Chapter 10
Mais n'allez pas vous imaginer que la contrainte locomotive que vous imposent les canotiers de la pirogue soit en apparence une loi nécessaire pour eux comme pour vous. Au contraire, pendant tout le temps où ils jugent à propos de vous emprisonner dans l'immobilité qu'ils vous ont recommandée, ils causent entre eux, ils chantent, ils se meuvent et passent quelquefois même de l'avant à l'arrière ou de l'arrière à l'avant pour prendre du tabac, une gorgée d'eau, ou partager une orange avec le patron, qui ne cesse de vous répéter pour mieux vous narguer: _Tranquille là, maître; pesez pas tant babord_.
Dans les premiers momens de cette étrange navigation, les Européens, peu faits encore aux voyages de pirogue, s'imagineraient que les précautions d'équilibre que leur imposent les nègres, et que ceux-ci paraissent négliger pour leur propre compte, ne sont qu'une mystification réservée malignement à l'inexpérience des nouveaux passagers; mais ce serait là une grande erreur. Les nègres canotiers, tout en prenant leurs aises dans leurs fragiles embarcations, comme ils le feraient à bord d'une lourde chaloupe de vaisseau, sont ce qu'on pourrait appeller les plus habiles _pondérateurs_ du monde. Avec leur finesse extrême de perceptions physiques, ils acquièrent dans l'habitude du métier une science usuelle de statique si surprenante, que même en s'assoupissant quelquefois sur les bancs de leur pirogue, leur corps se balance au sein du sommeil, de manière à maintenir l'aplomb le plus parfait entre toutes les parties du canot qui semble plutôt voler sur la lame que vaincre la résistance de la mer. Jamais nos marins de l'Europe, les plus déliés et les plus alertes, ne pourraient approcher de cette délicatesse de tact, quand ils navigueraient dans les pirogues dès l'âge le plus tendre, jusqu'à l'âge où les marins sont ordinairement le mieux servis par leurs facultés et leurs sens.
Ce qui doit contribuer le plus, selon moi, à faire supporter aux nouveaux voyageurs la gêne qu'ils éprouvent en naviguant pour la première fois en pirogue, c'est le chant, c'est la mélopée moitié africaine, moitié créole, dont les nègres ne cessent d'accompagner la cadence des vigoureux coups d'avirons qu'ils engouffrent dans l'eau. Rien de plus étrange que les airs et les paroles qu'ils improvisent pour charmer les heures de leurs travaux les plus pénibles; et n'allez pas croire que pour éveiller le démon de la poésie dans leur sein, il faille des incidens bien extraordinaires ou des secousses intellectuelles bien violentes; ce qu'ils font chaque jour, ce qu'ils voient toute leur vie, suffit à leur verve. En fauchant un champ de cannes à sucre, en ramant dans une pirogue, l'inspiration leur arrive comme l'amie du logis, et la rime même se trouve souvent pour eux au bout d'une faucille ou d'un aviron.
Ecoutez, par exemple, ce noir tout ruisselant de sueur, et halant sur l'aviron qu'il fait plier sous l'effort de ses bras si musculeusement attachés à cette large poitrine d'où la voix va sortir comme du fond d'un porte-voix:
Cette pagaie-là est la plume à moi; La mer est mon papier, et la pirogue sera mon secrétaire. Je vais écrire à ma bonne amie qui est là-bas, Et le vent emportera ma lettre vers la terre.
Mais j'ai beau ramer, ma lettre n'est pas finie, Et peut-être avant elle j'arriverai. La première nouvelle que recevra ma bonne amie Sera celle que moi-même je lui apporterai.
Ma bonne amie a une petite case à elle, C'est moi qui cultive son jardin pour nous deux; Tout ce que je gagne est pour elle, Et nous travaillons chacun pour nous autres deux.
Voilà le compère Élie, notre vieux corps de patron, Qui chante aussi comme moi et lève la tête Pour voir si la brise au large s'est faite, Et si nous devons lever nos avirons.
Il faudrait sans doute une indulgence excessive, une pénétration bien exquise, pour trouver dans de semblables improvisations des idées un peu élevées ou un caractère poétique fortement indiqué. Mais si l'on pouvait se figurer le charme que le langage doux et naïf du nègre créole sait quelquefois jeter sur ces pensées si communes, si incohérentes, mais toujours si justement encadrées dans ce rhythme dont tous les noirs sont si habiles à marquer la cadence, on trouverait peut-être qu'il ne doit pas être désagréable d'être bercé mollement dans une pirogue au son de ces chants mélancoliques et paisibles qui vous apprennent en cinq ou six couplets toute l'histoire de vos nouveaux compagnons de voyage. La poésie des nègres n'atteindra jamais à coup sûr l'élévation de la poésie primitive des peuples qui nous ont appris l'harmonie des vers et la puissance du langage perfectionné, mais la douceur de leur idiôme d'enfant et l'extrême euphonie de leurs expressions volubiles sont quelquefois telles, qu'on les écoute chanter, et sans bien comprendre ce qu'ils disent, avec autant de plaisir que si l'on entendait une flûte champêtre exhaler des airs naïfs sur un petit nombre de notes habilement harmoniées. Organisés physiquement comme ils le sont presque tous, les noirs, avec un peu plus d'imagination, devraient être la race la plus musicale du monde. Mais les sensations harmoniques qu'ils reçoivent semblent s'arrêter à leur oreille et ne pouvoir pas pénétrer plus avant. C'est un sens intérieur qui manque à l'excessive délicatesse de cette organisation, pour ainsi dire toute superficielle.
Je n'ai parlé encore dans _mon traité_ sur la navigation en pirogues que de la manière de voyager à bord de ces embarcations, _à l'aviron et avec belle mer_; et c'est là à coup sûr la façon la plus commode et la moins dangereuse d'employer un tel moyen de locomotion maritime. C'est pour les traversées à la voile qu'il est nécessaire aux passagers de réserver tout leur courage et de s'armer de toute leur résignation.
Deux _voilettes_ de calicot, hissées sur deux mauvais bambous, composent tout le grément de ces nacelles à peine flottantes, et que les trois ou quatre nègres qui les montent porteraient facilement au besoin sur leurs robustes épaules. Ce sont ces deux _voilettes_, hautes et larges à peu près comme votre mouchoir de poche, que les canotiers vont livrer à l'inconstance de la brise, pour vous faire faire le plus rapidement possible les sept ou huit lieues qu'il vous reste à parcourir avant la nuit qui s'avance sur les flots déjà agités. Au moment du départ, le patron a eu soin d'amarrer sur les bancs de son canot les sacs d'argent et les objets précieux qui pourraient couler à la mer s'ils étaient abandonnés à leur propre poids; et si vous osez demander le motif de cette précaution, le patron vous répondra que c'est pour prévoir le cas où la pirogue viendrait à chavirer. Du reste, pour mieux vous rassurer contre les périls de la navigation que vous allez tenter, il aura la complaisance de vous engager à ne pas avoir peur si par hasard la pirogue faisait _capout_; ses nègres et lui sont là pour vous sauver, pour vider leur canot rempli d'eau, et rétablir les choses dans leur état naturel. Il vous suffira enfin de savoir qu'il répond de vous, pour que vous n'ayez plus de crainte à concevoir sur la solvabilité de cette compagnie d'assurance d'un nouveau genre sur la vie des hommes.
La pirogue part, la brise l'emporte; elle vole sur le dos des lames qui la mouillent à peine; les nègres se mettent à causer entre eux ou à chanter; la risée qui passe à travers les petites voiles transparentes qu'on a exposées à son souffle irrégulier, fait pencher le canot tout d'un côté; peu importe! le souple corps des nègres est là pour servir de contre-poids aux plus fortes comme aux plus faibles impulsions de la brise. A chaque instant d'ailleurs, le patron, toujours attentif par instinct, au milieu même des distractions auxquelles il paraît se livrer, a soin de crier à ses gens toujours prompts à prévenir les moindres avertissemens: _Veille à la risée; veille à la fausse risée; attention à la risée qui va venir!_ Et si, dans l'intervalle de ces risées ou de ces fausses risées, un instant de calme plat arrive subitement, n'ayez pas peur que les noirs, qui se sont portés du côté opposé à celui où l'effort du vent était le plus marqué, conservent une seule seconde leur dernière position. En un clin d'oeil l'équilibre est rétabli par un mouvement de contre-balancement aussi subtil et aussi bien mesuré que le mouvement contraire imprimé extérieurement à la pirogue. Les nègres sont les machines intelligentes les mieux physiquement organisées que l'on puisse voir.
Si cependant malgré toute leur adresse et toute leur prévoyance, leur frêle canot vient à disparaître sous la lame qui l'a rempli de son lourd volume, c'est alors que vous serez à même d'apprécier la sincérité de la promesse que vous a faite le patron au départ; que vous sachiez nager ou non, c'est votre affaire et non la leur; deux nègres s'emparent de vous, vous êtes leur marchandise et ils vous tiendront à flot, pendant que leurs camarades s'occuperont de vider et de remettre sur sa quille la pirogue qui est restée là, arrêtée dans sa course entre deux eaux. Une fois cette besogne faite, en quelques minutes, et le plus souvent même en chantant, vous vous trouvez replacé, réintégré, dans le poste que vous occupiez un moment auparavant, à bord du fragile esquif, et vous voilà naviguant, voltigeant de nouveau sur l'onde, jusqu'à nouvel ordre ou nouvel événement.
Il n'est pas très-rare aux Antilles de voir, quand la lame est un peu grosse, une pirogue chavirer une ou deux fois dans des trajets assez courts; mais ces accidens de mer sont presque toujours sans gravité: les nègres des canots de poste, _capotant_ avec leur pirogue qui ne coule jamais, ne tombent qu'à l'eau, et là ils se retrouvent tout aussi bien sur leur élément que s'ils étaient à galopper sur le sable, et, comme ils le disent eux-mêmes, en tombant sur terre, on se casse une jambe; en tombant à l'eau on ne risque que de se mouiller, et le soleil est là. Un voyage en pirogue n'est pas le trajet le plus rassurant que l'on puisse entreprendre, mais c'est bien certainement une des courses les plus curieuses que l'on puisse faire.
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XI.
Légende maritime.
RÉSUMÉ DE L'HISTOIRE PITTORESQUE DU GRAND-CHASSE-FICHTRE.
Introduction à l'étude de l'histoire du Grand-Chasse-Fichtre.
Toutes les marines ont construit leur navire fantastique, dans la grotesque épopée que poursuit, depuis que la navigation existe, l'imagination assez raconteuse des matelots des différons peuples. Chaque nation maritime, une fois le sujet trouvé, a ensuite brodé à sa manière et selon le génie particulier de ses poètes le fond commun de l'histoire primitive de ce navire miraculeux. Les marins du Nord, avec leur caractère un peu rêveur et leurs habitudes mélancoliques, en ont fait un bâtiment mystérieux cherchant, sous le nom de _Voltigeur-Hollandais_, de sinistres aventures de mer dans l'atmosphère brumeuse et sur les flots orageux de la Baltique et de la froide Norwége. Les Anglais, moins romanesques peut-être dans la forme dont ils ont revêtu le vaisseau chimérique de leurs vieux conteurs de bord, n'ont donné à leur _Marie-des-Dunes_ (Merry Dunn) que des proportions gigantesques, sans chercher même à lui attribuer des accidens extraordinaires de navigation. Chez eux, cette immense construction, imaginée par la grossière poésie des premiers navigateurs, n'est que l'informe caricature d'un bâtiment monstrueux; leur invention s'est arrêtée là, à l'extrême limite du ridicule matériel; ils n'ont pas même songé à faire un vaisseau de guerre de leur _Marie-des-Dunes_, qui, dans les _Mille et une Nuits_ de leur gaillard d'avant, n'est, je crois, qu'un trois-mâts charbonnier débarquant de la houille par l'avant à Sunderland, et débarquant en même temps un partie de sa cargaison, par ses sabords de l'arrière, dans le port de Douvres; tandis que pour les peuples maritimes de la Dalécarlie et de la Scandinavie, _le Voltigeur-Hollandais_ est resté un lugubre navire de guerre, abordant pendant l'orage les bâtimens surpris, leur demandant des nouvelles d'un autre siècle, et les chargeant de dépêches diaboliques pour des ports de mer que la nuit des temps a ensevelis sans même laisser un nom, une date, sur leurs ruines foulées et dispersées par le pied appesanti des âges écoulés.
Là, comme on le voit, il y a encore de la poésie, du mystère sombre et de vagues rêveries pour les bardes maritimes. Nos antiques conteurs de bord, à nous, ne nous ont pas laissé des épis aussi féconds à glaner dans le champ où ils ont promené leur faux rapide et tranchante.
Après les marins-poètes du Nord et les caricaturistes un peu lourds de l'Angleterre, sont venus nos Homères goudronnés, nos conteurs de quart, nos Orphées en hamac, de la batterie basse et du gaillard d'avant; Homères français fort légers de poésie, mais très-riches en gaîté, en énormes saillies et en épigrammes extravagantes, mettant à contribution le ciel et la terre, la mythologie, la géologie et la géographie, pour faire du vaisseau fantasmagorique de leur nation le bâtiment le plus fou et le plus colossal que la tête écervelée d'un peuple à la fois marin et soldat ait pu inventer pour redevenir enfant dans ses jeux d'esprit et d'imagination.
Le nom seul que nos matelots ont donné à cette création de leurs rêves nautiques indiquerait assez la nation à laquelle appartient ce conte bleu, quand bien même il serait traduit dans toute autre langue que celle des allégoristes qui lui ont imprimé le caractère de leur humeur et de leurs habitudes. Les marins du Nord avaient nommé leur navire symbolique _le Voltigeur-Hollandais_; les matelots anglais avaient laissé au leur le nom antique et encore très-supportable de _la Marie-des-Dunes_; les Français ont fait plus ou ont fait moins convenablement que leurs devanciers dans la carrière des grosses créations poétiques: ils ont _flanqué_ à leur vaisseau gigantesque le nom de _Grand-Chasse-Fichtre_, nom composé dont nous sommes même obligé, par euphémisme, de dénaturer le dernier mot, pour ne pas effrayer, par l'énergie trop crue de l'expression, la bonne volonté des personnes délicates qui auraient envie de se familiariser avec les moeurs maritimes de nos héros. Ce nom au reste dit tout; à lui seul il renferme un cours d'histoire universelle. Rapproché de la dénomination de _Voltigeur-Hollandais_ et de _la Marie-des-Dunes_, il indique, par une comparaison philologique facile à saisir, la différence morale qui doit exister entre les matelots qui ont adopté les deux premières de ces appellations, et ceux qui n'ont rien trouvé de mieux à faire que de baptiser une des hallucinations de leurs longues nuits de veille, du nom de _Grand-Chasse-Fichtre_. Le titre du conte a du reste un autre mérite, si toutefois ce que nous venons de faire remarquer en parlant de ce titre peut passer pour un mérite; il indique au mieux le genre et l'espèce de composition à laquelle il sert de frontispice et de laissez-passer.
Nos farceurs de bivouac ont fait vivre au reste plusieurs siècles de suite, dans leurs soldatesques fictions, l'histoire burlesque du père _La Ramée et de Défunt-Terrible_, _caporal dans le Poitou_. Ces deux poèmes épiques de la tradition des camps n'ont pas toujours été exempts de la licencieuse hardiesse des détails que l'on est peut-être aussi en droit de reprocher de temps à autre aux chantres du _Grand-Chasse-Fichtre_. Mais comme on a pardonné jusqu'ici aux historiographes des caporaux _La Ramée_ et _Défunt-Terrible_ une certaine liberté de style, nous avons lieu d'espérer que nos lecteurs accorderont une indulgence au moins aussi grande aux historiens du fameux vaisseau dont nous allons nous occuper. Plus d'un maréchal de France, devenu homme du monde et homme d'état à force de courage et de talent, a peut-être, avant son élévation, contribué à broder sous la tente le canevas déjà si long des aventures de _La Ramée_. Les tambours sont conteurs, et plus d'un de nos maréchaux a, dit-on, été tambour. Pourquoi ne passerait-on pas à des matelots qui n'ont jamais eu la prétention de devenir amiraux, les petites drôleries de style que personne ne songe aujourd'hui à reprocher comme des choses de mauvais goût aux anciens troubadours en guêtres de notre grande armée? Un gabier de misaine ou un chef de pièce de la batterie basse doit-il être, sous peine de ridicule, plus littéraire et plus chaste dans ses expressions que ne l'étaient, il y a quarante ans, les futures renommées de notre épopée militaire?
Il ne me reste plus, après avoir présenté quelques réflexions préliminaires dans cette introduction que certaines considérations rendaient indispensable, qu'à résumer l'histoire du _Grand-Chasse-Fichtre_. C'est ce que nous allons faire, en nous renfermant le plus strictement qu'il nous sera possible dans la simple exposition des faits et surtout dans la convenance des termes.
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Origine douteuse de ce navire.
L'histoire prodigieuse de ce navire incommensurable n'est pas encore terminée, et ne le sera probablement jamais; chaque jour les annalistes du gaillard d'avant y ajoutent quelque chose, et pour peu que leur imagination vienne au secours de leur mémoire, les faits se multiplient tellement, et le nouveau fragment statistique devient si long, que l'on reste convaincu que l'étendue de l'histoire complète du _Grand-Chasse-Fichtre_ égalera au moins les dimensions infinies du bâtiment lui-même.
L'impossibilité de trouver, même en mettant à contribution toutes les productions de la terre, les matériaux nécessaires à la construction de ce vaisseau miraculeux, a conduit les historiographes à placer son origine dans le berceau du merveilleux. Ne pouvant expliquer raisonnablement le fait, ils ont inventé un miracle, à peu près comme ces biographes de l'antiquité qui faisaient des demi-dieux de tous les héros dont ils désespéraient de deviner la généalogie.
_Le Grand-Chasse-Fichtre_ n'a été mis sur les chantiers par personne; et pour épargner des recherches inutiles aux savans qui, après moi, voudraient remonter au temps du posage de sa quille et du clouage de sa dernière étraque, je répèterai ici, d'après tous mes auteurs, que _le Grand-Chasse-Fichtre_ est descendu un beau jour des nues, du firmament, des étoiles ou du soleil, si l'on veut, pour venir se placer, par l'effet des lois générales de la gravitation, sur l'eau, dans la partie la plus vaste et la plus profonde des deux Océans. C'est un présent que le ciel avait apparemment voulu faire à la terre: il était beau. On concevra bien au surplus, pour peu qu'on se donne la peine d'y réfléchir sérieusement, qu'un navire de cette espèce n'aurait jamais pu être lancé à l'eau, quand bien même la main et le génie de l'homme eussent pu parvenir à trouver une cale pour le construire et des matériaux pour le bâtir. Il n'a pu exister, bien évidemment, que par un caprice de la Providence et un effet de la toute-puissance divine. Comment d'ailleurs, en le lançant sur les vagues, qu'il aurait couvertes de l'immense volume de ses oeuvres-mortes, aurait-on fait pour arrêter l'aire qu'il aurait prise par l'effet de l'inclinaison, sans risquer de l'envoyer se briser sur quelque terre lointaine ou inconnue? N'eût-il pas été exposé à faire le tour du monde pour son coup d'essai, et à chavirer peut-être sur un des pôles en l'abordant, dans l'essor impétueux et irrésistible de sa mise à l'eau?
Pour donner autant que possible une idée un peu complète de l'aspect que présenta ce phénomène maritime quand il arriva d'on ne sait où pour faire on ne sait quoi, il est nécessaire de procéder peut-être avec une certaine méthode dans la description que je vais offrir à mes lecteurs, en leur rappelant quelques-unes des parties dont se composait cet immense tout.
Je commencerai par la batterie basse du vaisseau.
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Batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit.
Cette batterie fut ainsi désignée, par rapport au calibre approximatif des pièces d'artillerie qu'elle renfermait. On disait, en parlant de la batterie basse du _Grand-Chasse-Fichtre, la batterie de trois-cent-mille-cinq-cent-quarante-huit_, comme on dit la _batterie de trente-six_ d'un vaisseau qui a du calibre de 36 pour grosse artillerie.
La hauteur de cette partie du fameux vaisseau était si étonnante, que les hommes qui la parcouraient pouvaient à peine, en levant la tête, apercevoir à la longue-vue les barreaux et barrotins sur lesquels étaient placée la batterie supérieure. La longueur et la largeur de sa batterie basse répondaient à l'incroyable énormité de sa dimension verticale.
Chaque sabord était grand et ouvert à peu près comme un arc-en-ciel ordinaire. Les affûts de canon n'étaient gros que comme les plus fortes montagnes du globe.
Quand on mesura les boulets qui devaient servir aux pièces de la batterie, on trouva qu'ils avaient près de cent mille toises de moins que le calibre voulu, ce qui fit penser avec raison que le fournisseur s'était trompé dans son calcul, ou qu'il avait voulu tromper le gouvernement dans les conditions du marché. Cette dernière supposition est regardée encore comme la plus probable.
Un millier de pièces environ se trouvèrent toutes chargées fort heureusement, car, sans cela, on n'aurait jamais pu se flatter de pouvoir en bourrer une seule. Mais aucune d'elles n'était amorcée, et lorsqu'on voulut en essayer deux ou trois, on fut obligé de mettre sur la lumière toute la poudre confectionnée dans l'univers depuis vingt-cinq ans. Le boulet du premier canon partit, mais l'amorce brûla une année entière avant qu'on entendît le coup, et comme la pièce se trouvait pointée à toute volée, quand elle détona, un demi-siècle après cette expérience, le boulet envoyé à démater, alla écorner un peu le soleil et l'embarbouiller de manière à en obscurcir l'éclat pour un moment assez long. C'est depuis ce temps que l'on remarque quelques petites taches dans une des parties de cet astre lumineux qui n'en continue pas moins à faire mûrir les raisins, les concombres et les citrouilles.
Une nuit, par l'effet d'un petit coup de roulis, la gueule d'une pièce que l'on n'avait pas eu la précaution de _tapper_, c'est-à-dire de boucher avec la tappe, enleva une des grandes îles de la mer du Sud, qui disparut dans le fond du canon et qui engagea la lumière de cette pièce. Depuis cet accident, le canon en question fut mis hors de service, et l'île a été notée sur la carte, au nombre des terres qu'on n'a plus revues à leur poste d'habitude. Avis aux géographes qui copient toutes les cartes anciennes, pour en faire de nouvelles!
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Mâture du susdit trois-mâts.
Comme les navires ordinaires de son espèce, _le Grand-Chasse-Fichtre_ n'avait que trois mâts perpendiculaires et un mât oblique; le mât d'artimon, le grand mât, le mât de misaine et le beaupré.
Mais ces trois ou quatre mâts, tant droits qu'oblique, pouvaient passer pour être de taille.
Le diamètre du grand mât était si grand, que ceux qui voulaient faire le tour de sa _braïe_, c'est-à-dire de sa circonférence, s'approvisionnaient pour ce trajet comme pour un voyage de découvertes à pied autour du monde. Ils n'en revenaient presque jamais; circonstance qui a porté à penser qu'ils étaient tous restés en route.
La hauteur de ce mât principal valait au moins sa grosseur. La lune lui servait de pomme quand elle était pleine, et l'une des pyramides d'Egypte formait la partie la plus pointue de son paratonnerre.
La flamme du vaisseau s'étant engagée un jour dans un ouragan qui avait chaviré toutes les capitales de l'Europe, on envoya trente-six mille escouades de mousses pour parer cette flamme. Mais les plus jeunes parmi ces enfans si intéressans revinrent au bout de cinquante ans, la barbe grise et le toupet rafflé, sans avoir pu dépasser, en gigottant jour et nuit dans les enfléchures, la grand'hune du navire.