Sébastien Roch

Part 17

Chapter 173,822 wordsPublic domain

--Mais non!... mais non!... Ce n’est pas ça! protestait le frère... ça n’est rien du tout... Et que voulez-vous que ce soit, monsieur Sébastien Roch?

Le reste de la journée, enfermé dans sa chambre, il employait

les heures interminables à rêver, à se désoler, à regarder les nuages fuir au-dessus des toits. Trop inquiet, trop préoccupé pour s’astreindre à une besogne calme, il ne lisait aucun des livres qu’on lui avait apportés et ne cherchait pas à se distraire par un travail quelconque. Au moment des récréations, il s’accoudait à l’appui de la fenêtre ouverte, et il écoutait le bruit lointain des cours, ce bourdonnement familier et confus qui, seul, lui révélait qu’il y eût, là, près de lui, de la vie, du mouvement. Et son esprit retournait là-bas. A travers les murs, il revoyait les cours égayées de mille jeux, les figures animées, les gestes souples de ses camarades, les Pères sous les ormes, les batailles, les rires. Et c’était Le Toulic, appuyé contre la barrière, avec son teint de phtisique, et son dos voûté, le front déjà ridé comme un vieillard, apprenant ses leçons, têtu opiniâtre, luttant de toute sa volonté contre la lenteur de son intelligence et les rébellions obstinées de sa mémoire. Et c’était Guy de Kerdaniel, entouré de sa bande, insolent, persécuteur; et c’était Kerral, sautillant, en quête d’un malheureux à consoler. Et c’était encore, la place vide aujourd’hui, leur place à Bolorec et à lui, sur les marches des arcades, où les moineaux s’inquiétaient de ne plus les voir et de ne plus écouter leurs chansons, toutes choses, tous visages qui allaient s’effacer, disparaître pour toujours. Que pensaient-ils de lui? que se disaient-ils entre eux, de cette brusque, imprévue séparation? Rien sans doute. Un enfant arrive: on lui jette des pierres, on le couvre d’insultes. Un enfant s’en va et c’est fini. A un autre! Ce qui l’étonnait, c’est que le Père de Kern ne fût point venu le visiter. Il lui semblait qu’il l’aurait dû, au moins qu’il aurait dû s’enquérir de sa détresse, lui prouver que tous les sentiments de pitié n’étaient pas morts en son cœur.

--Le Père de Kern ne vous a pas parle de moi? demandait-il au frère, chaque fois que celui-ci entrait en sa chambre.

--Et comment voulez-vous que le Révérend Père me parle de vous?... Je ne suis rien, moi. Un lion, monsieur Sébastien Roch, ne parle pas à un ver de terre.

Cela lui causait une véritable affliction, à laquelle se mêlait du dépit, le dépit de n’être rien dans la vie de cet homme, pas même un remords.

Livré à soi-même, la plupart du temps assis ou couché sur son lit, le corps inactif, il se défendait mal aussi contre les tentations qui revenaient plus nombreuses, plus précises chaque jour, contre la folie déchaînée des images impures qui l’assaillaient, enflammant son cerveau, fouettant sa chair, le poussant à de honteuses rechutes, immédiatement suivies de dégoûts, de prostrations où son âme sombrait comme dans la mort. Il dormait ensuite d’un sommeil agité, douloureux, coupé de cauchemars, de suffocations; et ses réveils étaient affreux, comme s’il sortait de la lourde, de l’épouvantable nuit d’un suicide.

Le quatrième jour, au matin, il dit au frère qui le ramenait de la messe:

--Savez-vous si mon père est arrivé?

--Et que voulez-vous que je le sache, monsieur Sébastien Roch?

C’est vrai. La réponse était prévue. Cependant, il s’irrita. Il en avait assez de cette incertitude, de cette solitude, de cette terreur de toutes les minutes, d’entendre la porte s’ouvrir et de voir soudain apparaître son père, furieux, menaçant. Il voulait sentir quelqu’un, là, près de lui, parler à quelqu’un. Il pensa au Père de Marel, le moins sévère, le plus souriant de tous les Pères, et d’un ton bref, il commanda:

--Je veux parler au Père de Marel... Allez prévenir le Père de Marel que je veux lui parler, tout de suite!

--Mais ça ne se fait pas comme ça, monsieur Sébastien Roch!... Lui parler! Tout de suite? Oh! grand saint Ignace!... D’abord il faut que vous adressiez, par mon entremise, une demande motivée au Très Révérend Père Recteur... Le Très Révérend Père Recteur, dans sa sagesse, statuera sur l’opportunité de votre demande, et...

Mais Sébastien l’interrompit, colère, trépignant le plancher.

--Je veux!... Je veux!... Je veux!...

Le frère ne se démonta pas, prépara lentement une feuille de papier, et, très humble, très formaliste, il dicta à l’enfant une demande qu’il alla immédiatement porter au Père Recteur. Une heure après, le Père de Marel entrait chez Sébastien.

--Ah! malheureux enfant! soupira-t-il... Malheureux enfant!

Sa figure était triste, et non sévère. Et sous le masque de tristesse, elle conservait une bienveillance extrême. Il répéta:

--Ah! malheureux enfant!

Puis il se tut, et s’assit en poussant un gémissement.

Sébastien ne savait plus que dire. Il avait voulu voir le Père, il avait voulu se décharger en lui de tout ce que son cœur avait de trop pesant, et il ne trouvait plus un mot. La bouche glacée, stupide, il baissait la tête. Le Père gémit encore, en chassant quelques grains de poussière sur la table: «Est-il possible?» et se tut de nouveau.

Après un silence embarrassant, il interrogea:

--C’est ce Bolorec, n’est-ce pas?

Comme Sébastien ne répondait point:

--C’est ce Bolorec, réitéra-t-il, ce Bolorec qui vous a entraîné, qui vous a perverti?... Parbleu! c’est bien évident.

Sur une dénégation de l’enfant, il ajouta vivement:

--Ne le défendez pas! Ce Bolorec est un monstre!

Alors, à l’idée de défendre Bolorec, Sébastien retrouva un peu de courage. Il bredouilla:

--Je vous jure, mon Père, je vous jure devant Dieu, que ce n’est pas Bolorec... Bolorec était bon avec moi!... Nous n’avons rien fait, jamais!... Je vous le jure!

--Pourquoi mentir? reprocha le Père d’une voix attristée.

--Mais je ne mens pas, puisque je vous le jure!... puisque je vous dis la vérité.

--Ta, ta, ta... Vous ne pouvez pas nier qu’on vous ait vus, qu’on vous ait surpris ensemble!... Enfin, voyons, mon enfant, on vous a surpris!...

Et tout d’un coup, la lumière se fit dans l’esprit de Sébastien; à la clarté foudroyante de cette lumière, il comprit tout. Il comprit que le Père de Kern avait inventé une horrible histoire, qu’il les avait dénoncés, Bolorec et lui, lâchement dénoncés, parce qu’il redoutait Sébastien, parce qu’il avait peur, qu’un jour, il n’allât crier sa faute. Ce n’était point assez de l’avoir déshonoré, lui, Sébastien; il voulait aussi déshonorer Bolorec. Ce n’était point assez de l’avoir souillé, lui, Sébastien, dans la nuit; il voulait que cette souillure apparût au grand jour!... D’abord, il lui fut impossible d’articuler une parole. Sa gorge serrée ne laissait passer que de rauques sifflements; puis, peu à peu, à force de grimaces musculaires, à force de volonté, les yeux agrandis d’horreur, presque fou, il s’écria:

--C’est le Père de Kern qui m’a... Oui, c’est lui, la nuit... dans sa chambre!... C’est lui, lui! Il m’a pris, il m’a forcé...

--Mais taisez-vous donc, petit malheureux! ordonna le Père de Marel, devenu très pâle et qui, bondissant de dessus sa chaise, secouait rudement Sébastien par les épaules. Taisez-vous donc.

--C’est lui... C’est lui... Et je le dirai... et je le dirai à tout le monde!

En phrases courtes, hachées, sursautantes, avec une sincérité qui ne ménageait plus les mots, avec un besoin de se vider, d’un seul coup, de ce secret pesant, étouffant, il raconta la séduction, les causeries au dortoir, les poursuites nocturnes, la chambre!... il raconta ses terreurs, ses remords, ses tortures, ses visions; il raconta le pèlerinage de Sainte-Anne, la conversation avec Bolorec, ses rechutes solitaires, la salle de musique... Le Père de Marel était atterré. Devant cette confession, il ne pouvait plus douter; et il marchait, maintenant, dans la chambre, à grands pas, traçant des gestes incohérents, exhalant d’incohérentes exclamations.

Quand Sébastien en fut à l’épisode du violon:

--Et cette satanée musique!... clama-t-il... Cette sacrée musique du diable!... Sans ce violon, il ne serait rien arrivé, rien, rien!...

Sébastien, ayant fini de conter, répétait:

--Et je dirai!... oui, oui!... je le dirai... Je le dirai à mes camarades, je le dirai au Père Recteur.

Devant la gravité de cette inattendue et irrécusable révélation, le premier instant de stupeur passé, le Père ne fut pas long à recouvrer ses esprits. Il laissa Sébastien se dépenser en cris, en menaces, en effusions tumultueuses, sachant bien qu’un abattement succéderait vite à cette crise, trop violente pour être durable, et qu’alors il pourrait le manier à sa guise, en obtenir tout ce qu’il voudrait par le détour captieux des grands sentiments. Chez cet homme, bon pourtant, dans les ordinaires circonstances de la vie, une pensée dominait, en ce moment, toutes les autres: empêcher la divulgation de ce secret infâme, même au prix d’une injustice flagrante, même au prix de l’holocauste d’un innocent et d’un malheureux. Si petite que fût cette petite créature, de si mince importance que demeurassent, aux yeux du monde, les accusations d’un élève, renvoyé, il en resterait toujours--même l’événement tournant en leur faveur--un doute vilain et préjudiciable à l’orgueilleux renom de la congrégation. Il fallait éviter cela, aujourd’hui surtout que la malignité publique était encore excitée par l’aventure scandaleuse d’un des leurs, surpris en wagon avec la mère d’un élève. Cette impérieuse nécessité, cette espèce de raison d’État étouffant en lui toute émotion, toute pitié, le rendaient presque complice du Père de Kern. Il le sentait et ne se reprochait rien. Consciemment, il redevenait le Jésuite fourbe, le prêtre implacable, sacrifiant la générosité naturelle de son cœur à l’intérêt supérieur de l’Ordre, immolant à la politique ténébreuse un pauvre être, victime d’un attentat odieux que lui, chaste, il détestait et maudissait. A cette seconde, il éprouvait même, contre l’enfant possesseur d’un tel secret, et qui n’en était pas mort, la haine qu’il eût dû éprouver contre le Père de Kern, seul, et qu’il n’éprouvait point.

Bientôt, la colère de Sébastien s’atténua et mollit, les larmes vinrent et, avec les larmes, la détente nerveuse qui, peu à peu, le laissa sans force, sans résistance, le cerveau meurtri, les membres lourds, affaissé comme un paquet inerte, sur sa chaise. Le Père de Marel s’assit près de lui, l’attira doucement, presque sur ses genoux, l’enveloppa de paroles tendres, enfantines et berceuses. Au bout de quelques minutes, le voyant apaisé, engourdi:

--Voyons, mon enfant, êtes-vous plus calme maintenant?... Puis-je vous parler raison?... Voyons, écoutez-moi... Je suis votre ami, vous le savez... Je vous l’ai prouvé... Rappelez-vous votre fuite, le jour de votre arrivée ici... Rappelez-vous nos leçons de musique... nos promenades... Eh bien...

Paternellement, il essuya les yeux de l’enfant que les larmes gonflaient et tamponna son visage, à petits coups, avec un mouchoir.

--Eh bien... En admettant que ce crime soit vrai...

Sur un mouvement de Sébastien, il se hâta d’ajouter, en manière de parenthèse:

--Et il l’est... il l’est!...

Puis il reprit:

--En admettant qu’il soit vrai, et il l’est certainement, n’en êtes-vous pas le complice, un peu? C’est-à-dire pouvez-vous faire qu’il n’ait pas été consommé? De toutes les façons, mon pauvre enfant, vous devez en subir le châtiment. Comprenez-moi. Le Père de Kern sera puni, oh! puni avec une sévérité terrible... Je me charge d’avertir le Père Recteur, qui est la justice même. Il sera chassé de cette maison, envoyé dans une mission lointaine. Mais vous? Réfléchissez... Pensez-vous sincèrement que vous puissiez rester ici? Pour vous-même, pour nous, qui vous aimons tendrement, non, vous ne le pouvez pas. Ce serait irriter une blessure qu’il faut guérir et guérir vite. Vous allez, dites-vous, révéler le crime à tous, le crier partout?... Qu’obtiendrez-vous de cette vilaine action, sinon un surcroît de honte? A ce crime qui doit demeurer secret, et non impuni, vous aurez ajouté un scandale sans aucun bénéfice pour vous. Vous aurez réjoui les ennemis de la religion, désolé les âmes pieuses, compromis une cause sainte et vous vous serez tout à fait déshonoré. Non, non, je connais votre caractère, vous ne ferez pas cela. Certes, je vous plains... Ah! je vous plains de toute mon âme. Mais je vous dis aussi: «Acceptez courageusement l’épreuve que Dieu vous envoie...»

Sébastien essaya de se dégager, et il soupira d’une voix encore tremblante de sanglots:

--Dieu!... On me parle toujours de Dieu!... Qu’a-t-il fait pour moi?

Le Père devint solennel et presque prophétique:

--Dieu vous donne la douleur, mon enfant! prononça-t-il d’une voix grave et basse. C’est qu’il a sur vous des desseins impénétrables; c’est que, peut-être, vous êtes l’élu de quelque grande œuvre!... Oh! ne doutez jamais, même au milieu des plus atroces souffrances, de l’infinie et mystérieuse bonté de Dieu! Ne la discutez pas; soumettez-vous... Quelques larmes que vous versiez, de quelque calice d’amertume que vous soyez abreuvé, élevez votre âme, et dites...

Et, montrant le ciel de son doigt levé, il récita avec un accent de religieuse inspiration:

--_In te, Domine, speravi, non confundar in æternum._

Le Père demeura ainsi, plusieurs secondes, le doigt

en l’air, le regard planté droit dans celui de Sébastien; et, tout d’un coup, saisissant ses mains, attendri, chaleureux, presque larmoyant, il supplia:

--Promettez-moi de partir sans haine de cette maison? Promettez-moi d’accomplir noblement ce sacrifice?... Promettez-moi de garder, toujours, le silence sur cette affreuse chose?

Sébastien n’avait jamais senti autant le mensonge peser sur lui... Mais il était trop brisé par les secousses morales, trop anéanti par les successives émotions pour s’en indigner. Il n’avait plus que du dégoût pour ce Père, le seul, pourtant, en qui, autrefois, il eût cru, le seul en qui il eût trouvé un peu de bonté; il était écœuré de ces paroles graves qui s’accordaient si mal avec ce visage gras où, malgré tout, sous le masque changeant de la tristesse, de l’émotion, de l’enthousiasme, persistait un reste de bonne humeur insouciante et de jovialité comique, lesquelles, au fond, acceptaient l’infamie. Il répondit:

--Je vous le promets!

--Jurez-le moi, mon enfant, mon cher enfant?

Sébastien eut aux lèvres un pli amer. Cependant, il répondit encore, résigné:

--Je vous le jure!

Alors, le Père exulta:

--C’est bien, cela!... C’est très bien... Hé! je savais que vous étiez un brave enfant!

La face redevenue toute joviale, il interrogea:

--Voyons! Avez-vous quelque chose à me demander?

--Non, mon Père, rien...

--Que je vous embrasse, au moins, mon enfant!...

--Si vous voulez!

Sébastien sentit sur son front le baiser visqueux de ces lèvres, encore barbouillées de mensonges... Il s’arracha, révolté, à cette étreinte qui lui était aussi odieuse que celle du Père de Kern, et il dit:

--Maintenant, mon Père, laissez-moi, je vous en prie... je désire être seul.

Lorsque la porte se fut refermée derrière le Père, Sébastien respira plus librement, et il cria tout haut, dans une révolte suprême de dégoût:

--Oh! oui! que je parte!... Oh! quand vais-je partir d’ici!

Le soir, il fut conduit de nouveau chez le Père Recteur. En entrant dans le cabinet, il aperçut son père, debout, très pâle, gesticulant. Il était vêtu de sa redingote de cérémonie, tenait à la main son fameux et antique chapeau. Sébastien remarqua qu’à la hauteur des genoux son pantalon noir était maculé de poussière: il avait dû se traîner aux pieds de l’impassible Recteur, l’implorer, le supplier. Cette apparition ne le surprit ni ne l’émut. Depuis quatre jours, il s’était préparé à revoir son père et à subir ses reproches. D’un pas calme, il se dirigea vers lui pour l’embrasser. Mais M. Roch le repoussa d’un geste brutal.

--Misérable! vociféra-t-il. Comment, misérable, tu oses?... Ne m’approche pas... Tu n’es plus mon fils...

Sa colère était grande: ses cheveux gris et son collier de barbe s’en trouvaient hérissés, terriblement. Il bredouillait. Alors, Sébastien regarda le Père Recteur, calme, digne, son beau visage à peine fardé d’une légère émotion de circonstance. «Sait-il?» se demanda l’enfant. Et il chercha à lire dans ses yeux, dans ces yeux pâles, où ne montait aucun reflet de sa pensée. M. Roch s’était remis à parler, la mâchoire lourde. Il débita, bégayant:

--Une dernière fois, mon Révérend Père, une dernière et unique fois, j’ose vous implorer!... Ce n’est pas à cause de ce misérable... Il n’est digne d’aucune pitié!... Non! Non! Mais moi!... C’est moi, moi seul que cela frappe!... Et je suis innocent, moi!... J’ai une situation, moi!... Je jouis de l’estime de tout le monde, moi!... Je suis maire, sapristi!... Qu’est-ce que vous voulez que je devienne? Si près des vacances, que voulez-vous que je dise?

--Je vous en prie, monsieur, répondit le Père Recteur... N’insistez pas... Ce m’est une douleur de vous refuser...

--Au nom de Jean Roch, mon illustre ancêtre!... supplia l’ancien quincaillier... Au nom de ce martyr qui mourut pour la sainte Cause.

--Vous me déchirez le cœur, monsieur... Je vous en prie, n’insistez pas...

--Eh bien, je vais vous faire une proposition... Je ne vous demande pas de garder Sébastien tout à fait. Qui voudrait d’un pareil misérable? Mais gardez-le jusqu’aux vacances... Gardez-le dans un cachot, au pain et à l’eau, si vous voulez, ça m’est égal... Au moins comme ça, dans mon pays, ça n’aura pas l’air, vous comprenez!... Ma situation n’en souffrira pas... Je ne serai pas obligé de rougir devant tout le monde, ce que j’appelle!... Voyons, Très Révérend Père, je suis disposé aux plus grands sacrifices, quoique ce misérable m’en coûte déjà des mille et des mille... Voyons, je vous paierai sa pension double.

Et, sur un geste de protestation du Jésuite, il ajouta vivement:

--Je vous paierai ce que vous me demanderez, nâ!

Déjà il tirait de sa poche sa bourse de cuir, et s’agenouillant, il la tendait au Jésuite dans un geste de supplication frénétique.

--Ce que vous voudrez!... Hein, ce que vous voudrez!

Le Père releva M. Roch, et, visiblement choqué de cette scène, il dit d’un ton bref:

--Du calme, monsieur, je vous en prie... Abrégeons cette entrevue qui nous fait mal à tous les trois.

Alors, M. Roch tourna toute sa colère contre son fils; et le menaçant de son poing tendu:

--Misérable!... bandit!... hurla-t-il... Que vais-je faire de toi? Se saigner aux quatre membres et être récompensé de la sorte!... Ah! misérable!...

Il frappa un grand coup sur le bureau; quelques feuilles de papier tombèrent sur le parquet:

--Et d’abord, qui t’a appris ces saletés... Qui? qui? qui?... Dis-moi qui?... Mais les bêtes elles-mêmes ne font pas ça!... Un chien... oui, un chien... ne fait pas ce que tu as fait!... Tu es pire qu’un chien!...

Le Père Recteur eut beaucoup de peine à le calmer.

Sébastien souffrit cruellement de l’attitude de son père. Cet égoïsme grossier, celle vulgarité de sentiments, la mise à nu de cette âme, dépouillée de son appareil d’éloquence majestueuse et comique, lui causèrent un invincible dégoût. Ce qui lui restait de respect, ce qui subsistait encore d’affection filiale disparut, en cette minute même, dans la honte. Il comprit qu’il ne pourrait plus l’aimer jamais, et qu’il était tout seul dans la vie.

--Votre douleur est légitime, monsieur, dit à M. Roch le Père Recteur en le reconduisant jusqu’à la porte... et je comprends votre colère. Mais croyez-moi, ménagez un peu cet enfant. Une minute d’égarement n’engage pas l’existence... Il se repent.

--Il est bien temps, soupira M. Roch... Et vous croyez que c’est son repentir qui arrangera mes affaires!... et que je pourrai, après un tel scandale, me présenter aux élections du conseil d’arrondissement! C’est égal...

Il prit un ton amer, redressa sa taille courbée...

--C’est égal! j’aurais cru qu’entre gens du même parti... qu’entre honnêtes gens... j’aurais cru qu’on se soutiendrait davantage!

Ils quittèrent Vannes le lendemain, au petit jour. Pendant le voyage, M. Roch demeura sombre, irrité, la tête pleine de projets terribles et de punitions exemplaires. Sébastien, lui, regarda les champs, les bois, le ciel. Une pensée le préoccupait: «Le Père Recteur savait-il? Qu’était devenu le Père de Kern?» Puis il pensa aussi à Bolorec. Où était-il? que faisait-il en ce moment même? Il aurait voulu connaître son pays, Ploërmel, afin de mieux se représenter, de mieux revivre cet ami, cet unique ami des jours de tristesse, le seul qu’il regrettât. Et il imaginait des landes, des landes pareilles à celles de Sainte-Anne, des landes où des filles dansaient et chantaient:

Quand j’aurai quatorze ans.

L’arrivée à Pervenchères eut lieu de nuit, ce qui fut une consolation pour M. Roch! «Pourvu qu’il n’y ait personne à la gare... Quelle figure ferais-je?» avait-il dit souvent durant la route. Il n’y avait personne. Les rues étaient désertes. Ils purent gagner la maison sans être vus.

Sébastien, relégué dans sa chambre, et n’en sortant qu’aux heures des repas, ne put s’habituer tout de suite à ne plus se savoir au collège. Il croyait entendre les bourdonnements de la cour, entendre les chuchotements, les glissements le long des murs. Et quand la mère Cébron entrait, il sursautait. Pourtant, l’horizon n’était plus borné par des murs, des toits, des cheminées; c’étaient bien ses paysages aimés qu’il avait devant les yeux, les coteaux de Saint-Jacques, lointains, poudrés de cendre bleue, la rivière, invisible dans les verdures de la prairie, dont on suivait la sinuosité charmante, par l’onduleuse ligne des peupliers et des aulnes; la route où passaient des gens qu’il reconnaissait, des charrettes de chez lui, des bêtes de chez lui! Mais il avait, en tous ses sens, l’étourdissement du collège, comme après un voyage en mer l’on conserve longtemps encore, dans les oreilles, le bruit du vent, comme l’on ressent le mouvement de roulis du bateau. Il vécut ainsi, trois jours, trois jours d’engourdissement, sans souffrance, sans joie, sans pensée.

Le quatrième jour, au matin, la mère Cébron entra dans sa chambre. Elle revenait du marché, essoufflée et toute rouge; elle n’avait pas eu le temps de déposer à la cuisine son panier plein de légumes.

--Ah! monsieur Sébastien! monsieur Sébastien!... Je crois bien que votre père est fou. Il déménage, c’est sûr!... faudrait que vous auriez entendu ça?... Il était là, sur la place, ameutant les gens, et colère, colère!... Il disait: «Ah! je le materai, allez!... C’est un misérable!... mais je le materai!» On n’a point l’habitude de voir monsieur dans ces états-là!... Et dame, ça impressionne... Il disait encore: «Quand je devrais lui rompre les os, il faudra qu’il marche, allez!» Et il racontait sur vous des horreurs! des horreurs! Non, sûr, c’est pas bien de sa part! Mais, moi, je crois qu’il est fou!... Faut faire attention, monsieur Sébastien; parce qu’avec les gens fous, on ne sait pas ce qui peut arriver... C’est-il vrai, dites, monsieur Sébastien, qu’on vous a pris, avec un petit gars comme vous, en train de... vous savez bien?

--Non, mère Cébron, ce n’est pas vrai!

--Ah! je le savais bien, moi... Je vous dis qu’il est fou, monsieur!...

Et elle ajouta en haussant les épaules:

--Et puis, quand ça serait vrai! Voilà-t-il pas, mon Dieu, de quoi tant crier. Ah! dites donc, j’ai rencontré aussi mamz’elle Marguerite. Depuis cinq mois elle a bien grandi; justement, dimanche dernier, elle a étrenné ses robes longues... C’est une gentille enfant... Elle s’est informée de vous... Ah! dame! faut voir... Elle m’a demandé si vous aviez de la barbe... Voyez-vous ça! Non, où ça va-t-il chercher de pareilles idées, des gamines comme ça?... Pour en revenir à monsieur, je crois bien... non, là, vrai... je crois bien qu’il est fou...