Chapter 3
--Il baisse la tête, dit le capitaine anglais: le docteur m'a dit que c'était un mauvais signe.... Il n'y a rien à espérer pour milady ni pour sir Walace.... Cependant il paraît écouter le docteur, et le docteur parle encore.... Mais non, le voilà qui descend dans l'entre-pont, et le Capitaine-Noir ne lui a rien dit, rien ordonné....
Au bout de quelques minutes cependant, le capitaine anglais croit remarquer un mouvement à bord du _Fantôme_.... Au geste du commandant du brick, quelques hommes paraissent sur le pont, et bientôt _le Fantôme_ masque son grand hunier pour se remettre en panne.... Sans rien dire au _Mascarenhas_, le Capitaine-Noir trouve le moyen de se faire entendre de lui: il lui fait un signe de la main, et ce signe équivaut à un commandement impérieux... _Le Mascarenhas_ met aussi en panne, et l'embarcation du _Fantôme_, qui déjà est venue à bord avec le docteur, est de nouveau affalée à la mer. Les mêmes hommes la montent: le médecin s'est placé à la barre, sans paraître avoir reçu les ordres de son commandant. Mais cependant il a tout compris. Il s'éloigne en silence pour accoster une seconde fois le navire anglais.
--Eh bien! docteur, lui demande le capitaine du _Mascarenhas_, je vous l'avais bien dit que nous nous reverrions avant peu! Vous venez sans doute m'apporter de bonnes nouvelles?
--Oui, capitaine; j'ai tout obtenu de lui. Vous pouvez me confier vos deux passagers. Il a même permis que la femme à laquelle vous vous intéressez si vivement fût placée à notre bord. Faites vos dispositions pour qu'on puisse l'embarquer dans le canot sans risquer de lui faire éprouver des secousses qui pourraient nuire à l'état de cette pauvre malade. La mer est belle, le navire n'a que peu de mouvement, et il ne sera pas difficile de placer doucement cette dame dans l'embarcation, sur un bon matelas ou dans un cadre.
Toutes les dispositions nécessaires indiquées par le docteur furent prises, et la malade, accompagnée de son époux qui dirigeait ces apprêts avec la plus tendre sollicitude, fut reçue dans le canot du _Fantôme_ par les matelots du Capitaine-Noir.
Le mari de la dame mourante embrassa avec effusion de coeur le capitaine du _Mascarenhas_. Le docteur en fit autant en recevant de ce brave marin l'expression de la vive reconnaissance que lui inspirait le service qu'il venait de rendre aux deux infortunés qu'il confiait à son humanité.
Le canot du _Fantôme_ s'éloigna alors silencieusement du bâtiment anglais pour retourner à son bord.
Les matelots et les passagers du _Mascarenhas_, les yeux attachés sur cette embarcation qui emportait deux de leurs compagnons d'infortune, ne purent s'empêcher de remarquer avec étonnement et curiosité les précautions qu'avaient prises le docteur pour cacher à tous les yeux la figure de la malade. Un pavillon, posé sur deux cerceaux au-dessus de sa tête, avait été soigneusement étendu jusqu'au pied de son cadre, non pas seulement pour la garantir des rayons du soleil ou du souffle de la brise, mais ce pavillon paraissait avoir été placé de manière à empêcher tous les regards de se porter sur la personne qu'il recouvrait si soigneusement.
Dans quel but, se demandait-on, prendre un soin aussi scrupuleux? Est-ce pour épargner aux marins du _Fantôme_ l'impression pénible que peut causer la vue d'une femme expirante? Mais sur de pareilles gens quel effet redoutable pourrait produire un tel spectacle, quelque douloureux qu'il soit?... Cet intrépide équipage du Capitaine-Noir est-il habitué à trembler de peur à l'aspect d'une femme souffrante? Si d'un autre coté le docteur n'a voulu que procurer un peu d'abri à l'agonisante, pourquoi, non content d'avoir étendu sur elle un épais pavillon, se place-t-il encore dans son canot de manière à empêcher le Capitaine-Noir d'apercevoir la jeune passagère qu'il a bien voulu par son humanité recevoir à son bord?...
Tout le monde à bord du _Mascarenhas_ se perd en conjectures sur les minutieuses précautions prises par le docteur à l'égard de la malade.
Mais l'étonnement redouble encore, lorsque le canot se trouve rendu le long du _Fantôme_.... Personne ne paraît sur le pont: les hommes seuls de l'embarcation se disposent à embarquer la passagère au commandement du docteur. Le Capitaine-Noir, au lieu de témoigner quelque curiosité et de jeter au moins les yeux sur les nouveaux venus que son canot lui amène, semble au contraire éviter de les regarder. Il se promène toujours comme absorbé dans ses réflexions, et cette fois, au lieu de se tenir du côté du vent, il a passé du bord opposé, comme s'il craignait d'être témoin de la triste et silencieuse scène dont son bâtiment est devenu le théâtre....
La malade cependant venait d'être élevée dans son cadre jusque sur le plabord du _Fantôme_; mais alors, au lieu de démasquer son visage, le docteur a fait élever une toile au pied du grand mât, comme pour cacher, plus soigneusement encore qu'il ne l'a fait déjà, la passagère aux regards du timonnier et du capitaine, qui seuls se trouvent sur l'arrière. Le lugubre cortége se dirige du pied du grand mât jusque vers un panneau élégant situé en avant du milieu du navire, et le cadre de la malade, suivi par le mari de l'infortunée, disparaît, transporté avec soin par quatre matelots.
Les marins anglais ne savent que penser de l'étrangeté de cette scène muette et mystérieuse.
Le _Fantôme_ rehisse à son bord le canot que pour un instant il a mis à la mer. Les hommes qui ont nagé dans cette embarcation servent eux-mêmes à la replacer sur ses palans, et puis, après avoir exécuté avec promptitude et précision cette opération, ils se portent, toujours sans se dire un seul mot, sur les bras du grand hunier. Le _Fantôme_, poussé alors par le vent qu'il reçoit dans ses voiles orientées au plus près, quitte la panne qu'il avait tenue jusque-là le long du _Mascarenhas_, et en quelques minutes il a dépassé son compagnon de route, qui reste derrière lui comme un navire à l'ancre, tant la vitesse prodigieuse du brick est supérieure à celle du trois-mâts anglais.
Au moment de leur séparation, le capitaine du _Mascarenhas_ a voulu faire ses adieux au commandant du brick. Trois fois le pavillon anglais a été hissé et amené au bout de la corne du trois-mâts, en signe de salut. Mais le Capitaine-Noir n'a pas jugé à propos de répondre à cette politesse. Il s'est éloigné sans paraître même avoir remarqué qu'on le saluât.
Vers l'approche du soir, quand le soleil, disparaissant dans l'ouest, sembla abandonner à la nuit qui s'avançait l'empire de ces vastes mers que la solitude rend quelquefois si affreuses, l'équipage du navire anglais, rassemblé sur le gaillard d'avant, voulut encore repaître pour la dernière fois ses avides regards de la vue du brick redoutable qu'il croyait à peine avoir contemplé pendant plusieurs heures. Est-ce bien la vérité que nous avons vue, se disaient les matelots, ou un songe que nous avons fait? Avons-nous bien passé une demi-journée bord à bord avec ce fameux Capitaine-Noir dont on nous parlait comme d'un être invisible? Lorsque, rendus à terre, nous dirons que nous l'avons vu, que notre capitaine a causé avec lui, que son navire et le nôtre ont communiqué, personne ne voudra nous croire, et cependant c'est bien lui que nous avons rencontré et qui a pris à son bord nos deux passagers.... Mais avez-vous remarqué les matelots qui montaient le canot du _Fantôme_? Ils n'avaient pas le même air que les autres marins. Ils n'ont répondu à aucune des questions que nous leur avons adressées. Ils paraissaient même ne pas nous entendre.... Mais ce sont peut-être aussi, comme leur capitaine, des êtres surnaturels ou des malheureux qui ont signé un pacte avec le diable.
La nuit avait déjà descendu sur la surface de la mer, et à l'horizon, vers le point sur lequel les matelots n'avaient pas cessé de tenir leurs regards attachés, on vit sautiller un petit feu rouge qui indiqua que c'était là qu'était encore le _Fantôme_. Les marins du _Mascarenhas_, s'abandonnant à leurs idées superstitieuses, continuèrent leur conversation en observant au sein de l'obscurité la lueur que jetait par intervalles ce feu que l'éloignement allait bientôt leur dérober pour toujours.
--C'est la clarté de l'habitacle du _Fantôme_ que vous voyez là, disaient-ils avec une sorte d'effroi aux passagers qui écoutaient en palpitant leurs récits fabuleux sur le brick mystérieux.... C'est, dit-on, dans une tête de mort que la lumière nécessaire à la boussole est placée pendant la nuit. Le jour, quand le _Fantôme_ combat, il ne hisse qu'un grand pavillon noir au milieu duquel se trouve encore une tête de mort. Le nom même du bâtiment, que vous avez lu sur l'arrière, tracé en grandes lettres blanches, a été formé avec les os des officiers espagnols que le Capitaine-Noir a tués de sa propre main à l'abordage.
--Comment, répondaient les passagers aux crédules matelots, pouvez-vous ajouter foi à de telles exagérations, bonnes tout au plus pour effrayer de jeunes enfans?
--Comment nous pouvons ajouter foi à cela! Mais, messieurs, vous ne connaissez donc pas la complainte faite à Buenos-Ayres sur le Capitaine-Noir?
--Jamais nous n'en avons entendu parler.
--Dis donc, Herry, chante donc un peu, si tu n'as pas perdu tout-à-fait la voix, la complainte du Capitaine-Noir à ces messieurs, pour leur faire savoir si c'est des contes, ce que nous leur contons.
--Je veux bien si je peux, répond Herry à l'invitation de ses camarades; mais ma voix n'a pas pris beaucoup de force pendant nos quarante derniers jours de calme.... C'est égal, j'essaierai pour vous faire plaisir.... Approchez-vous de moi, si vous voulez m'entendre, car je ne crois pas pouvoir chanter comme je le faisais il y a seulement deux mois.
Tout le monde, réuni sur le gaillard d'avant autour du chanteur Herry, prêta une oreille attentive à la complainte du Capitaine-Noir.
L'orateur commença ainsi, d'une voix basse et rauque comme les flots qui murmuraient autour du navire:
Voyez à l'horizon Filer comme un fantôme Ce brick sans pavillon, Avec sa longue baume. Veille bien au bossoir, Car la nuit sera sombre, Et l'on a vu dans l'ombre Le Capitaine-Noir.
Largue la toile, Forçons de voile, Car il court l'enfer, Ce roi de la mer.
Malheur à qui s'endort Et tombe sous sa coupe; Une tête de mort, C'est son fanal de poupe. De l'arrière au bossoir, Comme un drap mortuaire Est peint l'affreux corsaire Du Capitaine-Noir.
Largue la toile, Forçons, etc.
Le jour, au fond des eaux Comme un plomb il se coule, Pour guetter les vaisseaux Que balance la houle. Et lorsqu'avec le soir Au loin la foudre gronde, On voit sortir de l'onde Le Capitaine-Noir.
Largue la toile, Forçons, etc.
Des grappins teints de sang A ses vergues se brassent, Pour déchirer le flanc Des vaisseaux qui le chassent. Et quand il fait pleuvoir Son monde à l'abordage, Nul n'échappe à la rage Du Capitaine-Noir.
Largue la toile, Forçons, etc.
Partout portant l'effroi, Partout faisant sa ronde, Près des vaisseaux du roi, Lui seul est roi sur l'onde. Ah! tremblons de le voir! Peut-être il nous observe.... Mais que Dieu nous préserve Du Capitaine-Noir.
Largue la toile, Forçons de voile, Car il court l'enfer, Ce roi de la mer.
La complainte de Herry sur le Capitaine-Noir n'était pas finie, que déjà le feu du _Fantôme_ avait disparu à l'horizon. Mais fidèles à leurs superstitions, les matelots anglais répétaient aux passagers qu'il ne fallait pas pour cela s'imaginer que le Capitaine-Noir les eût quittés pour ne plus revenir. Cet homme, ou plutôt ce diable, car c'est sans doute un démon, n'a pas pour habitude de lâcher comme il l'a fait la proie qui lui tombe sous la griffe. Aussi, à minuit, vous pouvez vous attendre à le voir revenir le long de notre bord et jeter ses redoutables grappins sur le pauvre _Mascarenhas_. Minuit, c'est son heure, et avec lui il n'est pas de tempête qui puisse mettre un bâtiment à l'abri de ses coups de patte. Quand la mer est furieuse pour les autres, elle est unie comme une glace pour le _Fantôme_, qui jamais, même dans un ouragan, n'a pris de ris dans ses huniers, et n'a amené ses perroquets pour un grain. Le Capitaine-Noir est si certain du succès quand il approche un bâtiment marchand ou un bâtiment de guerre, que quelquefois il ne se donne pas la peine de monter sur le pont pour commander l'abordage. Ce sont ses lieutenans qui ordonnent pour lui et qui font la plupart des prises dont s'engraisse l'équipage du _Fantôme_, car jamais le Capitaine-Noir ne partage avec ses gens; il leur donne tout: il ne prend pour son propre compte que la gloire, et afin que son nom seul soit connu, ses hommes ne sont désignés entre eux à son bord que par des numéros. En mettant le pied sur le plabord du corsaire, chaque nouvel arrivé perd son nom et prend un nombre d'ordre. Le second du navire est le nº 1, le premier lieutenant le nº 2, le second lieutenant le nº 3, ainsi de suite jusqu'au dernier mousse.
Les passagers, souriant avec l'air de l'incrédulité à tous les contes des matelots, allèrent se reposer, et le pont du _Mascarenhas_ resta livré aux hommes de quart, encore tout préoccupés des idées qu'avait fait naître en eux l'apparition du _Fantôme_ et du Capitaine-Noir.
Mais pendant le temps où les marins s'entretenaient ainsi du fameux capitaine et de son merveilleux bâtiment, que se passait-il à bord du _Fantôme_? Nous allons le voir.
Quelques heures après avoir perdu de vue le _Mascarenhas_, le docteur, chargé du soin de la malade que lui avait confiée le capitaine anglais, s'empressa de prodiguer tous les secours de son art à cette infortunée. Le mari de la mourante paraissait absorbé dans une douleur qui lui permettait à peine de répondre aux questions qu'on lui adressait. Il ne semblait trouver d'expressions que pour demander en espagnol au médecin: Croyez-vous qu'elle puisse en réchapper? et puis il ajoutait avec désespoir: Je donnerais toute ma fortune et toute ma vie pour conserver un seul de ses jours!
La tête penchée au pied du lit qu'on avait préparé à son épouse, l'infortuné mari n'avait pas voulu changer de position, et cependant les instances du médecin avaient été vives, car, prévoyant le moment où la malade pourrait cesser de vivre, il avait voulu éloigner son époux du fatal spectacle qui se préparait pour lui dans ce funèbre entre-pont du _Fantôme_, éclairé seulement par la lampe allumée au chevet de la couche de l'agonisante.
Dans la nuit, le docteur, pour faire diversion au sentiment funeste que cette scène douloureuse avait jeté dans son coeur, vint respirer sur le pont l'air frais qui enflait les voiles du navire. Le Capitaine-Noir était, contre son ordinaire, descendu dans sa chambre, car presque toujours il se promenait seul jusqu'à minuit ou une heure du matin sur le gaillard d'arrière.
Le docteur trouva le second du _Fantôme_ parcourant tout seul l'espace compris entre le grand mât et le mât de misaine. Bien rarement les officiers du bord, même quand le Capitaine-Noir s'était retiré dans sa chambre, s'exposaient à se montrer sur le gaillard d'arrière, à moins que ce ne fut pour surveiller de temps à autre la manière dont gouvernait l'homme placé à la barre.
Maître Arnold, second du bâtiment, était un rude marin français, fort peu familiarisé avec le sentiment, et très-expert en fait de chose expéditive, soit sur terre, soit sur mer. Dans son temps, comme il disait, la bamboche avait été sa passion. Mais voulant terminer honorablement une carrière orageuse, il s'était fait corsaire sous les ordres du Capitaine-Noir. Le docteur du bord et lui étaient au mieux, quoique leurs manières et leur humeur fussent tout-à-fait différentes.
--Eh bien! docteur, s'écria maître Arnold en voyant monter sur le pont son ami tout préoccupé, comment va la malade et monsieur son époux?
--Mais fort mal à mon avis, mon cher lieutenant. Vous me voyez tout bouleversé de la scène déchirante qui vient de se passer dans l'entrepont entre ces deux infortunés.
--Allons donc, docteur, je vous croyais plus de moral que cela; un homme qui tue par état être _vent-dessus vent-dedans_ pour une femme qui va avaler naturellement sa _gaffe_!
--Que voulez-vous? ce sont là des contradictions qu'on ne s'explique pas, mais qui existent dans notre pauvre coeur humain.... A propos, est-ce que le capitaine s'est déjà couché?
--Ah! mon Dieu, oui! Aujourd'hui il paraissait être plus triste encore que de coutume. Cependant il a fallu qu'il ne fût pas de très-mauvais poil pour vous accorder la permission de prendre à bord cette femme malade et son pleurnicheur de mari.
--C'est vrai; je ne reviens pas moi-même de l'audace que j'ai eue de lui demander de faire venir une femme à bord du _Fantôme_, et je conçois encore moins l'indulgence qu'il lui a fallu pour ne pas m'envoyer promener avec ma demande.
--Écoutez-donc, docteur, notre capitaine veut peut-être se rapatrier avec le beau sexe; qui sait!
--J'en doute.
--Et moi donc. Quand celui-là aimera une femme, moi j'irai à confesse au premier calotin venu. Avez-vous vu la grimace qu'il faisait quand dernièrement, dans notre relache à la Guayra, je voulais amener ces deux mulâtresses à bord? C'était cependant de bien belle marchandise; mais notre capitaine m'a fait bientôt refouler le sentiment en dedans. Quelle paire d'yeux il m'a faite! Une autre fois je vous assure qu'on ne m'y reprendra plus. Plus d'amour, Lisette, à bord du _Fantôme_.
--Et vous aurez raison. Je connais notre capitaine depuis plus long-temps que vous, et je vous jure que ce serait un mauvais moyen pour se mettre bien avec lui que de renouveler la petite scène qui a déjà eu lieu à la Guayra.
--Cependant on m'a dit, docteur, que, tel que vous le voyez, le capitaine n'avait pas toujours craché sur la beauté!
--Bah! on vous a peut-être débité des contes comme on en fait tant sur le Capitaine-Noir.
--Ecoutez, je ne vous donne tout cela qu'au prix où on me l'a donné à moi-même. On m'a dit entre autres choses, que c'était parce qu'il s'était trouvé trop échaudé par une particulière qu'il avait aimée trop dur, qu'il ne voulait plus remettre la patte dans le sentiment.
--Qui a pu vous débiter de telles balivernes? Il y a dix ans que je connais notre commandant et que je le suis sur toutes les mers, et jamais rien n'a pu, je vous assure, me donner à penser qu'il eût été trompé par une femme.
--Ecoutez donc, docteur, ce sont là de ces choses qu'un individu aussi fin que lui n'aime pas à faire savoir à propos de botte. Mais croyez bien que dans ce que je vous dis là, il y a quelque chose de vrai.
--Ne vous a-t-on pas raconté aussi que cette femme qui l'avait trompé était son épouse, et que le dépit d'avoir perdu celle qu'il aimait l'avait conduit à courir les mers?
--Sans doute que l'on m'a raconté tout cela.
--Eh bien! rien n'est plus faux. Ce sont toujours les mêmes bagatelles que l'on débite sur son compte. Ah! parbleu! si l'on voulait écouter les mille et un romans que l'on a faits sur notre pauvre capitaine, on en composerait plus d'un volume....
--A l'usage des maisons d'éducation, n'est-ce pas, docteur?
--Mais je ne vois pas ce qu'il pourrait y avoir de si immoral dans tout cela? Le Capitaine-Noir, ancien officier dans la marine française, s'est attaché au sort de la république de Buenos-Ayres. Il a rendu le plus de services qu'il a pu à sa nouvelle patrie; le tort qu'il a fait aux ennemis n'a servi qu'à augmenter légitimement sa gloire.... Et nous que ses succès ont enrichis, qu'avons-nous à lui reprocher?...
--Oh! rien sans doute, docteur, bien au contraire....
--Son avarice?
--Lui avare! il nous donne tout, bien loin de là, et ne garde rien pour lui, ce brave homme!
--Son inhumanité?
--Lui! ah bien oui! c'est le meilleur des hommes quand il veut!
--Son défaut de courage?
--Son défaut de courage, dites-vous, docteur? Mais c'est un lion, et le premier qui viendrait me dire.... Jamais la mer ne peut se flatter d'avoir porté un marin aussi intrépide que ce poulet-là.
--Eh bien! qu'avons-nous donc à lui reprocher? le silence qu'il garde avec nous? Mais si c'est là un moyen d'obtenir ce qu'il est en droit d'attendre de notre obéissance, pourquoi le forcerait-on à nous parler pour nous dire des choses inutiles?
--Vous avez raison, docteur, vous avez mille fois raison, et n'en parlons plus. Notre commandant est ce qu'il nous faut, et, voyez-vous, je ne le changerais pas pour un roi.... Mais causons, si vous le voulez bien, d'autre chose, car il pourrait nous avoir entendus jaser ensemble, lui qui voit tout ce qu'on fait à bord et qui sait tout ce qu'on s'imagine lui cacher.
--Oui, parlons d'autre chose, je le veux bien. Vous ne vous douteriez guère, j'en suis sûr, du motif qui m'a fait monter sur le pont? J'y venais avec l'espoir d'y rencontrer encore le commandant.
--Et qu'auriez-vous fait si vous l'y aviez trouvé?
--Je lui aurais demandé une faveur.
--Et quelle faveur?
--Une faveur qu'il ne m'accordera pas sans doute, mais qui au reste n'est pas pour moi.
--Et pour qui donc est-elle?
--Pour cette dame malade. Imaginez-vous qu'elle m'a d'abord demandé comment se nommait le capitaine du navire et quelle espèce d'homme c'était.
--Et vous lui avez répondu....
--La première chose venue. Dans la crainte de l'effrayer dans l'état où elle se trouve, je me suis bien gardé, comme vous le pensez bien, de prononcer le nom du commandant, et je lui ai dit, ma foi! qu'il se nommait.... Antonio.
--Antonio, c'est, ma foi! un nom tout comme un autre.
--Et quand elle a voulu savoir quel homme c'était, je lui ai dit que c'était un capitaine très-distingué et en grande réputation.
--Fort bien, et après?...
--Après elle m'a prié en grâce de l'inviter à se rendre auprès d'elle, parce qu'elle désirait lui confier avant de mourir ses dernières volontés.
--Ah bien oui! je serai bien curieux de voir pour la rareté du fait le Capitaine-Noir faisant auprès d'une femme le service d'un confesseur.... Il ne manquerait plus que cela pour me faire crever de rire, moi qui depuis si long-temps n'ai fait une once de bon sang.... Et que diable veut-elle, cette brave dame, avec sa confession et ses dernières volontés? Est-ce que son grand _bat-la-lame_ de mari n'est pas là au poste pour un coup?
--Par une singularité que je n'attribue qu'au désordre des idées causé par la maladie chez cette pauvre femme, elle paraît depuis quelques heures ne supporter qu'avec répugnance la présence de son mari au chevet de son lit.
--Voilà bien les femmes, docteur! en maladie comme en santé, toujours le caprice en avant jusqu'au moment de faire l'éternuement final et définitif. En v'là une qui au lit de la mort ne veut plus de son seigneur et maître. Ah! notre commandant a peut-être bien raison de ne pas taper plus qu'il ne le fait sur le féminin.... Mais encore, docteur, comment allez-vous débrouiller vos lignes pour tirer au capitaine la carotte sentimentale dont la moribonde vous a chargé?
--Je ne sais; mais j'irai, ma foi! tout droit pour remplir un devoir de conscience.
--Ah! c'est vrai, vous avez de la conscience, vous. Mais voyez-vous bien, si j'étais à votre place, moi, savez-vous ce que je ferais?
--Que feriez-vous?