Part 11
Quelques instants après, je montai dans le grand omnibus qui attendait la bande pour la conduire à la gare.
Mais à peine le véhicule s’était-il mis en marche que je fus saisi d’une crainte subite. Évidemment, à la gare, je serais protégé par les gens qui m’entouraient, mais le succès n’était pas certain...
C’était précisément parce que les policiers de Herner n’étaient pas des gaillards extrêmement malins, que le jeu avec eux était difficile et incertain. Pouvait-on savoir d’avance ce que ces mauvais joueurs s’aviseraient de prévoir ou de deviner?
Je fis arrêter l’omnibus, en expliquant hâtivement au chef de l’expédition que j’avais oublié des papiers importants à l’hôtel, que j’allais retourner les prendre avec une voiture, et que je les retrouverais tous à la gare.
On me descendit place de l’Hôtel-de-Ville, et je fis au monsieur blond un signe amical qui voulait dire pour lui: «Au revoir!» et pour moi: «Adieu! Adieu!»
Ma fuite commençait donc par une fausse manœuvre, et j’étais un peu humilié vis-à-vis de moi-même dans mon orgueil de tacticien. Je finis par avouer qu’il était tout de même très bon d’avoir eu recours à cette voiture d’agence pour sortir de l’hôtel.
Qui sait s’il n’y avait pas, dans la rue, quelque mouchard qui épiait ma sortie et à qui ainsi j’avais pu échapper?
Cependant le problème de mon évasion restait entier. J’étais arrivé tout doucement sur un pont, au point de la ville où j’étais certainement le moins caché. Soudain mes regards tombèrent sur le fleuve où glissaient constamment des trains de bateaux. Peut-être trouverais-je un bateau à vapeur pour me conduire dans une grande ville de l’État voisin... Mais si les embarcadères étaient surveillés...
C’est alors que l’idée me vint de m’embarquer sur un des longs radeaux qui transportent des bois. Je descendrais le fleuve vers le nord jusqu’à une des prochaines stations du bateau à vapeur. Et je prendrais le petit steamer qui me conduirait assez rapidement jusqu’à Ruitz, la capitale de l’État voisin, où je serais à l’abri des atteintes de Herner.
Cependant, avant de descendre sur la berge, je crus bon d’envoyer un mot au premier ministre pour l’informer de mon départ qui ne devait pas, jusqu’à nouvel ordre, ressembler à une fuite. J’entrai dans un bureau de poste voisin et j’écrivis à Herner une de ces lettres à timbre double qui sont en usage à Schoenburg, et qui correspondent à nos _petits bleus_ de Paris.
Je dis au ministre que j’étais obligé de demander un congé de deux jours pour une affaire privée d’une haute importance. Je m’excusai de n’avoir pu l’attendre pour obtenir l’autorisation de m’absenter, mais le temps m’avait pressé... A mon retour, je me réservais de lui donner par le détail les raisons de ce départ précipité.
J’ajoutais que je reviendrais avant trois jours. Si j’avais indiqué un laps de temps plus grand, ma lettre n’eût pas gardé le caractère de «plausibilité» que je désirais lui conserver.
Les bateaux qui se trouvaient amarrés à la rive avaient l’air d’avoir renoncé à la navigation et s’être fixés là pour toujours. Il semblait que rien ne vécût dans cette cité marinière, honnis un homme peu vivant, obèse sous sa casquette galonnée, et qui marchait lentement au bord du fleuve... Je me méfiais des personnes qui, par des ramifications quelconques, se rattachaient à l’administration du Bergensland. Et je me dirigeais dans une autre direction, quand j’aperçus derrière des tonneaux un tout petit enfant dont l’extrême jeunesse me parut rassurante, et qui avait toute chance de ne pas être un suppôt de Herner. Je demandai à ce petit, en langue du pays, si quelque bateau devait quitter le port dans la matinée. Mais il répondit à mes questions avec une prolixité qui m’accabla. Puis il me fit signe de le suivre jusqu’à d’autres tonneaux, entre lesquels je découvris un homme d’un grand âge, que l’on avait mis au sec à cet endroit. Ce vieillard, avec beaucoup moins de paroles, arrivait à être tout aussi inintelligible que son jeune compagnon.
Il fallut donc me rabattre, au mépris de toute prudence, sur l’homme à casquette galonnée. Je lui demandai, d’un air détaché, s’il n’y aurait pas moyen de faire une petite promenade sur le fleuve dans un de ces bateaux marchands.
Il me répondit que j’aurais meilleur temps de prendre le bateau à vapeur,--ce que je savais fort bien.
Très embarrassé, je dis: Oui! Oui...
Puis l’idée me vint de dire à ce brave douanier (ou garde-côtes, ou employé de la Régie) que la fumée du bateau me donnait mal au cœur. Ce qui le fit rire énormément. Il me conseilla de l’accompagner pour faire un tour sur le port, où certainement nous trouverions un bateau en partance.
Nous vîmes, en effet, tout près du pont, sur un bateau, deux sacs de charbon remuer, s’animer peu à peu sur un tas d’autres sacs analogues. Mon compagnon s’adressa à eux, malgré leur état quasi-léthargique. Ils répondirent qu’ils attendaient un remorqueur et qu’ils seraient partis d’ici dix minutes.
Le médium continua ses questions en leur demandant s’ils voulaient emmener un monsieur qui désirait voir la rivière. L’un des sujets répondit une petite phrase que je compris mal, mais où il était question d’un litre.
Le médium me dit: «Ils veulent bien vous emmener, vous en serez quitte pour leur payer la goutte.»
C’était, pour un homme traqué, s’en tirer à bon compte. Il me semblait que tout le monde connaissait ma situation de fugitif, et que le moindre secours devait se payer d’une bourse pleine d’or.
Quand je sus que je partirais dix minutes après, il me sembla que ce court laps de temps me serait fatal et qu’il me paraîtrait interminable. Comment l’occuper?
J’offris un verre au fonctionnaire. Une petite buvette s’apercevait parmi les tonneaux. Je l’invitais à m’y accompagner, et je vis tout de suite que dans ce modeste établissement il était loin d’être un inconnu.
Ces dix minutes me parurent non pas un siècle, mais simplement les trois quarts d’heure qu’elles durèrent réellement. Nous étions entrés à la buvette pour faire une petite collation, manger un morceau de fromage et du pain; mais j’avais compté sans l’appétit du fonctionnaire. Il fit sortir des flancs de cette humble construction toutes sortes de trésors qu’on ne pouvait y soupçonner: de courtes saucisses froides, du poisson frit, une boîte de thon mariné, de la graisse d’oie, du bœuf fumé... On entendit le sifflet du remorqueur, mais il envoya un gamin pour dire que l’on m’attende, et il me força à finir avec lui toutes ces provisions indigestes. Je mangeai pour ma part le moins que je pus mais suffisamment pour me donner des inquiétudes; ce n’était vraiment pas un régime pour un proscrit en fuite, et qui ne doit pas être retardé dans son expédition par des préoccupations de digestion.
Enfin j’arrivai à payer la patronne, et nous nous levâmes. Mais il voulut à toute force me conduire jusqu’au bateau. Il marchait maintenant encore plus lentement, soit qu’il fût un peu alourdi par ce repas, soit qu’il tînt à me raconter avant mon embarquement l’histoire complète des personnes qui tenaient la buvette, leurs parentés, leurs succès commerciaux et leurs revers.
XXV
Je m’attendais à essuyer les reproches des deux hommes du bateau charbonnier, pour retarder ainsi leur voyage. Mais leur vie n’était que retards continuels, subis avec la plus grande patience. Je vis que l’équipage s’était augmenté d’une femme du peuple aux cheveux jaunes, et d’un petit garçon de quatre ans aux cheveux blancs. On avait sorti en mon honneur deux chaises de paille qu’on avait placées auprès d’un tas de charbon. Je remarquai avec désespoir que le bateau se trouvait entouré de tous côtés par d’autres bateaux et je me demandai comment il allait sortir de là. En écartant les uns, en repoussant les autres, on y arriva cependant, et bientôt nous nous éloignâmes de la rive en glissant sur l’eau si lentement que nous n’avions pas l’air de marcher, que nous franchissions les ponts sans nous en apercevoir, et que nous nous trouvâmes tout à coup dans la campagne sans avoir eu l’impression de quitter Schoenburg.
C’est à partir de ce moment que je commençai à sentir un peu d’agacement, parce que je n’avais rien à faire, aucune décision à prendre pour le moment, et des résolutions assez graves à examiner pour plus tard.
Je regardais la femme aux cheveux jaunes qui faisait du filet. L’un des hommes était monté à bord du remorqueur; l’autre homme, à quelques pas de moi, taillait un morceau de bois avec son couteau.
Je me dis tout à coup que les rives du fleuve devaient être fort belles, je les regardai et les trouvai belles en effet. Pendant quelques instants je me forçai à goûter le plaisir de me trouver sur un bateau qui glissait lentement entre deux rives agréables.
Cependant il fallait se préoccuper de la suite. A quel endroit pourrais-je prendre le bateau à vapeur? Avait-il déjà passé? ou s’il n’avait pas passé, ne nous rattraperait-il pas avant le prochain embarcadère? J’interrogeai l’homme du bateau. Il me dit posément:
--Le bateau a passé quand nous étions en train de quitter le pont.
Et comme je réfléchissais aux conséquences de ce retard, il interrogea de loin sa femme.
--C’est-y que le bateau à vapeur a passé?
Elle répondit avec une grande sûreté:
--Mais non, qu’il n’a pas passé!
Il me regarda et me dit:
--C’est qu’il n’a pas passé...
Je lui demandai:
--Est-ce qu’il ne va pas passer devant nous avant le prochain embarcadère?
Il me répondit:
--Oh! non, monsieur! Il ne nous passera pas. Il n’y a certes aucun danger qu’il nous passe. Vous pouvez être tranquille, monsieur. Et il ajouta:
--C’est suivant où que c’est, l’embarcadère...
Je poursuivis:
--Vous n’avez aucune idée de l’endroit où peut être l’embarcadère?
--Si, monsieur, répondit-il, je sais très bien. Et il cria à sa femme:
--Sais-tu où qu’c’est, la prochaine station du bateau à vapeur?
La femme fit: Non! de la tête.
--Non, monsieur, fit l’homme, je ne peux pas vous dire...
Cependant nous arrivions dans un de ces villages de grande banlieue qui dressent au bord de l’eau quelques buvettes et des brasseries. Nous aperçûmes deux pontons qui devaient bien servir à quelque chose. On fit signe à un remorqueur de stopper. On héla une petite barque, et je pris congé de l’homme au couteau en lui glissant une large pièce.
--Tenez, me dit-il, voilà justement le sifflet du vapeur... Vous voyez que j’avais raison! Nous arrivons juste!...
Je ne cherchai pas à comprendre en quoi il avait raison. Je me dépêchai de descendre dans la barque. Il me semblait que ce vapeur qui s’approchait du ponton ne m’attendrait jamais. Mais je vis bientôt qu’avec lui, comme avec les hommes du bateau charbonnier, on pouvait prendre son temps.
A peine avait-il touché le ponton que je me précipitai à bord, en bousculant presque des personnes qui débarquaient. Mais une fois que je fus sur le pont, s’écoula un temps tellement long qu’il me sembla qu’il n’était plus question de départ, et s’il n’était pas resté du monde sur le bateau, j’aurais pensé que nous étions au point terminus.
J’étais énervé; les circonstances étaient mal choisies pour que je pusse me faire à toutes les lenteurs de cette vie fluviale. Il me semblait à chaque instant que je n’étais pas en sûreté tant que nous touchions à la rive, et je m’attendais à voir surgir des cavaliers qui feraient signe au bateau de ne pas s’éloigner du bord.
Enfin, nous quittâmes la rive, à mon grand soulagement, et j’eus un peu de tranquillité d’esprit pour regarder autour de moi. C’était un vapeur de dimensions très modestes. Le personnel du bord se composait d’un capitaine qui se tenait à la roue; d’un chauffeur invisible, et d’un vieillard, le plus loup de mer de la bande, dont les fonctions ne nécessitaient pas cependant une expérience navale considérable, car elles consistaient simplement à poinçonner des billets.
J’étais le seul passager de la plate-forme réservée. A l’arrière, toute une famille de touristes s’était endormie, accablée par la beauté des rives. L’avant était assez bien garni. C’étaient surtout des gens de la campagne: une paysanne avait à côté d’elle un panier qui gloussait. Ça sentait bon les œufs crottés...
Au fur et à mesure que le bateau s’éloignait de la ville, les stations s’espaçaient, les aspects du paysage variaient sous un ciel un peu nuageux. Nous traversâmes un bourg amusant, dont les maisons avaient l’air de petites vieilles curieuses accourues des deux côtés de la rivière pour voir passer les bateaux. Puis ce furent des kilomètres inutiles sur une eau, toujours la même, entre des plaines uniformes dont on aurait pu, sans inconvénient, supprimer d’énormes morceaux.
Nous devions arriver vers quatre heures à Sinshausen, la ville frontière. C’était du moins ce qu’indiquait un document placardé à bord et qui s’intitulait de la façon la plus arbitraire: _Horaire du bateau_. Il indiquait, pour les différents embarcadères de la route, des heures de passage, en dehors de toute réalité, et des noms de stations inconnues sur n’importe quelle ligne de bateaux du monde.
Nous arrivâmes en vue de Sinshausen vers cinq heures. A cet endroit, le fleuve, rigide comme un canal, s’en allait sans dévier pendant quelques kilomètres, et j’aperçus, de très loin, le ponton de la ville-frontière. Dès lors, je fus pris d’une angoisse terrible, et je me dis que j’aurais dû descendre du bateau à la station d’avant, qui se trouvait à quatre lieues de la frontière. J’aurais bien trouvé une carriole pour me transporter en lieu sûr. Comment n’avais-je pas songé à cela? Mon signalement n’était-il pas aux mains de ces personnes mystérieuses dont je voyais la toute petite silhouette noire sur le ponton?
Je fus sur le point de faire une démarche imprudente auprès du timonier, et de lui offrir de l’argent pour me déposer sur la rive avant notre arrivée au ponton.
Heureusement, je fus arrêté par cette idée que les gens du ponton pouvaient me voir opérer ce débarquement. Je fus donc un peu soulagé, selon mon habitude, quand je fus bien persuadé que le mal était fait et qu’il était trop tard pour y porter remède.
Cependant, le ponton approchait toujours, et les silhouettes se précisaient. Mon inquiétude diminuait un peu en constatant que ces trois personnes--elles étaient bien trois--semblaient remuer nonchalamment, aller de droite à gauche.
Il me sembla que si elles m’avaient attendu, elles seraient figées sur place, ainsi que j’étais, sur le bateau; elles auraient eu les yeux fixés sur le vapeur qui s’approchait, comme mes yeux à moi restaient fixés sur le ponton. Il est vrai que l’instant d’après je pensais exactement le contraire, et je me dis que cette attitude paresseuse était sans doute préméditée... Il était temps que le bateau arrivât...
Quand il fut à cent pas du ponton, je m’aperçus qu’une des silhouettes incriminées était une vieille femme qui balayait le ponton et que les deux autres étaient des employés de cette Compagnie de navigation, ainsi que leur nonchalance inimitable aurait dû m’en avertir... Mais je n’en avais pas fini avec mes angoisses. Bien qu’il n’y eût aucun voyageur à embarquer dans cette petite station, le bateau s’y éternisait. Je fus sur le point de descendre dans la ville et de gagner la frontière à pied. Cependant aucune ombre inquiétante ne s’entrevoyait à l’horizon. Ce fut seulement au moment où nous quittions la rive que j’eus une alerte sérieuse. Des gens tournaient en courant le coin de la rue, en faisant signe au capitaine d’arrêter... Mais il s’agissait tout simplement d’un petit paquet dont une femme du pays voulait nous charger.
Quand le bateau eut gagné le milieu du fleuve, je me sentis envahi d’un bonheur incroyable. J’avais pu quitter le Bergensland!... J’aurais voulu faire des folies, me promener voluptueusement sur le pont, avec un gros cigare aux lèvres, moi qui ne fumais jamais!
A ce moment, je pensai que je devais avoir faim. Il n’y avait rien à manger à bord. Le bateau allait s’arrêter dans une station très proche, au ponton-frontière du pays où nous étions.
Je trouvai à cette station une petite buvette convenablement fournie en bière, en pain et en jambon. Le bateau resta assez longtemps, mais cette fois, il me sembla qu’il partait trop tôt, tant je goûtais la tranquillité de cette halte exempte de périls.
Le nombre des passagers de la plate-forme réservée ne s’était pas augmenté. J’étais toujours seul, n’ayant comme compagnon que le peu loquace capitaine, qui, aux rares questions que j’essayais de lui poser, répondait, sans me regarder, par des petites phrases courtes, que je ne tentais pas de comprendre, n’ayant fait l’interrogation que par sociabilité, et sans attacher le moindre intérêt à la réponse.
Il était près de huit heures quand le bateau arriva enfin à Ruitz, au point terminus. Depuis longtemps, des chantiers de bois, des usines annonçaient l’approche de la grande ville. Puis, ce fut la glissade lente, presque solennelle, entre deux quais anciens, bordés de parapets de pierre. Le bateau se mit à mugir. Une cloche lui répondit, sur la rive, pour appeler les déchargeurs. Notre petit vapeur prenait tout de suite une importance, et avait l’air de quelqu’un...
XXVI
Il est dans ma nature de ne pouvoir pas plus supporter la quiétude que l’inquiétude. Je prends assez bien mon parti d’un gros ennui bien défini et «arrivé»; mais les menaces de la destinée m’affolent; et aussitôt qu’elles cessent, ce calme et ce silence m’effraient et je pense tout de suite à ce qui pourrait survenir de nouveau. Aussitôt que je fus rassuré sur le succès de ma fuite, je fus obligé de penser à Tolberg, et je me dis qu’il ne fallait pas perdre un moment pour gagner Londres, faire mes révélations au comte de Herrenstein, et mettre tout en œuvre pour arrêter par un coup de théâtre le procès de mon ami.
Le comte de Herrenstein était vraiment la seule personne à qui je pusse me confier. Je lui remettrais entre les mains le secret dont j’étais porteur... Je trahissais maintenant Herner pour Tolberg, comme j’avais trahi Tolberg pour Herner.
S’il était prouvé que Herner était un imposteur, la justice ne suivrait pas son cours, dès qu’il serait établi que la convocation du Parlement signée soi-disant du roi, émanait du premier ministre, toute la procédure de la Haute-Cour serait, de ce fait, viciée. Il faudrait recommencer le procès, et les juges, sans doute, auraient moins de sévérité contre les ennemis d’un fourbe et d’un usurpateur qui, lui-même, serait certainement traduit en justice.
La disgrâce de Herner, c’était l’arrivée au pouvoir de la princesse de Bavière, c’est-à-dire du parti de Tolberg.
Après avoir quitté le bateau, j’errai pendant quelques instants, un peu au hasard, dans les rues de Ruitz. Je n’avais pas dormi la nuit précédente, et j’étais comme une loque. Et malgré moi je songeais avec terreur à la nuit qu’il faudrait passer dans le train. Mais il se trouva que le sort m’accorda le répit que je n’aurais pas voulu me donner. Le rapide était passé une heure auparavant, et le prochain ne passerait que le lendemain matin, à huit heures.
Une heure après je reposai dans une chambre confortable du Grand-Hôtel de Ruitz.
Le lendemain, en partant à l’heure dite, par l’express qui devait trente heures plus tard me déposer à Ostende, je trouvais que ça me manquait un peu de n’avoir plus à mes trousses les limiers du baron de Herner. J’avais hâte d’arriver à Londres, et je ne pensais qu’au terme du voyage. Cette journée de chemin de fer qui serait suivie le lendemain d’une journée de chemin de fer et de bateau, la pluie qui ne cessa de tomber, le sommeil exaspérant d’un vieux monsieur qui était dans mon compartiment, tout cela me faisait presque regretter mon petit bateau. Puis, je pensais que ma vie de cour était sans doute terminée; que je n’avais pas beaucoup d’argent devant moi, qu’il faudrait retourner à Paris, que je me retrouverais seul dans la vie, que je n’avais pas de compagne, et que,--c’était là le plus triste,--je ne tenais même pas à en avoir une...
J’étais déjà allé à Londres. Je m’y étais plu beaucoup. Les théâtres, les restaurants, la vie des rues m’amusaient. Je n’y avais pas fait un long séjour, et je m’étais bien promis d’y retourner; mais les ressources me manquaient pour cela. Maintenant le destin m’y renvoyait dans des conditions vraiment désagréables, avec une tâche à accomplir. Je ne jouirais pas de la ville. Il était probable qu’aussitôt les révélations faites, je retournerais tout de suite avec Herrenstein à proximité du Bergensland.
De nos jours, les voyages sont trop longs, parce qu’ils sont plus courts que naguère. Jadis un voyage, c’était une partie de la vie.
Maintenant, un voyage en chemin de fer, qu’il dure dix heures ou deux jours, est un entr’acte qui sépare deux phases de notre existence. C’est de la vie qui ne compte pas, de la vie sacrifiée. Cette impression de la longueur du voyage, on l’a bien davantage quand on se rend à un endroit pour y accomplir une action précise. Il semble que l’on n’arrivera jamais au bout de cette journée inoccupée, et si l’on a le malheur de compter le temps, c’est interminable. Les heures ont soixante minutes, dont chacune est aussi longue qu’une heure. On est pris de désespoir en songeant à ce qui vous reste à «tirer», et il nous semble miraculeux que cela puisse finir.
J’arrivai à Douvres le lendemain, vers deux heures, par une pluie infatigable. Cette bonne pluie anglaise était allée chercher notre bateau à Ostende et l’avait accompagné jusque sur les côtes britanniques.
Le train de Londres était rangé contre un mur. On rencontrait deux ou trois employés qui avaient l’air de ne s’occuper de rien, mais le service se faisait tout de même. Et le train partit quand il le fallut, avec quelques minutes de retard, afin de n’avoir pas l’air de raffiner sur l’exactitude.
J’arrivai à Londres, et je quittai tout de suite la gare, léger comme un voyageur sans bagages. Je n’avais qu’un petit sac de voyage. Un cab me conduisit pour Easton Hôtel, où j’avais hâte d’arriver pour demander si le comte de Herrenstein était toujours là.
Ce fut un grand soulagement quand on m’apprit qu’il n’avait pas quitté Londres. Il était sorti pour le moment; il faisait une promenade en voiture, mais il avait dit qu’il reviendrait pour le dîner. Il dînait d’ordinaire vers huit heures et demie, dans ses appartements.
J’avais déjeuné d’assez bonne heure sur le bateau d’Ostende. J’allai prendre mon repas du soir dans la salle à manger de l’hôtel. J’avais résolu de voir Herrenstein dès le soir même. J’allai me poster devant la porte, pour voir le comte à sa descente de voiture.
Puis je réfléchis qu’il serait peut-être gêné d’être aperçu par moi, s’il était en compagnie de quelque femme. Je dis donc à un jeune homme pâle qui se tenait au bureau:
--Quand le comte de Herrenstein rentrera, vous me ferez prévenir dans ma chambre.
--Mais, monsieur, me répondit-il, il doit être rentré.
Je lui fis alors passer ma carte avec un mot. Je m’excusai de le déranger, et je l’avertissais que j’avais une communication très grave et urgente à lui faire.
En somme, tout s’était passé sans encombre depuis mon départ de Schoenburg. Je n’avais subi que des retards insignifiants, et j’avais la chance de retrouver à Londres, sans avoir besoin de prolonger mon voyage, l’homme que j’étais venu chercher...
Cependant, l’employé que j’avais envoyé chez le comte de Herrenstein ne redescendait pas, et je commençais à être un peu étonné, car je m’attendais à être reçu tout de suite et avec empressement...
Un quart d’heure se passa... Peut-être ne tenait-il pas à me voir? Pourquoi donc? Par quel mystère que je ne soupçonnais pas?... Peut-être, après tout, n’avait-on pas fait la commission... J’allais envoyer un autre messager, quand l’employé redescendit et me fit une réponse bien étonnante: le comte ne pouvait pas me recevoir ce soir, et il me demandait de lui donner par écrit des détails complémentaires sur l’objet de ma visite.