Chapter 2
Une voilure grisâtre tombait, dans de larges dimensions, de ses longues vergues supérieures pour aller se border à bloc sur les vergues basses, au bout desquelles pendillaient encore de légers grappins d'abordage fourbis avec autant de soin que la lame reluisante d'un sabre. La peinture noire qui recouvrait toute sa partie extérieure contrastait de la manière la plus prononcée avec la vivacité de la couche de vermillon de l'intérieur de sa batterie. Dix-huit caronades, élégamment retenues dans leurs larges sabords par de belles bragues de soyeux filain blanc, accidentaient le pont uni et blanc sur lequel elles se trouvaient uniformément placées et amarrées. Autour de la bôme, d'où partait une large et haute brigantine, une vingtaine de piques et autant de haches d'abordage avaient été rangées comme des faisceaux de verges autour de la hache d'un licteur. Sur la guibre allongée de ce grand brick de guerre, une figure blanche, dont la tête paraissait être recouverte d'un manteau, s'élevait à chaque coup de tangage au-dessus des flots comme pour en effleurer rapidement la surface sans la toucher. Lorsque par l'effet du mouvement des vagues _le Mascarenhas_, placé au vent de son voisin, venait à être exhaussé par la lame, dans le creux de laquelle tombait alors le brick, l'oeil des curieux, plongeant dans le coffre de ce mystérieux compagnon de voyage, pouvait voir l'ordre admirable qui partout régnait avec l'élégance à bord d'un des plus jolis bâtimens qu'eussent encore supportés les flots.
Une circonstance, bien faite sans doute pour ajouter à la curiosité que la vue de ce noble bâtiment devait inspirer, avait été remarquée par les marins du _Mascarenhas_. Un seul homme, assis sur le dôme de la chambre, et le timonnier, placé à sa roue de gouvernail, s'étaient jusque-là montrés sur le pont, depuis la manoeuvre qu'avait dû faire le brick inconnu pour ne pas dépasser le trois-mâts anglais.
Deux ou trois fois déjà, le capitaine anglais, caché derrière le bastingage de l'arrière, avait dirigé sa longue-vue sur l'homme assis sur le dôme, pour tâcher de le reconnaître ou de l'examiner sans pouvoir être accusé de manquer aux égards que se doivent les capitaines entre eux.
L'homme assis n'avait pas changé de position. Un large chapeau de paille noire couvrait à moitié sa figure maigre et brune, et permettait à peine de voir de temps à autre les deux yeux vifs et enfoncés qu'il daignait à peine tourner par intervalles sur le _Mascarenhas_. Une veste de drap noir ou brun dessinait les larges épaules et le dos un peu voûté qu'il avait tourné du côté du timonnier.
Ces deux hommes, les seuls que le capitaine anglais eût jusque alors vus sur le pont de son voisin, ne s'étaient pas encore adressé un seul mot depuis que les deux navires naviguaient bord à bord, et sans les mouvemens que le matelot posté à la roue était quelquefois obligé de faire pour modérer ou prévenir les _lancs_ du bâtiment, on aurait dit de deux statues posées l'une sur le dôme et l'autre à la barre du gouvernail.
Alarmé ou inquiété de cette rencontre, autant que sa douleur pouvait lui permettre d'être encore alarmé de quelque chose, le capitaine du _Mascarenhas_ avait essayé à plusieurs reprises de lire le nom qui peut-être pouvait se trouver écrit sur l'arrière du brick; mais la position relative des deux navires ne favorisait guère cette envie de recueillir un tel indice: comme le brick, placé sous le vent du trois-mâts, nous l'avons déjà dit, ne présentait à celui-ci que le profil de sa poupe, il n'y aurait eu que dans le cas où il aurait laissé arriver, que l'on eût pu voir son arrière à bord du _Mascarenhas_, et jusque-là il avait toujours paru chercher à éviter la moindre embardée susceptible d'offrir à son compagnon la satisfaction qu'il semblait vouloir se procurer, soit en se laissant culer, soit en venant au vent. A chaque mouvement du trois-mâts hors de la direction exacte de sa route accoutumée, l'inévitable brick gouvernait de façon à conserver sa position le long de son camarade de bordée.
Fatigué enfin de l'obstination que ce brick mystérieux paraissait mettre à le suivre ou à l'escorter, le capitaine anglais se décida à provoquer quelques explications sur une manoeuvre aussi étrange et une intention aussi évidente.
Monté sur sa dunette, et le porte-voix à la main, il se dispose à interroger celui qu'il suppose être le capitaine du navire qui court si près de lui.
Les passagers les plus alertes et les matelots les moins abattus entourent leur chef dans le plus grand silence, et ils s'apprêtent à recueillir les mots qui vont être échangés dans cet entretien si intéressant pour eux.
--_Ship, oh!_ s'écrie enfin le capitaine anglais après avoir hésité quelque temps à prendre le premier la parole.
Tous les yeux se portent alors sur le commandant du brick, qui, toujours assis sur son dôme, paraît à peine avoir entendu ou avoir remarqué les mots qui viennent de lui être adressés.
Étonné de ce silence, le capitaine du _Mascarenhas_ croit devoir répéter son appellation, et il crie de nouveau, et avec plus de force encore que la première fois:
--_Ship, oh!_
Pour toute réponse, celui à qui il vient de parler se contente de prendre négligemment un petit porte-voix en argent, sans changer de place, et de lui faire entendre ces seuls mots:
--Parlez français. Je n'aime pas l'anglais!
Le ton dédaigneux d'une réponse aussi sèche et aussi laconique semble d'abord déconcerter un peu le capitaine anglais. Avant de se résoudre à adresser la parole en français au commandant du brick noir, il croit prudent de faire hisser à la corne de son bâtiment le pavillon de sa nation. Peut-être, pense-t-il en lui-même, qu'en me voyant arborer les couleurs anglaises, le brick jugera à propos de me faire connaître aussi le pays auquel il appartient.... Mais c'est en vain que le pavillon de l'Angleterre monte et se déploie, en se jouant, en haut du pic du _Mascarenhas_, le brick mystérieux n'arbore aucune couleur, ne laisse échapper aucun signe qui puisse faire supposer au trois-mâts que son signal ait été aperçu ou que l'on soit dans l'intention d'y répondre.
--A quel homme sommes-nous donc destinés à avoir affaire! dit tristement le capitaine anglais aux personnes qui l'environnent et qui paraissent vouloir lire sur sa physionomie chagrine les maux auxquels il faut peut-être se préparer encore.
--Mais peu importe! ajoute le capitaine; la résignation doit peu nous coûter maintenant, et l'avenir ne saurait nous réserver des malheurs plus terribles que ceux qui ont déjà éprouvé notre courage.... Cependant n'est-il pas cruel, au moment où nous commencions à espérer, de rencontrer.... C'est égal: soumettons-nous jusqu'au bout à la destinée ou plutôt à la Providence. Ce capitaine veut que je parle français.... Parlons-lui français, pour faire acte de soumission au sort que le ciel nous envoie.
Et le vieux marin reprend son porte-voix pour crier à son voisin:
--Oh! du brick, oh!
Un moment d'espérance et une lueur de satisfaction brillent sur les visages des passagers: ils ont vu le capitaine du brick relever la tête, et tourner pour cette fois ses regards vers eux. Il répondra, il va même répondre; mais que va-t-il dire? quel arrêt va rendre la gueule de ce porte-voix, tournée vers le _Mascarenhas_? Ce sont les oracles du destin qui vont retentir dans cet instrument sonore sur lequel tous les yeux et pour ainsi dire toutes les âmes sont fixés.... Silence! il va parler.
--Holà! a répondu enfin le capitaine inconnu, mais sans changer de place.
--D'où vient le brick? lui demande alors le capitaine anglais un peu enhardi.
--De la mer! Et vous, depuis quand avez-vous quitté Londres?
--Hélas! capitaine, depuis cent jours, avec soixante passagers et vingt-six hommes d'équipage.
Mais comment, se disent les passagers et les marins du trois-mâts, sait-il que nous venons de Londres?... Silence! dit le capitaine, il va encore nous parler.
Effectivement, le capitaine étranger a élevé de nouveau son porte-voix:
--Depuis quand le _Mascarenhas_ a-t-il éprouvé des calmes?
--Depuis quarante-et-un jours, capitaine.
--Avez-vous assez de vivres?
--Nous avons épuisé tous ceux que nous avions.
--Et de l'eau?
--Nous en avons recueilli quelques barriques hier pendant la pluie.
--Et vos malades?
--Nous en avons perdu quelques-uns.
--Pourquoi avez-vous abandonné le canot que vous aviez mis hier à la mer?
--Les malheureux qui le montaient se sont massacrés.... Mon fils commandait ce canot, qu'il croyait pouvoir conduire jusqu'à bord de votre navire.
Un moment de silence succéda à ces derniers mots.... Des larmes étouffaient la voix du malheureux qui venait de les prononcer avec effort.
Le commandant du brick reprit:....
--De quoi avez-vous le plus besoin?
--D'un chirurgien, capitaine; le nôtre a succombé.
--Je n'en ai qu'un à bord, et je le garde.
--S'il pouvait venir pour quelques instans seulement à notre bord, et qu'il voulût visiter nos malades, il nous rendrait le service le plus signalé que la Providence pût nous accorder.
--Oui, la Providence!... Quelle est la maladie qui s'est manifestée chez vous?
--Je l'ignore; c'est une fièvre, je crois; mais vous n'avez pas besoin d'avoir peur, elle ne se communique pas.
--Peur! reprend vivement et en souriant avec dédain le capitaine, peur! et en répétant ce dernier mot il fait un signe à son timonnier, qui pousse la barre un peu au vent.
Par l'effet de ce petit mouvement le brick arrive, et laisse voir sur la poupe, qu'il présente dans cette manoeuvre au _Mascarenhas_, ce mot, ce mot unique écrit sur son tableau en longues lettres blanches:
LE FANTOME!
C'était la réponse, la seule réponse que le capitaine avait jugé à propos de faire à l'Anglais qui venait de lui dire qu'il ne devait pas avoir _peur_.
A la vue de ce nom si connu, de ce mot qui à lui seul était une révélation pour tous les marins, les matelots du _Mascarenhas_ s'écrièrent: C'est le Capitaine-Noir! c'est le Capitaine-Noir! Et les regards des passagers, remplis d'une avide curiosité, s'attachent pour ne plus la quitter sur la mâle figure du commandant du _Fantôme_.
Dès que le brick, après la légère arrivée qu'il venait de faire, eut repris la route qu'il tenait auparavant à côté du _Mascarenhas_, le capitaine anglais, remis un peu du trouble que lui avait causé l'apparition du _Fantôme_ et de son redoutable commandant, renoua en ces termes et avec un reste d'émotion la conversation qu'il avait commencée quelques minutes auparavant:
--Commandant, je vous demande pardon d'avoir employé une expression qui a paru vous déplaire; mais je ne savais pas....
Le commandant du _Fantôme_, à ces mots, se contenta de faire un signe de tête négatif qui signifiait que l'expression du capitaine n'avait pu l'offenser.
L'Anglais reprit, toujours avec la même altération de voix:
--Mais je ne savais pas avoir l'honneur de parler au Capitaine-Noir. Je me félicite, au surplus, d'avoir rencontré, à la suite de tous mes malheurs, un homme aussi renommé par l'intrépidité de son caractère que par l'humanité de son coeur.
--Finissons-en. De quoi avez-vous le plus besoin?
--D'un chirurgien, commandant, et de quelques vivres un peu frais pour nos pauvres malades.
--Mon chirurgien ne peut passer qu'une heure à votre bord: des vivres, vous allez en avoir.
Un geste impérieux du Capitaine-Noir fit sortir comme par magie de l'entrepont, où se trouvaient rangés en silence ses matelots et ses officiers, neuf hommes qui, paraissant avoir deviné l'intention de leur chef, s'empressèrent de placer quelques barils et beaucoup de provisions dans un canot suspendu, le long du gaillard d'arrière, sur d'élégans montans en fer.
A un autre signe du Capitaine-Noir, le navire se trouva mis en panne, et les neuf hommes laissèrent glisser, sans dire un seul mot, l'embarcation à la mer.
Jamais les marins du _Mascarenhas_ n'avaient encore vu une manoeuvre exécutée avec autant de promptitude, de précision et de silence. C'était, comme disaient les matelots, des ombres de canotiers qui paraissaient avoir mis à la mer une ombre d'embarcation. Jamais, selon eux, navire n'avait été mieux nommé que celui-là: LE FANTOME!!!
Le _Mascarenhas_, en voyant la manoeuvre faite par son voisin, mit comme lui en _panne_ aussi bien et aussi vivement qu'il le put; mais quelle différence! c'était un lourd éléphant voulant imiter la légèreté de l'oiseau qui plane et se joue dans les airs.
Le canot rapide du _Fantôme_ élonge le grand navire; les huit matelots qui le montent relèvent d'un seul mouvement les huit avirons, avec lesquels semblent se jouer leurs vigoureuses mains; les provisions et les barils qu'ils ont l'ordre de livrer au capitaine anglais sont déposés sur le pont du bâtiment, sans que les marins qui les transportent osent franchir le plabord. Un seul homme monte à bord du _Mascarenhas_, c'est le chirurgien du _Fantôme_, qui a tenu la barre du gouvernail du canot pendant le court trajet qu'il a fallu faire pour se rendre de l'un à l'autre navire.
A l'aspect de ce jeune et grave officier, la figure des malades s'épanouit, et une lueur d'espoir se laisse voir à travers la douleur qui contracte leurs traits décomposés. Les passagers et les matelots entourent l'étranger. C'est un dieu réparateur qui leur apporte un baume pour leurs plaies, une consolation pour toutes leurs souffrances. Il interroge, il examine, il ordonne. On l'écoute comme un oracle; on recueille ses moindres paroles comme des arrêts célestes; on devine chacun de ses gestes; on exécute chacun de ses ordres. La confiance renaît à sa voix, et l'oubli de tous les maux passés coule de ses lèvres dans les coeurs des malheureux qu'il ranime par la persuasion et par le besoin même qu'ils ont de croire à un avenir de bonheur, après toutes les angoisses qu'ils ont éprouvées, tous les supplices qu'ils ont subis....
Le capitaine anglais seul est inconsolable. Le médecin a déclaré en vain que l'épidémie ne présentait plus de danger pour la plupart des malades, et qu'avec les soins qu'il a prescrits leur rétablissement serait assuré, le malheureux capitaine sent trop, pour partager la joie commune, que le mal qui le dévore est sans remède. Le médecin, qui soupçonne et qui apprend le sujet de sa douleur profonde, ne peut lui offrir aucune consolation; mais il cherche du moins à lui témoigner une bienveillance affectueuse: c'est le seul moyen d'adoucir l'amertume des maux que rien ne peut guérir.
--Capitaine, lui dit-il, il ne me reste qu'un devoir à remplir, après m'être acquitté à votre bord de la mission dont mon commandant m'a chargé: c'est de vous demander le service que je pourrais encore vous rendre.
--Pour moi personnellement, monsieur, je n'ai plus rien à réclamer de votre humanité. Le seul devoir qui me reste à remplir envers mes passagers et mon équipage sera bientôt accompli, si Dieu veut nous permettre de nous rendre à Buenos-Ayres. La tâche que je me suis imposée est la seule chose qui m'attache encore à la vie. J'ai navigué pendant quarante ans, et un malheur inouï vient de m'apprendre que ma pénible carrière était finie, et que l'homme à qui la Providence a refusé ses secours, n'est plus fait pour répondre de l'existence de ceux qui lui confiaient leur fortune, leur famille et leur vie.... Mais puisque vous êtes encore assez généreux pour me proposer un service après celui que votre capitaine a bien voulu me rendre, j'oserai vous adresser une prière.
--Parlez, capitaine, je suis encore à vos ordres.
--Une femme, la plus intéressante de toutes celles qui ont droit à nos respects et à nos égards, se meurt à mon bord, frappée par l'épidémie, qui à peine a épargné son mari.
Ces deux époux, que l'attachement le plus vif semble avoir enchaînés à une même destinée, sont riches, considérés, et résignés aux plus grands sacrifices. La femme, avec les secours de l'art, peut échapper à la mort, et elle périra, j'en suis sûr, pour peu que notre traversée se prolonge, sans que nous puissions lui offrir autre chose que des soins ordinaires et le plus souvent mal dirigés.... Votre bâtiment marche mieux que le mien; vous verrez la terre bien avant moi, sans doute, si jamais je la revois; à votre bord, vous pouvez prodiguer à vos malades, à chaque heure, à chaque instant, les secours si puissans que nous ignorons.... Si le Capitaine-Noir, cet homme si extraordinaire, que l'on dit brave et généreux jusqu'au fanatisme, consentait à recevoir à son bord la jeune malade et son malheureux époux, je croirais n'avoir plus aucun voeu à adresser au ciel dans ce monde qui va me devenir bientôt si indifférent.
Le docteur, à ces mots, baissa la tête et parut réfléchir long-temps avant de trouver ce qu'il avait à répondre au capitaine du _Mascarenhas_.
Celui-ci, désespérant d'obtenir ce qu'il avait demandé, se préparait déjà à éprouver un refus.
Le docteur, cependant, prit la parole après quelques momens d'hésitation.
--Capitaine, lui dit-il, je voudrais pouvoir vous promettre d'obtenir la faveur que vous sollicitez, et s'il ne dépendait que de moi de vous l'accorder, vous n'auriez déjà plus rien à désirer; mais je ne dois pas vous dissimuler, malgré tout le zèle que je pourrai mettre à seconder votre intention, la difficulté de réussir. A notre bord, nous ne savons qu'obéir aveuglément aux ordres de notre commandant, et jamais personne ne s'est hasardé à rien lui demander. Sa sollicitude pour nous, au reste, est si ingénieuse, qu'elle sait prévenir tous nos besoins, et qu'elle peut se passer de nos objections. Cet homme, que l'on connaît si mal partout où l'on parle de lui, a fait notre fortune; au milieu des dangers que nous allons chercher avec lui, il a toujours réussi jusqu'ici à nous arracher à la vengeance des ennemis qui avaient juré notre perte. Notre dévoûment pour lui va maintenant, je pourrais le dire, jusqu'à la superstition. A bord, ce n'est pas de l'obéissance que nous avons pour ses volontés, c'est un culte que nous avons voué à son étonnante supériorité.... Et puis, si vous saviez combien il est bon, noble et généreux!.. et combien il a souffert dans sa vie!.. On ne le connaît guère, sur ces mers qu'il a remplies de son nom, que par la gloire sanglante qu'il s'est acquise en écrasant les Espagnols; mais si l'on savait que de bienfaits il a répandus sur les infortunés même qui redoutent le plus sa terrible réputation, au lieu de le craindre comme un exterminateur, on l'aimerait comme un des hommes les plus magnanimes, et on le plaindrait comme un des êtres les plus malheureux qui soient au monde!...
--Comment! le Capitaine-Noir?...
--Oui. Cette révélation-là vous étonne, n'est-ce pas? mais rien n'est cependant plus vrai: vous ne connaissez que son nom, et moi je suis depuis long-temps son ami.
--Et vous pensez qu'il ne consentira pas?...
--Je ne pense rien encore. Aujourd'hui notre commandant paraît être dans un de ses bons jours, c'est-à-dire qu'il semble moins sombre et moins souffrant qu'à l'ordinaire.... Je me risquerai peut-être bien en arrivant à bord à lui parler; car, malgré l'amitié que j'ai pour lui et celle qu'il a pour moi, je ne lui parle pas, au moins, tous les jours. Depuis le dernier combat, dans lequel nous avons coulé une corvette espagnole, je ne lui ai adressé qu'une fois la parole pour lui rendre compte de l'état de nos blessés.
--Vous vous êtes donc battus depuis que vous avez quitté Buenos-Ayres?
--Trois combats et deux abordages.
--Et cependant je n'ai vu dans le corps du bâtiment ni dans votre gréement aucune trace de boulets!...
--Je le crois bien! Cinq à six heures après chaque action, l'oeil du plus fin marin ne découvrirait à bord de notre brick aucune marque de boulet. Il ferait beau! Avec une vingtaine de charpentiers et les plus vaillans matelots du monde, nous aurions le temps en vingt-quatre heures de refaire, je crois, un autre brick. Mais pardon! j'ai cru voir le commandant baisser la tête en se promenant sur le pont: c'est mauvais signe; il trouve peut-être un peu longue la visite qu'il m'a ordonné de vous faire, et je vais maintenant retourner à mon bord.
--De grâce, monsieur, quand vous serez rendu, n'oubliez pas la prière que je viens de vous adresser; les deux passagers dont je vous ai parlé sont riches, fort riches, je vous le répète, et ils n'épargneront rien pour récompenser le Capitaine-Noir du service inappréciable qu'il peut leur rendre.
--Ah bien oui! Je serais bien venu, je vous assure, de parler d'argent au commandant! Ce serait le plus sûr moyen de n'obtenir rien que sa colère ou son mépris; et je n'y suis nullement disposé, je vous prie de le croire.
--Mais au moins vous intercéderez pour moi, n'est-ce pas, et pour mes deux infortunés passagers?
--Je ne vous promets rien encore; mais si j'entrevois un seul petit instant favorable, soyez sûr que j'en profiterai. Adieu, capitaine, ou peut-être à revoir.
--A revoir, généreux jeune homme; car j'espère, je ne sais pourquoi, vous revoir bientôt.
--Alors ce sera bon signe; car si vous me voyez déborder du _Fantôme_ dans mon canot pour revenir à votre bord, cela indiquera que....
--Que le Capitaine-Noir est, comme vous me l'avez dit, le plus humain et le plus terrible des hommes; car je ne puis le regarder sans espérer en lui, et cependant sans en avoir un peu peur. A revoir, docteur.
--Adieu, capitaine.
La légère embarcation qui avait transporté à bord du _Mascarenhas_ le docteur et ses huit hommes ne fut pas plutôt rendue le long du _Fantôme_ que les hommes qui la montaient s'empressèrent de la hisser à bord et de la suspendre sur les montans qu'elle n'avait quittés que pour si peu de temps.
Puis, après avoir procédé à cette opération, les matelots et le docteur disparurent de dessus le pont pour aller, sans doute, reprendre la place qu'ils occupaient avant d'être appelés à remplir la corvée dont un geste seul de leur commandant les avait chargé.
Les deux navires, qui s'étaient tenus en panne pendant la visite du docteur à bord du _Mascarenhas_, _éventèrent_ leur grand hunier et reprirent parallèlement leur route, toujours côte à côte, toujours à une demi-portée de pistolet l'un de l'autre.
La promptitude avec laquelle le capitaine anglais avait vu rehisser le canot à son arrivée le long du _Fantôme_ ne lui fit augurer rien de bien favorable de la mission dont il avait chargé le docteur.
Si le médecin du _Fantôme_, se disait-il, avait cru pouvoir obtenir quelque chose de son commandant, il lui aurait adressé une demande avant de laisser remettre son embarcation sur les palans.... Il faut, je ne suis que trop fondé à le supposer, que le moment d'aborder le Capitaine-Noir ne lui ait pas paru opportun, et je crains bien de voir _le Fantôme_ forcer de voiles et disparaître à nos yeux pour ne plus revenir.... Pauvre milady! dans quelques heures, peut-être, elle ne sera plus, et son malheureux époux ne tardera pas à la suivre au sein de ces flots qui vont devenir son tombeau.... Ah! pourquoi ce médecin n'a-t-il pu rester avec nous, ou pourquoi plutôt ai-je été le plus malheureux de tous les hommes qui ont confié leur existence à cet Océan infernal qui a englouti déjà tout ce que j'avais de plus cher au monde!
--Capitaine, capitaine, s'écria doucement et avec un air de mystère un des passagers qui avait entendu la conversation du docteur et de l'Anglais, voilà le chirurgien qui parle au Capitaine-Noir.
L'attention du capitaine du _Mascarenhas_, sollicitée par cet avertissement, se porta toute sur le docteur et le commandant du _Fantôme_.
Le médecin, en effet, la casquette à la main, s'était approché de son chef, et il paraissait occupé à répondre timidement à quelques questions.
Pendant que le docteur parlait, le Capitaine-Noir continuait à se promener à grands pas, la tête baissée et les mains dans les poches de côté de son large pantalon....