Scènes de mer, Tome II

Chapter 5

Chapter 53,827 wordsPublic domain

A l'aspect de ce néant, les voix de tous les marins du corsaire qui n'est plus s'élèvent pour la dernière fois, et l'on entend partir de toutes les embarcations ce cri lamentable:

Plus de _Capitaine-Noir_! plus de _Fantôme_!!!

* * * * *

V.

Le Négrier le Revenant,

SCÈNE DE MER DE LA CÔTE D'AFRIQUE.

Une petite flotte de négriers français, espagnols et portugais, encombrait l'ouverture du vaste fleuve de Boni, attendant avec anxiété l'occasion favorable d'échapper à la croisière anglaise qui la bloquait étroitement depuis deux ou trois mois dans les parages où chacun des navires de cette escadrille de marchands d'esclaves avait réussi à achever sa traite.

La corvette _le Soho_, commandée par un officier aussi intrépide qu'entreprenant, était venue pendant une nuit sombre et orageuse mouiller entre les bancs de Boni, pour essayer de surprendre, au jour, les négriers qu'elle avait cru pouvoir approcher à la faveur de la nuit et du temps épouvantable qu'elle avait choisi comme le plus propre à cacher sa périlleuse manoeuvre et son projet hardi.

Il faudrait avoir vu éclater un orage sur les côtes d'Afrique, pour se faire une idée de la scène imposante qui se passait à bord de la corvette anglaise pendant cette nuit solennelle.

Jamais encore le tonnerre, qui semble habiter ces climats de feu, n'avait retenti avec plus de fracas dans les mornes sonores de ces sombres rivages. Jamais encore les éclairs n'avaient embrasé avec autant d'ardeur le ciel convulsionné qui vomissait sur les flots soulevés par une houle sourde, des torrens de pluie, de soufre et de chaude fumée; et le vent, qui si souvent hurle par _tornades_ dans l'atmosphère étouffante de ces contrées désolées, s'était éteint sur les ondes gonflées, comme pour abandonner un moment à toute la fureur des élémens les lieux funèbres dont s'étaient emparées les ténèbres de la nuit.

Le silence que l'on gardait à bord de la corvette anglaise dans l'intervalle des coups de foudre n'était interrompu que par la voix retentissante du capitaine, qui, de temps à autre, gémissait dans un porte-voix pour faire entendre ces mots à son équipage attentif:

_Babord la barre! Pare à mouiller! Mouille! File du câble encore! Monte en double serrer les voiles!_

Dès que tous ces ordres furent exécutés avec promptitude et ponctualité, et que la corvette se trouva tranquillement mouillée, le second du bord ordonna à ceux des hommes qui n'étaient pas de quart d'aller prendre quelque repos avant l'heure où leur présence deviendrait nécessaire sur le pont. Puis il se rendit auprès de son capitaine, qui lui dit:

--Recommandez-leur bien de dormir s'ils le peuvent, car demain, selon toute apparence, la journée sera chaude et fatigante pour eux et pour nous!

Le commandant et les officiers passèrent le reste de la nuit à se promener sur le gaillard d'arrière, mais sans causer ensemble comme ils en avaient l'habitude dans les circonstances ordinaires du service. La pluie tombait en nappe sur eux; le tonnerre continuait à gronder sur leurs têtes; mais aucun d'eux ne pensait ni à la pluie qui les inondait, ni à la foudre qui venait éblouir leurs yeux distraits.

Ils attendaient le jour.

Le soleil, à travers les masses de nuages rougeâtres dont l'horizon se trouvait encore surchargé dans l'est, se leva enfin, vif, étincelant comme après les nuits délirantes d'orage, et à la faveur de ses premiers rayons, projetés sous la voûte du ciel encore convulsionné du choc atmosphérique de la veille, les gabiers, perchés en vigie sur les barres de cacatois, aperçurent au-dessus des bancs de sable en dehors desquels était mouillée la corvette, l'extrémité de la mâture d'un bâtiment à l'ancre....

Les officiers, après avoir observé à la longue-vue le navire nouvellement découvert par les gabiers, vinrent prévenir le commandant qu'on ne voyait encore personne sur le pont de ce trois-mâts; car c'était un trois-mâts, et un fort _négrier_ sans doute....

La résolution du capitaine du _Soho_ fut bientôt prise et son plan d'attaque bientôt arrêté.

--Comme il nous serait impossible, dit-il à ses officiers, d'approcher ce vendeur de nègres, avec notre corvette, sans nous exposer à échouer sur les récifs qui nous séparent de lui, nous irons le chercher dans son refuge avec nos embarcations. Chacun de vous, messieurs, commandera un des canots de l'expédition, et l'abordage nous fera justice de l'impassibilité insultante de ce misérable.

En quelques minutes les cinq embarcations de la corvette sont mises à la mer, et armées des meilleurs marins de l'équipage. L'ardeur des matelots qui les montent est au moins égale au zèle des officiers qui les commandent: elles partent; elles nagent vers le négrier qu'elles vont atteindre en quelques coups de rames; et, malgré le danger qui le menace de si près, le négrier, toujours paisiblement mouillé sur ses deux ancres, ne fait aucun mouvement, ne laisse apercevoir aucun préparatif de combat!... Aucun homme même n'a paru sur son pont.... C'est probablement un navire abandonné....

Pendant le petit trajet que devaient effectuer les péniches anglaises pour aborder ce navire mystérieux, le capitaine du _Soho_ était monté lui-même sur les barres de grand perroquet de sa corvette, pour suivre les mouvemens de son escadrille de canots, et être plus à portée, s'il le fallait, de donner encore des ordres à ses officiers....

Un _hourra_ épouvantable, poussé jusqu'aux cieux par tous les vaillans Anglais qui montent les canots assaillans, lui indiqua bientôt le moment de l'abordage, et le capitaine remarqua avec joie qu'aucun homme ne s'était encore présenté sur le pont du navire que ses gens devaient enlever sans que lui, leur ami et leur chef, pût partager les périls qu'il avait eu à leur faire courir.

Mais au moment où les péniches entourent, abordent, élongent le trois-mâts, la scène change subitement d'aspect. Des masses de matelots armés, lancés comme par un volcan des écoutilles du négrier, se précipitent avec rage sur les premiers assaillans, qu'ils repoussent, qu'ils massacrent, et qu'ils hachent sans pousser un cri, sans proférer une parole; et au bout d'un quart d'heure de carnage, les Anglais, accablés par l'impétuosité du choc inattendu qu'ils viennent d'éprouver, sont réduits à s'éloigner du redoutable trois-mâts qui voit fuir leurs embarcations à moitié coulées par la mitraille et jonchées des cadavres de ceux qui ont voulu franchir ses formidables bastingages.

Cet échec si inconcevable, si imprévu, loin de décourager les officiers des péniches, ne sert au contraire qu'à ranimer leur ardeur.

Ils reviennent à la charge dès qu'ils ont pu rétablir un peu l'ordre que leur défaite a un instant troublé.

Cette seconde attaque, plus terrible, plus acharnée encore que la première, fut repoussée aussi par le négrier avec encore plus de fureur que le premier choc.

Ce nouveau massacre dura une demi-heure, et les péniches anglaises, privées presque toutes de leurs chefs et de leurs plus vaillans matelots, se virent forcées d'abandonner pour la dernière fois le champ de bataille qu'elles venaient de couvrir si vainement de sang et de fumée.

Quelle ne fut pas la douleur du commandant anglais, lorsqu'en voyant revenir à bord le reste de la plus forte partie de son équipage, il aperçut les groupes de matelots du négrier victorieux rentrer dans leur cale et quitter le pont de leur navire, comme ils l'auraient fait après avoir exécuté une manoeuvre ordinaire dans la circonstance la plus paisible!

Quel pouvait donc être ce bâtiment infernal, armé de tant d'hommes et résigné à une résistance si opiniâtre et si meurtrière!

A la suite de cette expédition trop fatale, la corvette anglaise, réduite à s'éloigner avec le peu de monde que lui avait laissé le feu de l'ennemi, ne songea plus qu'à quitter le mouillage qu'elle ne pouvait plus garder avec sécurité, et où l'arrivée possible de quelques autres négriers bien armés aurait suffi pour la placer dans la position la plus passive et la plus humiliante.... Il fallut se résoudre à appareiller! Mais dans quelle situation et avec quelles ressources.... Vingt ou trente matelots, les seuls qui pussent encore agir, allèrent larguer ses huniers et ses basses voiles, ces voiles serrées, la veille encore, par un équipage de deux cents hommes si alertes et si dévoués!

Le malheureux commandant, livré à la tristesse trop naturelle de ses idées et au dépit cruel d'avoir échoué si complètement dans une tentative qui ne lui avait d'abord paru que trop facile, trouva à peine en lui assez de force et de calme pour commander la manoeuvre qu'il lui fallait ordonner pour fuir.... A l'abattement qu'il éprouvait déjà vint se joindre encore un sentiment d'effroi....

Le négrier, le redoutable négrier, qui jusque-là avait semblé vouloir rester à l'ancre et garder la position qu'il avait si bien défendue, se dispose aussi à appareiller.... Il s'est même hâlé à pic sur ses ancres: ses huniers paraissent s'élever le long de leurs mâts, sous ses capelages, et quelques-uns de ses matelots ont sauté sur les vergues.

Plus de doute, il va appareiller....

Un large pavillon, un pavillon couleur de sang se hisse sur sa poupe, au bout de sa corne d'artimon; et au milieu de cette fatale bannière se laisse voir une tête de mort dessinée en blanc.... Ce signal funeste n'indique que trop bien le projet du forban: il va venir attaquer _le Soho_, _le Soho_ dépourvu de monde, _le Soho_ découragé, accablé par la double défaite qu'ont essuyée ses embarcations.

Le fatal, l'inévitable négrier, poussé par la brise qui frémit dans les airs, déploie toutes ses voiles, comme un vautour étend ses ailes funèbres pour fondre sur un ennemi sans défense.... Il contourne les bancs qui le séparent de la corvette: sa proue élancée fend, avec la rapidité du vent qui l'entraîne, la mer sur laquelle il bondit; il court; il approche; il va tomber sur _le Soho_.

--Oh! pour le coup, c'en est trop, s'écrie le commandant anglais en s'adressant à ses compagnons consternés. C'est notre mort ou notre déshonneur que veut ce pirate. Il sait que la corvette ne peut plus combattre; mais apprenons lui, mes malheureux amis, qu'un bâtiment de sa majesté peut sauter pour échapper à l'infamie de tomber entre les mains d'un corsaire.

--Oui, oui, commandant, répondent tous les marins anglais à leur chef désespéré. Faisons-nous sauter avec la corvette, plutôt que d'amener le pavillon du roi pour cet infernal pirate.

Et un jeune officier, blessé dans le deuxième abordage livré au négrier, s'arme d'une mèche allumée, et se traînant péniblement vers la soute aux poudres, il n'attend plus que l'ordre de son commandant pour faire sauter la corvette.

Plus tranquille après avoir trouvé dans son équipage la ferme résolution dont il est lui-même animé, le commandant du _Soho_ attend avec résignation l'approche du négrier, certain qu'il est, désormais, de trouver contre la honte qu'il redoutait un refuge dans la mort qu'il s'est assurée.

Une portée de pistolet sépare à peine les deux bâtimens qui vont se mesurer bord à bord.... Mais quelle différence dans leur attitude et dans l'aspect qu'ils présentent! L'un bondé de monde, les voiles hautes et son artillerie prête à faire feu: l'autre se traînant avec effort sous les deux huniers et la misaine qu'il est parvenu à larguer, et ne montrant à l'ennemi que quelques pièces dégarnies de leurs canonniers et un pont aussi désert que sa longue batterie!

Un coup de sifflet de silence s'est fait entendre à bord du négrier, qui s'est mis en panne par la hanche de la corvette, sans que celle-ci ait pu manoeuvrer pour échapper au danger de cette position.

Un homme monté sur le couronnement du négrier a posé sur sa bouche un long porte-voix: c'est le capitaine forban qui va parler!

--Comment se nomme ta barque en dérive? demande ironiquement d'une voix de Stentor le commandant du corsaire.

--Quel est ton nom, écumeur de mer? lui répond le capitaine anglais. Je te ferai savoir le mien après.

--Mon nom? hurle alors le forban. Attends un peu, tu vas le savoir, si tu sais lire!

Et au moment où le capitaine négrier achève de prononcer ce mot, une épouvantable bordée lancée par son trois-mâts va percer le flanc ébranlé et couvrir de flamme et de fumée le pont et la batterie de la malheureuse corvette, qui ne riposte à la volée de son orgueilleux ennemi qu'en lui envoyant un à un quelques coups de canon tirés en désordre; et en s'éloignant dédaigneusement du _Soho_, le fier négrier laisse lire au capitaine anglais ce nom sinistre écrit en grandes lettres blanches sur sa poupe toute noire: _le Revenant_!!!

Trois heures après cette terrible entrevue des deux navires, _le Revenant_ disparut comme une ombre fantastique, au bord de l'horizon lointain, sous les éclats de la foudre qui recommençait à gronder, et sous la masse du grain furieux dont le ciel s'était obscurci, comme la veille, aux approches lugubres de la nuit!

* * * * *

VI.

Ronde de nuit des Corsaires.

Un grand lougre noir, long, élancé, ras sur l'eau, à l'air forban, aux voiles hautes et tannées, était venu mouiller, pour quelques heures seulement, à Bréhat, afin de vomir sur le rivage de cette île une centaine de ses fauves marins qui avaient demandé à leur capitaine la permission de se retremper dans les orgies de la terre, avant de reprendre une croisière déjà longue et pénible pour eux.

Après avoir saccagé tous les cabarets de l'île, battu les filles, assommé une partie de la garnison et mis le feu à deux ou trois granges, qu'ils avaient eu la délicatesse de payer d'avance, les superbes corsaires du lougre _l'Invisible_ étaient revenus à leur bord, frais et dispos, vaillans et satisfaits, comme s'ils eussent passé un mois dans une des champêtres maisons de santé des îles d'Hyères ou de Nice. Rien ne rafraîchit mieux le sang impétueux des marins que la vive débauche et les brûlantes orgies. C'est l'hygiène des hommes de mer, et les capitaines connaissent tous le tempérament de leurs matelots.

_L'Invisible_ appareilla dans la nuit avec tous ses joyeux bandits, pour couper, poussé par un joli frais du sud-ouest, sur la côte d'Angleterre, vers le bill de Portland....

Cent cinquante renégats en chemise rouge, en bonnet noir et en grosses et larges bottes de Terreneuviers, couvraient le pont du corsaire, et présentaient, dans leur sauvage agglomération, l'abrégé informe de toutes les nations maritimes du globe, avec leurs jargons différens, leur physionomie caractéristique, leurs passions diverses et leur humeur originelle. Il y avait dans ce singulier et terrible assemblage, des Génois confondus avec des Malais, des Américains pêle-mêle avec des Danois; des Africains mangeaient à la gamelle avec des Français, mais de ces Français qui sont de toutes les nations, qui font la course en temps de guerre et quelquefois même en temps de paix.

Un intrépide jeune homme de Saint-Malo commandait despotiquement à toute cette écume maritime, que d'un souffle de sa voix il envoyait à l'abordage, et qu'un seul de ses gestes impérieux suffisait pour faire rentrer dans l'ordre le plus passif et dans le calme le plus absolu.

Deux heures après avoir quitté Bréhat, la moitié de l'équipage s'était endormie profondément, et l'autre moitié était restée sur le pont, pour veiller au large, manoeuvrer le navire et sauter au besoin à bord du premier bâtiment marchand qu'on aurait pu rencontrer barbe à barbe au milieu de l'obscurité presque impénétrable de la nuit.

Le jeune capitaine, assis sur son banc de quart près du timonier, qu'il faisait gouverner, cherchait depuis long-temps dans sa tête rêveuse l'endroit où il pourrait lui être favorable d'établir sa croisière. Les gens de quart, en se disant à l'oreille: _Le capitaine est sur le pont_, n'auraient eu garde d'interrompre par le bruit de leurs grossiers entretiens les méditations de leur chef. _Quand on parle trop haut_, s'étaient-ils répété, _ça lui donne la fièvre, et quand il a la fièvre, le b.... n'est pas bon!_

Le maître d'équipage cependant, malgré la prudente réserve que lui prescrivait la règle silenciaire du bord, s'était hasardé à conter, assez timidement d'abord, des histoires de sa vie aux hommes du gaillard d'avant; et l'éloquent narrateur, en remarquant du coin de l'oeil que le capitaine s'était avancé sur le passavant de tribord pour recueillir quelques-unes de ses paroles, s'était mis en tête de fleurir son discours et d'élever son style à la hauteur de l'élite de son auditoire.

«Il y a, disait-il, auprès de Portland, une jolie petite coquine de ville que les Anglais appellent Weymouth dans leur jargon, où ce que les plus _comme il faut_ du pays vont se baigner comme des canards riches; de façon qu'une fois, ayant déserté des pontons de Portsmouth, en compagnie de deux chenapans comme moi, je nous trouvions le soir sans pain et sans embarcation sur la côte, le long d'une case avec de beaux rideaux éclairés par de la chandelle en cire. Une crâne Anglaise, taillée pour l'amour comme un _balaou_ pour la marche, se dégréait pour à seule fin d'aller s'élonger, la paresseuse qu'elle était, dans son hamac. Voilà que je dis par manière d'acquit à mes deux _acoulites_:

«--Il y a gras, les enfans, dans la turne, selon l'apparence du temps. Et comme la porte était fermée et condamnée au cadenas, je me _pommoie_ le long du mur par la fenêtre, et j'entre, quoi!

«La particulière, en me distinguant, a peur de mon physique. J'avais cinq ans de pontons sur le casaquin, qui ne vous refont pas le cadavre d'un homme. Je dis poliment cependant à l'hôtesse: Ce n'est pas pour ça que j'entre sans façon par la fenêtre de chez vous: c'est du métal qu'il me faut pour le moment; et je croche dans tout....»

«Après quoi je referme la porte de la cassine en dedans, en envoyant la clé par-dessus le bord.

«J'amarre avec deux tours-morts et une demi-clé la belle Anglaise sur sa table, un mouchoir de batiste sur sa bouche, et une bouche un peu bien garnie, allez; et en avant les pierres à fusil! que j'me dis. Me v'là descendu en double parmi mes deux matelots de route, ma cale pleine et mes panneaux condamnés.

«Avec de l'argent il n'y a rien d'impossible pour les mortels. Un smogleur anglais, sentant à la bonne odeur que j'avais le gousset fourré comme un premier hauban au portage de la ralingue, nous fit l'amitié d'une embarcation à clins de dix-huit pieds neuf pouces de tête en tête, pour nous remettre sur les côtes chéries de notre belle patrie: et ce qui fut dit fut fait.»

Le conteur eut à peine achevé son récit, qu'une voix impérieuse et brève s'éleva pour lui demander, au milieu du silence qui avait succédé à la péroraison:

--Reconnaîtrais-tu bien la maison que tu as pillée?

--Capitaine, comme si j'avais encore l'honneur d'y être; le smogleur dont que je l'ai corrompu m'ayant signifié que je m'étais adressé à la première famille de lords du royaume.

--Combien s'est-il écoulé de temps depuis ton aventure?

--Trois mois et un jour, capitaine; d'autant plus que voilà la première fois, depuis mon _exeat_ des pontons, que j'ai repris la course avec vous, Dieu merci!

--C'est bon; va te coucher pour te préparer à passer toute la nuit prochaine; demain je te ferai casser la figure, ou tu me ramèneras à bord toute ta riche famille de lords.

--Vous êtes vraiment trop bon, mon capitaine, pour l'article de mon sommeil dont je vous suis obligé. J'ai la maison dans la tête tout aussi horizontalement que je vous l'ai dit il n'y a pas seulement une heure.

Dès les premières ombres de la nuit suivante, le lougre _l'Invisible_ avait débarqué dans sa légère chaloupe, près du cap St-Alban, cinq de ses plus vaillans officiers, qui, conduits à Weymouth par le maître d'équipage, étaient parvenus à s'établir mystérieusement sous les murs du château que le forban avait escaladé, pour la première fois, trois mois auparavant.

Le lougre corsaire, pendant cette petite expédition nocturne, louvoyait au large, enveloppé des ténèbres qui favorisaient sa hasardeuse exploration, et attendait avec anxiété le retour de la chaloupe qu'il venait d'aventurer sur la côte ennemie.

Quelques heures se passèrent sans qu'aucun indice pût révéler au capitaine le sort de ses audacieux maraudeurs.... Mais avec les premiers rayons du jour, on aperçut, à bord de _l'Invisible_, un petit point noir qui se détachait légèrement de la côte de St-Alban pour venir vers le corsaire.... C'était la chaloupe chargée d'un nombre d'individus plus considérable que celui avec lequel elle avait été expédiée à terre.

Du plus loin que le maître d'équipage put se faire entendre, perché à la barre de la chaloupe, il cria au capitaine attentif: Mon capitaine, nous vous apportons du fameux! le père, le mari et la belle Anglaise! tous des lords pour le moins: il y aura gras! le père-lord seul en pèse au moins deux comme vous!

Les trois infortunés captifs furent embarqués plus morts que vifs à bord du fatal corsaire.

Le second de _l'Invisible_, après avoir présidé à cette petite opération de détail, s'approcha du capitaine pour lui dire:

--Savez-vous bien, capitaine, que cette Anglaise est joliment tapée?...--Qu'importe! avec l'argent que nous tirerons d'elle, nous en aurons de cent fois plus belles encore, en les payant. Que dit le jeune mari de ce coup de temps?--Mais, pas grand'chose de nouveau: il demande seulement à vous parler.

--Faites-le venir et qu'il s'explique vite et rondement: le temps file et la timidité m'ennuie.

Le mari de la jeune lady s'avança. C'était le seul des trois prisonniers qui pût encore retrouver assez de force et de résolution pour oser s'adresser au terrible chef des corsaires.

--Monsieur, demanda-t-il au capitaine en se remettant un peu de son émotion, après l'attentat dont nous venons d'être victimes, que pouvons-nous espérer de vous?

--La vie sauve, et rien de plus. Mais je vais vous parler sans phrases, car je n'ai pas le temps d'en faire. Voici le fait. Vous avez, dit-on, beaucoup d'argent, et nous en cherchons. J'ai mis la patte sur vous, votre beau-père et votre femme, et pour les ravoir il vous faudra financer. C'est tout et c'est juste. Combien me donnerez-vous de prime pour votre liberté?--Combien exigez-vous pour notre délivrance?--Puisque c'est à moi de parler le premier, j'entre en matière sans cérémonie. Vous me donnerez six mille guinées, et il n'en sera plus question.

--Six mille guinées? Vous les aurez, pour peu que vous me procuriez les moyens d'aller vous chercher cette somme à Weymouth.

--Cela ne sera pas difficile; mais entendons-nous bien d'abord, pour ne pas embrouiller nos lignes. Le vent porte en côte, et avec ce petit canot que voilà, et deux hommes dont vous me répondrez, je vais vous faire mettre à terre. Votre femme et le papa beau-père resteront à mon bord pendant le temps qu'il vous faudra pour rassembler vos espèces en bloc. Demain, vers le milieu de la nuit, je courrai un gentil petit bord sous le cap St-Alban, où vous viendrez me rejoindre dans une barque de pêche et mon petit canot, si vous êtes un brave homme. Mais si, au cas contraire, pendant l'arrangement de notre affaire, j'aperçois quelque croiseur qui ait l'apparence de vouloir me chicaner, je prendrai chasse, et, pour mieux marcher, je vous préviens que j'enverrai par-dessus le bastingage tout ce qui pourra me gêner à bord et qui me paraîtra charger inutilement le pont, la cale ou la chambre de mon navire....

A ces mots épouvantables, le pauvre Anglais ne put s'empêcher de frémir. Le capitaine s'aperçut de l'effroi qu'il venait de jeter dans le coeur de son prisonnier, et aussitôt il continua afin de profiter de l'émotion qu'il avait eu l'intention de produire sur lui:

--Ces conditions sont dures à avaler, je le sais; mais je suis le maître et vous êtes pour le moment l'esclave de ma volonté. Vous m'avez entendu; je ne répète jamais la même chose.

L'affaire vous chausse-t-elle?