Scènes de mer, Tome II

Chapter 12

Chapter 122,230 wordsPublic domain

Cela doit vous apprendre assez que la figure ne correspondait pas trop mal avec le nom barroque du bâtiment; car tout le monde, en voyant ce chasseur aller tirer les cailles le dos tourné au gibier et la crosse en l'air, se mettait à dire: Si c'est comme ça que tu vas à la chasse, mon ami, on pourra bien t'appeler le _Grand-Chasse-je-t'en-Fiche_! D'autres disaient le _Grand-Chasse-Fichtre_. Mais j'ai l'honneur de vous faire observer, si j'en étais capable, que le vrai mot n'est pas poli, en vérité.

Sur l'arrière et tout autour du couronnement de ce bâtiment, installé un peu à l'envers, il y avait des ornemens et des enjolivemens analogues à la circonstance.

A bord des autres vaisseaux, on voit dans cette partie, des manières de syrènes qui ont des têtes de femme et des jambes de poisson, des singes qui portent des bailles d'eau sur la tête et qui font des grimaces de possédés, des lions qui ont tout l'air de dormir comme des chats paresseux, et des tritons avec des faces d'enfans de choeur, qui ont la mine d'avoir servi la messe au curé de Roscanvel[8], le jour du mardi-gras. On voit enfin sur l'arrière des vaisseaux torchés comme à l'ordinaire, des physionomies et des figures humaines en bois. Mais à bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, ce n'étaient pas des figures d'hommes, d'animaux et de femmes en pieds de poissons qu'on voyait, c'était autre chose, toujours l'histoire du chasseur de l'avant, qui tournait le dos au large: une vraie farce conforme au nom de la barque, ni plus ni moins.

[Note 8: Village du Finistère, très-connu des marins.]

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Détails de bords et accidens de mer.

_Fin de l'histoire._

L'épouse du second, grosse belle femme de bonne mine, haute et carrée à peu près comme l'île de Palme, voulut un jour venir voir à bord monsieur son mari, qu'elle appelait son _chouchou_. Mais cette grosse petite mère eut le malheur de monter par l'escalier de babord, au moment où monsieur son époux, revenant en Europe, dans sa yole, de l'île de Madagascar, où il avait été casser la croûte avec la reine de l'île, montait à tribord, par l'escalier de commandement. La femme du second eut beau courir à la rencontre de son mari, et celui-ci à la rencontre de son épouse, ça fit brosse pour eux; la grosse mère mourut de vieillesse avant de pouvoir rejoindre son _chouchou_, la largeur du navire s'étant opposée, pendant la moitié de leur vie, à la rencontre de ces époux infortunés.

A bord des autres vaisseaux, on suspendait anciennement, comme vous le savez ou comme vous ne l'avez jamais su, un filet de casse-tête au-dessus du gaillard d'arrière, pour empêcher les poulies ou les matelots qui se laissaient tomber de là-haut, de descendre en double sur la boule des officiers, quand le lieutenant de quart et ses amis se promenaient sur le pont en faisant crier leurs bottes neuves. Mais à bord du _Grand-Chasse-Fichtre_, pas plus de filet de casse-tête que de pommade à la rose dans le creux de la main: quand une centaine de _tiens-bon-là_[9] dégringolaient de dessus la grand'hune ou les barres de perroquet de fougue, pas de soucis pour les officiers, les dégringolés restaient toute leur vie durante à tomber sur le pont, et ils étaient généralement réduits en poussière dans l'air, avant de pouvoir jouir de la satisfaction de s'étaler en grand sur le tillac ou sur la dunette.

[Note 9: Nom que donnent par dérision les matelots aux marins inexpérimentés qui se cramponnent le plus fortement qu'ils peuvent pour ne pas tomber en montant dans les haubans.]

Un navire de la force et de la façon du _Grand-Chasse-Fichtre_ ne pouvait jamais à coup sûr être amariné par d'autres bâtimens, ni tomber sous l'écoute d'une frégate pour amener, comme une mauvaise barque, devant un bout de pavillon anglais ou français. Il n'y avait que par lui-même qu'il pouvait être vaincu enfin. Mais ce n'était pas là encore une chose facile à faire.

Cependant il arriva un jour où _le Grand--Chasse-Fichtre_ devait se trouver à deux doigts et demi de sa perte: mais à deux doigts et demi de la main de son commandant, qui avait le bras long et la _pogne_ forte.

Le commandant l'_Antechrist_, ainsi que nous l'avons déjà _récité_ plus haut, avait ordonné à monsieur son second de faire revirer le navire de bord, en laissant arriver vent-arrière. Le second avait commandé de mettre en conséquence la barre au vent, et de border à plat, s'il était possible, l'écoute du petit foc. Cette évolution demanda un peu de temps.... Or, pendant qu'on _faisait manoeuvre à bord_, pour remettre l'arrière du bateau dans les climats froids et le milieu sous la ligne ou à peu près, voilà que l'arrière, au bout de quelques siècles, plus ou moins, s'engage sur le fond de la côte d'Irlande, tandis que le beaupré va chavirer en même temps tous les verres et les assiettes qui se trouvaient sur la Table-Baie du cap de Bonne-Espérance. La barque donna trois ou quatre petits coups de talon, mais de ces coups de talon si doux que l'équipage ne s'en aperçut seulement pas dans le premier moment. Ce ne fut que lorsque le second ordonna de jeter un peu de lest par dessus le bord, pour alléger seulement le navire de trente-six mille ou quarante mille pieds, que les gens du gaillard d'avant commencèrent à se douter de l'échouage.... On se mit d'abord à envoyer par le petit panneau de l'avant et de l'arrière quelques manées de sable et de cailloux à l'eau; mais voyez la chose! Les plus gros galets que l'on envoya en pagaye le long du bord firent des îles dans la mer et restèrent en place debout à la lame et au vent; ce sont ces petites îles que vous voyez sur les côtes d'Afrique, et c'est le menu sable débarqué du bord qui a formé les bancs de la Grande-Sole et de la Petite-Sole que vous trouvez encore avant d'entrer en Manche. Faute de précautions, on faisait bien des bêtises à bord de ce navire-là. Mais que voulez-vous? n'est pas marin qui ne se met jamais dedans....

Enfin, pour en finir, l'équipage se doutant que le bâtiment avait touché, se mit à avoir peur et à vouloir jouer des jambes pour sauter à terre plus vite que ça dans les embarcations. Les officiers de quart sur le gaillard d'avant dirent aussitôt et tout d'une voix: Doucement, les amoureux! on ne va pas à terre ici les uns sans les autres; tout le monde ou personne: c'est la consigne du bord en cas d'événement. Les nations de devant qui n'étaient, comme vous le savez bien, que des tas de Chinois, de Malais, de Lascars, de Malgaches et autres _beaux-sales_[10] de la même _acabite_, se révoltent net et sec: ramassis de canailles qui se débarbouillent la figure à l'eau trouble, dans la marée du Gange et le courant de la rivière Jaune!

[Note 10: Nom que les matelots donnent généralement aux hommes de couleur de différens peuples des tropiques ou de la ligne.]

Les officiers du gaillard d'avant, voyant la farce, attendu qu'ils étaient placés debout aux premières loges, tinrent conseil pendant plusieurs années de suite sans désemparer.... On décida, après bien des cérémonies, qu'il fallait informer le commandant ou le second de la révolte des Pékins et Paliacas de l'avant. Aussitôt que l'affaire fut décidée, arrêtée et conclue, l'on expédia des courriers à cheval en grosses bottes sur des chameaux d'Égypte, pour aller prévenir les chefs de l'insubordination des _carabeaux de Poulaine_. Les courriers envoyés avec les dépêches à l'adresse du commandant, les dromadaires et chameaux qui portent ces courriers, et ces courriers qui portent ces dépêches, les petits mousses qui galoppent à la course à la queue des chameaux, les gendarmes d'ordonnance qui suivent les mousses, l'escadre légère des éléphans et des hippopotames expédiés pour escorter la diligence, tout le bataclan enfin de cette caravane en plein pont, est encore même en route au moment où je vous parle, le cap sur la chambre du commandant, faisant bonne route au nord, toutes voiles dehors haut et bas, avec une brise carabinée de sud-ouest. A la date des dernières nouvelles, elle n'était pas encore arrivée, depuis plus de mille cinq cents ans de voltige et de poste-aux-matelots....

Voilà l'histoire: la révolte fera long feu, parce qu'elle a été mal amorcée. Le _Grand-Chasse-Fichtre_, malgré son avarie sur les bas-fonds de la côte d'Irlande, tiendra bon, parce que les ingénieurs de la marine, descendus dans la cale, où on ne voyait goutte, pour examiner le mal, ont dit que le navire pourrait encore aller un bon million et demi d'années après la fin du monde. C'est un million et demi de plus qu'il ne m'en faut pour vous souhaiter bon quart et bonne nuit, et pour avoir l'honneur de me fiche un peu proprement de tous ceux qui m'ont écouté _le panneau de cambuse_ ouvert[11] comme la gueule de mon sac, et les _sabords de chasse_[12] fermés comme le trou de la _bouteille_[13] du commandant.

[Note 11: _La bouche_, en langage figuré.]

[Note 12: _Les yeux_, dans le jargon métaphorique du gaillard d'avant.]

[Note 13: Le mot de _bouteille_ a, dans le dictionnaire maritime, une tout autre signification que dans le langage ordinaire.]

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Nota. C'est presque toujours par un épilogue de ce genre et de ce goût que les conteurs de bord terminent, pour l'auditoire, les récits extraordinaires qu'ils ont commencés à la sollicitation de leurs admirateurs. Plus le récit a été merveilleux ou intéressant, plus l'apostrophe à l'auditoire est ronflante ou dédaigneuse. Cela ne ressemble guère, comme on le voit, à l'humilité du couplet final d'un vaudeville.

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Contrairement à la règle qu'il semble s'être imposée ou avoir suivie dans ses autres productions, l'auteur du _Négrier_ et des _Aspirans de Marine_ s'est attaché dans les deux volumes qu'on vient de lire à inventer le fond et à créer les incidens des divers romans qui composent cette nouvelle publication. Ses souvenirs jusqu'ici lui avaient fourni les sujets qu'il a traités sous la forme qui lui paraissait la plus propre à populariser en France les idées de marine, et à faire connaître à notre nation les moeurs des hommes de mer, moeurs par trop ignorées ou par trop souvent défigurées. Aujourd'hui c'est dans son imagination seule qu'il a puisé les caractères et les scènes qu'il a voulu offrir aux lecteurs, comme un essai de ce qu'il pourrait faire dans la carrière qu'il s'est ouverte, sans le secours de l'histoire ou des faits réels qu'une longue suite d'événemens ou de voyages avait mis sous ses yeux; et à l'exception de _l'Athlète de bord_ et d'_une Aventure sur mer_, on peut dire que la série des petites nouvelles réunies dans ces deux volumes ne doit rien à la vérité historique, et qu'elle n'a emprunté tout au plus qu'à la vraisemblance le mérite qu'on pourra trouver dans ces esquisses détachées, si toutefois on se donne la peine d'y chercher autre chose qu'un amusement de quelques heures. Ainsi, le conte de _Deux lions pour une Femme_ n'est destiné qu'à retracer au moyen de deux personnifications idéales (le capitaine et le subrécargue) les relations qui peuvent exister entre deux classes de petits chercheurs d'aventures commerciales, et les moeurs de chacune de ces classes à bord. C'est ainsi encore que le vulgaire forban _Toutes-Nations_ n'est destiné qu'à offrir le type général d'une espèce d'hommes qui rôdent dans toutes les marines du monde, sans appartenir à aucun peuple maritime, et sans attacher aux idées morales de la société qui vit à terre le respect dont nous environnons les lois que nous avons faites pour cette société si étrangère aux individus qui n'ont vu que la mer, qui ne connaissent que la mer, et qui ne sont guidés que par l'instinct qu'ont développé en eux les habitudes du bord. Il n'est pas besoin d'ajouter à cet aveu ou à cette explication, que le _Capitaine noir_ n'est qu'une fiction ou une allégorie dans laquelle, peut-être, il serait possible encore de retrouver le caractère générique de ces marins supérieurs qui ont cherché à user l'activité d'imagination dont ils étaient doués, dans cette profession de coureurs de mer, à laquelle les proscriptions de la restauration avaient condamné un trop grand nombre d'officiers distingués de la jeune marine impériale. On concevra aisément que si, à la rigueur, il est possible de troquer une femme contre deux lions, de faire du Madère _véritable_ avec du vin de Ténériffe, de trouver un matelot comme Toutes-Nations, _piratant_ sans s'imaginer qu'il commet un crime, ou un _Maître-Révolté_ prêchant la subordination tout en continuant à faire de l'insubordination, il doit être bien plus difficile de rencontrer les personnages réels qui figurent dans ces contes, car ils n'ont jamais existé que dans la tête de l'auteur: ce sont donc des choses et des êtres fictifs qu'il a peints; c'est un ensemble de moeurs qu'il a retracé enfin, et sur des individus distincts, parce que c'est dans l'ensemble et chez tous les individus à la fois que l'on rencontre ces moeurs éparses, et non dans chacun d'eux en particulier que l'on pourrait trouver l'ensemble de toutes ces moeurs. Prenez donc ces fictions pour ce qu'elles valent sous le rapport de l'art et de la vraisemblance, et ne prenez pas pour de la vérité historique, cette fois-ci, des esquisses morales qui ne sont que des fictions.

FIN.

TABLE

DU

TOME DEUXIÈME.

Le Capitaine-Noir Le Négrier le Revenant Ronde de nuit des corsaires Maître révolté Aventure sur mer L'Athlète de bord Un voyage en pirogue Légende maritime Introduction à l'Histoire du Grand-Chasse-Fichtre Origine de ce navire Batterie de 300,548 Mâture de ce trois-mâts Voilure État-major.--Personnel Figure du vaisseau et autres ornemens Détails de bord.--Accidens de mer

FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.

End of Project Gutenberg's Scènes de mer, Tome II, by Édouard Corbière