une ancienne petite rivière, dont on avait régularisé le courant.
De vieilles maisons, d’un côté, descendaient jusque dans l’eau. De l’autre côté, la berge était plantée d’arbres, et aussi de bancs peints en vert, qui s’ornaient nécessairement de quelques vieillards bien décrépits, agrémentés de pipes allemandes. Ils ressemblaient aux vieux de tous les pays, quand ils sont si âgés qu’ils ne changent plus et qu’ils ont l’air désormais d’être là pour toujours, jusqu’au moment où le destin les balaie en passant, avec l’air de ne pas s’en apercevoir.
Sur l’autre rive, on voyait l’intérieur des maisons populaires. Le couvert était mis dans des salles à manger modestes, et on allait encore recommencer une soirée. Des ménagères allaient lentement remplir des seaux. Un petit garçon, plein de conviction, montrait à un autre petit garçon sa main pleine de billes.
A l’endroit où le canal tourne, m’avait dit le suisse, vous trouverez un petit pont, que vous traverserez. Puis vous passerez sous une espèce d’arche. De l’autre côté de cette arche, c’est la rue de la Paix, la plus belle rue de Schoenburg. La place Neuve, où se trouve l’hôtel privé du baron de Herner, est à une centaine de pas.
J’avais encore près d’un quart d’heure avant le dîner, et j’en profitai pour regarder les magasins. Ils étaient très luxueux, et les vitrines regorgeaient d’objets en cuir et en nickel. Je vis, comme à Bruxelles, ces marchands de tabac grandioses, qui me donnaient envie de me remettre à fumer, avec leurs longs cigares odorants rangés, comme les dos de belles reliures, dans les boîtes enluminées.
Je croisai des officiers, élégants et pleins d’autorité, et je me souvins avec satisfaction que j’étais «du gouvernement». Je ne fus pas loin de me dire que ces officiers étaient «mes soldats».
Je vis encore un grand restaurant rempli déjà de dîneurs dont les âmes s’exaltaient aux airs entraînants que jouait sans relâche un brillant orchestre, composé d’une douzaine de dames de différents âges, qui toutes laissaient pendre sur leur dos des cheveux dénoués, de la même longueur et du même blond.
J’étais amusé par cette ville si brillante et qui s’animait si gaîment vers le soir. Je regrettais presque d’être obligé d’aller passer la soirée chez cet hôte de marque, qui m’honorait beaucoup, mais qui m’obligeait à faire des frais. Je me promis bien de revenir en bon paresseux jouisseur dans ce restaurant en fête, où m’arriverait quelqu’une de ces aventures galantes et peu compliquées qu’on espère toujours en arrivant dans une ville étrangère.
Cependant l’heure était venue. Sans enthousiasme, je gagnai la place Neuve, et je trouvai bientôt la marque que l’on m’avait indiquée pour reconnaître l’hôtel du baron: un haut-relief en pierre, au-dessus de la porte, représentant un jeune guerrier avec des ailes, chevauchant un cheval cabré... Je me dis même, tout en sonnant à la porte, que j’aurais peut-être dû m’informer de la personnalité exacte de ce guerrier ailé; c’était peut-être quelqu’un de très connu dans la mythologie, et qu’il était de mauvais ton d’ignorer... Quand la porte se fut ouverte, je me trouvai dans une petite cour assez simple. Une femme à boucles grises (c’était décidément les boucles d’ordonnance dans ce pays-là), se tenait sur le pas d’une porte vitrée. Elle me conduisit dans un salon plutôt sévère, où je trouvai le premier ministre en compagnie de deux invités, et de sa mère, la baronne de Herner, une dame pas trop âgée. Je reconnus dans la figure de cette personne comme une épreuve antérieure de la longue figure du baron, et les mêmes yeux bleus, mais plus durs. Elle m’adressa en bon français quelques paroles auxquelles, me sembla-t-il, je répondis d’une façon assez convenable et pas trop embarrassée... Mon entrée dans le grand monde se faisait d’une façon plus aisée que je n’aurais cru: ce fut, je crois, grâce à ce petit détail accidentel: en me dirigeant du côté du salon, j’avais renversé quelque chose--je ne savais pas trop au juste--qui se trouvait sur une table de l’antichambre, et je me demandais, pendant les présentations: Est-ce un bronze? ou est-ce un objet plus fragile? Ce qu’il y a de terrible, c’est que je ne l’ai jamais su, et je me demande encore si ce n’est pas à cette maladresse qu’il fallait attribuer la froideur que me témoigna plus tard, au cours de certaines entrevues, la baronne de Herner.
J’examinais cependant les deux autres invités, un jeune officier aux yeux fatigués et mielleux,--le neveu du ministre,--et un monsieur qui était, paraît-il, le poète national du Bergensland. C’était un individu d’un âge chimérique, entre trente et quatre-vingts ans, sans couleur indicatrice de cheveux ou de barbe, car, privé même de sourcils, il n’avait, en fait de poils, que de très longs cils blonds ou blancs. On n’était pas sûr qu’il eût un grand talent, mais comme c’était le seul poète bien élevé parmi ceux qui traitaient de sujets nobles, on l’avait, à tout hasard, décoré de tous les ordres civils, et l’on attendait qu’il eût terminé un hymne guerrier pour lui décerner tous les ordres militaires.
Ce poète, vivant seul au milieu de profanes, avait perdu l’habitude de songer à la poésie. Il ne s’en occupait qu’une fois l’an, au moment de son poème de circonstance pour la fête du roi, en dehors, bien entendu, des occasions extraordinaires, telles que visites de souverains étrangers ou désastres amenant une fête de charité et justifiant une intervention lyrique.
Ce dîner, de hautes sphères officielles, ressembla beaucoup, pour les sujets de conversations qui y furent traités, à des dîners de milieux plus modestes. On y parla de la vitesse des automobiles qui commençaient à envahir le pays, on m’interrogea naturellement sur Paris que tous les convives connaissaient pour y être allés au moins une fois.
Le poète parlait assez passablement notre langue, à part un abus du mot _Monsieur_ qui arrivait après chaque virgule. Il évoqua avec un sourire attendri ce gai quartier latin où j’avais tiré une vie si pénible, cet endiablé bal Bullier, où je n’avais jamais mis les pieds, et cet admirable Collège de France, que je connaissais pour être passé devant. L’officier, naturellement, parla des petits théâtres, avec des petits rires sifflants qui se prolongeaient en dehors de toute mesure. Il raconta des scènes de pièces qui l’avaient réjoui au delà des prévisions de l’auteur, et nous redit des mots qu’il répéta de telle sorte que je fus seul à m’en amuser, parce que j’étais le seul à comprendre qu’ils ne voulaient rien dire.
Le baron de Herner parlait peu. Je remarquai seulement qu’il mangeait pas mal, mais sans trop faire attention à ce qu’il mangeait. Il ne me faisait pas l’effet d’un jouisseur. Rien chez lui, d’ailleurs, n’était luxueux.
Je me dis ce soir-là que si cet homme aimait le pouvoir, c’était sans doute pour la volupté froide d’être le maître, et non pour en tirer des avantages matériels et des joies physiques. Il n’y avait pas à craindre de lui les exactions où se laisse entraîner un débauché, mais il n’avait pas non plus ces moments de générosité attendrie dont sont capables les gens qui mangent bien.