Chapter 11
D'après le rapport de ces jeunes orphelins, cette grand'hune, où ils s'étaient reposés par besoin, à moitié de leur course à pic, pour redescendre sur le pont, n'était autre chose que la cinquième partie du monde _peuplée_ d'auberges, de maisons de joie et de vin à neuf sous la bouteille.
Sur chacune des enfléchures qu'ils avaient été obligés de grimper le long des grands haubans, il y avait des villages et des chevaux qui mangeaient de l'herbe en plein champ.
Plusieurs de ces petits malheureux rapportèrent que, dans le cours de leur long voyage, ils avaient cru remarquer, à sept ou huit lieues de distance, il y avait environ vingt ans, une assez forte avarie sous les _jautreaux_ du grand mât, mais, malgré cette avarie, le bas mât leur avait paru pouvoir encore aller dans cet état jusqu'à la résurrection générale.
Quelques-unes des nations habitant le Nord de la grand'hune leur avaient dit que dans l'hiver elles n'avaient pas trop chaud, pendant que, dans la même saison, les nations vivant dans le Sud s'étalaient au soleil comme des grenouilles à la pluie. On prétendait même que dans certaines parties du Sud-Ouest, on trouvait des peuplades de nègres tirant un peu sur le rouge de casserole foncé, teint de chaudière en cuivre sortant de dessus le feu.
La langue la plus commune chez ces peuples _grand'huniers_, ainsi que les avaient nommés les mousses envoyés pour parer la flamme, était la langue de boeuf. On en voyait de fumées suspendues à presque toutes les cheminées. Du reste, les _grand'huniers_ paraissaient si bornés, qu'ils ignoraient complètement que c'était la hune d'un vaisseau qu'ils habitaient depuis la naissance des rats et des souris et l'invention de la chandelle à la baguette.
Seulement, quand un petit coup de roulis ou de tangage du bâtiment venait remuer toute leur vaisselle et leur batterie de cuisine, ils allaient prier le bon Dieu contre les tremblemens de terre, ne se doutant pas plus que de la patte à Jacko que ce n'étaient que des tremblemens d'eau et des gigottemens de navire.
Cette flamme si embêtante que les escouades de mousses avaient été expédiées en haut pour aller parer, n'était autre chose que l'arc-en-ciel; car l'arc-en-ciel des cinq cents diables servait de flamme au _Grand-Chasse-Fichtre_, depuis le lever du soleil dans les temps d'orage, jusqu'au coucher de _Bourguignon_[3], au moment où il _capelle_ son bonnet de nuit pour prendre son bain ordinaire du soir dans la lame de l'Ouest[4].
[Note 3: Les matelots se servent souvent de ce nom métaphorique pour désigner le soleil.]
[Note 4: _Dans la lame de l'Ouest_, pour indiquer la partie occidentale de l'horizon sous laquelle disparaît le soleil à la mer.]
Pleine lune pour pomme de flèche de cacatois;
Pyramide d'Égypte pour pointe de paratonnerre;
Arc-en-ciel en guise de flamme faraude;
Pour grand'hune toute une île grande comme l'Amérique, non compris l'Europe, l'Asie, l'Afrique et Saint-Malo de l'île, la cinquième partie du monde[5];
[Note 5: J'ai long-temps cherché, avec un zèle digne de tout historien consciencieux, à savoir la raison pour laquelle les conteurs de bord assignaient à la ville de Saint-Malo le rang de cinquième partie du monde. Plusieurs annalistes m'ont répondu que c'était parce que les premiers Malouins ne voulaient être d'abord ni Bretons ni Normands, qu'on avait fini par faire une cinquième partie du monde pour eux, dans l'impossibilité où l'on se trouvait de classer à leur fantaisie la ville de Saint-Malo dans la nomenclature des anciennes cités provinciales du royaume. On en a fait autant, dans les vieux dictons de bord, pour les villes qui se trouvaient sur la lisière de deux provinces, pour Nantes par exemple, dont les habitans ne savaient trop s'ils étaient Hauts-Bretons ou Angevins. C'est une grosse plaisanterie du gaillard d'avant.]
Une mâture à perte de vue pour d'autres que des aveugles;
Des vergues hautes et basses finissant bien gentiment en pointe d'aiguille comme la tour à feu de Cordouan;
Soixante-douze mille paires de bas-haubans, deux fois moins gros que la cuisse du Père-Éternel;
Bois de première qualité partout, filain du premier brin haut et bas, en proportion des haubans et cale-haubans, gréement peigné, ridé, noirci, fourré, suiffé et ciré comme pour aller au bal ou du côté des paquets de raisins du Bonhomme-Tropique; avec cela _le Grand-Chasse je t'en fiche_ pouvait naviguer de Tours en Touraine à Brest en Bretagne, sans prendre de billet de sortie au bureau du chef de la direction du port.
* * * * *
Voilure.
La voilure du fabuleux navire n'avait pas pu bien évidemment être faite par la main des hommes: tout le chanvre récolté depuis la création n'y aurait pas plus suffi que le travail de tous les tisserands depuis l'invention de la toile. La grande voile à elle seule aurait couvert un des deux Océans, et pour peu qu'il eût été possible à l'équipage de la laisser tomber sur ses cargues pour la mettre au sec, il est bien certain que cet immense morceau de toile aurait occasioné une éclipse de lune et de soleil, en masquant pour l'un des côtés de la terre une bonne moitié du ciel. Mais à cet égard, les habitans du globe pouvaient être fort tranquilles; pour déferler une des plus petites des voiles seulement du _Grand-Chasse-Fichtre_, il aurait fallu toute une armée de gabiers aussi hauts que les bastingages du navire; et un corps de manoeuvre d'hommes de cette espèce n'était pas une chose facile à trouver, même chez les Patagons, qui passent pourtant pour des lurons assez carrés et assez bien plantés sur leurs pieds d'éléphant.
Un jeu complet de voiles était au reste une chose tout-à-fait inutile à bord. C'était uniquement pour prouver qu'il n'était pas avare de sa petite monnaie, que l'armateur du bâtiment avait fait serrer sur chaque vergue la voile qu'elle devait avoir. Avec son petit foc seul, qui était venu au monde tout hissé et tout bordé, le navire naviguait comme un poisson. Ce petit foc lui-même était si grand, que les gens du gaillard d'avant, placés cependant les plus près de son écoute, n'ont jamais pu apercevoir que cinq à six lieues de sa ralingue. Une nuit que, pendant un coup de vent à décorner les boeufs, cette ralingue de petit foc vint à faseyer légèrement et à battre du côté de sa chûte, tout l'univers et les autres parties de la terre crurent que c'était le monde qui chavirait pour le jour du jugement dernier. Ce ne fut que lorsque l'ouragan eut mis un peu de vent dans la voile et de façon à l'empêcher de ralinguer, que les montagnes et les bancs de roches commencèrent à se tenir un peu tranquilles et à ne pas tomber les uns sur les autres comme des moutons qui dégringolent plus vite que l'ordonnance de _dégringolage_ ne le permet aux moutons.
Néanmoins, malgré la bonne qualité de la toile, ce petit foc se déchira dans la partie de son point d'écoute; ce n'était presque rien pour le navire, et c'était beaucoup pour le capitaine, qui voulait faire réparer l'avarie, afin que le trou ne s'augmentât pas avec le temps. Toute la toile à voile disponible fut mise en réquisition, et les voiliers de tous les ports de mer, soit ports marchands ou ports de guerre, furent appelés au raccommodage. Mais quatre ou cinq générations d'ouvriers moururent de père en fils sur l'ouvrage sans pouvoir venir à bout de la réparation: pendant ce temps-là, le petit foc continuait à se déchirer; mais avant que l'ouverture n'eût gagné le quart seulement de la voile, il aurait fallu plein la cale du bâtiment, de cent années: il ne s'en déchirait qu'une cinquantaine de lieues toutes les vingt-quatre heures. Un cheval de poste au galop aurait presque pu suivre le progrès que faisait par jour la déchirure.
L'armateur ou les armateurs du navire, car on n'a pas encore bien pu deviner s'il n'y en avait qu'un ou s'il y en avait plusieurs, mais cette dernière supposition étant la plus vraisemblable, vu la somme qu'il avait fallu débourser ou les apprêts qu'il avait fallu faire, nous dirons _les armateurs_; les armateurs donc avaient bien fourni, ainsi que nous l'avons dit précédemment, toutes les voiles nécessaires à la barque, et ils avaient même poussé la générosité si inutilement, qu'ils avaient donné un jeu complet de voiles à un bâtiment qui ne pouvait se servir que de son petit foc. Mais, soit oubli ou caprice de la part des armateurs, le _Grand-Chasse-Fichtre_ n'avait pas reçu son pavillon de poupe. C'était la seule chose un peu majeure qui manquât à bord.... Il fallut songer à lui faire un grand pavillon; mais ce n'était pas l'affaire d'un jour et d'un coup d'aiguille.
Le commandant du bateau, personnage dont il sera parlé plus tard, fit avertir tous les pays et toutes les nations qui savent faire quelque chose de leurs doigts, qu'il n'avait pas de pavillon, et qu'il ordonnait à tous ceux ou celles qui se trouvaient avoir une quantité quelconque d'étoffe de n'importe quoi, de lui faire parvenir cette étoffe, laine, soie, fil, ou coton. On n'est pas difficile sur la qualité de la marchandise, quand tout est bon pour faire quelque chose de pressé. Les paquets de drap, les ballots de toile, les pièces de soierie, les cargaisons de calicot, tombèrent à bord comme la grêle en hiver avec un grand frais de nord-ouest. Pendant toute la vie du père Adam, qui ne fila son câble, à ce qu'on dit, qu'à l'âge de neuf cents ans, on travailla à bord à faire le pavillon de poupe. Mais comme tous les morceaux qu'on apportait au rendez-vous général des couseurs et des couturières étaient tantôt gris, tantôt blancs, tantôt bleus, jaunes, rouges, verts, bruns ou noirs, il s'ensuivit que le pavillon, une fois à peu près fini, se trouva être de toutes les couleurs venues, et qu'il ne parut appartenir à aucune nation reconnue par les gouvernemens.
Le bâtiment lui-même n'était non plus d'aucune nation, et n'appartenait pas plus aux Anglais qu'aux Français, aux Hollandais qu'aux Danois, aux Suédois qu'aux Russes, aux Espagnols qu'aux Portugais, aux Algériens qu'aux Tunisiens, à la marine de notre saint-père le pape qu'à la marine autrichienne, qui consiste en un brick désarmé et en un brick qui n'armera jamais; il n'appartenait pas plutôt non plus aux Cafres qu'aux Malgaches, aux Hottentots qu'aux Mozambiques, aux Malais qu'aux Chinois, aux Égyptiens qu'aux Mamelucks, au Grand-Turc qu'au Grand-Mogol, à la mer Noire qu'à la mer Rouge, à la mer Blanche qu'à la mer Jaune, au cap Français qu'à la pointe à l'Anglais, à l'île à Ramiers qu'à l'îlet à Cochons, à l'île de la Tortue qu'au Grand-Caïman, et finalement à l'île aux Moines qu'à la pointe du Corbeau en rade de Brest[6]. C'était un composé de tout et de rien, un fricot de toutes les nations et d'aucune nation en particulier; un forban sans pavillon, si vous voulez; mais un forban qu'il aurait été bigrement difficile d'amariner avec une chaloupe de corvette.
[Note 6: Les matelots qui racontent ont l'habitude de parfumer tous leurs récits des fleurs d'érudition qu'ils ont cueillies dans le cours de leurs voyages, en parcourant les points maritimes les plus remarquables du globe. C'est cette prétention qui explique le soin avec lequel ils introduisent, à l'occasion, autant de noms propres qu'ils peuvent le faire dans leurs contes et leurs histoires de mer.]
Quand le pavillon de toutes couleurs fut une fois fait, on commença à se demander comment on le hisserait au bout de la corne d'artimon. On se mit alors à le frapper sur un tas de câbles de vaisseaux, gros ensemble comme la tour de Babylone, et longs comme un jour sans pain et sans fin. Dans le moment actuel la drisse n'est pas encore frappée sur la gaine de ce pavillon de poupe, à ce que rapportent les matelots congédiés qui ont navigué dernièrement à bord de ce coquin de navire.
* * * * *
État-major, équipage, personnel du Grand-Chasse-Fichtre.
Toutes les conjectures que l'on a pu former sur le compte de l'officier supérieur qui obtint l'honneur de commander _le Grand-Chasse-Fichtre_, ont porté les savans à supposer que la direction et la conduite du navire n'avaient pu être confiées qu'à l'_Antechrist_ en personne.
Un ou deux érudits ont pensé cependant, avec quelque apparence de raison, que le _Juif-Errant_ réunissait autant de titres que l'_Antechrist_ lui-même pour faire admettre la probabilité de sa présence à bord, aux yeux des commentateurs les plus instruits. Mais une seule objection a suffi pour ruiner de fond en comble cette dernière opinion. On a fait observer que le _Juif-Errant_ n'avait jamais passé pour marin, et que l'_Antechrist_ possédait au contraire la connaissance parfaite de toutes les professions; la pratique jointe à la théorie, la science à l'expérience.
Cette assertion a universellement prévalu: c'est l'_Antechrist_ qui est proclamé aujourd'hui pour l'unique et seul commandant du _Grand-Chasse-Fichtre_, et qui en cette qualité, a été reconnu pour maître après Dieu du bâtiment susdit dénommé.
Le capitaine avait pour état-major tous les officiers de toutes les marines de l'univers. Le second était un gaillard à peu près taillé sur le même gabarit que son chef, un peu moins grand, un peu moins gros peut-être, mais buvant tous les matins son boujaron d'eau-de-vie dans une tasse à café de la grandeur de la rade de Rio, et sans se lécher les babines après avoir flûté cette ration, destinée à tuer le ver et à lui ouvrir l'appétit.
Tous les peuples, nègres ou blancs, rouges ou jaunes, verts ou gris, avaient été portés sur le rôle par rang d'ancienneté, pour former l'équipage. Chaque nation formait un _plat_ de sept millions d'individus, plus ou moins[7]. Les enfans faisaient le service de mousses. Chaque nation mangeait à la même gamelle et buvait au même bidon. Mais comme il n'était que midi devant quand il était déjà quatre heures du soir derrière, eu égard à la différence des méridiens, chaque _plat_ ne dînait que quand le soleil arrivait sur la tête des hommes qui appartenaient à la même gamelle.... Il n'y avait pas besoin, en suivant cet ordre, de sonner la cloche et de faire battre le tambour pour faire manger le monde.
[Note 7: A bord des navires de guerre, on divise, pour la distribution des vivres, tout l'équipage _en plats_, c'est-à-dire en chambrées d'ordinaire; chaque plat réunit sept hommes, six matelots et un mousse, qui mangent à la même gamelle et qui reçoivent leur ration liquide dans le même bidon.]
Le commandant, qui n'était pas plus bête que ne le portait l'ordonnance de 81, avait recommandé à son capitaine de frégate, c'est-à-dire à son Antechrist en second, de placer les nations du Sud, et de tous les pays chauds enfin, sur l'avant et dans le milieu du navire, et tous les hommes du Nord sur l'arrière de la chaloupe et du grand mât; attendu, disait-il, que presque toujours le bâtiment aurait le cap sur l'Inde, et l'arrière dans les pays froids. Mais ne voilà-t-il pas que pendant un siècle où l'on eut besoin de faire virer la barque de bord _lof pour lof_, le navire, au bout de dix mille ans de manoeuvre, se trouva avoir l'avant dans les glaces, et l'arrière sous la ligne. De façon finalement que les Chinois et les nègres placés à leur poste de manoeuvre sur le gaillard d'avant crevaient de froid, tandis que les gens du Nord, tels que les Suédois, les Danois et les Russes, grillaient de chaud sur leur gaillard d'arrière.
L'équipage se mit alors à crier qu'on voulait mettre la peste et la mortalité à bord: il y eut une révolte de ceux de l'avant et de ceux de l'arrière, qui, ne pouvant pas se battre contre le commandant, qui n'était pas facile à démâter, se prirent à se battre entre eux. Mais comme la révolte devait durer long-temps, le commandant laissa crier ses gens et il se mit à ordonner à son second de commencer à faire revirer le navire de bord, pour rétablir un peu l'ordre et la discipline. Ce qui fut dit fut fait; mais le second revirement n'est pas encore fini à l'heure qu'il est. Un accident dont nous parlerons bientôt vint contrarier cette manoeuvre importante.
Il n'arriva qu'une fois au commandant de vouloir traiter ses amis à son bord; mais le dîner fut assez remarquable. Les gens qui ne traitent pas souvent traitent bigrement bien quand une fois ils s'y mettent.
Les amis du commandant n'étaient pas des personnes ordinaires, comme on peut bien le penser. Sans être tout-à-fait de sa taille, ni même de celle du second, ils ne laissaient pas que d'avoir quelques lieues de hauteur avec un embonpoint proportionné, ni trop gras ni trop maigres, entrelardés enfin, ainsi qu'il convenait à de beaux hommes et à des invités à la table du capitaine du _Grand-Chasse-Fichtre_.
Ils arrivèrent, on ne sait ni d'où ni comment, à l'heure dite, sur les billets d'invitation qui n'avaient pas été remis à la poste, mais au domicile de chacun par un domestique inconnu.
Pour le domicile de ces messieurs, les plus malins seraient bien embarrassés de le dire: la lune, le ciel, le soleil peut-être bien; mais tout ce qu'on sait et tout ce qu'on ne sait pas prouve à coup sûr qu'ils ne pouvaient habiter aucune partie bien fréquentée de la terre.
Les moins pressés arrivèrent après les autres, ainsi que cela se pratique même chez les gens les mieux élevés et les plus polis.
La compagnie, avant de se mettre à table, fut obligée d'attendre une cinquantaine d'années d'horloge les traînards qui étaient restés de l'arrière ou qui n'avaient pas bien réglé leur montre sur la cloche du bord.
Enfin, une fois le soleil venu d'aplomb, le jour du dîner, sur la tête du commandant, on ordonna de servir le repas, qui devait être long et fameux.
Le commandant avait fait prendre pour sa table à manger la _baie de la Table_, au cap de Bonne-Espérance, à condition qu'il la remettrait lui-même en place après la cérémonie.
Les _plateaux_ de la Côte-Ferme avaient été empruntés pareillement, et à la même condition, pour servir d'assiettes à tous les va-de-la-bouche du festin.
Les pics de Ténériffe, de Fayal et tous les pics qu'on put trouver aux Açores, aux Canaries et ailleurs, furent mis en réquisition pour servir de bouteilles, avec le vin qui vient dans ces parages et qui n'est pas trop déchiré, quand on le baptise d'une bonne moitié d'eau-de-vie ou de tafia.
En guise de verres à boire on devait se contenter provisoirement des bassins de radoub du port de Brest, du port de Portsmouth et de Cherbourg: c'était un peu petit, mais c'était tout ce qu'on avait trouvé encore de plus commode.
Tous les vaisseaux à trois ponts démâtés, soit français, anglais ou russes, emmanchés de leurs beauprès, devaient faire le service de cuillère à soupe.
Les pointes, telles que la Pointe-à-Pitre, à la Guadeloupe, la Pointe de la Gonave, à St-Domingue, la Pointe des Salines, à la Martinique, la Pointe St-Mathieu, près de Brest, la Pointe du Conquet, _idem_, et un tas de petites autres pointes de la même espèce, rassemblées trois par trois, firent des semblans de fourchettes pour la société, mais de fourchettes anglaises, attendu qu'elles n'étaient qu'à trois branches, et que les fourchettes françaises en ont quatre, sans compter le manche.
La cuisine fut grosse, mais pas difficile à faire: on ne mangea que des baleines, des hippopotames et des rhinocéros cuits et bouillis à l'eau de mer sans plus de façon, à côté d'un volcan que le commandant avait vu et qui faisait bouillir la lame, comme quatre tisons font bouillir deux pintes et demie d'eau dans le pot-au-feu d'un pauvre homme.
Les baleines, les hippopotames et les rhinocéros une fois bien cuits à la bonne eau dans leur bouillon d'occasion, on les prit cent par cent, ou mille par mille, il y en a qui disent, pour en faire des beignets.
Vous savez bien dans les colonies ces beignets que fabriquent les négresses avec ces fusillades de petits poissons pas plus gros que des épingles, et qu'en langue du pays on appelle des _titiris_: eh bien! les invités mangèrent des beignets de baleines, comme les nègres vous avalent des beignets de _titiris_! C'étaient tous des va-du-gosier.
Vers le milieu du repas néanmoins, les personnes de la société se trouvèrent un peu échauffées de la salaison et des cargaisons de pimens qu'on avait chavirées dans la sauce. Ils demandèrent à se rafraîchir autrement qu'avec du vin, et pour lors le commandant leur fit donner la moitié des glaces du banc de Terre-Neuve, sans les arranger à la vanille.
Au dessert ensuite, on mit sur la table, pour l'agrément de la compagnie, des îles à fruit, telles que la Grenade, les Barbadines, l'île à Goyaves, l'île des Cocotiers, assaisonnées et arrosées, comme de raison, par Madère et Malaga, que l'on but dans de petits verres à liqueurs, ou, autrement dit, des frégates de second rang.
L'aimable société, en se levant de table, se cura les dents avec une partie du banc des Aiguilles, le commandant avec le bout Nord-Est de Foulpointe et de Madagascar.
Ah! j'ai oublié de vous dire qu'il y avait deux dames parmi les personnes invitées. Le commandant ayant été content de toutes les deux pendant et après le dîner, mit le rocher qu'on appelle la Perle, à la Martinique, au cou de la plus jeune, et le Diamant de la passe du Fort-Royal, au doigt de la plus ancienne. C'était un galant fini, un vrai Français de la vieille roche, et comme il n'y en avait même pas à la cour des haricots et de la fleur des pois.
En parlant de haricots, il est peut-être à propos de ne pas passer sous silence l'indisposition d'un invité qui avait trop bu et trop mangé, et qui, ne pouvant pas retenir son mal de coeur sur le pont, ou il se trouva saisi par le grand air, laissa échapper le trop plein de sa jauge et noya une partie de l'équipage dans les coups de mer de sa malhonnêteté.
Le commandant pour lors fit une grimace que toute la barque en trembla; il ne dit rien; on ne prit pas le café, et le repas fut fini.
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Figure du vaisseau et autres ornemens.
La figure du bâtiment était un chef-d'oeuvre de sculpture, un vrai modèle dans son genre, et son genre n'était pas commun. Rien qu'en l'apercevant du côté du large, on voyait assez qu'elle n'avait pas été moulée en France, où toutes figures ne sortent que de travers des ateliers de la marine. Celle-ci était droite en joues, en nez, en oreilles et en menton.
Elle vous représentait un chasseur costumé à la romaine, c'est-à-dire sans bas ni culotte; mais au lieu d'être tourné le visage devant, comme les autres figures des bâtimens de S. M., le chasseur du vaisseau dont je vous fais ici la description était tourné le derrière où les autres ont l'habitude d'avoir le nez; une figure à rebours enfin, le visage donnant sur l'arrière du navire et le dos regardant au large.
Autre particularité: c'était un fusil à deux coups qui servait d'arme à ce chasseur en bois, car il était de bois de la tête aux pieds, et de bois d'une seule pièce encore; mais au lieu d'ajuster son fusil la crosse sur l'épaule droite, la joue collée sur la flasque, et l'oeil prolongeant le canon de l'arme, comme le dit l'école de peloton, c'était par ailleurs qu'il ajustait son coup, le bout du canon au corps et la crosse en l'air: le commandant avait eu soin de prévenir l'équipage que dans son pays, où le monde se trouvait renversé, les alouettes et les perdrix ne se tiraient pas autrement qu'avec le gros bout du fusil. Je t'en fiche, que le chasseur du _Grand-Chasse-Fichtre_ aurait tué des perdrix rouges ou grises, en visant le gibier de ce côté-là, et en faisant l'exercice à rebours comme dans le régiment de l'Antechrist!
Ce n'est pas encore tout. Vous me demanderez peut-être où était placée la carnassière de la figure du chasseur du vaisseau, et je vous dirai que les autres chasseurs la mettent sur le côté, à hauteur de bouton et de bretelle; mais que lui, ce n'était pas sur le côté qu'il avait la sienne, c'était plus droit et tant soit peu plus bas: ayez la complaisance de chercher, si vous n'y êtes pas encore; et si vous n'y êtes jamais, tant mieux pour vous.