Secrets d'État

Part 10

Chapter 103,970 wordsPublic domain

--Monsieur de Herrenstein, me dit-elle, a un peu les goûts vagabonds du roi, mais il est toutefois moins bohème... Je me souviens d’un voyage que Charles XVI et moi nous avons fait en France. Il avait tellement acheté de tableaux, de tapisseries et de vieux meubles, qu’il ne lui restait pour ainsi dire plus d’argent, et comme nous ne voulions pas écrire ici, nous avons voyagé en seconde classe, pour ménager, jusqu’au retour, les quelques centaines de francs que nous avions encore... Le roi, figurez-vous, avait pris le nom de comte de la Sourdière, un nom qu’il avait trouvé dans un livre... Mais c’était encore un trop beau pseudonyme pour le train que nous menions. A Avignon, nous avons entendu un garçon d’hôtel dire à un de ses camarades: «Ça, un comte! Il est comte comme moi!» Je le répétai au roi qui en rit beaucoup, et qui, désespéré de ne pas avoir la noblesse d’allure nécessaire, prit dorénavant le nom de Capionnet.

«Herrenstein, quoique plus terne est aussi un nomade, et elle doit être bien désorientée, ma petite sœur, qui est une personne fort tranquille. Elle a perdu, il y a deux ans, son mari, une espèce de gentilhomme chasseur, un homme très laid, très rude, qui ne lui parlait jamais. Ce qui ne l’a pas empêchée de le pleurer comme une pauvre petite bête abandonnée.

«Aussitôt ses affaires de succession terminées, elle a vendu ses terres, et nous lui avons trouvé ce château de Reinig qui est tout près d’ici. Le roi avait beaucoup d’amitié pour elle. Quant au comte de Herrenstein, il lui faisait une cour assez vive. Je ne pensais pas, toutefois, que les choses iraient aussi vite, et quand j’ai appris qu’ils étaient partis ensemble j’ai été stupéfaite et même un peu vexée. Marie est un peu plus jeune que moi, beaucoup plus jeune, et ce départ ressemblait à une petite trahison.»

Mme de Linstein continua de parler ainsi pendant le déjeuner, qui fut fort agréable.

Ce château de Kreuzach était d’ailleurs une résidence d’un charme rare. Le petit salon intime où nous déjeunions ne donnait pas sur le petit jardin traditionnel et ennuyeux, orné comme des pantoufles en tapisserie. Il prenait jour sur une espèce de cour de ferme où vivaient des quantités de poules de races naines et de petits coqs dorés, somptueux et gracieux comme des petits maîtres... Mme de Linstein aimait beaucoup regarder les animaux, sans faire aucune réflexion, simplement pour les voir remuer et vivre, pour jouir du caprice de leurs allées et venues, de leurs arrêts soudains, de leurs effarements gratuits, de leurs cris arbitraires.

--C’est le roi, me dit-elle, qui m’a donné ainsi ce goût des êtres vivants. Quand nous voyageons ensemble, nous restons pendant des heures entières à des terrasses de café, à voir passer les gens que nous ne connaissons pas et dont nous imaginons la vie. Il me dit souvent qu’il est un souverain dans le genre de Néron, aussi répréhensible aux yeux des hommes d’État sérieux, mais, ajoute-t-il, plus pratique et, somme toute, un peu moins bête. «Il n’est vraiment pas nécessaire de mettre le feu à Rome, disait-il, pour voir dans la vie des choses intéressantes.»

Notre après-midi se passa à parler du roi. A force de dissimuler, j’oubliais qu’il n’existait plus. Et puis je pensais moins au roi qu’à Mme de Linstein. Je ressentais auprès d’elle la même impression qu’auprès de Bertha. J’étais bien heureux qu’elle fût si attachée au roi--ou à son souvenir--afin de n’être pas obligé de lui faire la cour. Ainsi je pouvais subir son charme en toute tranquillité, sans avoir la préoccupation de me dire: «Si je ne fais pas la cour à cette aimable dame, que va-t-elle penser de moi?»

J’admirais à quel point j’avais pu me tromper sur son compte. Dès notre première entrevue, je l’avais jugée d’une tendresse très attachante, mais d’une séduction périmée, et très impropre désormais à distraire un esprit exigeant. J’ai été longtemps, comme beaucoup de gens, une victime du besoin de juger. Je ne pouvais pas m’empêcher de donner une cote à chaque personne avec qui j’entrais en relations. Il était urgent de me former tout de suite une opinion sur son intelligence et sur sa valeur morale. De même, quand on me demandait mon appréciation sur quelqu’un, il m’eût semblé déshonorant de ne pas en fournir une sur l’heure, complète et bien conditionnée. Jamais je n’aurais osé ruiner mon renom de dégustateur rapide, en répondant que je ne connaissais pas suffisamment cette personne, et que j’attendais de l’avoir vue une ou deux fois avant de porter un jugement sur elle. Le pis est que ces jugements hâtifs se réforment difficilement. L’important pour nous est que, par la suite, les actes ou les paroles de la personne jugée ne soient pas en désaccord avec notre verdict. Ou bien nous préférons ne pas tenir compte de ces actes, pour ne pas risquer de nous démentir, ou bien nous leur donnons une interprétation qui soit plus en conformité avec le dossier de la personne incriminée. Rien n’égale notre hâte à donner force de loi aux jugements que nous portons sur notre prochain, surtout s’ils sont défavorables.

Je dois me rendre cette justice que je revenais assez facilement sur mes appréciations quand je n’en avais pas fait part à quelqu’un d’autre qu’à moi-même. En ce qui concernait Mme de Linstein, je n’eus aucune peine à modifier ma première impression, et je la modérai même avec joie.

Elle me parlait avec un parfait abandon. Elle me disait même des choses qu’elle ne s’était jamais dites à elle-même, qui gisaient confusément en elle et que ma présence l’aidait à formuler.

--Je vois bien maintenant, disait-elle,--et je m’en suis particulièrement rendu compte depuis qu’il n’est plus ici,--je vois à quel point j’ai dû «embêter» le roi... Non, je ne vous demande pas de geste de dénégation. Je sais très bien que je ne vous fais pas l’effet d’une femme «embêtante». Mais lui, je l’ai embêté: le mot n’est pas trop fort. C’est très délicat, vous savez, la garde d’un amant. C’est aussi compliqué que la garde et l’éducation d’un enfant. Les hommes voudraient nous persuader qu’il faut les laisser libres. Mais ce sont eux qui le disent. «On est tout disposé à fuir, affirment-ils, la domination d’une femme trop exigeante et trop jalouse, tandis qu’on ne trahit pas une maîtresse, dont la confiance vous a touché.» La vérité est qu’on la trahit avec toutes sortes de remords, mais qu’on ne s’en prive pas.

«Si j’aime le roi, me dit-elle encore, ce n’est pas parce qu’il est un roi. Peut-être ai-je commencé à l’aimer pour cela. Après, je n’y ai plus pensé, et je l’ai aimé «parce que c’était lui», et chaque jour davantage. Je ne dis pas qu’à l’origine je n’aie pas rêvé de venir à la Cour, d’être la Reine,--réelle ou effective,--mais au fur et à mesure que je l’ai aimé, j’ai senti le besoin de l’avoir à moi davantage, et j’ai pensé qu’il serait mieux à moi, si je n’allais pas à la Cour, d’autant, ajouta-t-elle, avec son petit air d’enfant têtue, d’autant qu’à la Cour il aurait vu «des femmes», et que ce n’était pas la peine».

Elle avait prononcé ce mot: _des femmes_, de la façon la plus amusante, comme on parle d’êtres dangereux, venimeux, haïssables. Et je sentis que chez cette femme de grand sens et de sensibilité affinée, il y avait un _autre_ petit être indomptable, qu’on ne changeait pas, avec qui on ne discutait pas, et qui avait dû--non pas ennuyer--mais fortement embêter le roi. Et je pensai que Mme de Linstein me mentait peut-être ou se mentait quand elle me présentait comme un système réfléchi ce besoin de possession continuelle et exclusive.

Je ne lui parlai pas de la fameuse affaire du complot. Comme je ne pouvais tout lui dire, et lui révéler quelles armes j’avais contre le premier ministre, je préférai ne pas aborder ce sujet; il m’est impossible d’entamer avec des amis un sujet de conversation sur lequel je suis obligé à des réticences.

Une heure avant dîner, la voiture vint nous prendre pour nous faire faire un tour dans une forêt fraîche et noire qui se trouvait près du château. J’en rapportai une impression de tristesse, à la pensée que Charles XVI était mort, que l’espoir de cette femme serait à jamais trompé, et que jamais, comme elle en formait le projet, je ne pourrais venir passer des journées, dans cette heureuse retraite, avec elle et ce roi délicieux. Mais il n’y avait rien d’immédiat à craindre, et ce dont je souffre surtout, c’est de l’approche du malheur, et de la nécessité d’agir.

Après le dîner, Mme de Linstein vint me reconduire à la gare. Elle était tout près de moi dans la voiture. Et je fus pris tout à coup du désir de lui prendre la main. Je m’étais dit soudain que le roi était mort et que cette femme n’était à personne. C’était aussi grossier que cela. Il y a chez moi aussi un être instinctif, élevé à la sauvage. Heureusement pour moi, il n’a pas beaucoup d’énergie... Je pris la main de Mme de Linstein... Elle me la laissa. Mon cœur battit violemment... Je me penchai vers elle, et je vis son bon sourire amical. Nos deux êtres sauvages ne s’étaient pas rencontrés.

XXIII

Ce petit incident, tout intime, me gâta ma journée,--pas longtemps d’ailleurs,--car si je suis assez clairvoyant dans la façon de me juger, je ne suis pas d’une sévérité extrême, et je me pardonne facilement.

D’ailleurs, d’autres préoccupations plus graves allaient m’assaillir, car à Schoenburg les événements s’étaient précipités pendant le temps qu’avait duré ma visite à Kreuzach.

En rentrant dans la capitale, je m’étais rendu dans la rue de la Paix, où l’on devait me connaître, car je m’arrêtais tous les soirs à la Grande-Taverne, après avoir stationné à la devanture du marchand de tabac qui, maintenant que je le connaissais davantage, me paraissait moins somptueux. Après avoir rêvé devant les boîtes de cigarettes historiées et dorées, et devant les cigares à deux francs cinquante, enfermés dans des tubes de verre, je me décidais, d’ordinaire, à faire un tour, pour me dégourdir les jambes; mais j’avais à peine dépassé d’une vingtaine de pas la devanture de la Grande-Taverne, que je ressentais une petite fatigue qui m’obligeait à revenir sur mes pas et à atterrir à la même table du coin, qui m’était toujours laissée libre, peut-être par quelque superstition populaire.

Devant moi, un vieil homme boiteux passa, en criant les journaux du soir. Je lui remis une pièce d’agent. Après un assez long calcul, et après avoir fait séjourner dans sa bouche une autre pièce plus petite, avec quelques sous, il me rendit toute cette monnaie humide. Puis il reprit sa course, en boitant avec un entrain nouveau.

A la première page de la _Schoenburger Zeitung_, je vis une nouvelle sensationnelle: le Parlement était convoqué pour la fin de la semaine, et la Haute-Cour de justice devait juger Tolberg et ceux de ses complices que l’enquête pourrait découvrir jusqu’au jour de la convocation.

Je voyais bien le plan du ministre: le jugement que rendrait la Haute-Cour serait sans appel, et la condamnation des conspirateurs aurait ainsi plus d’importance. Elle contenait en soi, si elle était sévère, une approbation de la politique ministérielle. Aussi Herner ferait-il son possible pour qu’une condamnation capitale fût prononcée contre mon malheureux ami.

Je ne devais pas soustraire une minute à l’accomplissement de ma tâche, qui était de sauver celui que j’avais mis en péril. Certes, ma démarche au château de Kreuzach, je l’avais faite pour Tolberg, mais il me semblait que j’y avais pris trop de plaisir et consacré trop de temps. Voilà comme je suis! Je passe des journées entières dans la nonchalance, puis, tout à coup, le remords de ma paresse me saisit, et je suis pris d’une activité fiévreuse, bousculée, et le plus souvent stérile...

Le ministre ne gracierait pas Tolberg, c’était certain. Sans doute, il ne se mettrait pas en état d’hostilité ouverte avec moi. Il imaginerait quelque subterfuge pour rendre la grâce impossible, ou ferait sournoisement précipiter l’exécution, comme il avait fait pour le soldat Hassen... Il s’arrangerait avec moi après. Il savait que j’étais de composition assez facile...

Il me semblait toujours lire en lui le mépris qu’il avait de moi et de ma valeur comme homme d’action.

Dès demain, je partirais pour l’Angleterre, et je retrouverais le comte de Herrenstein. Je passerais par Ostende et Douvres: j’y serais en quarante heures.

Je me levai pour rentrer chez moi, et j’avais déjà jeté au garçon la petite pièce encore mouillée que m’avait remise le marchand de journaux, et déjà le garçon avait sorti d’entre ses lèvres une autre pièce de cuivre, que je préférai lui abandonner...

A ce moment se dressa devant moi un personnage très troublé et très agité; c’était mon domestique suisse, le collectionneur de timbres-poste. Il attendit que le garçon se fût éloigné, puis il me dit à demi-voix:

--Il faut que je parle à Monsieur... tout de suite. Seulement, il vaudrait mieux qu’on ne me voie pas avec Monsieur...

Je pensai que le meilleur endroit pour nous rencontrer était l’hôtel de Vienne, où j’irais prendre une chambre pour la nuit. Je dis donc à mon suisse de s’y rendre en tâchant de dépister les gens qui pouvaient le suivre. Moi, de mon côté, avec les mêmes précautions, je gagnerais l’hôtel par un chemin différent.

Il me dit encore avant de me quitter:

--Comme Monsieur ne rentrera probablement pas au palais après ce que je lui dirai, il pourra emporter son petit coffret, que j’ai avec moi. J’ai pris également ce portefeuille que Monsieur avait laissé dans son veston.

Je remerciai le brave suisse de son zèle, d’ailleurs inutile; car, depuis la fameuse perquisition si énergiquement désavouée par le baron de Herner, je ne laissais plus rien d’intéressant dans le petit coffret. J’avais pris sur moi la lettre qui contenait les dernières dispositions de Tolberg. J’avais déposé deux mille francs dans une banque de Schoenburg, qui m’avait remis un carnet de chèques. Je portais sur moi le reste de mes économies, soit quatre ou cinq cents francs.

J’avais donc tout ce qu’il fallait pour prendre la fuite.

Je demandai rapidement au suisse:

--Dites-moi, en deux mots, de quoi il s’agit. Vous me donnerez des explications plus détaillées quand nous serons à l’hôtel.

--On veut arrêter Monsieur, me répondit-il.

On a beau s’y attendre un peu, une pareille phrase est toujours désagréable à entendre.

XXIV

Nous nous séparâmes. Il se rendit à l’hôtel en suivant les quais, et moi je passai par la vieille ville dont les rues tortueuses convenaient mieux à un homme traqué. Tout en marchant, je me disais que Herner avait choisi en somme le meilleur parti, et en tout cas celui qui s’accordait avec sa politique habituelle. Il me faisait emprisonner pour raison d’État. Il reculait l’instant où je comparaîtrais devant le juge d’instruction jusqu’au jour où le procès de Tolberg serait terminé, et mon malheureux ami exécuté. A ce moment, il en serait quitte, pensait-il, pour me faire des excuses, pour me raconter par exemple que le juge lui avait forcé la main, en lui représentant que le fait de détenir chez moi les dernières volontés de Tolberg, l’inculpé, faisait de moi un homme suspect, qu’il valait mieux mettre en lieu sûr. Puis, après s’être ainsi excusé, il me comblerait de présents compensateurs, à moins que, pendant ma captivité, il ne trouvât un moyen définitif de me réduire éternellement au silence.

J’avais souvent pensé que le baron de Herner était capable de tout, et qu’il pouvait me faire disparaître pour toujours... J’étais un témoin bien gênant pour lui, et vraiment c’était de sa part une bienveillance surprenante que d’avoir toléré jusqu’à ce moment cette continuelle menace suspendue au-dessus de son œuvre.

J’arrivai à l’hôtel sans avoir vu de figures suspectes sur mon passage. D’ailleurs, il commençait à être très tard, et il n’y avait personne dans les rues. Seule, une silhouette me fit tressaillir... J’avais aperçu devant l’hôtel un homme qui marchait de long en large... Ce n’était que mon brave suisse que je reconnaissais toujours assez mal au premier abord... Je demandai au veilleur de nuit une chambre. Je craignis d’abord de ne pas l’obtenir, parce que je n’avais pas de bagages. Mais je m’aperçus que l’air méfiant de ce veilleur venait de son ennui d’être réveillé. Il monta avec moi au deuxième; je lui donnai, chemin faisant, toutes sortes d’explications pour justifier mon manque de bagages. J’avais mon appartement en réparations, et j’étais obligé de venir passer un jour ou deux à l’hôtel... Mais j’ai rarement rencontré un confident d’une telle indifférence; c’en était presque blessant. Je crus bien faire en demandant également une chambre pour mon suisse: heureusement, il n’y en avait pas. C’était, en effet, une assez mauvaise idée que de l’empêcher d’aller coucher au palais, où son absence, coïncidant avec la mienne, eût sans doute été remarquée. Ce que j’en disais, c’était pour que le veilleur ne s’étonnât pas de le voir rester avec moi à conférer dans ma chambre. Mais ce veilleur ne s’étonnait et même ne s’occupait de rien.

Depuis que nous avions causé à la taverne, et qu’il avait vu l’importance que j’accordais à ses révélations, mon ami le suisse s’était pénétré de l’intérêt de sa tâche. Il parlait avec un air de grande perspicacité, en faisant de petits yeux fins.

--Vers trois heures, ou plutôt vers quelque chose comme trois heures dix, il est venu au palais un homme de la police, qui a demandé après Monsieur. C’était tout justement un des hommes qui s’étaient permis de venir fouiller, l’avant-veille, dans les affaires de Monsieur. Il s’est donc adressé à moi avec un air de rien, et m’a demandé où était Monsieur, et si Monsieur était pour rentrer bientôt; moi, comme de juste, j’ai dit que je n’en savais rien. Seulement cet homme de police était allé dans les cuisines parce qu’il connaissait une fille qui est par là, même qu’il plaisante un peu avec elle. La fille lui a donné à boire et il s’est mis à bavarder.

Ce suisse avait habité Paris pendant quelques années; il avait été employé dans un restaurant des Ternes. Aussi, son français, qu’il parlait avec un fort accent allemand, se distinguait par de belles tournures faubouriennes.

--Moi, j’avais bien vu où il s’en allait, et je l’avais pisté. De sorte que la fille de cuisine, avec qui on est bien camarades tous les deux, m’a dit tout ce qu’il a bavardé, et qu’il comptait revenir jusqu’à tant qu’il ait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il y aurait du nouveau dans la maison.

«Alors moi, comme Monsieur pense, j’ai eu peur pour Monsieur. Je ne savais pas du tout où prévenir Monsieur. J’ai été bien content que Monsieur ne revienne pas dîner. Dans la soirée, comme l’homme est revenu tournailler dans la cour, je suis sorti du palais. Je voulais rester par là, aux alentours, pour empêcher Monsieur de rentrer. Mais j’ai vu d’autres vilaines figures qui se promenaient dans les coins de rue. Je me suis dit que si on me voyait guetter Monsieur, bien sûr qu’on me soupçonnerait de quelque chose. C’est alors que j’ai eu l’idée que Monsieur venait de temps en temps prendre le café à cette taverne, où je l’avais vu bien des fois en passant. J’ai donc pu trouver Monsieur, et je crois que ce n’était pas inutile...»

Je serrai la main de ce fidèle serviteur, et je le retins quelques instants pour arrêter mon plan de campagne. Puis l’idée me vint de prévenir Bertha de mon départ. J’envoyai donc le suisse chez elle, avec un mot. Je savais qu’elle avait un concierge très dévoué et que nous ne risquions pas d’être trahis. Et je recommandai à mon homme de venir tout de suite me donner la réponse. Mes fenêtres donnaient sur la rue. Je resterais en observation de façon qu’au cas où il n’aurait pas de message important à me remettre de la part de Bertha, il n’eût pas besoin de se faire ouvrir la porte de l’hôtel par ce veilleur avide de sommeil.

Pendant son absence, j’examinai différents projets de fuite.

Le moyen le plus pratique était de prendre le train. Mais il était évident que Herner aurait du monde à la gare pour ne pas laisser partir ainsi son ami Humbert, et insister, par des moyens énergiques, pour le faire rester dans le Bergensland.

M’en aller en voiture jusqu’à une petite station de la ligne, c’était une grosse perte de temps; le train rapide en effet, ne s’arrêtait, une fois Schoenburg passé, qu’assez loin de la capitale. Il faudrait attendre le train omnibus qui mettrait très longtemps à me conduire jusqu’à la prochaine gare importante.

Et puis, toutes ces combinaisons n’empêchaient pas l’arrêt forcé à la gare frontière, et là, je trouverais mille dangers...

Partir à bicyclette jusqu’au pays voisin le plus proche était encore une idée, mais il aurait fallu faire cinquante-cinq kilomètres après être sorti de cette damnée capitale qui se trouvait dans une espèce de bas-fond. De quelque côté que l’on franchît les remparts, il fallait monter deux ou trois kilomètres de côte escarpée, et une fois là haut, on n’était pas au bout de ses peines. Ce n’étaient que côtes abruptes et descentes rapides. Je devrais faire les montées à pied pour ne pas m’épuiser, et les descentes de même, pour ne pas me casser le cou...

Dans ces conditions, il était presque aussi pratique de ne pas se charger d’une bicyclette et de s’en aller à pied... Mais cinquante-cinq kilomètres... Je n’étais pas entraîné à ce genre d’exercice, n’ayant rien de ces proscrits intrépides, dont la vie se passe en périlleuses évasions et en fuites héroïques.

Le suisse revint quelque temps après, me rapporter un mot de Bertha où elle me souhaitait bon courage. Puis je pris congé du fidèle serviteur. Nos mains se joignirent avec une émotion un peu traditionnelle.

J’avais songé un instant à m’en aller avant le jour, mais il y avait dans les rues des rondes d’agents qui me remarqueraient mieux à cette heure trouble. D’autre part, je ne pouvais pas rester très longtemps à l’hôtel, car je pensais que tous les hôtels et garnis seraient certainement fouillés à la première heure... Pourtant je me résolus à attendre. Je tombais d’ailleurs de fatigue et je m’étendis sur le lit, simplement pour reposer mes membres, et décidé à ne pas m’endormir.

Quand je me réveillai, il faisait grand jour. Je promenai des regards égarés dans cette chambre inconnue. Puis je me rappelai brusquement que j’étais traqué. J’avais sans doute perdu un temps précieux. La visite des gens de Herner dans les hôtels avait dû commencer. Peut-être leur avait-on signalé l’arrivée d’un voyageur suspect...

Je descendis avec précaution, et je vis que le vestibule était encombré de gens, mais le bruit de leurs voix n’avait rien d’inquiétant. C’était une bande de touristes qu’un employé d’agence menait comme un troupeau.

Si je me joignais à eux? On n’aurait sans doute pas l’idée d’aller me chercher au milieu de cette compagnie. Ils s’apprêtaient à prendre le train. Restait à s’enquérir de la direction qu’ils comptaient prendre et à demander au conducteur de l’expédition s’il lui était possible d’accepter un voyageur supplémentaire en cours de route.

Mais je vis tout de suite qu’il était assez difficile de parler à cet homme considérable et fort affairé. Il était d’ailleurs d’une politesse obséquieuse, vous écoutait quelques secondes avec une grande attention, en caressant sa barbe blonde, puis, brusquement, s’excusait en gestes désespérés d’être obligé de vous quitter un instant, un tout petit instant... On croyait tenir, cet être brumeux et insaisissable: tout à coup sa longue barbe fuyait loin de vous... Ce ne fut qu’à la cinquième ou à la sixième reprise que je pus savoir de lui qu’il s’en allait avec des Anglais du côté de la frontière nord. Il parlait un français indigent, où le mot «certaiment, certaiment» revenait plusieurs fois par phrase. Je crois qu’avec son air de ne pas comprendre, il avait joyeusement adopté cette combinaison d’emmener, sans en référer à sa Compagnie, ce touriste supplémentaire qui lui verserait directement les frais de son voyage.