Part 18
Au déjeuner, il parut, en effet, à Sébastien, que son père était plus excité encore que de coutume. Il mangeait avec une rage grondante: ses gestes étaient d’une brusquerie telle qu’il cassa un verre et fendit deux assiettes. Cela l’exaspéra davantage; et tout à coup:
--Ah çà, fit-il, t’imagines-tu que je vais te garder ici, à rien faire, te nourrir à rien faire?... Dis, t’imagines-tu une pareille absurdité?... Tu me crois, sans doute, un imbécile?
Sébastien ne répondit pas.
--Eh bien, mon garçon, tu te trompes. Demain je t’emmène à Séez, au petit séminaire de Séez... Tu y passeras tes vacances, tu y passeras toute la vie.
Il s’anima, et, la bouche pleine de ragoût, il répéta, jurant pour la première fois:
--Toute ta vie, nom de Dieu, as-tu entendu?
Sébastien frissonna. Il revit le collège, tout le collège: des murs étouffants, des classes maudites; il revit des élèves haineux, des maîtres infâmes, le cortège tout entier de ses déceptions, de ses souffrances, de ses hontes. Et bien décidé à ne pas recommencer le supplice de cette existence, au seuil de laquelle, en entrant, il avait vu la mort, au seuil de laquelle, en sortant, il avait trouvé le déshonneur et l’ignominie, il se leva de table, courageux, regarda bien en face son père dont le visage blémissait, dont la voix s’enrauquait de colère et il dit d’un ton calme, ferme, définitif:
--Je n’irai pas!
A ces mots, M. Roch faillit s’étrangler. Ses yeux virèrent, injectés de sang, dans les paupières écarquillées par la fureur.
--Qu’est-ce que tu as dit? Qu’est-ce que tu as osé dire?
Ses paroles sifflaient, sortaient avec peine de la gorge contractée.
Sébastien répondit:
--Je n’irai pas!
--Quand je devrais t’y traîner par les cheveux, misérable, tu iras!
--Non! je n’irai pas!
M. Roch perdit le peu de raison qui lui restait. La hideuse brute du meurtre était en lui déchaînée, et hurlait. Hagard, les traits bouleversés, l’écume aux dents, il saisit sur la table un couteau, se rua sur son fils, et, la main levée, sa grosse main dans laquelle brillait l’éclair tournoyant de la lame d’acier, il rugit:
--Tu iras... ou bien...
Alors, Sébastien s’agenouilla aux pieds de son père. La tête haute, le regard résolu, il présenta toute grande sa poitrine au couteau, et, calme, un peu plus pâle seulement, il articula:
--Tue-moi, si tu veux... Je n’irai pas!
Vaincu, dompté par ce regard d’enfant, M. Roch laissa retomber à terre le couteau et il s’enfuit.
LIVRE DEUXIÈME
I
On était aux premiers jours de juillet 1870.
Cette journée-là, le ciel d’abord nuageux et menaçant, au matin, s’était, vers midi, tout à fait rasséréné. Un clair soleil inondait la campagne. Sébastien sortit de chez lui, traversa le bourg et entra au bureau de poste, chez Mme Lecautel. Le bureau était fermé de midi à deux heures. Ordinairement, Mme Lecautel profitait de ce congé quotidien pour se promener un peu, avec sa fille, lorsque le temps était beau. Quelques minutes après, tous les trois, ils descendirent la rue de Paris et gagnèrent les champs.
Sébastien avait vingt ans; il avait beaucoup grandi, mais il était resté maigre et pâle. Son dos se voûtait légèrement, sa démarche devenait lente, indolente même; ses yeux conservaient un bel éclat d’intelligence qui souvent se voilait, s’éteignait dans quelque chose de vitreux. A la franchise ancienne de son regard se mêlaient maintenant de la méfiance et une sorte d’inquiétude louche qui mettait comme une pointe de lâcheté dans la douceur triste qu’il répandait autour de lui. Un peu de barbe tardive parsemait son menton et ses joues; ses lèvres commençaient seulement à changer leur duvet clair en moustaches blondes, d’une blondeur ardente et dorée. A le voir passer, on eût dit qu’il fût las, toujours; il semblait que ses membres, aux os trop longs, lui fussent pesants à porter et à traîner.
Ils s’engagèrent dans un petit chemin encaissé, profond, tout verdoyant, qui mène vers les coteaux de Saint-Jacques. Sur les hauts talus, de chaque côté, les trognes de chêne, cachées par les touffes de bourdaines et de viornes, poussaient obliquement leurs branches qui, se rejoignant, faisaient sur le chemin une ombre fraîche, pailletée de soleil.
--Eh bien! dit Mme Lecautel, avez-vous travaillé, un peu, ces jours-ci?
--J’ai voulu semer des fleurs dans le jardin, répondit Sébastien... Des fleurs que m’avait données le père Vincent... Mais mon père me l’a défendu... Vous savez qu’il déteste les fleurs! Il dit que ça prend de la place et que ça ne sert à rien... Alors, je suis parti dans le bois... et j’ai... rêvé!
--Et c’est tout?...
--Mon Dieu, oui!... J’aurais bien lu, mais je n’ai plus de livres!
--Comme vous devez vous ennuyer!
--Pas trop!... non pas trop!... je vois, je pense, et le temps passe... Hier, par exemple, toute la journée, j’ai regardé un nid de fourmis... Vous ne pouvez vous imaginer combien c’est beau et mystérieux, du moins pour moi qui ne sais rien... Il y a là une vie extraordinaire, une énorme histoire sociale qu’il serait autrement intéressant d’apprendre que les luttes de la République athénienne... Tenez, c’est encore une des mille choses dont on ne souffle mot dans les collèges.
Mme Lecautel prit un ton de reproche naturel.
--Tout cela est très joli, mon pauvre Sébastien, mais vous ne pouvez pas continuer cette existence-là... Vous n’êtes plus un enfant, voyons!... Dans le pays où l’on vous aime, pourtant, on chuchote, on commence à mal parler de vous, je vous assure... Il faut vous décider à faire quelque chose, croyez-moi...
--C’est vrai!... soupira Sébastien, qui, la tête basse, cheminait, frappant les herbes du talus du bout de son bâton... mais que voulez-vous que je fasse?... Je n’ai de goût à rien...
Et Mme Lecautel gémit:
--C’est désolant!... c’est désolant!... Un grand garçon comme vous, si paresseux!...
--Je ne suis pas paresseux, je vous jure, protesta Sébastien... Je voudrais bien... Mais quoi?... Dites-moi quoi, vous?
--Je vous l’ai déjà dit, combien de fois? Et je vous le répète... Je ne vois pour vous qu’un seul moyen de sortir de la situation où vous vous embourbez de jour en jour... C’est le métier militaire!... Intelligent comme vous l’êtes, vous aurez vite acquis un grade sérieux... Mon mari s’était engagé... A vingt-six ans, il était capitaine; à quarante-deux ans, général!
Sébastien eut une grimace significative:
--Être soldat!... Ah! Dieu, non!... C’est ce dont j’ai le plus horreur... J’aimerais mieux mendier mon pain sur les grandes routes.
Un peu piquée, Mme Lecautel répliqua:
--C’est peut-être ce qui vous attend, mon pauvre Sébastien.
Ils se turent. Le chemin montait, caillouteux et raide. Mme Lecautel ralentit le pas.
Marguerite n’avait pas prononcé une parole. Elle marchait, svelte, souple, mince, tout à fait charmante, dans sa robe de très simple toile écrue, serrée à la taille par un ruban rouge; et son grand chapeau de paille, orné aussi de rubans rouges, projetait sur son visage au teint chaud une ombre transparente et dorée. Ses yeux étaient restés, jeune fille, ce qu’ils étaient, enfant; des yeux d’une beauté inquiétante et maladive, pervers et candides, étonnés et chercheurs, étrangement ouverts sur la vie sensuelle, par deux lueurs de braise ardente; sa bouche s’épanouissait, épaisse, rose, d’un rose de fleur vénéneuse. Ses narines, dilatées, humaient, avec un continuel frémissement, les parfums errant dans la brise, qui va, de branche en branche, de calice en calice, porter l’amour et la vie. De temps en temps, elle se penchait sur le talus et cueillait des fleurs qu’elle piquait ensuite à son corsage, de sa main mi-gantée de mitaines, avec des mouvements qui révélaient la grâce délicate des épaules et l’exquise flexion du buste, où la femme s’accusait, à peine.
Sébastien craignit d’avoir blessé Mme Lecautel par son mépris du métier militaire; il chercha à renouer la conversation subitement rompue.
--A-t-on des nouvelles, aujourd’hui?... demanda-t-il... Mon père, suivant son habitude, a pris le journal, et je ne sais rien.
--C’est toujours la même chose, répondit Mme Lecautel... On dit cependant que la guerre est inévitable.
Mme Lecautel ne croyait pas commettre d’indiscrétion en lisant, chaque matin, avant de les remettre au facteur, les journaux qui lui plaisaient. Aussi était-elle au courant de tout ce qui se passait, particulièrement des affaires militaires, auxquelles elle s’intéressait, par une habitude ancienne, et dont elle n’avait pu se désaffectionner.
--Et tenez, Sébastien, poursuivit-elle, si nous avons la guerre, comme c’est probable, car l’honneur national me paraît trop engagé en cette question, n’aurait-il pas mieux valu que vous fussiez soldat depuis longtemps?
--Mais, puisque Sébastien a acheté un homme, mère, s’écria tout à coup Marguerite.
--Eh bien, qu’est-ce que cela fait? Il n’en sera pas moins obligé de partir.
--Alors, fit Marguerite, devenue soucieuse, et l’homme qu’il a acheté?
--Il partira aussi.
--Comment, tous les deux?... Mais c’est très injuste, c’est un vol.
Gamine, elle menaça en riant sa mère de son ombrelle:
--Dis, petite mère, c’est pour lui faire peur, pas?
Et, changeant d’impression:
--C’est ça qui doit être beau, la guerre!... Des hommes!... tant d’hommes à cheval, avec des cuirasses!... Et des blessés qu’on soignerait... des blessés tout pâles et très doux... Ah! je les soignerais bien!
Le chemin aboutissait à une large allée de vieux châtaigniers; l’allée conduisait à la source de Saint-Jacques qui alimentait d’eau tout Pervenchères. Ils suivirent l’allée, et ils s’arrêtèrent, non loin de la source, sur une sorte de tertre, d’où l’on aperçoit, entre les massifs de verdures, le bourg, tassé, éclatant de soleil. Mme Lecautel s’assit sur l’herbe, à l’ombre d’un arbre. Marguerite chercha des fleurs.
--Sébastien! Sébastien!... appela-t-elle, aidez-moi à cueillir un bouquet.
Un champ de blé était là, tout près, qui dardait ses épis et balançait ses pailles, dont le vert se dorait de moires joyeuses. Çà et là, des fleurs l’étoilaient de petites taches bleues et rouges. Marguerite entra dans un sillon, et disparut presque dans l’épaisseur des blés. Son chapeau, seul, fleur énorme et capricieuse, dépassait la pointe mouvante des épis, et son rire, pareil à un chant de bouvreuil, s’égrenait entre les tiges grêles.
--Allons! Sébastien, allons!
Sébastien la rejoignit, et lorsqu’il fut près d’elle, celle-ci le regardant de ses yeux graves, soudain, lui dit brusquement:
--Tu viendras, ce soir, là-bas!
Sa voix était fière, impérieuse, un frisson la faisait trembler.
--Marguerite.... supplia Sébastien, sur le visage de qui apparut une double expression de crainte et d’ennui.
--Je veux!... Je veux!... Il faut que je te parle.
--Marguerite!... pense donc... si ta mère te surprenait? insista Sébastien.
--Je veux!... Je veux... Tu viendras?
--Eh bien, oui!...
Elle se remit à cueillir des fleurs. Son chapeau plongeait dans la mer des épis, reparaissait vibrant au soleil, ainsi qu’une petite barque folle, pomponnée de nœuds rouges. Et sur son passage sillé de rires agiles, les blés remués et froissés faisaient des houles. Elle revint, près de sa mère, portant dans ses bras une odorante touffe de fleurs.
--Vois, mère, le beau bouquet!... C’est moi qui l’ai cueilli, toute seule... Sébastien n’a rien cueilli, lui. Il ne sait pas!...
--Ça ne m’étonne point, dit Mme Lecautel qui, aidée de sa fille, se releva... On ne lui a pas appris cela, au collège, sans doute.
Sébastien ne se blessa point de l’ironie de cette phrase. Peut-être même ne l’entendit-il pas! Sa figure s’était rembrunie; l’expression d’inquiétude était revenue, éteignant d’une lueur trouble l’éclair franc de ses yeux. Mme Lecautel, un peu lasse, prononça quelques mots indifférents auxquels Sébastien répondit à peine. Ils rentrèrent en silence. Seule, Marguerite chanta, en arrangeant ses fleurs.
M. Roch, assis sur un banc, dans son jardin, près du perron, lisait le journal quand Sébastien passa auprès de lui. Machinalement, entendant du bruit, il leva les yeux sur son fils, et les rabaissa aussitôt sur le journal.
--Un beau temps! dit-il.
--Oui, un beau temps! répéta Sébastien.
Puis il gravit les quatre marches du perron et alla s’enfermer dans sa chambre.
II
Sébastien, au commencement de l’année 1869, avait entrepris d’écrire, jour par jour, ses impressions, de noter ses idées et les menus événements de sa vie morale. Ces pages volantes, dont nous détachons quelques fragments, montreront, mieux que nous ne saurions le faire, l’état de son esprit, depuis sa rentrée dans la maison paternelle.
2 janvier 1869.
Pourquoi j’écris ces pages? Est-ce par ennui et désœuvrement? Est-ce pour occuper d’une façon quelconque les heures lentes des journées si lentes, si lourdes à vivre? Est-ce pour m’essayer dans un art que je trouve beau, et tenter de faire avec la littérature ce que je n’ai pu faire avec la musique d’abord, avec le dessin ensuite? Est-ce pour m’expliquer mieux ce qu’il y a en moi, pour moi-même, d’inexplicable? Je ne sais rien. D’ailleurs, à quoi bon le savoir? Ces pages, que je commence et que je n’achèverai peut-être jamais, n’ont besoin ni d’une raison, ni d’une excuse, puisque c’est pour moi seul que je les écris.
* * * * *
Après la terrible scène où mon père avait menacé de me tuer, je fus assez tranquille et libre. Quelle impression ma résistance calme et résolue fit-elle sur l’esprit de mon père? Je ne pourrais le dire exactement. A partir de ce jour, j’observai un changement dans sa manière d’être avec moi. Non seulement la colère, état tout à fait anormal chez lui, disparut, mais il m’épargna désormais l’éloquence de ses reproches et la faconde oratoire de ses conseils. Il me sembla qu’il était gêné, vis-à-vis de moi, et que s’il avait eu un sentiment à manifester c’eût été celui du respect étonné, une sorte d’admiration ébahie, comme on en a quelquefois devant un trait de force physique.
Et il ne fut plus question de me remettre au collège; il ne fut même plus question de rien. Je le voyais fort peu, du reste, et seulement aux repas où il ne parlait presque jamais. Il avait repris ses habitudes, passait une partie de son temps à la mairie et dans la boutique de son successeur où il se vengeait en conversations exubérantes, en discours interminables, du mutisme obstiné qu’il s’imposait à la maison. Mais son mutisme était encore une éloquence. Quant à moi, libre de mes actions, je demeurai assez longtemps sans oser sortir. Une honte me retenait dans ma chambre; je ne pouvais me décider à affronter le regard curieux de mes compatriotes. Mes plus longues promenades furent le tour des allées du jardin; ma seule distraction, le bassin où nageaient les poissons rouges, lesquels étaient devenus blancs. Pourtant, une matinée, je m’enhardis, et il ne m’arriva rien de fâcheux. Tout le monde m’accueillit avec des sourires. Mme Lecautel me reçut affectueusement et Marguerite, en me voyant, s’écria:
--Ah! il n’a pas de barbe!... moi qui aurais tant voulu qu’il eût de la barbe!
Puis elle pleura et, ensuite, se mit à rire. Je trouvai qu’elle était jolie, fantasque et nerveuse comme autrefois. Malgré cela, la robe longue, dont elle était vêtue, une robe lilas, je me rappelle, d’étoffe légère, me causa un tel respect pour sa personne, qu’à partir de ce moment, je ne la tutoyai plus.
Je m’ennuyai énormément.
Peut-être vais-je dire une grosse sottise? J’attribue à la couleur du papier de ma chambre, mes tristesses, mes dégoûts, mes déséquilibrements d’aujourd’hui. C’est un papier horrible, d’un brun sale, d’un brun de sauce brûlée, avec des fleurs qui ne sont pas des fleurs, qui sont quelque chose d’inclassable dans l’ordre des ornementations tapissières, quelque chose d’un jaune terreux, n’évoquant que des idées abjectes et d’ignobles comparaisons. Ce papier m’a toujours obsédé. Je n’ai jamais pu le voir--et je le vois à toutes heures, puisque c’est entre les murs tendus de ce papier que je vis--sans en ressentir des impressions d’accablante, d’exaspérante, d’annihilante tristesse. Certes, le collège m’a beaucoup ébranlé, il a été funeste pour moi. Mais si, au sortir du collège, j’avais été transplanté dans un autre milieu que celui-là, ou seulement relégué dans une autre chambre que celle-là, je ne puis m’empêcher de croire que mon esprit, malade de souvenirs guérissables, se fût peut-être guéri, et que je l’eusse peut-être dirigé dans une voie normale et meilleure. Tous les papiers de la maison sont d’un choix pareillement lugubre et déprimant, et mon père en est très fier. Les peintures des portes, des plinthes, de l’escalier, offensent la vue, comme un mauvais exemple, et glacent le cerveau. L’homme, le jeune homme surtout, dont les idées s’éveillent, a positivement besoin d’un peu de joie, de gaieté, du sourire des choses, autour de lui; il y a des couleurs, des sonorités, des formes, qui sont aussi nécessaires à son développement mental que le pain et la viande le sont à son développement physique. Je ne demande point le luxe des étoffes drapées, ni les meubles dorés, ni les escaliers de marbre, je voudrais seulement que les yeux fussent réjouis par de gaies lumières et des formes harmonieuses, afin que l’intelligence se pénétrât de cette gaieté saine et de cette indispensable harmonie. Ici, tous les gens sont tristes, tristes affreusement; c’est qu’ils vivent entourés de laideurs dans des maisons sombres et crasseuses où rien n’a été ménagé pour l’éducation de leurs sens. Lorsqu’ils ont payé leur pain et leurs habits, enfoui dans des tiroirs cadenassés ce qui leur reste d’argent, il semble qu’ils aient accompli leur tâche sociale. L’embellissement de la vie, c’est-à-dire l’_intellectuel de la vie_, n’est pour eux que du superflu, dont il est louable de se priver. Comme si nous ne vivions pas réellement que par le superflu!
Il fallut me résigner--mais non m’habituer--à l’horreur véritablement persécutrice de ce papier. Il fallut me résigner à bien d’autres désagréments. La maison était fort mal tenue par la mère Cébron, qui était une femme excellente et infiniment malpropre. Ses torchons traînaient partout; une infecte odeur de graillon montait de la cuisine dans les pièces du premier étage, et incommodait mon odorat, autant que le papier affligeait ma vue. Un jour, je surpris la bonne femme en train de lessiver, dans la cafetière, une paire de bas qu’elle avait portés durant un mois. Ce sont là des détails en apparence insignifiants et vulgaires, et si je les rappelle, c’est que, pendant deux ans, je n’eus réellement conscience de mon moi que par la révolte incessante qu’ils me causèrent et le découragement dégoûté où ils me mirent. Même en dehors de ce papier, et des petits inconvénients journaliers du ménage, le sentiment que j’éprouvai, au milieu de ces meubles grossiers, est assez bas, j’en conviens. Je m’y trouvais dépaysé, j’en avais honte, pour tout dire, comme si j’eusse accoutumé d’habiter de fastueux palais. Le collège, les conversations du collège, avec des camarades riches, m’avaient révélé des élégances que je sentais vivement, et que je souffrais de ne pas posséder. Naturellement, je ne faisais rien que m’ennuyer. Et cette inaction, favorisée par l’influence dépressive du papier brun à fleurs jaunes, sur mes facultés agissantes et pensantes, m’incitait à d’étranges rêveries. Je rêvais au Père de Kern souvent, sans indignation, quelquefois avec complaisance, m’arrêtant sur des souvenirs, dont j’avais le plus rougi, dont j’avais le plus souffert. Peu à peu, me montant la tête, je me livrais à des actes honteux et solitaires, avec une rage inconsciente et bestiale. Je connus ainsi des jours, des semaines entières--car j’ai remarqué que cela me prenait par séries--que je sacrifiai à la plus déraisonnable obscénité! J’en avais ensuite un redoublement de tristesse, de dégoûts, et des remords violents. Ma vie se passait à satisfaire des désirs furieux, à me repentir de les avoir satisfaits; et tout cela me fatiguait extrêmement.
Ce qui m’étonnait, c’était la conduite de mon père à mon égard. Jamais il ne m’adressait une observation, jamais il ne s’enquérait de ce que j’avais fait, où j’étais allé, si j’étais rentré tard. Il semblait que je n’existasse plus pour lui. Le soir, après souper, il dépliait son journal qu’il avait déjà lu deux fois, et se mettait à le relire; moi, je lui disais bonsoir et je quittais la salle. Et c’était tout. Nous ne nous parlions pas. J’avais du dépit de cette attitude silencieuse et indifférente, une irritation contre lui, un mécontentement contre moi-même. Il est vrai que je ne faisais rien pour qu’elle cessât. S’il recevait quelqu’un à table--ce qui était fort rare--et que ce quelqu’un, par politesse de convive, s’informât de moi, mon père répondait d’une façon évasive, avec une sorte de bienveillance laconique qui me blessait beaucoup. Une fois, on lui demanda: «Eh bien! qu’est-ce que nous ferons de ce jeune homme?» Et mon père dit: «N’aura-t-il pas, après moi, de quoi vivre à rien faire?» Je faillis pleurer. La seule circonstance où mon père crut devoir s’adresser directement à moi est assez comique. On m’avait donné un jeune chien. Je le ramenais à la maison, triomphant, heureux d’avoir un compagnon, quand mon père, qui se promenait dans le jardin, l’aperçut:
--Qu’est-ce que c’est que ça? me dit-il.
--C’est un chien, papa.
--Je ne veux pas de chien chez moi. Je n’aime pas les bêtes.
De fait, il n’aimait ni les bêtes ni les fleurs. Je dus remporter le chien.