Scènes de mer, Tome II

Chapter 4

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--D'abord je me dirais: Aller parler au commandant pour lui faire avaler les récits des vieux péchés d'une concitoyenne, c'est comme si je chantais _femme sensible_. Ainsi donc, pas de démarche inutile. Mais d'un autre côté, pour empêcher la mourante de crier après le capitaine, je dirais au second du navire, qui est un bon pèlerin, et c'est moi: Arnold, faites-moi le plaisir, mon ami, de remplir la corvée pour le commandant et d'écouter le chapelet que ma malade veut filer par le bout avant d'appareiller pour l'autre monde. Alors, comprenez-vous bien, Arnold descendrait dans l'entre-pont en se donnant un air bonhomme, et il écouterait tout ce que la chrétienne aurait à restituer à la vérité. Par ce petit moyen-là vous auriez rempli votre consigne, et votre malade défilerait en paix la parade, contente comme une sainte du paradis.

--Y pensez-vous bien, lieutenant! Ce serait tromper les dernières volontés d'un mourant, et je me reprocherais cela toute ma vie.

--Eh bien! vous vous le reprocheriez; mais la chose tout de même serait faite!

--Non, j'aime beaucoup mieux m'exposer à un refus de la part du commandant, et m'acquitter scrupuleusement de mon devoir, que de me débarrasser de ma mission en abusant de la confiance d'une malheureuse qui n'a peut-être plus qu'une minute à vivre.

--Voilà, par exemple, ce que je n'ai jamais compris, moi! Il y a des gens qui sont assez heureux pour avoir réussi à se faire une provision de scrupules. Ça les rend tranquilles, à ce qu'ils disent. Moi, j'ai voulu aussi me _scrupuliser_ un peu; eh bien! jamais je n'ai pu y arriver. Mais cependant tout cela ne m'empêche pas de dormir, de boire bien et de manger de même, comme à l'ordinaire; et je défie le plus honnête homme d'être plus tranquille d'esprit que je ne le suis. Il paraît que pour certains individus, c'est trop difficile que de s'installer une conscience un peu propre. Mais écoutez, au bout du compte, si c'est une chose qui ne se donne pas que la conscience, quand la nature ne vous a pas bâti pour en avoir une, on serait bien bête de chercher à contrarier le voeu de la nature; n'est-ce pas, docteur?

En ce moment les deux interlocuteurs virent, malgré l'obscurité qui les environnait, l'ombre de quelque chose sortir du dôme de l'arrière. Comme le capitaine du _Fantôme_ avait seul le privilége de monter à cette heure par l'escalier de la chambre, ils se dirent l'un à l'autre: Voilà le commandant qui vient sur le pont. Attention! Séparons-nous.

--Oui, répondit le docteur au second, séparons-nous; vous, pour veiller à votre quart, et moi pour aller faire ma demande au commandant.

--Votre demande! répliqua le second.... Il faut que vous ayez joliment du courage, docteur; et franchement, j'aime mieux que ce soit vous que moi qui ayez quelque chose à lui demander à l'heure qu'il est.... Allons, poussez de l'avant, et bonne chance que je vous souhaite.

Le Capitaine-Noir jeta d'abord les yeux sur la boussole pour s'assurer si le timonnier gouvernait bien en route. Ce pauvre timonnier, sentant à ses côtés son commandant, se tenait droit comme un piquet, les yeux fixés sur son compas, et osant à peine exhaler son souffle, tant il avait peur si près de son terrible chef. Après avoir stationné quelques minutes auprès de l'habitacle, le capitaine se mit à parcourir à pas lents, comme à son ordinaire, le gaillard d'arrière du navire. Pendant une heure il ne fit pas autre chose.

Quant au chirurgien, qui guettait le moment le moins défavorable pour aborder son chef, il s'était assis au pied du grand mât. Deux ou trois fois déjà il s'était levé avec la ferme résolution d'adresser la parole au capitaine, et deux ou trois fois il avait repris sa première position, sentant ses jarrets trembler sous lui au moment d'ouvrir la bouche.

Le second du bâtiment, maître Arnold, tout satisfait de trouver dans le médecin un homme qui avait aussi peur que lui de son capitaine, harcelait tant qu'il pouvait le malheureux docteur pour l'engager à se lancer. A chaque tour qu'il faisait entre le mât de misaine et le grand mât, il ne manquait pas de coudoyer son ami en lui répétant: Eh bien! docteur, qu'attendez-vous pour parler au commandant? L'occasion est belle, le voilà qui bâille à se démonter la mâchoire. Allez donc, docteur, et plus vite que cela.

Le docteur n'osait.

Le Capitaine-Noir, au bout de son heure de promenade sur le gaillard d'arrière, alla enfin s'asseoir sur le couronnement du navire. Dans la position qu'il avait prise, la lueur de la lampe d'habitacle jetait par intervalle sur sa sévère physionomie une clarté que faisait vaciller de temps à autre le roulis du bâtiment. Dans un de ces momens où les accidens de la lumière permettaient au docteur de voir la figure du commandant, le médecin crut remarquer sur les traits de son chef une expression moins austère que celle qu'ils avaient ordinairement. Pour cette fois notre médecin jugea le moment opportun. Il quitte le pied du grand mât, il se dresse sur ses jambes, et le voilà, poussé par le second, faisant quatre pas et en reculant deux, en train de s'avancer, le chapeau bas, vers son capitaine.

Dès qu'il se sentit en face de son redoutable chef, la résolution lui vint avec la nécessité de parler clairement.

--Commandant, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander!

--Une grâce, docteur? Mais il me semble que c'est aujourd'hui le jour!

--Effectivement, commandant; vous m'avez déjà accordé une grande faveur en permettant à cette dame malade de passer à votre bord; mais j'ai plus que cela encore à réclamer de votre bonté.

--Plus que cela? Vous m'effrayez. De quoi s'agit-il?

--D'accomplir les dernières volontés d'une femme qui se meurt.

--D'une femme qui se meurt! Et quels rapports peut-il y avoir entre une femme qui se meurt et moi?

--Cette malheureuse, à qui vous avez accordé si généreusement l'hospitalité à bord du _Fantôme_, voudrait confier à vous, mais à vous seul, un secret qui va s'exhaler avec son dernier soupir.

--Et pourquoi à moi plutôt qu'à vous?

--Parce que vous êtes le capitaine du navire.

--Et n'a-t-elle pas son mari à côté d'elle pour recueillir ses suprêmes volontés?

--Elle ne veut absolument se confier qu'à vous.

--Plaisante idée! C'est bien cela, au reste.... Nommez-moi à cette mourante, et l'envie de me prendre pour dépositaire du secret qui lui pèse se passera peut-être.

--Je vous ai nommé, commandant.

--Et qu'a-t-elle dit?

--Elle a persisté dans sa résolution.

--C'est donc une femme bien extraordinaire!... Au surplus, il en faut comme ça.... Et prévoyez-vous ce qu'elle peut avoir à me dire?

--De tels secrets ou peut-être de tels remords ne se devinent pas. C'est une étrangère, et je la connais depuis quelques heures seulement.

--Des remords! Elles en ont donc aussi quelquefois les femmes!... Oui, mais au moment de mourir, au moment où ces remords sont inutiles!... Je verrai votre malade.... mais il faudra qu'elle parle vite.... Aujourd'hui, vous voyez que je vous accorde tout, et pour une femme encore!... Dites-lui qu'elle se prépare à me recevoir....

Le médecin, étonné de la facilité avec laquelle il a obtenu de son capitaine la faveur qu'il a sollicitée pour la malade, passe comme un trait auprès du second, qui, le voyant se diriger pour descendre dans l'entrepont, lui demande:

--Et bien, docteur, y a-t-il de bonnes nouvelles?

--Il a consenti, lui répond le médecin.

--Consenti! s'écrie maître Arnold.... Quand je vous disais qu'il voulait se rapatrier avec le sexe.... Ah! par la sambleu! je serais bien curieux de savoir la grimace qu'il va faire en accostant le lit de la moribonde!

Et aussitôt maître Arnold se dispose, en se plaçant au coin du grand panneau, à épier le moment où le Capitaine-Noir se rendra auprès de la dame mourante; mais il se poste de manière à tout voir sans que son chef puisse soupçonner le motif qui le fait agir, car le second tremblerait de laisser apercevoir à son commandant le moindre indice de curiosité....

Le docteur, en revenant auprès de la dame anglaise, lui annonce que bientôt elle va recevoir la visite du capitaine, et que celui-ci s'est montré disposé à entendre ce qu'elle paraît avoir eu intention de lui communiquer. A ces mots, l'infortunée paraît recouvrer un peu de force, et relevant sa belle tête sur son oreiller, elle semble vouloir se recueillir un moment et réunir quelques idées.... Sa main défaillante a fait signe à son époux de s'écarter un moment.... L'époux en pleurs a obéi avec une soumission qui laisse voir combien il fait d'efforts sur lui-même pour s'écarter en cet instant douloureux de celle qu'il chérit.... Mais les yeux de la mourante ne versent pas une larme.... Sa bouche brûlante exhale à peine un soupir, et ses regards ne daignent pas même suivre dans l'obscurité son malheureux mari qui s'éloigne en sanglotant....

Le docteur, armé d'un flambeau, attend dans l'attitude du respect la visite du commandant.... Des pas solennels se sont fait entendre sur l'escalier qui conduit du pont dans l'entrepont.... Tout est calme à bord: les matelots de quart, comme à l'ordinaire, se sont retirés devant, prêts à paraître au premier commandement de l'officier, mais n'osant se montrer sans qu'on leur en ait donné l'ordre. Un seul homme se promène sur les passavans.... C'est maître Arnold, qui en marchant bien fort veut faire croire à son capitaine qu'il a à peine remarqué le mouvement qu'il a fait pour se rendre auprès du docteur....

Le Capitaine-Noir paraît enfin dans l'entrepont. Il saisit d'une main ferme la lumière qu'il voit briller dans les mains du docteur. Il s'avance vers la chambre de la malade.... Le docteur se retire avec humilité, et va rejoindre le second du navire, qui de son côté guette tant qu'il peut chacun des gestes de son capitaine.

Un rideau de soie enveloppe la couche de la mourante, qui s'est efforcée de tourner la tête vers le côté où il lui semble avoir entendu les pas du commandant.... Le Capitaine-Noir, en s'avançant près du lit de mort de la passagère, approche le flambeau qu'il tient de la main gauche, et de son autre main il écarte avec lenteur le rideau sous lequel lui apparaît la figure pâle et livide d'une femme mourante....

A l'aspect de ce flambeau et de l'homme qui le porte, les yeux presque éteints de l'infortunée s'élèvent sur le Capitaine-Noir.... Un cri horrible s'échappe de ses lèvres contractées.... Le flambeau tombe.... Le Capitaine-Noir remonte avec la vivacité de l'éclair sur le pont, où le docteur et le second le voient passer comme un spectre irrité.... Ils ont entendu le cri perçant et terrible parti de l'entrepont. Une idée épouvantable les a frappés comme d'un coup de foudre.... Le médecin se précipite vers le lit de la malade: il gagne, malgré l'obscurité qui règne sur ses pas, la chambre que vient d'abandonner le commandant, et sur cette couche qu'il cherche de ses mains tremblantes, il retrouve un cadavre.... C'est la femme qui vient d'expirer.... Des fanaux arrivent; à leur fatale clarté il aperçoit l'époux de la victime, qui, tout palpitant d'effroi, vient fixer ses regards épouvantés sur le corps inanimé de son épouse.... C'en est fait, la mort a étendu son voile lugubre sur l'infortunée, qui, dans son dernier soupir, a jeté un cri de terreur et de désespoir dont le médecin lui-même tremble encore....

Ses traits, horriblement convulsionnés, offrent dans leur ensemble affreux l'expression des sentimens qu'elle a éprouvés en expirant; son front glacé porte l'empreinte de l'épouvante qui vient de causer son trépas....

--Quel funeste mystère a accompagné ses derniers momens? demande l'époux désespéré au docteur.... Répondez, monsieur.... Votre capitaine pourra l'expliquer.... Il était là; lui seul a recueilli de la bouche de la victime.... Je veux savoir....

--Gardez-vous bien, répond le médecin, d'interroger le commandant!... Si le secret qui lui a été confié lui fait un devoir de se taire, n'espérez pas....

--Je puis tout braver, maintenant que j'ai tout perdu.... Peu m'importe le vain respect dont vous entourez un homme à qui j'ai droit de demander par quelle fatalité cette infortunée a succombé au moment même où il a paru près d'elle.... Est-il donc invisible pour qui veut parler à son honneur, ce capitaine si terrible....

--Non, répond une voix lugubre à ces derniers mots du malheureux époux, il n'est pas invisible, cet homme à l'honneur duquel vous voulez parler.... Le voilà!...

Et devant l'imprudent qui n'a pas craint d'exhaler ainsi sa douleur, se présente, les bras croisés et l'oeil en feu, le redoutable Capitaine-Noir!...

Un silence affreux suit ces paroles sinistres; le docteur ose à peine lever les yeux sur la figure de son commandant.... Le malheureux époux, à l'aspect de l'homme qui lui est apparu, sent sa résolution s'évanouir, et la peur succède à son exaltation. C'est au Capitaine-Noir seul de parler dans cet instant solennel.... Il parlera sans qu'aucune bouche ait l'audace de s'ouvrir pour l'interrompre....

--Faites enlever ce cadavre, dit-il en s'adressant au docteur et en accompagnant cet ordre d'un de ces gestes qui ne permettent ni la désobéissance ni même la plus légère hésitation....

Puis appliquant sa redoutable main sur le bras de celui qui un instant auparavant voulait l'interroger, il entraîne ce malheureux dans la chambre de l'arrière, dans cette chambre où lui seul avait le droit de pénétrer....

Maître Arnold, resté sur le pont, a saisi quelques-uns des incidens étranges de cette scène nocturne. Il brûle d'interroger le docteur.... Il a vu le commandant rentrer dans sa chambre avec le passager.... Que s'est-il donc passé? demande-t-il impatiemment au médecin en le voyant revenir sur le pont, après le départ du capitaine. Est-ce une comédie infernale qu'il veut jouer aujourd'hui? Le médecin consterné ne répond rien: il semble même ne pas entendre les questions que lui adresse son ami....

Celui-ci, livré à la plus vive curiosité, redouble d'instances pour obtenir quelques mots au moins du docteur, et après l'avoir arraché à sa stupeur, en le secouant comme un homme qui dort, il parvient à en tirer ces mots:

--La femme est morte, et le mari ne sortira pas vivant de la chambre du commandant.

Alarmé à son tour de cette lugubre prédiction, maître Arnold s'écrie avec effroi:

--Et si ce passager désespéré osait, seul avec notre commandant....

--N'ayez pas peur pour le commandant, répond le docteur.... Oh! si vous aviez vu le regard qu'il a lancé sur ce malheureux....

--Mais encore une fois, docteur, avançons-nous, croyez-moi, vers le dôme de la chambre du commandant.... Ce que vous me dites-là et votre air d'enterrement me présagent quelque malheur.... Approchons.... Je serai plus tranquille quand je me sentirai plus près de....

A l'instant même où maître Arnold prononçait ces derniers mots, en entraînant presque malgré lui le docteur sur l'arrière du navire, le bruit soudain d'une arme à feu les arrête....

Les deux amis et le timonnier placé à la barre se précipitent à la fois à l'entrée du dôme pour se jeter dans la chambre du commandant....

--Grand Dieu! s'écrie Arnold tremblant, c'est lui qu'on a tué!

--Non, lui répond en se montrant à ses côtés le Capitaine-Noir, ce n'est pas lui.... Faites monter à l'instant tout l'équipage sur le pont!...

Cet ordre était inutile: à la détonation de l'arme à feu, tous les hommes du _Fantôme_, oubliant, à l'idée du danger de leur chef, la règle sévère qui ne leur permettait de se montrer que lorsqu'ils étaient appelés en haut, s'étaient élancés de leurs hamacs sur le gaillard d'avant.

Le premier objet que leurs yeux hagards cherchent dans l'obscurité, c'est leur capitaine, et en l'apercevant derrière, entre le docteur et le second, ils se sentent rassurés....

L'ordre de rester sur le pont leur est cependant donné par maître Arnold.... Tous se pressent en silence, le bonnet à la main, pour entendre ce qu'il plaira à leur commandant d'ordonner....

Un homme monte seul sur le bastingage du vent: c'est le Capitaine-Noir. Il va parler.

Tous ses gens palpitent d'impatience; et de peur de perdre un seul mot, ils retiennent leur souffle dans leurs poitrines haletantes....

--Enfans! s'écrie leur terrible chef, la carrière de votre capitaine est finie.... Une misérable femme l'avait trompé, un lâche avait flétri son honneur.... Ma vue a donné la mort à la misérable, et cette main vient de venger l'honneur de votre capitaine sur le lâche qui l'avait flétri.... Je meurs digne de vous; vivez dignes de moi....

A ces mots, qui portent un effroi subit dans tous les coeurs, l'équipage se précipite d'un seul bond sur son capitaine.... Il n'était plus temps: l'arme qu'il tenait dans sa main venait de le renverser mort le long du navire....

--Mettons en travers, mettons en travers, crient à la fois tous les matelots; et trois embarcations, dans lesquelles se jettent les plus alertes, sont amenées en même temps en vrac à la mer. Ceux qui n'ont pu s'élancer assez tôt dans les canots se précipitent dans les flots pour chercher, en plongeant autour du navire, le corps de leur bien-aimé capitaine.... Les cris de rage des uns, les gémissemens des autres, donnent à cette scène nocturne l'appareil le plus étrange et le plus lugubre....

--Eh bien! demandent à chaque instant les officiers avec anxiété, l'avez-vous trouvé, mes amis?...

Et tous les matelots consternés répondent:

--Non, pas encore.... Ils cherchent de nouveau, ils nagent toujours: on dirait qu'ils ont fait le serment de retirer des flots un trésor auquel leur fortune et leur vie sont attachées....

Le ciel, qui jusque-là avait été doux et serein, s'est voilé de nuages; la mer s'est soulevée tout-à-coup à la lueur de la foudre qui commence à gronder.... Le vent gémit dans les cordages et les voiles du _Fantôme_. Mais ni la mer qui se gonfle, ni le vent qui mugit, ni la foudre qui gronde, ne peuvent arracher les matelots à l'endroit où ils croient retrouver les précieux restes de leur brave commandant....

La tempête, cependant, restera la plus forte.... Maître Arnold a répété vingt fois l'ordre de revenir à bord, et vingt fois ses gens lui ont désobéi....

Cependant à la voix brève de leur chef, qui s'unit à celle de l'ouragan, au fracas du tonnerre et au mugissement des flots, les matelots rallient le corsaire, en lançant vers le ciel, qui hurle sur leurs têtes, toutes les imprécations de l'impuissance et du désespoir....

En rentrant à bord, l'équipage furieux cherche encore à assouvir sa rage sur quelque chose qu'il demande vaguement....

Il lui reste deux cadavres.... Il les cherche.... Il les trouve.... Le corps d'une femme est resté dans l'entrepont.... Le corps d'un homme doit être étendu dans la chambre du capitaine.... Ces restes épouvantables sont amenés sur le pont à la lueur des torches funèbres que les officiers ont allumées....

--Voilà la misérable qui l'a trompé, s'écrient les matelots.

--Voilà le lâche qui a flétri son honneur, répondent d'autres matelots à leurs camarades....

--Envoyons-les ensemble par-dessus le bord; non, plutôt par-dessus la poulaine, disent-ils tous....

--Non! envoyons-les à l'eau tout nus, sans un lambeau de toile, et avec un baril vide amarré aux pieds, ajoutent-ils, pour qu'ils flottent long-temps, et pour que les oiseaux de mer dévorent leurs exécrables cadavres.... C'est l'enterrement des lâches, et c'est encore trop bon pour eux.

Et cette sentence cruelle de la vengeance est exécutée à l'instant même.... En voyant disparaître les corps des deux victimes, ignominieusement lancés à la mer, les matelots, irrités de ne pouvoir exhaler leur rage que contre des restes inanimés, unissent du moins leurs blasphèmes et leurs malédictions, en appelant la colère du ciel sur les deux êtres à qui ils attribuent la mort de leur capitaine....

C'est avec peine que le docteur est parvenu à les empêcher de lacérer les deux cadavres, sur lesquels, à défaut d'autre chose, ils voulaient assouvir leur fureur.

--Est-ce ainsi, répètent-ils en pleurant leur commandant, que devait finir le Capitaine-Noir....

--Un si vaillant homme mourir pour une coquine de femme....

Puis ils s'écrient en s'adressant à maître Arnold:

--Vous qui êtes devenu maintenant notre capitaine, conduisez-nous à terre le plus tôt possible....

--Nous ne voulons plus naviguer désormais....

--Plus de Capitaine-Noir, plus de _Fantôme_....

--Lui seul était digne de commander notre corsaire....

--Menez-nous à la première terre venue....

--Notre course, sans lui, est à jamais finie....

Le dégoût qui s'était emparé de tout l'équipage après la mort du Capitaine-Noir ne permettait plus aux officiers du corsaire de tenir plus long-temps la mer avec des hommes pour qui la discipline, qu'ils avaient observée jusqu'alors comme une sorte de culte, n'était devenue qu'un vain mot. A peine les matelots retrouvaient-ils assez de courage et de bonne volonté pour manoeuvrer le navire et pour obéir aux ordres de leur nouveau commandant.

Les officiers tinrent entre eux un long conseil à la suite duquel il fut résolu qu'on poursuivrait la route qu'on avait déjà prise pour attérir à Buenos-Ayres.

Au bout de trois jours on découvrit enfin la terre.... C'étaient les côtes de l'embouchure de la Plata.... C'était là que si souvent _le Fantôme_, couvert de gloire et chargé des riches dépouilles de l'ennemi, était revenu après ses rapides courses et ses nombreux combats.... A peine les matelots eurent-ils reconnu cet attérage, qu'ils supplièrent leurs chefs de seconder le projet qu'ils avaient conçu....

--Quelle est donc votre dernière intention? leur demanda le second....

--De brûler le navire, répondirent-ils tous, et de nous en aller à terre dans nos embarcations, pour qu'il ne soit pas dit que _le Fantôme_ puisse naviguer encore sans le Capitaine-Noir.

Cette volonté étrange était exprimée avec tant d'unanimité et de résolution, qu'il fallut bien que l'état-major du brick se rendît au voeu du grand nombre....

L'ordre de brûler le navire est donné.... Les embarcations, chargées de monde, sont prêtes à l'exécuter. C'est un hommage expiatoire, un sacrifice pieux que l'équipage veut offrir à la mémoire de son capitaine....

Les voiles du _Fantôme_ viennent d'être déployées....

Les grappins d'abordage ont été hissés, comme s'il s'était encore agi de combattre....

Les caronades ont été chargées... le pavillon noir arboré à la poupe.... C'est à ce signal que les bâtimens ennemis reconnaissaient qu'il n'y avait plus de quartier pour eux.... Une fois ces dispositions prises, les torches dont les officiers et les matelots sont munis mettent le feu au navire mouillé sur ses deux ancres, et en quelques minutes l'incendie dévore, en hurlant dans le gréement et la voilure, ces cordages si fins, ces voiles si gracieuses, chefs-d'oeuvre des habiles marins qu'avait choisis l'intrépide capitaine.... Bientôt le feu gagne la coque; il craque en pénétrant dans la cale, qui lance vers le ciel, par les panneaux et le dôme de la chambre, de noirs tourbillons de fumée: les pièces chargées sur le pont partent et tonnent.... Les hommes, groupés, debout et le chapeau bas, dans les embarcations, attendent dans le silence et le recueillement le moment fatal.... Les poudres vont sauter.... Une explosion effroyable, dont la terre et la mer sont frappées au loin, a retenti comme si les entrailles d'un volcan s'étaient déchirées.... Long-temps après ce fracas épouvantable, l'onde reste couverte d'un nuage de soufre que l'oeil ne peut percer, et que la brise ne parvient qu'avec peine à chasser vers l'horizon, que la secousse semble avoir aussi ébranlé.... Mais quand le vent a enfin passé sur les flots, et que la clarté du jour s'est de nouveau étendue sur leur surface, les regards des matelots cherchent la place où était _le Fantôme_.... Ils ne le retrouvent plus.... Le brick n'a laissé après lui aucune trace, et la mer a tout englouti pour jamais dans son abîme....