Chapter 9
Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.
Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle d'accompagnateur.
Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.
Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste. Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait, mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de musique à la main, restait froide et silencieuse.
Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois une indulgence si inépuisable!
Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes, tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne, et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens frénétiques.
Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations. C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre jolie virtuose.
Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à tous les yeux:
--Laisse porter la marée qui porte au vent!
Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme! m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.
Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.
Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier si tôt son souvenir.
Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale, augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient, une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on y avait mis les mains.
Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de solliciter.
J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire à la belle Olinda.
Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place, qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe infernal qu'il croyait avoir remporté.
Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.
Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits sur le coeur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.
Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.
--Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....
--Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la brûler toute vive!
--C'est par l'eau que je prétends exciter au plus haut degré la sensibilité qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.
--Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne comprends nullement ton projet.
--Je vais te l'expliquer en deux mots.
Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer à l'île d'Aix. C'est moi qui ai arrangé tout cela, et en ma qualité de grand ordonnateur de la fête, je t'ai désigné pour gouverner un des canots de la frégate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes que je te destine.
Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les côtes de l'île, à peu de distance de terre.
--Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et après?
--Après? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amitié, l'étendue de la confiance que j'ai placée en toi. C'est le secret de ma vie que je vais déposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de chavirer ton embarcation.
--Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
--Pour me fournir l'occasion de sauver, sans péril pour elle et pour moi, la beauté que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton canot que sur une partie de la côte où tout le monde pourra avoir pied, et là-dessus je m'en rapporte pleinement à ton expérience consommée et à ta prudence reconnue.
--Grand merci de ta corvée! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire prendre un bain à Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton canot et te charger toi-même de la feinte maladresse que tu veux mettre sur mon compte?
--Que tu es peu prévoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation, tu risqueras d'attacher, il est vrai, à cet événement une idée de maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-être dans l'esprit de Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela, à toi? il ne peut en résulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu que si je me chargeais de cette iniquité, je serais perdu à tout jamais, et il faudrait renoncer à toutes mes espérances. Or, n'est-il pas plus simple que tu te charges, par amitié pour moi, de tous les reproches, s'il y en a à recevoir, et que je recueille tout le mérite du plus beau et du plus noble dévoûment? Si j'étais à ta place et que tu fusses à la mienne, je n'hésiterais pas à faire chavirer une frégate, pour peu que ce sacrifice pût contribuer à ton bonheur. Consens-tu à me rendre le service que je réclame de ton amitié?
--Je te suis sans doute on ne peut pas plus dévoué, et s'il ne fallait que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zèle avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes là demande réflexion, et j'y penserai ayant de me décider.
--Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la réflexion ne fait que fortifier les bons penchans du coeur. Mais surtout, puisqu'il te faut le temps de la méditation, tâche de ne penser à mon projet que seul et avec le plus grand mystère; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est le secret de ma vie que je t'ai livré.
Je promis à Sainte-Elie une discrétion inviolable. Je réfléchis une bonne demi-journée, et je consentis à tout.
Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent à l'île d'Aix pour la partie de canots qu'avait préparée de longue main notre collègue Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frégate se trouvèrent élégamment disposées à recevoir tous nos hôtes, partagés en trois escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le plus solide de tous; un de nos confrères le canot major, et moi le canot du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus légère de ces embarcations.
Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la fête nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualité de passagère, et notre joyeuse société eut l'air de s'égayer malignement sur le compte de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu séparer momentanément de l'objet de sa pensée. Notre société était loin de se douter de la destinée que mon complice et moi réservions à la beauté qui venait de m'être confiée.
Trois autres dames et autant d'hommes accompagnèrent Mlle Darmois dans le canot, où elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hésitation. Pauvre jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui préparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgré tout le dévoûment de mon amitié pour Sainte-Elie, j'éprouvai presque des remords en voyant la naïveté avec laquelle la jolie Olinda se confiait à moi sur ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je sentis que c'était un grand sacrifice que j'allais faire à mon ami, si la brise venait à _fraîchir_ assez pour que je pusse faire chavirer l'embarcation. Mais joignant le scrupule à une coupable intention, je me promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit où il n'y aurait aucun danger à courir pour personne.
Mon léger canot, monté de sept passagers et de huit bons et robustes matelots du bord, n'était pas trop mal chargé dans les hauts. Sainte-Elie avait eu soin de le lester très-peu dans les fonds, afin de me donner plus de facilité pour le faire _cabaner_ en temps et lieu. Nos perfides dispositions, comme on le voit, étaient prises à merveille.
A cinq heures du matin nous partîmes tous gaîment avec notre escadrille. L'air était frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos passagères étaient ravies; elles chantaient en choeur des refrains charmans, que les échos sonores du rivage que nous _longions_ répétaient d'une grotte à l'autre. Rien ne manquait à nos désirs, si ce n'est la brise qui ne s'élevait pas.
Après avoir ramé une heure pour chercher sur la côte de l'île une anse où nous pussions donner un coup de seine, nous découvrîmes une petite crique qui nous parut devoir être poissonneuse. Nous abordâmes dans cette partie: nos filets furent jetés en demi-cercle à la mer, et bientôt nous eûmes la joie de pêcher quelques merlans et quelques mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissèrent dans les poêles que l'on avait déjà chauffées sur le feu de notre bivouac.
Les déjeûners improvisés de cette manière sont presque toujours détestables, mais on les trouve toujours délicieux. C'est une chose si capricieuse et si bizarre que notre appétit!
Le déjeûner fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient parfois heurter. La brise du large s'est formée, pendant notre halte de pêcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.
Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a passé près de moi et m'a dit à voix basse:
--Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de déjeûner, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps de faire la digestion avant de prendre leur bain.
Touchante précaution hygiénique! Mon ami prévoyait tout avec la plus admirable sagacité. Je n'en ai plus trouvé de son espèce.
Nous louvoyons donc, et à mesure que nous courons des bordées, le vent _fraîchit_. Je continue à porter toutes voiles dehors. Personne n'a le mal de mer à bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps à autre le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidité de la foudre, commencent à avoir peur. Mlle Darmois, la main appuyée sur le rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me supplie de la ramener à terre, en faisant à chaque lame qui nous secoue un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour refuser la grâce qu'elle implore, je _laisse arriver_ sur l'île d'Aix, dans un endroit où j'ai remarqué un joli sable que recouvrent tout au plus deux pieds et demi à trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe attentivement ma manoeuvre, me suit à deux longueurs de canot. Nous filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je me crois à peu près sûr de mon affaire, je reviens au vent comme pour éviter un rocher que je dis avoir soudainement aperçu. J'ordonne de border les voiles à plat. La brise que nous recevons au plus près a augmenté. L'homme placé à l'écoute de misaine, et qui n'a qu'à filer cette écoute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite rafale nous tombe en ce moment à bord: on ne pouvait désirer mieux. Mon canot se couche sous l'effort de la risée; la mer embarque par dessous le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutôt sautent à l'eau. Ils se débattent et barbottent comme des gens qui se noient. Sainte-Elie, qui a guetté le moment favorable de se dévouer, s'est élancé dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au péril d'une mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment où le courageux amant va pour s'emparer de sa maîtresse, celle-ci a trouvé pied sur le fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude d'être sauvée, le calme qu'elle avait perdu depuis le départ. Les autres passagers et passagères en ont fait autant que Mlle Darmois, et le pauvre Sainte-Elie, obligé de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive tout juste que pour offrir sa main à ces dames, qu'il reconduit à terre toutes mouillées, et encore un peu effrayées du danger qu'elles croient avoir couru.
Pour moi, tristement occupé avec mes canotiers à vider mon embarcation à moitié remplie d'eau, je ne revins à terre que pour recevoir les reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu d'adresse.
Quant à lui, toujours supérieur aux circonstances, et, ce qui est encore bien plus difficile, toujours supérieur au ridicule, il eut l'esprit de faire répéter dans tout Rochefort qu'il avait bravé les plus grands dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche héritière, et un tel dévoûment méritait une trop belle récompense, pour que la fière Mlle Darmois ne se montrât pas favorablement disposée à accueillir les voeux d'un homme que l'opinion publique trouvait si digne de devenir son époux.
Les deux amans se marièrent un mois juste après mon coup de maladresse. Je fus invité de la noce par mon ami, qui, satisfait de posséder une jolie femme et une grande fortune, prit le très-sage parti de ne plus naviguer.
Long-temps après avoir quitté les jeunes époux dont j'avais si obscurément contribué à faire le bonheur, je débarquai à Rochefort, à la suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux encore remplis des souvenirs que j'y avais attachés en me dévouant pour mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collègue.
Les habitués du lieu me répondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte toujours bien. Il est maire de..., à quatre lieues d'ici. C'est lui qui a fait bâtir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doublé sa fortune en faisant construire des églises dans trois ou quatre communes voisines.
--Bah! vous plaisantez! m'écriai-je. Est-ce qu'il irait à la messe à présent?
--Mais sans doute qu'il y va par spéculation, et pour faire valoir sa marchandise.
--La chose est singulière, et je rirais ma foi de bien bon coeur de le voir dévot, et qui pis est encore, maire de campagne....
--Ma foi! si vous tenez tant à le voir dévot et maire, vous pouvez tout en chassant vous donner ce double plaisir-là. Le pays abonde en gibier, et il n'y a qu'une promenade d'ici à....
Dès le lendemain je pris un fusil et une carnassière, et suivi de mon épagneul, j'allai en voisin rendre une visite à mon ami Sainte-Elie, que je voulais surprendre agréablement en me présentant à lui sans façon, après trois ou quatre années d'absence.
Je rencontrai bientôt, non loin d'un village et de quelques édifices nouvellement bâtis, un homme coiffé d'un large chapeau en paille, vêtu à la légère, et paraissant donner des ordres à quelques tailleurs de pierre répandus çà et là sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.
Au moment où je me disposais à demander la route que je devais suivre pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lève la tête, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-même....
--Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que l'étonnement que j'éprouvais me permît de lui adresser un mot....
Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon coeur. Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais à peine reconnu à la figure, sans votre son de voix qui est toujours resté le même.
--Ah ça! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous tutoyions?
--Ah! c'est vrai, me répondit-il.... C'est que depuis le temps!...
--Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de sauver ta femme, qui, après le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu'à la ceinture tout au plus?
--Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutôt que fais-tu?
--Je navigue toujours pour mes péchés et la gloire du pavillon français. Et toi, te voilà riche et considéré, époux et père, magistrat et gros propriétaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises bleues pour intéresser les belles que tu attirais aux accords de ton suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...
--Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Maître Languy, voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le hangar pour la faire mieux équarrir du bout.
--Et ta jeune et intéressante épouse, comment est-elle? Il me tarde de lui présenter les hommages du plus ancien ami de son mari....
--Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle n'est guère en état de.... Voilà encore, maître Languy, une pile d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la crèche.
--Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est fâcheux, moi qui arrivais en toute hâte pour....
--Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indisposée; mais pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....
--Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais à présent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade, pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant la continuation de toutes tes prospérités.
--Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives à peine, et qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en prie....
--Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars à l'instant même!
--Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais fâché, par hasard?
--Fâché, non; ce n'est pas le mot.
--Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?