Part 12
J’envoyai un bout de billet: je ne pouvais m’expliquer que de vive voix. J’insistai sur le grand intérêt privé et politique qu’il y avait à me recevoir au plus tôt. Si j’avais fait spécialement le voyage de Schoenburg à Londres c’était--le comte le pensait bien--pour une affaire des plus sérieuses.
Comme ce comte de Herrenstein se faisait prier! Pour qui me prenait-il?... Je n’étais tout de même pas le premier venu, et j’avais parlé à d’autres personnages!...
Peut-être l’avais-je jugé trop favorablement, et avais-je eu le tort de le considérer comme un homme de confiance à qui je pouvais dévoiler des secrets aussi capitaux... N’était-ce qu’un amateur d’art distingué, légèrement snob?... Aurait-il un bon conseil à me donner dans cette terrible affaire? Mais j’avais fait le voyage; il fallait lui parler maintenant... D’ailleurs, c’était le seul salut qui me restait...
Cependant, l’employé apparut au haut de l’escalier, et me dit que je pouvais monter.
Les appartements de cet hôtel étaient meublés avec une élégance française un peu surannée. Le salon, où je fis encore une station assez longue, et qui était attenant à la chambre du comte, s’ornait d’une table de palissandre et de chaises en bois doré, capitonnées en satin rouge. L’Hôtel Easton était un vieil hôtel cossu, et je comprenais assez que le comte l’eût choisi pour un voyage clandestin.
Au bout d’un quart d’heure environ, la porte s’ouvrit et je vis paraître une jeune femme en peignoir blanc, blonde, petite, assez grasse, et qui ne ressemblait que d’une façon assez lointaine à Mme de Linstein.
Cette personne, qui s’exprimait en français avec une certaine difficulté, avait un air poli, mais un peu hostile. Elle me dit que le comte était très souffrant, et qu’il me priait, si c’était possible, de lui confier à elle tout ce que j’avais à dire... Je répondis avec une courtoisie un peu froide et légèrement impatientée, que les secrets que j’apportais n’étaient pas les miens, et qu’il ne m’était possible de les confier qu’au comte de Herrenstein. La dame garda un instant le silence, puis elle disparut à nouveau dans la chambre à côté. Nouvelle attente énervante. Je finissais par penser que je ne verrais jamais le comte de Herrenstein.
La porte, au bout d’un instant assez long, se rouvrit. Je vis apparaître une seconde fois la jeune femme. Elle avait un air embarrassé... Elle allait m’introduire auprès du comte de Herrenstein. Puis elle ajouta, d’un air plus gêné encore:
--Le comte est très souffrant. Il ne peut pas supporter la lumière... Il vous prie de l’excuser s’il vous reçoit dans l’obscurité...
C’était vraiment un peu déconcertant, mais en somme cela pouvait s’expliquer. Ce qui m’inquiéta le plus, ce fut le ton un peu bizarre de la dame quand elle me posa ces conditions.
N’était-ce pas un faux comte de Herrenstein que j’allais rencontrer dans cette chambre... Les imaginations les plus folles me passèrent par la tête.
Je me laissai cependant conduire jusque dans la chambre, et je pris place sur un fauteuil. Le comte était en face de moi, et je ne voyais rien dans cette pièce parfaitement noire. La lumière du salon n’y pénétrait pas, car les deux pièces n’étaient pas attenantes, comme je l’avais cru: un petit cabinet les séparait.
N’était-ce pas imprudent de parler?... Avais-je vraiment devant moi le comte de Herrenstein?... Je me lançai subitement dans mon récit, pour faire cesser en moi toute indécision. Puis, le plus lentement que je pus, je racontai ma visite au château royal le matin du jour où le ministre et moi nous avions trouvé la maison vide. Je dis l’inquiétude de Herner en voyant que Sa Majesté n’était pas rentrée, surtout après les renseignements qu’il avait reçus sur les complots anarchistes. Puis, j’arrivai à notre expédition pour retrouver le roi. J’eus un moment d’hésitation, quand il fallut parler de notre horrible découverte, car je m’étais souvenu à ce moment des liens d’amitié qui unissaient Herrenstein au roi défunt, et je baissai la voix pour lui annoncer cette vieille et affreuse nouvelle... Dès que je parlai des débris de la voiture, il me sembla qu’il remuait et je sentis son attention aux aguets dans les ténèbres. Je continuai d’une voix plus basse encore; je parlai des ossements, de ce qui restait des deux hommes... Ses soupirs oppressés devinrent des sanglots. J’entendis alors une phrase dont je ne m’expliquai pas le sens; une voix désespérée répétait: «Herrenstein est mort! Herrenstein est mort!»
Je me levai:
--Mais alors vous n’êtes pas?...
Il ne me répondit point, mais il tourna un bouton d’électricité, et j’aperçus devant moi, sur un fauteuil, les traits décomposés, les yeux malheureux, Sa Majesté Charles XVI, roi du Bergensland...
XXVII
Le jour où le roi s’était décidé à quitter son château et à disparaître pour un temps indéterminé, sa liaison avec Marie, sœur de Mme de Linstein, durait depuis longtemps déjà.
Le roi, je l’ai dit, était faible, et il aimait les femmes. Il eut un moment de folie un soir qu’il la reconduisait de Kreuzach au château voisin...
Marie n’avait jamais eu d’ami dans sa vie. Elle s’attacha imprudemment à cet homme tendre, si riche d’esprit, si inventif dans la câlinerie, si distrayant vraiment, et qui animait tant la vie d’une femme que les heures passées loin de lui paraissaient vides et désolées. Ce fut bientôt pour elle un besoin impérieux d’être toujours avec lui, de l’avoir tout à elle. En somme, cette même maladie de jalousie qui possédait sa sœur aînée,--sa sœur et tant d’autres,--une jalousie sauvage et sans merci, s’éveilla dans son cœur. Mme de Linstein, pour défendre son bien, faisait aux autres femmes une guerre farouche. Marie, ennemie insoupçonnée, lui fit une guerre aussi âpre pour lui prendre son amant et le garder tout à fait à elle. L’affection ancienne, le sentiment familial très profond qu’elle avait pour Mme de Linstein, tout cela fut réduit à rien. Elle combattit sa rivale avec d’autant plus de succès que l’autre, ne se doutant de rien, se trouvait sans défense.
Pour détourner les soupçons de la maîtresse en titre, on avait imaginé un flirt entre la jeune femme et le comte de Herrenstein qui, dans cette affaire, n’était que le confident du roi. Chaque soir, Herrenstein reconduisait Marie au château de Reinig. La jeune femme, en s’en allant, embrassait sa sœur, et tendait la main au roi, et le sensible Charles XVI était torturé, en voyant la détresse qu’exprimait le visage de Marie, navrée de le laisser ainsi «avec une autre».
Depuis longtemps, chaque fois qu’ils pouvaient se trouver ensemble, c’était entre eux des scènes déchirantes. Elle le suppliait de l’emmener avec lui pendant quelques semaines, pour recommencer avec elle un de ces voyages qu’il avait fait jadis avec Mme de Linstein et dont celle-ci, avec une cruauté inconsciente, avait tant parlé à sa jeune sœur.
Le roi avait passé des heures abominables à refuser d’abord, à promettre enfin, à souffrir du remords d’avoir promis.
Tout ceci se passait au moment où j’étais à Schoenburg et où j’avais été présente au roi. Les paroles mystérieuses qui s’étaient échangées entre Charles XVI et le comte de Herrenstein le jour de mon arrivée au château, cet entretien secret, avaient trait à ces débats douloureux. Puis comme il fallait en finir, comme il ne supportait plus cette vie, à la suite d’une scène presque tragique qui s’était passée au château de Reinig, il avait, excédé, décidé de partir brusquement, en chargeant Herrenstein de deux messages: l’un pour Mme de Linstein, l’autre pour le baron de Herner.
Le roi avait pris le train le même soir avec Marie, pendant que le malheureux Herrenstein montait dans le landau royal que les nihilistes attendaient au passage dans la carrière abandonnée.
L’explosion avait tout anéanti: le messager et les messages. La lettre qu’il portait à Herner, celle qu’il devait remettre à Mme de Linstein, et où le roi indiquait à sa maîtresse qu’une raison politique mystérieuse l’obligeait à s’en aller. C’était en somme la même défaite que nous avions trouvée, le ministre et moi, quand il s’était agi de calmer les inquiétudes de Mme de Linstein. Il allait justement, au moment où j’arrivais à Londres, écrire au ministre pour lui dire qu’il prolongeait son voyage, et mes révélations, comme bien l’on pense, modifièrent ses projets.
Le baron de Herner n’eut donc pas la surprise de recevoir la lettre d’un mort... Mais il ne perdait rien pour attendre, et on lui ménageait d’autres stupéfactions.
Quand le roi m’eut tout raconté, il fit venir son amie. Il l’avait priée de le laisser seul avec moi, en lui disant qu’il se passait des événements graves à Schoenburg. C’est pendant ces quelques instants qu’il me fit toutes ces confidences, comme au seul ami qu’il eût au monde. Je crois qu’il eut un grand soulagement de trouver un ami qui fût un homme. Il avait eu pendant quelques semaines quelques moments très malheureux, et il n’avait rien osé en laisser paraître pour ne pas gâter chez Marie la joie de l’avoir à elle sans partage.
Mais lui ne supportait pas le remords d’abandonner ainsi Mme de Linstein.
Il eût voulu prendre le temps de préparer la jeune femme à l’idée de son retour à Schoenburg. Je sentis qu’il fallait être énergique à sa place.
Je lui représentai que Marie était déjà préparée par ma visite. Les nouvelles que j’étais censé apporter fournissaient, pour justifier notre retour immédiat, des raisons impérieuses, et que nous ne pourrions plus retrouver les jours suivants.
On fit venir la jeune femme, et le roi lui dit devant moi que le lendemain même il était obligé de retourner dans ses États.
Elle le connaissait, et savait bien que si même il était disposé à rester avec elle, s’il retournait là-bas, il ne romprait pas tout de suite avec Mme de Linstein. Elle se disait donc qu’au moins pendant quelque temps, il lui faudrait se priver de vivre avec le roi... Elle nous écouta sans mot dire, en hochant faiblement la tête. Puis elle sortit de la chambre...
XXVIII
--Qu’est-ce que vous dites, Mossieu? me demanda avec un fort accent allemand le baron de Gentz, qui représentait, à Londres, l’État du Bergensland... Est-ce que vraiment c’est possible... Sa Majesté serait à Londres?... Non, Mossieu, je ne puis croire...
Et il tournait dans ses courtes mains gantées de gris perle la lettre que m’avait confiée le roi. Il se résigna enfin à l’ouvrir, et son nez écrasé se mit à soupirer d’émotion dans la touffe de sa moustache et de sa barbe...
--Oui, oui, il faut aller tout de suite au ministère des Affaires étrangères... le ministre lui-même je dois voir pour cette affaire. Si la jeune femme s’est tuée cette nuit, si la police est déjà prévenue, il n’y a aucun temps à perdre, Mossieu, pour arrêter cela. Oui, oui, Mossieu, nous l’arrêterons, dit-il en haussant les épaules, comme si j’avais mis en doute sa puissance... Mais à la vérité, quelle surprise, Mossieu, que le bien-aimé souverain soit à Londres!...
Il ajouta que certes il viendrait le voir avant une heure.
Je lui dis alors que le roi préférait ne recevoir aucune visite, qu’il viendrait lui-même à l’ambassade dans le courant de l’après-midi. Mais il priait l’ambassadeur de ne dire un mot à qui que ce fût de sa présence à Londres, sauf au ministre anglais, si c’était nécessaire. J’ajoutai que sous aucun prétexte il ne fallait en référer à Schoenburg. A la vérité, Sa Majesté, tout à sa douleur, ne m’avait fait aucune de ces observations, mais c’est moi qui avais pris cela sous ma responsabilité. Je me formais peu à peu; je prenais de l’initiative; j’acquérais des qualités d’homme d’État.
Quand je rentrai à l’hôtel, je trouvai le roi à la place où je l’avais quitté, auprès du lit où gisait la jeune femme. Cette nuit même, au moment où il me reconduisait après notre conversation, nous avions entendu un coup de feu. Aussitôt qu’elle avait su qu’elle ne vivrait plus avec le roi, Marie avait couru à la mort comme un prisonnier court à une porte ouverte. Elle n’avait laissé sur sa table aucun mot d’écrit. Elle savait très bien que l’on comprendrait.
Ce n’était pas une méchante femme, mais elle voulait être heureuse à tout prix, et ce besoin avide, comme animal, d’être satisfaite, l’avait rendue coupable de toutes les cruautés. Ainsi elle montra qu’elle n’avait pas la force de renoncer au bonheur.
Ce qui sauva le roi, c’est qu’il était le roi. Mais si sa vie n’avait pas été occupée par d’autres choses que par l’amour, je crois qu’il se serait tué, lui aussi, plutôt que d’aller retrouver, auprès de Mme de Linstein, un autre remords. Mais il n’était pas un amant autant que Marie était une amante. Quand l’amour prend ces pauvres êtres désœuvrés, il les prend tout entiers.
XXIX
La veille au soir, je n’avais pu que parler assez brièvement au roi. Il avait lu dans les journaux les grands événements du Bergensland. Il avait eu connaissance de la convocation du Parlement, et il s’était dit que Herner agissait bien en poursuivant cette affaire avec rigueur. Comme il laissait toujours à son premier ministre une grande initiative et une grande liberté, il ne s’était pas étonné qu’il eût utilisé, pour convoquer la Haute-Cour, les blancs-seings qu’il lui avait laissés.
A la vérité, il avait été un peu étonné de ne recevoir aucune nouvelle du ministre, car dans le message qu’il avait chargé Herrenstein de porter au château royal, il donnait deux adresses où des télégrammes pouvaient lui être adressés par Herner, en cas de besoin urgent.
Il s’était dit cependant que le ministre avait dû agir avec rapidité et n’avait pas eu le temps de prendre l’ordre du souverain, dans une circonstance évidemment d’une haute gravité, mais où l’avis du roi n’était pas douteux.
Herner était sûr, étant donné les idées de Charles XVI, esprit libéral, mais monarque, en somme, assez ferme, que les mesures énergiques prises par le Gouvernement seraient certainement approuvées par le roi.
Le silence de Herrenstein l’avait d’autant moins surpris que le comte, d’après leurs conventions, ne devait écrire ou télégraphier que dans le cas d’un gros ennui. L’absence de nouvelles signifiait: bonnes nouvelles.
Le roi me donna l’assurance que la peine capitale qui serait certainement prononcée contre Tolberg serait commuée en un bannissement perpétuel. Il ajouta qu’il prendrait telles dispositions pour que Bertha pût suivre son ami dans son exil.
J’emmenai le roi le plus tôt que je pus loin des tristes souvenirs de l’hôtel Easton. Mais je comprenais bien qu’il ne pouvait pas rentrer tout de suite à Schoenburg et retrouver Mme de Linstein à qui il faudrait cacher toute sa douleur.
Nous restâmes quelques jours à Bruxelles. Charles XVI était dans un tel état d’esprit qu’il n’eût pas toléré la vie des champs. Dans la vie des villes, sa tristesse était moins accablante; il jouissait malgré lui de tout ce qu’il voyait des hommes et des choses. Il avait une faculté singulière pour reconstituer la vie des gens rien qu’en les voyant passer... C’est cette faculté de profiter des êtres, de prendre plaisir à leurs gestes, de saisir tout leur charme apparent ou caché, qui faisait de lui un amant si attaché, si constant et si naturellement infidèle. Sa passion était d’une clairvoyance admirable; il distinguait en une femme toutes ses séductions qui le retenaient très sûrement à elle. Mais il était sensible à d’autres charmes pour peu qu’il s’en approchât. L’être aimé était aimé par lui mieux que par n’importe quel amant, mais il n’était pas aimé exclusivement. Ses maîtresses avaient peut-être raison de le garder aussi jalousement, comme un Turc garde ses femmes.
Je me souviens qu’un soir où il avait été particulièrement triste, il m’avait dit avec une sincérité profonde que jamais il ne goûterait plus de joie dans la vie. Ce soir-là, nous nous rendîmes ensemble dans une sorte de music-hall d’été. Une petite fille de seize ans qui vendait des bouquets s’approcha du roi, dont la tristesse se fit tout de suite un peu plus attendrie. Il la pria de s’asseoir à une table, dans le jardin. Il la retint à causer avec lui pendant une heure, et je crois qu’il l’aurait emmenée à l’hôtel; mais il n’osa pas, à cause de moi...
Je ne voulais pas trop le presser pour rentrer à Schoenburg. Mais je pensais que le procès de Tolberg devait être commencé. Je craignais qu’une fois la sentence rendue, Herner ne précipitât les choses. Qui sait même si, pour se débarrasser de son ennemi, il n’était pas homme à imaginer quelque suicide?... Mais le roi, à qui je fis part de mes craintes, me répondit qu’elles étaient sans fondement.
--Vous ne connaissez pas Herner comme je le connais. Certainement c’est un homme que rien n’arrête, mais il est incapable d’un crime inutile. Ainsi, vous, par exemple, mon brave Humbert, il ne vous aurait jamais tué parce qu’il avait la ressource de vous coffrer...
Rien ne l’avait tant égayé que l’histoire de ma fuite. Il répétait qu’il aurait bien voulu voir Humbert en prisonnier, et que, d’ailleurs, il s’offrirait un jour cette joie-là.
Enfin, une dizaine de jours après avoir quitté Londres, il me dit un matin:
--Nous allons rentrer à Schoenburg.
Le rapide nous y amenait le lendemain au point du jour. Nous descendîmes de la gare à pied. Le roi traversa sa bonne ville endormie. C’était la première fois de sa vie qu’il la voyait à cette heure.
En passant sur la place de l’Hôtel-de-Ville, le roi, qui me tenait familièrement par le bras s’arrêta. Il regarda autour de lui toutes ces vieilles maisons silencieuses. Ce n’était pas uniquement le froid du matin qui lui mouillait les paupières. Charles XVI aimait bien son vieux Schoenburg...
La sentinelle du palais ne reconnut pas cet homme de forte taille, qui rentrait à cette heure matinale, le col de son ulster relevé.
Nous montâmes jusqu’à ma chambre, qui était telle que je l’avais laissée. Le roi trouva qu’on m’avait mal logé. Comme il restait de l’eau dans le pot à eau, Sa Majesté se débarbouilla. Puis pendant que le palais dormait encore, nous descendîmes tous les deux dans mon cabinet dont je fermai soigneusement la porte.
C’est là que le roi, sans être vu, devait attendre l’arrivée de Herner.
Comme il était fatigué, il s’étendit sur un canapé où il sommeilla, tandis que trop énervé pour dormir, je m’asseyais à mon bureau, et je commençais machinalement à dépouiller les piles énormes de journaux qui, en mon absence, s’étaient amoncelés sur ma table.
Vers six heures, j’entendis le bruit des garçons de bureau qui arrivaient. L’un d’eux ouvrit la porte du cabinet de Herner, et s’en vint jusqu’à la porte du mien. Mais je lui criai que je m’étais enfermé pour travailler, et qu’il ferait le cabinet plus tard.
Vers neuf heures, je me mis à la fenêtre et je guettai impatiemment la venue de Herner. Le roi s’était levé et s’était mis à mes côtés, et nous vîmes ensemble le premier ministre qui traversait la cour et se dirigeait vers le perron d’entrée, d’où il s’apprêtait à gagner innocemment son cabinet... c’est là que l’attendait une surprise considérable.
De Londres, j’avais écrit à Herner une seconde lettre où j’expliquais que mon absence serait un peu plus longue que je n’avais prévu.
Je suis sûr que le ministre n’avait pas cru à mon histoire, et qu’il était bien persuadé que j’avais voulu fuir...
J’avais laissé le roi dans mon petit bureau, et je m’installai dans le cabinet du ministre. Quand il ouvrit la porte, il eut un sursaut d’étonnement. Ma rentrée bouleversait évidemment toutes ses prévisions.
Il se remit assez promptement pour me dire:
--Ah! vous voilà de retour? et me tendre la main avec une parfaite aisance.
--Monsieur le ministre, lui dis-je, avec une certaine émotion, je suis revenu encore plus tôt que je ne pensais... C’est que je venais de réclamer de vous l’exécution d’une promesse...
Il semblait m’écouter distraitement et classer des papiers avec attention.
--J’ai vu, continuai-je, que le comte de Tolberg avait été jugé et condamné. Vous m’avez dit que, pour le principe, vous teniez à avoir une condamnation contre lui, mais vous m’avez promis qu’après la condamnation, vous prendriez en sa faveur une mesure de démence...
Il sembla regarder avec une application scrupuleuse des papiers quelconques qu’il était en train de ranger.
--Sans prendre aucun engagement, répondit-il au bout d’un instant. J’ai dit et je répète que je ferai mon possible pour vous donner satisfaction. Dès demain je réunirai les ministres, et nous verrons si nous pouvons remettre le dossier à la compagnie des grâces. Je pense qu’avec mon appui, ce sera chose faisable.
--Monsieur le ministre, lui dis-je, excusez-moi si je réclame de vous une promesse plus formelle.
J’avais pris un ton ferme que je ne me connaissais pas. Ah! je n’avais pas peur de parler à un ministre, quand j’avais un roi derrière moi!...
Il fut étonné de cette assurance. Il me regarda et me dit, avec une certaine hauteur, que je n’avais qu’à me fier à lui. Et il se demandait de quel droit...
Je répondis que ce droit, je le tenais de lui-même. Il avait bien voulu m’honorer de sa confiance en me faisant le dépositaire d’un certain secret...
Il y avait bien longtemps qu’il m’avait compris, mais il attendait pour se mettre en colère que je me fusse expliqué nettement et sans équivoque. Maintenant il était forcé de comprendre...
--C’est ce qu’on appelle du chantage, me dit-il.
Et je vis s’allumer dans ses yeux ce même éclair de sauvagerie et de brutalité qui les faisait briller quand il parlait d’un de ses ennemis: la princesse Elsa, par exemple. Il était maître de laisser ou de ne pas laisser pénétrer la colère en lui, mais aussitôt qu’elle y entrait, il en était saisi tout entier.
--Chantage ou non, répondis-je, je désire avoir de vous, monsieur le ministre, la promesse que je vous ai demandée...
--Vous n’aurez rien, me dit-il; je ne cède pas aux menaces.
Je restai un moment sans rien dire. J’étais maître de mon coup de théâtre. J’avais demandé au roi la lettre de grâce de Tolberg, et je n’avais qu’à la tendre à Herner, il serait confondu, comme dans ces mélodrames où le traître vaincu courbe la tête, et se jette ensuite dans un précipice, en criant: «Vous ne m’aurez pas vivant!»
Mais la vérité, c’est que c’était assez de comédie, et que je sentis malgré moi, à ce moment, une sorte de respect pour cet homme qui méritait sans doute qu’on se vengeât, mais non qu’on se jouât de lui. Et je sentis aussi qu’en apprenant que son souverain était encore en vie, il allait éprouver une grave émotion.
De sorte que je ne lui dis plus rien des choses dramatiques que j’avais préparées, et que les larmes me vinrent aux yeux, malgré moi. Je lui mis la main sur l’épaule, et lui criai, la gorge serrée, le plus vite que je pus:
--Le roi est vivant! Il est là!...
XXX
--Vous voilà, usurpateur! avait dit Sa Majesté.
Le ministre et son roi s’étaient regardés en silence, et j’avais compris en les voyant quels liens profonds les unissaient auprès de ce Bergensland, dont l’un avait la garde héréditaire et à qui l’autre s’était consacré.
Le roi vivant, il ne restait de la culpabilité de Herner que l’histoire de quelques faux, dont on ne parla point. Une personne de plus était dans la confidence et connaissait la conduite audacieuse du premier ministre. J’aimais mieux cela. Quand j’étais seul avec Herner à porter ce secret, je trouvais qu’il pesait un peu lourd sur mes épaules.
Mme de Linstein apprit avec une grande douleur la mort de sa sœur et de son ami Herrenstein, victimes d’un accident d’automobile en Angleterre.
Ainsi que le roi l’avait promis, la peine de Tolberg fut commuée en un bannissement. On ne pouvait pas gracier complètement un homme dont la culpabilité était aussi indéniable, mais la clémence royale n’avait pas dit son dernier mot. Un jour d’oubli viendrait où l’on pourrait faire mieux.